PARIS
H. CHAMPION, LIBRAIRK
Éditeur de t'ÀIbu LinguUtiqae de la Francs 9, QUM
Tu m'hii di serio tratto a libertate Per tatfe quelle vie, per tatt,' i modi, Che di cid fare avean la potestate.
La tua magniSceuza in ue custodi Si, cbe l'anima mia che fatta liai sans, Piaceute a te dal corpo si dUnodi. »
Dantb. l'arad.. XXXI. W,
Mbisieurs,
Gaston Paris me comprendrait, lui qui comprenait tant de choses dans l'ordre du cœur comme dans l'ordre de l'esprit, si je vous disais : a Souffres que je rdnipe avec ■ l'usage qui m'impose de consacrer à mon maître cette leçon d'ouverture. Souffrez que je m'en Ueniie à ces quelques paroles, simples et vraies : il fut grand, il fut bon ; je l'ai tendrement aimé, entre tous les hommes; je lui dois des bienfaits sans nombre; je saurai vouer ma vie -à sauver ici quelque chose de sa tnf dition. Souff'rez donc qu'abordant aussitôt le sujet de mon cours, je vous montre de quel cœur j'entends tenir cette promesse, et que ce soit là ma iâçon de le louer. »
Mais puisque vous êtes venus, les uns l'ayant aimé, les autres sur le seul renom de
sa gloire, pour entendre encore parler fie lui, du moins n'attendez de moi rien qui rappelle la leçon, h la fois si filiale et si critique, que* jadis, dans cette chaire, Gaston Paris consacra à Paulin Paris. Il savait, lui, comment, « continuant l'œuvre de son père, il la modifierait » ; il pouvait en marquer h la fois l'importance et les limites; il pmivait l'analyser et la juger, en critique; je ne puis que méditer sur la sienne, en disciple fervent.
Et d'abord, je veux qu'elles soient do lui, les premières paroles que je prononcerai dans cette chaire. Avant de retracer sa biographie, je veux redire les rares passages de ses écrits où, s'interrogeaat sur la signification de sa vie et de son labeur, il a défini son attitude intellectuelle. Ces quelques phrases éparses, ces quelques phrases précieuses, je les
— 9 ^ recueille, et vous y recoaDaîtrez l'accent de sa voix et le son de son âme.
Il disait : « Ce qui éveille et soutient l'ardeur du savant dans le cours de ses recherches, qui pourraient parfois sembler peu dignes du temps et de la peine qu'elles exigent, c'est la pensée qu'il concourt à l'édification de ce grand monument, l'histoire de l'esprit humain. » Cette pensée créait pour lui la sainteté de toute besogne d'érudition. En des vers datés du 20 novembre 1856, qui fut le dixième jour après son arrivée à l'Université de Bonn, cet écolier de dix-sept ans déclarait que l'avidité de savoir, la libido sciendi, serait pour lui religion. Et, dès qu'une vocation héréditaire lui eut désigné pour son domaine propre les'études romanes, il s'y livra, non par curiosite frivole de bel esprit ou d'érudit, mais en philologue, c'est-à-dire pour fonder sur l'analyse linguistique et sur l'interprétation des textes littéraires la connaissance vraie du passé
« Nous nous attachons moins », disait-il, « à apprécier et à faire apprécier le moyen âge qu'à te connaître et à le comprendre. Ce que nous y cherchons avant tout, c'est de l'histoire. Nous regardons les œuvres poétiqnes elles-mêmes comme étant avant tout des documents historiques... Elles sont des faits historiques, des phénomènes soumis à des conditions. Comprendre ces phénomènes dans leurs caractères multiples, assigner à chacun d'eux sa date et sa siguiScation, en démêler les rapports, en dégager enfin les lois, telle est la tâche du savant, n II estimait qu'il ne BufËt pas de considérer les productions de l'esprit sous la catégorie du beau, car elles ne valent pas seulement selon qu'elles nous plaisent ou nous déplaisent; qu'il ne s'agit pas de les juger au gré de nos préférences artistiques, ou plus ambitieusement au nom de lois esthétiques universellement décrétées, car c'est toujours, en dernière analyse, notre goût individuel qui les juge ; qu'il faut, non
pas rapporter les choses à fious, mais nous à elles, nous soumettre, en toute humilité et passionnément, aux faits; poursuivre, par la connaissance érudîte de toutes les manifestations de la vie, la pleine intelligence du passé. Il disait qu'il faut « apporter à ces études, autant que possible, la disposition d'esprit que demandent les sciences naturelles, cherchant non à juger ni à prouver, mais à connaître et à comprendre ». Il disait qu' « il n'y a pas de vérités indifférentes, de vérités inutiles p. Il disait, reprenant une parole de Bossuet, que n le plus grand dérèglement de l'esprit est de croire les choses parce qu'on vent qu'elles soient ». Il disait qu'il faut accepter en leur rigueur et en leur plénitude les exigences de l'esprit critique, et il est beau de trouver ceci sous la plume d'un tout jeune homme :-
« La critique arrive devant l'objet qu'elle étudie sans prévention comme sans arrièrepensée; elle ne cherche qu'en cet objet
même les raisons de la sentence qu'elle va rendre et ne se laisse influencer pnr aucune considération extérieure. Elle ignore complètement les conséquences heureuses ou regrettables que pourra avoir sa décision, et ne se préoccupe que de savoir la vérité.
D'ailleurs la vérité ne peut jamais être dangereuse. »
Ces lignes, vous pourrez les retrouver au tome II de la Refue Critique, à la fin d'un article où, sachant qu'il blessera le sentiment patriotique de tout un peuple, il démontre que les chants historiques des Slaves de Bohème ne sont que des supercheries, et plusieurs de vous, Messieurs, reconnaissent ce thème : c'est celui même qu'il reprendra en cette chaire pendant le siège de Paris ; c'est cette déclaration, bien digne de servir d'épigraphe à tout son œlivre :
« Je professe absolument et sans réserve cette doctrine que la science n'a pas d'autre objet que la vérité, et la vérité pour clle-
uaime, sans aucun souci de» conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qui, par un motif patriotique, religieux, ou même moral, se permet dans les conclusions qu'il en tire lapins petite dissimulation, l'altération la plus légère, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plus indispensable que l'habileté. »
Mais voici que cette pensée reparait encore dans son discours de réception à l'Académie, et, de même qu'à regarder les portraits de Gaston Paris, on voit que les lignes et l'expression de son visage se sont embellis à mesure qu'il progressait de la jeunesse vers l'âge m&f, puis vers la vieillesse, ainsi cette pensée, qui donne la note profonde de son âme, s'embellit encore en ce troisième et dernier état : u II faut, avant tout », disait-il, « aimer la vérité, vouloir la connaître, croire en elle, travailler, si on peut, à la découvrir. II
14 Cuit savoir la regarder en face; et se jurer de De jamais la fausser, l'atténuer ou l'exagérer^ même en vue d'un intérêt qui semblerait plus haut qu'elle, car il ne saurait y en avoir de plus haut, et du moment où on la trahit, fûtce dans le secret de son cœur, on subit une diminution intime qui, si légère qu'elle soit, se fait bientôt sentir dans toute l'activité morale. Il n'est donné qu'à un petit nombre d'hommes d'accroître son empire ; il est donné À tous de se soumettre à ses lois. Soyez sûrs que la discipline qu'elle imposera ù vos esprit» se fera bientôt sentir ù vos consciences et ù vos coeurs. L'homme qui a, jusque dans les plus petites choses, l'horreur de !a tromperie et même de la dissimulation est par là éloigné de la plupart des vices et préparé a toutes les vertus. »
Certes, ces paroles sont belles, et sans doute ce Collège où Gaston Paris enseigna pendant soixante-trois semestres se réjouit de les entendre encore. Mais tel d'entre vous.
Messieurs, songera peut-être : « Sout-ellesle propre de Gaston Paris ?Entantqu'elles disent le respect dû à la vérité, la plupart des savants de sa génération n'auraient-ils pu mettre en tète de leurs œuvres des déclarations identiques? En tant qu'elles respirent une foi qu'on peut croire démesurée aux destinées de la philologie, n'y reconnaissons-nous pas ces formules, entendues ailleurs, que « seul le sa- « vaut a le droit d'admirer », ou que « jouir a c'est comprendre », ou que « la philologie « inséparablement liée à la critique, est tin « des éléments les plus essentiels de l'esprit « moderne »? N'est-ce pas là le ton, l'esprit de l'Avenir de la Science de Renan, et si Renan a donné à son livre ce sous-titre Pensées de 18^8 n'a-t-il pas lui-même indiqué par là que ces idées portent déjà la marque du temps et comme sa ride »?-
11 se peut, en effet, Messieurs, si vous regardez ces idées du dehors; mais nous tous qui avons vu Gaston Paris les réaliser, les
vivre, les traduire en belles œuvres et en bonnes actions ; nous qui savons, grâce à lui, de quelles vertus elles sont génératrices; nous tous à qui notre maitre, selon l'expression de M. Louis Havet, « a découvert, par l'orientation de sa vie de travail, la source de la morale, c'est-à-dire la hardiesse de la pensée à se oontrôler elle-même », nous ne croyons pas que ces idées puissent jamais fléchir ni vieillir. Elles ne forment pas une doctrine abstraite, que l'on critique et que l'on juge; elles sont pour nous la règle acceptée, en nous incarnée, non pas la règle dure, mais la loi souple et forte, la bonne nouvelle qui confëre à notre vie sa part de joie etde beauté.
Mais volontiers nous reconnaîtrons que, si l'on considère historiquement cette doctrine, . Gaston Paris ne l'a pas créée. Réaction contre le romantisme, énergique instinct réaliste, -
retour à l'observation et h la recherche concrète et positive, ces ternies définissent l'attitude de Gaston Paris, maïs ils définissejit aussi, dans tous les ordres de la pensée, la disposition principale des intelligences pendant la seconde moitié du xix* siècle, et par là Gaston Paris n'a fait que participer à l'esprit de son temps. Dans l'ordre même de ses études spéciales, il ne serait pas vrai de dire qu'il fut chez nous le fondateur ou l'introducteur de la philologie romane ; sans remonter jusqu'à Fauriel ou à Raynouard, il suffit de rappeler qu'après tout, au jour où Gaston Paris commence son œuvre, Littré a presque achevé la sienne. Il est bon et juste de redire au contraire quelles fortes influences se sont exercées sur son enfance et sur sa jeunesse.
Si son entrée dans la science (ut précoce, c'est que Gaston Paris a grandi dans les vieux bâtiments de l'arcade Colbert, parmi les conservateurs de la bibliothèque du Roi; c'est que Paulin Paris, comme son fils lui-même
l'a écrit, lui inculqua dès reafance ces trois sentiments : « l'amour de l'étude, l'amour de notre vieille poésie et l'amour de la douce France n ; c'est qu'il a hérité, comme d'un patrimoine, du labeur paternel ; c'est qu'élève au collège RoUin, il y reçut les leçons d'un maître qu'il révéra toujours comme son initiateur, M. Auguste Himly; c'est que, du mois de novembre 1856 au mois d'août 1858, il fut le disciple de Frédéric Diez à Bonn, puis de Curtius ù GceLtingue, et qu'entrant dans ces illustres universités, îl crût, lui aussi, entrer dans des temples; et c'est encore qu'au retour d'Allemagne, élève de l'école des Chartes, en 1859 et 1860, il y trouva des maitres excellents, comme Tardif et Guessard, et entre tous, ce vrai savant, Jutes Quicherat.
S'il en est ainsi, qu'apportait-il de nouveau? Où donc réside son originalité propre?
Il en va de lui. Messieurs, comme de tous les novateurs : à force de leur trouver des devanciers, nous risquons de les faire apparaître
comme des tard-venus. Ainsi, quand oh â dénombré les précurseurs de Rabelais, on s'étonne à l'ordinaire qu'à la date où il croit utile d'entrer en guerre contre la scolastique, la dialectique et la Sorbonue, il semble ignorer que déjà ta Renaissance est victorieuse et que déjà ce Collège de France est bâti en hommes ; et l'on oublie que lorsqu'une belle cause est gagnée dans les milieux de haute culture, il subsiste encore des foyers de réaction dangereux, dont il nous est malaisé à distance de mesurer l'intensité.
Ainsi pour Gaston Paris. Certes, la tradition scientifique n'a jamais subi en France d'interruption réelle, et des hommes comme Llttré, Paulin Paris, Natalis de Wailly, Barthélémy Hauréau et Joseph-Victor Le Clerc suliSsaientà la maintenir; maïs nul désir chez eux de la propager, satisfaits s'il demeuraient toujours assez nombreux pour occuper les fauteuils de l'Académie des Inscriptions, et pour y poursuivre entre eux, à cinq ou six, avec
— 20 :lenteur, dans le d^î-jour de la commission de VHistoire littéraire, l'œuvre des Bénédictins de Saint-Maur. Au-dessous de Ce petit comité respectabfe et paisible, c'était une sorte d'engourdissement de la vie scientifique ; dans le haut enseignement olHciel, c'était la rhétorique implantée, et le hon goût classique»
et la grande pitié des cours éloquents; audessous encore, c'était le pullulement des travaux de ces amateurs, de « ces dilettanti qui ne valent pas mieux pour la science que pour l'art a, c'était le « pédantisme à la cavalière » et la misère de la demi-science.
Qu'est-ce donc que Gaston Paris apporte de nouveau? Ceci, si je ne me trompe : le sentiment, in connit jusqu'à lui, de la largeur avec laquelle le travail scientifique devait être organisé ; l'idée que o la science ne devait pas rester réléguée dans des temples rarement visités oïl quelques prêtres seuls célèbrent ses rites, mais animer et inspirer toute l'activité intellectuelle d'un pays » ; et tandis que
Paulin Paris essayait de vulgariser les du moyen âge en leur conquérant un plus vaste public de lecteurs et de lectrices, ce qu'il voulut vulgariser, lui, ce fut l'esprit scientifique, en sorte qu'il imprégnât la vie nationale elle-mêftie.
C'est d'abord dans les méditations de son « poêle d'Allemagne » qu'enivré de savoir comme un humaniste du xv' siècle, riche déjà d'une diversité de connaissances que peut seule expliquer sa singulière force de mémoire, c'est ensuite pendant son noviciat de l'Ecole des Chartes que Gaston Paris dut former ces vastes desseins; mais comment les autoriser, sinon par des œuvres ? Un grand exemple est un puissant témoin, et, h sa sortie de l'École des Chartes en 1862, il produisit son Etude sur le rôle de l'accent latin dans la langue française, oii, précisant une loi reconnue par Dicz, il en prouve la constance par la réduction des- faitsqui semblent la contredire. Il songe alors à traduire la Grammaire
des langues romanes de son maître et, dès 1863, il en a composé l'introduction. Mais ce n'est pas seulement dans les recherches linguistiques, c'est encore dans l'ordre littéraire qu'il a compris la valeur de la méthode comparative instaurée par Frédéric Diez, et il publie en 1865 son Pseudo-Tiirpin et son Histoire poétique de Charîemagne.
Faut-il vous redire à mon tonr les mérites de ce grand livre, V Histoire poétique de Charîemagne, et « ce qu'il y avait de merveilleux dansla science dece jeune homme de vingt-cinq ans qui possédait le vieux- français et le provençal, l'allemand, le flamand, le Scandinave, rïtalien, l'espagnol, et qui savait disposer avec sûreté les textes empruntés à ces divers idiomes » ? Faut-îl vous redire comment il a su s'orienter à travers le chaos des poèmes étrangers, les comparer, prouver qu'ils procèdent tous des chansons de geste françaises ; classer ces chansons de geste, deviner leurs prototypes perdus ; décrire la force de création héroïque
qui suscite les légendes et la force d'hérédité ininterrompue qui les transmet et les transforme; débrouiller le travail des siècles qui a fondu dans la figure épique de Charlemagne les traits glorieux de ses prédécesseurs, les traits ignominieux de ses descendants ? A quoi bon? Dire que Y Histoire poétique de Charlemagne contenait en puissance les travaux de Léon Gautier, de Pio Rajna, de Godefroy Kurth, et de tant d'autres, c'est le lieu commun des romanistes, et sans doute vous préférerez, Messieurs, que je vous apprenne quel accueil ce livre reçut de ses premiers lecteurs. Vous croyez, n'est-il pas vrai? qu'il durent y reconnaître d'emblée la beauté de l'ordonnance, la sagacité des combinaisons, la force des hypothèses? ou, s'ils ne comprirent pas, vous croyez, n'est-il pas vrai, qu'à tout le moins ils se sentirent confusément en présence de quelque chose de jeune, de singulier, d'inentendu dans la critique française? Permettez donc que je vous cite ces quelques
lignes d'un jugement porté sur VHistoire poétique de Ckarlemagne par un critique d'alors, et des plus haut situés dans l'opinion publique. VouB y mesurereu la force d'iAcompréhension qui pouvait alors s'opposer, en des milieux réputés scientifiques, à l'esprit scientifique. Le critique s'exprime ainsi :
a Sous des apparences scientifiques légère- « ment suspectes, à côté de prétentions un ■ peu altières à une méthode toute nouvelle, u a une méthode absolument exacte et rigou- « reuse, j'ai trouvé dans V Introduction de « M. Gaston Paris beaucoup de redites, beau- (( coup de paroles inutiles. L'auteur semble « annoncer la révélation d'une science incon- (f nue avant lui, et il expose souvent des lieux « communs. 1) y aurait bien des cbtpses à a atténuer pour le ton général; il y aurait « aussi des idées vagues à préciser. La défi' « nition de l'épopée est-elle complète ?
« M. Gaston Paris a>t-il signalé toutes les ' « conditions du genre? Je ne le pense pas.
25 ~ « Ces critiques s'adressent surtout à Vlntro^ u duction, mais l'auteur convient lui-même « que c'est là la partie philosophique et littéh' raïre de son travail, le reste n'étant qu'un « recueil de faits. Ce recueil de faits atteste « d'ailleurs beaucoup de savoir, de lectures, « d'études. »
L'année suivante, l'Académie des Inscriptions décernait à VHistoire poétique de Charîemagne le grand prix Gôbert. Ces deux témoignages de l'esprit du temps semblent contradictoires. Pour les raisons que je disais tout à l'heure,. ils ne le sont pas; ils se concilient à merveille, et se complètent l'un par l'autre.
Le mal était réel, vous le voyez, et l'apostolat de Gaston Paris nécessaire. C'est alors, au lendemain de la soutenance de cette thèse de doctorat, que s'ouvrci pour se prolonger jusqu'en 1872 environ, la période héroïque de son activité. Il avait formé avec M. Paul Meyer, dès .l'Ecole des Chartes, « dans une
émulation qui ne Ait jamais une rivalité », ce compagnonnage que la mort a semblé rompre, mais qui unira à jamais leurs deux noms dans l'histoire de notre renaissance philologique. Avec M. Paul Meyer, avec Ch. Morel et Zotenberg, il fonde en 1866 la Revue Critique, et la librairie Franck où s'assemblaient les quatre directeurs nous est aussi vénérable que cette arriére-boutique de Le Brethon d'où s'élancèrent jadis les Encyclopédistes. Pour réformer l'Université « qui n'était qu'une administration », pour censurer les travaux inutiles, pour répandre et perfectionner les méthodes, pour « renouveler l'atmosphère de toutes les disciplines historiques et philologiques », ce fut une belle guerre. L'appel de ces jeunes hommes groupa autour d'eux, dès la première année, leurs aînés, Egger, Thurot, Tournier,. MM. Gaston Boissier, Michel Bréal, Henri Weil, leurs contemporains, Brachet, M. Emile Picot, M. Rodolphe Reuss, et quarante-troi»
autres collaborateurs. C'est chose émouvante
de relire ces vieux articles de Gaston Paris, à demi improvisés, et tout goaflés de sève.
H Presque toutes les conceptions qu'il développa plus tard », dit M. Paul Meyer, « se retrouvent en germe dans ses articles des quatre ou cinq premières années de la Bévue Critique. » C'est, par exemple, dans le premier volume de la Revue, un article sur les Ahromaniscke Gtossare, de Diez, qui annonce ses cours futurs sur le Glossaire de Reichenau, et tant de travaux sur VAppendix Probi, sur les Gloses de Cassel et sur les Serments de Strasbourg; ce sont, dans les tomes I et III de la^e^»e Critique, u propos des recueils de contes ou de chansons populaires de Bladé et de Bujeaud, des discussions si sùrês de méthode qu'au jour où M. Gaidoz fondera Mélustiie, comme une des nombreuses filiales de la Revue Critique, il n'aura qu'à reproduire l'un de ces articles en tète de sa revue comme le programme des folkloristes. Sous divers pseudonyines, des numéros entiers, dit-on,
écrits par Gaston Paris seul ; sous sa signature, des articles consacrés a Montaigne, aux Nibelungen, au pentamètre iambique allemand, à Rabelais, a Goethe^ à Pascal; c'est une activité multiple, sans frontières définies ; et, pourtant, dans ce mélange même, on discerne déjà ses trois directions principales, de linguiste, de folkloriste, d'historien de -la littérature médiévale, et déjà l'on pressent ce qu'il va devenir: comme linguiste, notre Diez ou notre Ascoli, comme folkloriste, notre Jacob Grimm, comme historien de notre vieille littérature, le grand Paris, Paris absque pari, Paris sans rival.
Mais voici que, son activité de savant se double et s'enrichit de son activité de professeur. C'est au Collège de France qu'il l'inaugura, comme remplaçant de son père, et c'est une date mémorable dans l'histoire de la science française que le 3 décembre 1866, jour où, pour la première fois, Gaston Paris enseigna. Il enseigna bie'ntdt après dans deux
«haîres, au Collège de France et à l'Ecole des Hautes Etudee, dans « sa grande église », comme il disait, et dans « sa petite chapelle ii, qu'il aima pareillement.
Depuis ces jours lointains oii il forma ses premiers élèves, les Léopold Pannier et les Arsène Darmesteter, que d'intelligences il a fécondées, l'admirable découvreur d'hommes, et mieux encore, que d'âmes il a réchauffées et fortifiées, le maître indulgent, le maître bon, le patron, le père! Vous le savez, qu'il n'y a pas en France et qu'il n'y a guère dans le monde de chaires de philologie romane qui ne soient aujourd'hui occupées par un de ses élèves ou par un élève de l'un de ses élèves ; vous le savez, que, dans des disciplines voisines, bien des savants se réclament de lui comme de leur initiateur; et j'aimerais à grouper autour de son nom, comme une belle parure, les noms de ses disciples ; mais je ne puis en nommer un seul, car si j'en oublais un, pins modeste ou plus obscur, il mç semble
^ 30 — que notre mattre en souffrirait, et qu'il dirait de celui-là ; « xarpo; 5'ôye itollov â[tïtvuv ». - Il poursuivait ainsi sa double tâche de savant et' de professeur quattd vint la guerre. Au sortir de cette crise, bien des Français durent se réformer intimement et, comme on disait alors, « se régénérer » ; lui, nous pouvons lui rendre ce témoignage qu'il n'eut qu'à poursuivre le travail commencé, d!ûn cœur plus filial sans doute et plus énergique encore, mais selon les lignes mêmes qu'il s'était tracées avant la guerre. « C'est alors », comme l'a écrit M. Michel Bréal, « qu'il donne de sa foi en l'avenir la preuve la plus spirituelle : tandis que des prophètes de malheur annonçaient la fin des nations romanes, il fait paraître, de concert avec M. Paul Meyer, en janvier 1872, la première livraison de la Âomania n; peu après, en 1875, il contribue à fonder la Société des anciens textes français. Alors, peut-on dire, son œuvre d'organisateur est accomplie;, à cette heure, par son
enseignement, par son action dans la Société des anciens textes et dans le Conseil de perfectionnement de l'Ecole des Chartes, par les revues qu'il dirige, par les élèves qu'il forme, il dispose de toutes les forces qu'il avait médité de susciter ou de consolider; les longs espoirs et les vastes pensers conçus aux jours de la jeunesse, il les voit désormais se réaliser peu à peu-
iri
A cette heure arrêtons-nous pour le contempler dans la plénitude de sa force. Je tàchedei'évoquerpar l'effort de ma tendresse, mais surtout de ma raison. Je tâche de le revoir tel qu'il fut, en sorte que ceux qui l'ont connu puissent dire : « Ce portrait ne doit rien à l'embellissement que la raqrt confère aux visages aimés. »
- Gaston Paris est un érudit, mais gui a Dommé l'érudition « la chercheuse avare et
— 32 ^aveugU, qui ne jouit pas de ses richesses ».
Il est un savant, appliqué à se dégager de l'illusion personnelle, à maîtriser en lui les puissances trompeuses, et qui pourtant a écrit : « Dans tous les ordres de la pensée et de l'activité humaine, c'est ta puissance de l'imagination qui fait les grands hommes; le savant a besoin d'imagination autant que l'artiste, n II est réfléchi et il est audacieux. Il a le goût du fait, le sens du concret, et aussi des parties d'idéaliste et de poète. 11 est libéré de tout dogmatisme héréditaire, et pourtant il a le culte des choses populaires et traditionnelles, l'intelligence passionnée, enfantine et presque mystique de tout ce qui fut de la vieille France. Il semble se confiner dans son moyen âge, et toute la vie moderne retentit en lui. Ses travaux sont d'un spécialiste, maïs de lui, comme d'un Scaliger, qui pourrait dire où commence, 0(1 finit sa spécialité? Il a ta grande, la presque universelle curiosité ; il est ouvert à toutes les
" 33 — aires des vents de l'esprit. Regardons-le dans l'activité de la recherche érudîte, comme tant de fois en ses conférences ses élèves l'ont vu travailler devant eux, avec eux- H étahlit le texte du Fierabraa ou de la Vie de saint Alexis, pt, pour en classer les manuscrits, il faut les confronter tous, vers par vers, mot par mot. H étudie la Vie de saint Gilles, et pour en déterminer le dialecte, il faut qu'il dresse la liste de tous les traits de vocalisme et de consonnantisme attestés par la mesure des vers et par les rimes. Il compose le glossaire de y Histoire de la guerre sainte, c'està-dire qu'il commence par recopier chaque phrase de ce poème de douze mille vers sur autant de hches qu'il y a da mots notables dans chaque phrase, il étudie la légende de Cymbeline, c'est à dire qu'il cherche d'abord dans le trésor dispersé des littératures populaires, quarante versions de ce conte. Atoutes ces tâches limitées et concentrées, il apporte la patience et les scrupules d'cxactîtudé
- 34 ^ qui sont lee conditions de la probité scientifique ; il y met aussi la coquetterie de l'ouvrier qui aime le bon ouvrage bien fait, que d'autres n'auront pas à recommencer. Mais après avoir considéré l'érudit courbé sur sn besogne, est-ce que vous attendez, Messieurs, que je' vous le montre à- d'autres jours, en d'autres œuvres, s'évadant hors de l'érudition? que retournant brusquement la médaille, j'oppose, selon la loi d'un contraste convenu, l'ai'c&itecte au manœuvre, le philosophe, le poète, le penseur au philologue? Non, c'est ici même,c'est dans ces travaux de philologue qu'il est tout entier, c'est ici l'œuvre de vie. C'est au cours même de ses opérations érudites que son imagination poétique s'ébranle et s'élance. Le brillant article de la Revue de Paris quje vous connaissez tous sur la Légende de Tristan est sorti de conférences de l'École des Hautes Études, prolongées et reprises pendant quatre semestres; il est extrait d'un minutieux travail technique ou, pour dire plus vrai,
— 3S — , il est ce travail technique lut-mftme. Tandis que Gaston Paris semble se plier en esclave.
à des tâches anonymes et presque imperspniielles d'analyste, le géndralisateuF qui est. ei^ lai transmue tes faits en idées. Il perçoit entre les faits qui semblent le plus distants des liaisons possibles, il jette de l'un ù
• l'autre le réseau des inductions et des hypothèses, il combine ou dissocie le système de leurs rapports, il pressent la loi qui les enchaîne, et du groupement des faits jaillit enfin la théorie, neuve, hardie, imprévue : tantôt «elle qui veut que nos chansons dé geste ne.
soient que le dernier aboutissement .d'une
-épopée mérovingienne, etle>m6me héritière de l'épopée germanique ' ; ou bien cette théorie, belle comme un mythe de la Grèce, selon laquelle la poésie lyrique est issue en France, dans le haut moyen âge, des fêtes de mai, en-
I. Outon Parii l'eipi»» le premier en des- lecopa profea»ées au Collée de Fr&nce, m 1867. (V. la Bommia, X11I,600-)
sprte que la poésie serait sur notre sol, ea sa plus lointaine origine, une émanation du Printemps. Ainsi sont associés en lui, sans qu'on puisse les disjoindre, l'éFudît et le philosophe, l'analyste et le généralîsateur, pour composer, par l'équilibre des facultés les plus diverses et par leur harmonie, un rare, un noble type humain.
Ces dons harmonieux, il les répand dans une œuvre multiple, qu'il me faut décrire.
Pour vous donner l'impression juste de se»
dimensions, il faut, semble-t-il, déterminer ce qu'il a exchi de son domaine, et, par exemple^ remarquer que, comme linguiste, il a négligé les patois, la sémantique, les études de syntaxe; que, comme historien des littératures romanes, il s'est plutât choisi pour son champ d'activité la, littérature française des origines à l'avènement des Valois. Pourtant, si je dis qu'il a écarté de ses recherches le moyen âge latin, ses travaux sur l'auteur du LigurinuSf sur Egbert de Liège, sur Siger de Brabant me
37 — démentiront aussitôt. Si je dis qu'il a moins étudié le XV* siècle français, il me faut ajouter aussitôt que son édition des Chansons du XV aiècfe, celle du Mystère de la Passion, d'Arnoul Greban, ses éludes sur les Cent Nouvelles noucelles, sur Antoine de la Sale, sur Martin ie Franc, sur François Villon, suffiraient à représenter chez un autre savant toute une vie de travail. Il a moins étudié les littératures italienne, provençale, espagnole; mais M. d'Ancona a récemment dressé la liste de ses contributions à l'histoire de la littérature italienne; M. Jeanroy a fait de même pour la provençale, M. Derenbourg pour l'espagnole : et si je vous lisais seulement ces trois listes bibliographiques, elles sufTiraient à épui ser une bonne part du temps qui me reste. Me restreignant ii la langue et à la littérature françaises, si je dénombre ses éditions de textes, Saint Alexis, les Miracles de Notre-Dame, la Vie de saint Gilles, les Versions rimées de l'évangile de Nicodème, le Roman de Merlin,
la Chronique d'Ambroisei le Roman des Sept Sages, Orson de Beaiivais, ce sont déjà seize volumes in-8 ou in-4, et l'on en formerait trois ou quittre autres à réunir les textes dé moindre étendue publiés en diverses revues.
Dois-je énumérer ses mémoires linguistiques sur \'o fermé, sur l'amuïssement de Vs devant une consonne, sur le pronom neutre de la troisième personne en français, sur la première personne du pluriel, sur les accusatifs en ain, sur ratlération romane du c latin ?
ou ses études merveilleuses de littérature comparée sur les légendes de Saladin, du châtelain de Couci, d'Eliduc, de Trajàn, du Juif errant, sur le conte de la Rose dans le roman de /*e;ce/ôres/? Quand je l'aurais fait, et déjà j'aurais pu doubler chacune de ces listes de titres, il se trouve que j'aurais précisément négligé les écrits auxquels il tenait le plus peut-être, n'ayant rien dit encore de ses mémoires sur chacun des genres littéraires dii xit* et du xiii* siècles, rien encore
sur les chansons de geste, ni sur l'épopée animale, nt sur la poésie lyrique courtoise, ni ?at les romans d'aventure, ni sur les romans de la Table ronde, et l'on reste confondu de l'impuissance oùl'on se voit à épuiser ce dénombrement.
Certes, cela même est significatif; mais les romanistes, déjà nombreux, qui se sont faits les biographes de Gaston Paris, éprouvent ici à l'ordinaire un embarras d'un autre ordre et que .je veux vous décrire. Parmi tant d'idées et de théories qu'il a semées, lesquelles choisir pour les résumer, sans qne ce choix soit arbitraire et semble mesquin? Parmi toutes ces œuvres, lesquelles sont essentielles? Parmi tous ces mémoires, où sont les livres? Si l'on fait labiographie de Taine, par exemple, elle se découpe nécessairement en quelques périodes , qui vont du livre sur La Fontaine à Y Histoire de. la littérature anglaise, de cette histoire au livre de \' Intelligence, de ce livre enfin à V Histoire des origines de ta France contemporaine.
De même pour un Fustel de Coulanges, voire pour un Renan. Chacun de ces créateurs d'idées s'est enfermé plusieurs années dans un vaste sujet, et de chacune de ces retraites successives, un grand livre est sorti. Gaston Paris, au coatraire, n'a jamais écrit qu'un seul livre comç\ti,\' Histoire poétique de Ckarlemagne, qui est d'un jeune homme de vingtcinq ans. Et l'on peut bien masquer cette singularité par un dénombrement oratoire des titres de ses ouvrages ; il reste que ces ouvrages sont des mémoires, des notices, des éditions de textes, des comptes rendus critiques, non pas des livres; et, ce qui frappe dans cette œuvre, c'en est le caractère parcellaire et dispersé.
Quand il vivait, des amis le lui reprochèrent, publiquement parfois. Par quel ascétisme scientifique mal entendu, lui deman-> daient-ils, ou par quelle limitation de parti pris, ou par quelle défiance de lui-même s'en tenait-il à ces travaux partiels? Pourquoi
41 — Uissaiuil sa vie se dissiper et s'user à reviser des ouvrages d'élèves, à corriger les épreuves d'autrui, à faire au jour le jour des comptes rendus critiques pour la Romania, à y dépouiller des périodiques étrangers? Que ne savait-il échapper à ces tâches, se ressaisir, se concentrer, refaire une nouvelle Histoire poétique de Charlemagne, créer une œuvre synthétique? Que ne donnait-il ce que lui seul aurait pu produire, une grande Hiatoiredela littérature française au moyen âge! Gaston Paris souriait et laissait dire. H savait mieux le secret de sa grandeur, et qu'elle résultait surtout d'un don merveilleux d'ubiquité. Quiconque l'a connu, qu même entrevu, le reconnaîtra ici : il avait le pouvoir, presque magique, de se donner d'emblée à chacun. Venait-on l'entretenir d'une question à laquelle on le supposait presque étranger, qui du moins semblait fort distante de l'ordre actuel de ses travaux; on commençait k la lui exposer, brusquement il s'en emparait; déjà
et comnie par sortilège il s'était transporté au centre de vos préoccupations; déjà elles étaient devenues siennes ; il seinblait n'en avoir plus d'autres; déjà il possédait votre sujet, il en était possédé lui-même, il le fouillait, l'éclflirait jusqu'aux profondeurs. Et si quelque autre interlocuteur vous succédait, par une métamorphose aussi soudaine, il s'adaptait àlui.
Par l'eSet de cette organisation singulière, jamais il ne voulut limiter sa curiosité, ni ta fixer en un système d'idées aux arêtes iii- ' flexibles, àjamais précisées. « Les synthèses, ces magnifiques sottes! » a écrit Alfred de Vigny. Il voulait dire ces monuments imposants et caducs dressés dans leur orgueil par les grands systématiques, qui croient qiie la vérité historique se construit comme un poème. Gaston Pari^ la concevait plutôt comme « une vaste équation oii la variable oscille sans cesse par l'accession de données nouvelles » ; comme la courbe des vérités spé-
~ 43 — cîales découvertes, chacune dans son ordr«, par des hommes spéciaux ; et toujours il s'appliquait à modifier ces lignes so\iples, jouissant sans fin de la variété renaissante de leurs' aspects. Sa science est toujours sujette à cor- Te<ition et à renouvellement, toujours en mouvement, emportée dans un perpétuel devenir.
II Cette étude a, écrivait-il d'un ouvrage de M. LéopoM Sudre, « clôt une époque, et elle en ouvre une autre » ; c'est te plus bel éloge qu'il sût faire d'un livre. Jamais U ne connut le moment oii l'on a son siège fait, où l'on met le point final à une œuvre, où l'on se déprend d'elle, où elle se détache de vous pour vous devenir bientôt indifférente et comme étrangère. Volontiers il publie une étude sans conclusions fermes i si parfois il croit nécessaire de conclure, dans les articles par exemple où il s'adresse au grand public lettré, c'est par une péroraison qui a quelque chose d'oratoire et qui semble n'être qu'une pièce rapportée.
Ses vraies conclusions ont la belle modestie
mzsocïGootjle
de rîucomplet : elles se boraent d'ordinaire à marquer le juste degré d'indécisioD où la critique doit provisoirement se tenir, à pressentir les quelques solutions possibles du problème posé, à préciser ce qui manqué encore en l'état actuel des connaissances pour faire prévaloir telle ou telle théorie, à dire : « Voici. les deux ou trois directions nouvelles où il faut chercher désormais. Je reviendrai quelque jour sur ce sujet. » Un de ses élèves suédois a dressé, dit-on, il y a dix ans, la statistique de ces travaux projetés, et a composé une vaste bibliographie des ouvrages que Gaston Paris a promis et qu'il n'a point doniiés. Mais depuis ces dix ans, Gaston Paris a publié plusieurs deces travaux annoncés, et d'autres que lui, partis à la découverte dans les directions par lui indiquées, réalisent peu à peu ses promesses, et réduisent journellement la liste du bibliographe suédois.
Par là, l'œuvre de Gaston Paris n'est pas révolue, comme elle le serait, s'il avait dressé
45 — un de ces vastes systèmes qui portent la marque et le nom de leur constructeur, maïs qui bientôt datent et se délabrent. Cette œuvre qu'il n'a jamais voulu clore n'est pas ■close aujourd'hui qu'il n'est plus, mais vivante, et quand la plupart d'entre nous et de nos écrits auront disparu dans l'oubli, elle vivra -encore, indéfiniment féconde, et les travailleurs futurs viendront encore lui demander ■des suggestions.
Cette disposition foncière, qui est peut-être -sa maîtresse forme, explique le besoin, qui fut toujours le sien, de rester en communication perpétuelle avec tous les médiévistes, et sa prédilection pour le travail collectif. D'autres, les systématiques dont je parlais tout à l'heure, s'isolent volontiers, ne gardent de liens qu'avec les quelques savants préoccupés des mAmes problèmes. Gaston Paris, au contraire, présent à tout, attendait, guettait le livre nouveau; sitôt paru, il s'en saisissait, le vidait de ce qu'il apportait
de neuf; il en rendait coitipte soit par une courte note, soit par un long article de la Romania, soit par un mémoire du Journal des Savants; il y montrait comment cet apport d'éléments nouveaux modifiait la forme des vérités réputées acquises, et la question rebondissait ; d'autres la reprenaient et, quelques mois, quelques années plus tard, elle lui faisait retour s6us une forme imprévue, plus voisine de la vérité; un nouveau compte rendu, de nouvelles approximations, une nouvelle synthèse provisoire la renvoyaient vers d'autres travailleurs encore, et des problèmes sans nombre marchaient ainsi peu à peu vers leur solution.
Choisissons comme exemple ses études sur les légendes du cycle de Bretagne. La série ' s'ouvre, dès 1866 et 1867, dans la Hevue Critique, par des comptes rendus des livres de Paulus Cassel sur le Saint Graal, d'Edouard
1. J'bû éc»rW, pour abréger, ses contributions si nombrengea à l'étude ds la Légende lU Tristan.
Mail sur Marie de France ; elle se poursuit en 1877 et 1878 par des comptes rendus des éditions de la Saga de Perceval et du Brut de Munich. En 1879 il publie dans \&Romania\xa groupe de lais bretons inédits et tracé â ce propos les premiers linéaments d'une théorie sur l'origine celtique de ces légendes et sur le mode de leur transmission aux peuples romans. Ses grands articles de 1881 et 1883 sur Lancelot du Lue posent ces problèmes dans toute leur ampleur ; il leur consacre au Collège de France cinq cours semestriels, de 1879 à 1885, et pendant cette période il rend compte dans la Romania des livres d'Arthur de la Borderie sur VHistoria Britonum et sur les Pror pkéties de Merlin, de Martha Carey Thomas sur Gaufain, de Joseph Loth sur i'Emigra~ lion bretonne en Armorique, en 1884, de l'édition de CT^èsparFoérster. En 1886, paraissent les deux volumes de son .édition du Merlin en prose, en 1888 son vaste travail du tolne XXX de l'Histoire littéraire de la France sur les
Romans en vers de la Table ronde, en 1890 son Manuel de thisloire de la littérature où un important chapitre est consacré auxrontans bretons ; dans l'intervalle; il a critiqué dans la Romania l'édition de la version portugaise delà Quête du Saint Graal, le livre de Heegérsur la légende de l'origine troyenne des Bretons, les travaux de Kaluza et de MennQng sur le Bel incçnnu, d'Alfred N.utl sur la légende du Saint Graal. Mais, danS son élude du tome XXX de VHistoire Utléraire, il a:
hasardé cette hypothèse que la matière de, Bretagne est galloise d'origine et qu'elle a été transmise aux trouvères de France par les Anglo-Normands, soiis la forme de' poèmes aujourd'hui disparus.; et cette théorie a soulevé un débat multiple que mènent contre lui MM. Zimmer, Golther, Foerster. En 1901, 'dans un compte rendu d'Erec, Gaston Paris demande à ses adversaires un répit, comme il se faisait souvent entre chevaliers dans les rpqians arthuriens. Pourtant il ne se retire ,
guère de la lîce : il ne, cesse de suivre la polémique engagée entre MM. Ztmmer, Ferdinand Lot, Brugger; il rend compte des travaux de MM. Wechssler sur Robert de Borron, Schufield siir Guingamor, Friedwagnér sur Raoul de Houdenc. En 1901-1902, cinq- articles du Journal des Savants sur le CYig'è*- de Chrétien de Troyes prouvent comment cette collaboTation incessante à tout ce qui se faisait autour de lui l'a enrichi, et sa dernière leçon au Collège de France, en janvier 1903, consacrée au roman de Horn, reprenait sous une forme nouvelle son hypothèse, si vivement contestée, de. l'existence des romans anglo-normands. Or, si l'on suit cette longue série de travaux, on constate que les plus importants ont été' parfois provoqués par de modestes comptes rendus, que toutes ces études s'appellent les unes les autres, s'ajustent merveilleusement entre elles, qu'elles composent comme un tissu riche et souple dont les fils, vingt fois repris, ont été
— 50 — , vin^ fois tramés, assortis, nuancés à nouveau ; on voit que les comptes rendus ne forment pas dans son œuvre une part négligeable, mais caractéristique et essentielle ; et l'on comprend que cette Romania, où il critiquait les livres .nouveaux, il l'ait appelée « son œuvre de prédilection », et qu'il ait consacré le dernier efiFort de sa vie à sauver de la ruine le Journal des Savants.
Encore ne se contentait-il pas d'attendre que le. livre eût paru : souvent, il le suscitait, le surveillait, entretenant avec presque tous les médiévistes une correspondance si multiple qu'elle n'a d'analogue que celle d'un Peiresc ou d'un Voltaire; dirigeant, de près Gomme de loin, des équipes entières d'érudits, non pas ii la manière de ces savants qui font travailler des sous-ordres, mais pratiquant au contraire le beau précepte :
Qv.n chacun dans s» loi chercha en paix la lumièret heureux de l'originalité d'autrui, indifférent
à ses propres trouvailles, donnant encore et donnant toujours. De la sorte son œuvre est comme mêlée à celle d'nn nombre indéfini de romanistes. On peut le constater ^ matériellement au fait qu'on formerait une bibliothèque des livres ou des brochures qui lui furent dédiés par tant d'érudits cons- • cients d'un service rendu. Ainsi son œuvre a. des prolongements et des ramifications sans fin. Il n'a pas écrit, comme M. Meyer-Lûbke, une grammaire des langues romanes : deman-^:
dez pourtant à M. Meyer-Liibke de vous nommer ses maîtres préférés, le nom de Gaston Paris se présentera bientôt dans sa liste ; posezpareille question kM. Antoine Thomas, bien que Gaston Paris n'ait point accompli de travaux lexicographiques suivis; ou à M. Gil-i Héron, bien que Gaston Paris n'ait pas conduit d'enquête personnelle sur les patois de -, France; ou à M. l'abbé Rousselot, bien que ■ Gaston Paris n'ait point fait de phonétique ' expérimentale; ils vous répondront : c'est lui, '
Gaston Paris, notre initiateur et notre maître.. Et c'était une forme de vie très grande, qui. rappelle celle d'un Diderot. Lorsqu'on lui- ~ répétait: « Limitez- vous, concentrez-vous, don nez- no us quelque ouvrage d'ensemble »;. il répondait : a Quand je serai devenu tout àfait aveugle », et c'est le signequ'îl aimait ce mode d'activité, et que, s'il avait dû y renoncer, il en aurait souffert comme d'une sortç de diminution. Mais loin de se concentrer^, prodigue, acceptant au jour le jour, comme elles venaient, les tâches nouvelles, sans désordre pourtant, et sans que l'on sentît jamais chez lui l'excitation cérébrale, mais avec une sorte de sérénité puissante et harmonieuse, il allait semant sans, cesse les idées eL les bienfaits, et sans cesse élargissait sa vie. . Si l'oa veut prendre une idée juste de sa.
production scientifique, il ne suffit donc pas de parcourir les fiches pourtant si nombreusesde sa bibliographie ; il faut feuilleter ou bien le Grundrisa der romaniscken Philologie pu-
.ïGooyIc
■ — 53 — blié par M. Groeber; ou bien ces annuaires critiques dirigés par M; Vollmoeller où l'on expose" périodiquement l'état des questions de la philologie i-omane: à tous les chapitres, on y lira le nom de Gaston Paris. Ainsi son œuvre n'est pas contenue, tout entière dans ses nombreux ouvrages linguistiques, philologiques ou littéraires; elle est aussi dans sa puissance de suggestion, de. direction et de rayonnement, et qui voudrait la décrire, ce.
qu'illui faudrait décrire, c'est l'histoire delà philologie romane pendant quarante années, c'en est le rythme et le mouvement.
Dés lors on comprend qu'au, jour de sa mort, ce fut dans le monde des médiévistes un désarroi, une stupeur, la sensation d'un arrêt brusque. Tant d'hommes savaient que leur travail partait de lui, reviendrait vers lui ; tant d'hommes se sentaient vivre sous son regard, comme sous celui même de leur conscience scientifique; tant d'hommes pouvaient dire : In eovivimus, movemur ^ sumus.
Est-ce donc que je voudrais annexer à son œuvre et absorber en elle l'œuvre de ees émules et de ses disciples ? Rien ne saurait être plus contraire à son esprit, car il fut toujours attentif à mesurer l'apport d'autrui, à reconnaître ses propres dettes, et il est admirable qu'ayant ainsi inséré son œuvre dans celle de ses rivaux, jamais ne se soit posée à son propos aucune de ces mesquines questions de propriété ou de priorité d'idées. Faire le départ de ce qui est le propre de son génie et de ce qu'il doit à des influences subies, ce serait faire l'histoire de l'érudition médiévale au siècle dernier, et personne n'y serait présentement habile; maïs il est vrai de toute vérité de dire que nul plus que lui ne fut a la fois, au grand sens que Rabelais donne à ces mots, emprunteur et préteur. Par là, il est un' beau type français. Si- la France le chérit entre ses lils, ce n'est pas seulement parce qu'elle retrouve en lui quelque chose de sa raison et de sa grâce, de sa force, de son en-
train et de son harmonie ; ce n'est pas seule* ment parce que « nul désormais ne pourra plus étudier l-'àme française dans son évolution historique et dans les œuvres où elle s'est manifestée, sans rendre hommage au grand amour qu'il lui a porté et au labeur admirable qu'il lui a consacré ' » ; si la France le chérit et se reconnaît en lui, c'est qu'il fut, à son image, accueillant et généreux, prêt à recevbir et prèl à donner; c'est qu'il a toujours avoué sa dette envers son grand maitre Diez; c'est qu'il a travaillé pour sa part à « constituer sur la terre cette cité de Dieu qu'aucune - guerre ne souillera, qu'aucun conquérant ne . menacera u ; c'est que, partout où brille un foyer de science, des étrangers ont aimé ce Français, et le pleurent.
Mais ceux là entre tous [e pleurent, étrangers ou français, les jeunes et les vété-
1. Maurice .Croiscl, Notice sur la vie et les travattu de Gaston Parts, lue à l'Académie des Inscriptions «t Bell«s-Lettrea.
-rans, ceux-là qu'il appelait ses élèves. Quand il mourut: « mon plus que père! » disait l'un, et cet autre a et praesidium et dulce deciis meum ! » et cet autre : « Nous sommes, tous comme des orphelins ! » Ils se chcrchuîent les uns les autres, eux tdus qui s'aimaient en lui. Ils se redisaient ce qu'il avait (ait, non seulement pour le bien de leurs travaux, mais pour la formation de leur vie morale; comment chacun d'eux tour à tour, en telle crise de sa vie, s'était confié à lui, et. s'était-cru alors le disciple bien aimé, et l'avait été, en eGFet, au jour de sa soufFrance. Ils se redisaient les heures de leur jeunesse où il leur avait appris comment et pourquoi l'on travaille.
Et moi, ne dira!-je rien à mon tour de ce qu'it fut pour moi? Ne devrais-je pas les, décrire devant vous, ces heures chères, ces heures sacrées, et n'est-ce pas ce qu'attendait de moi mon ami, M. Alfred Jeanroy, lorsqu'il m'écrivait, il y il quelques jours : « Je m'ass.ocie aux paroles que vous allez prononcer; laissez-y
seulement parler votre cœur... u? Oui, aii lieu de cette image comme olHcielle et comme publique du philologue et du savant, j'aurais préféré, moi qui. pendant dix-sept ans ai vécu ■de ses bienfaits, en retracer uneautre, plus intime, et plus riche, et plus tendre, au gré ■de mon émotion el de mes souvenirs personnels; et je souffre à considérer que d'une existence si diverse et si complexe, de la magnificence de son âme, de ma reconnaissance et de mon amour, je n'aurai montré que ■ le peu que j'en ai laissé transparaître pendant «cite heure. Mais j'ai été contraint aujour- -d'hui, comme lui-in6me l'avait fait pour son père, à « ne rien dire ici qui ne dût être dit par tout autre à ma place ». Je dirai donc . seulement : si la meilleure leçon que j'ai apprise de lui est qu'il faut travailler de toute son honnêteté intellectuelle, de .tout son ■cœur aussi, selon ce que l'on est, selon ce que l'on peut, à chercher la vérité et à en répandre le culte, cette le^On, je l'ai bien
58 — , et par là, parla seulement, mais par oins, sa chaire du Collège de France pas diminuée.