DE LA PREMIÈRE ÉDITION
J'entreprends d'exposer ici une science qui n'existe pas encore. Les recherches concernant l'origine de l'homme sont déjà en nombre immense , Mais elles n'ont pas été coordonnées avec suite et
” méthode. Les mémoires dans lesquels ces recherches sont consignées, appartenant aux sciences les plus diverses, à la géologie, à la paléontologie, à l’ethnologie, à l'archéologie, à l'histoire, forment, on peut le dire, une sorte de chaos. Personne jusqu'ici n'a entrepris de le débrouiller, et d'écrire un ouvrage lié, comme on disait au dix-huitième siècle, sur tous les faits qui concernent l'homme aux premiers temps de son apparition sur la terre. L'auteur d'on ouvrage récent sur l'Origina de l'homme et des sociétés , Mme Clémence Royer, dit en parlant de ces faits : « Ils sont en si graud' nombre, que dès aujourd'hui uñe mémoire d'homme ne pourrait les ae une vie entière les décrire et les étudier. »
Nous n'avons pas la prétention, dans ce modeste essai, de résumer toute la science des temps antéhistoriques ; seulement nous espérons donner l'ébauche de cette science. "
La question des origines positives de l'homme excite de vives
un PREFACE.
préoccupations dans le monde des penseurs et des érudits, qui voudraient être exactement renseignés sur ce qui touche à l'humanité antérieure à l'histoire. Le public étranger «aux sciences s'y intéresse également, et l'on voit mème la conscience publique attristée par l'idée, que certains naturalistes ont propagée, de la prétendue filiation de l'homme et du singe. Entin cetle thèse malencontreuse, qui n'a fait qu'apparaître un moment dans la science, pour s'évanouir presque aussitôt, préoccupe péniblement la jeunesse. 11 est donc temps qu'une voix impartiale s'élève, et que les partisans de cette affligeante doctrine trouvent un contradicteur.
Nous nous proposons dans le présent ouvrage :
1° De rassembler les faits aujourd'hui connus concernant les mœurs et les usages de l’homme pendant les temps antérieurs à la tradition et à l'histoire; .
2° De démontrer le peu de fondement de la théorie qui fait dériver l’homme du singe. |
Pour répondre à ce double objet, nous faisons connaitre les résultuts de la plupart des travaux scientifiques par lesquels les naturalistes modernes ont réussi à découvrir les us et coutumes de l'homme qui a vécu avant et après le déluge européen, mais toujours antérieurement à l'histoire. Afin de mieux préciser les faits, nous retraçons, au moyen de nombreux dessins intercalés dans le texte, presque tous les instruments, outils, armes, vêtements, elc., qui ont été reconnus propres à l'homme pendant cette j'ériode. Nous donnons également des spécimens des types du crâne humain pendant les diverses époques qu'embrassent les temps qualernaires.
Le musée gallo-romain fondé à Saint-Germain, en 1866. par ordre de l'Empereur, pour recevoir tous les documents et monuments relatifs à l'histoire des Gaules, s'est enrichi de plusieurs salles
PRÉFACE. tit
spécialement consacrées à l'homme antéhistorique, et qui sont très-bien disposées pour l'étude. Nous avons beaucoup puisé à cette source de renseignements, pour les figures de détail conténues dans ce volume.
En outre, nous souvenant de l'accueil si favorable qu'ont reçu du public et des savants les Vues idéales des paysages de l'ancien.
monde qui accompagnaient notre ouvrage la Terre avant le déluge,
"et qui sont passées, grâce aux nombreuses traductions, dans toutes
les littératures de l'Europe, nous avons demandé au crayon fin et précis de M. Émile Bayard un certain nombre de Scènes de la vie de l'Homme primilif, qui traduisent d'une façon matérielle, et en
mème temps artistique, les mœurs et usages de nos arrière-
ancêtres. | |
En mettant sous les yeux du lecteur les produits authentiques
de l'industrie primitive de l’homme, en montrant les bases de la
civilisation, bases grossières sans doute, mais incontestables, je-
tées presque dès l'apparition de l'espèce humaine sur la terre,
nous faisons une critique frappante et directede la théorie qui fait
dériver l’homme du singe. Dans les ouvrages de MM. Carl Vogt,
Huxley, Buchner, Schaffhausen, etc., on ne trouve guère, en effet,
que des considérations d’ahatomie. C'est par des lignes et des sur faces osseuses, par des apophyses et des sutures, qu'on prétend
établir la basse origine de l'humanité, Nous plaçons ici la ques-" tion sur un terrain-nouveau. Nous montrons l'homme, dès son
apparition sur le globe. faisant sortir de ses industrieuses mains
des œuvres qui dénotent une grande intelligence, et nous deman-
dons à la bonne foi de tous si l’on peut attribuer la moindre parenté organique et morale entre l’auteur de ces ouvrages et une
brute grossière En relevant ainsi, non par de simples raisonne-
ments, mais par des faits et des témoignages matériels irrécu-
sables, l’origine de l'homme, que certains savants avaient tant abaissée, nous croyons servir à la fois la science et la philosophie.
1v PREFACE.
Ce livre aura, avant tout, l'avantage d'instruire, ce qui est l'objet constant de nos publications; il épargnera la recherche d'innombrables documents et mémoires relatifs aux mœurs et coutumes de l'homme antéhistorique, qui sont épars dans mille sources, plus ou moins accessibles. Mais il aura une autre utilité : il disgpera un préjugé qui a trop longtemps écarté de ce genre d'études beaucoup d'esprits sérieux. Comme la plupart des savants qui ont écrit sur l'homme primitif appartiennent à la secte matérialiste, il semble que traiter un tel sujet ce soit partager leurs doctrines: s'occuper de l'homme primitif paraît équivaloir à professer le matérialisme.
Comment une question d'histoire naturelle, un simple problème de paléontologie, peut-il se rattacher aux spéculations de la philosophie? Pourquoi le matérialisme chanterait-il victoire à cette démonstration que l’homme, au lieu de compter cinq à six mille ans d'existence, comme on l’a cru jusqu'ici, en compte quinze ou vingt mille? Nous avouons ne pas le comprendre. Quoi qu'il en soit, la lecture de cet ouvrage fera certainement disparaître le préjugé dont il s'agit. La science de l’homme primitif a besoin du concours et des lumières de tous, et son plus grand malheur serait de revêtir une couleur antireligieuse, ou de représenter
telle ou telle secte de philosophie.
Nous réclamons l'indulgence du public et celle des savants pour cet essai, qu'entouraient tant de difficultés. Nous n'avons pu prendre pour guide aucun livre écrit sur cette matière. Il existe deux ouvrages anglais se rapportant à l'homme primitif, mais aucun ne
répondait au but que nous nous proposions. Le trailé de M. Ch . Lyell sur l’Ancicnneté de l’hommné, dont la traduction française à paru
en 1864, n'est qu'une série de descriptions techniques des couches de terrain dans lesquelles on a trouvé des vestiges de la présence ‘de l'homme à l'époque quaternaire. Aucun ordre ne règne
PREFACE. v
dans toutes ces notes, bizarrement assemblées. On y trouve une interminable dissertation sur la théorie de Darwin, — lequel, par parenthèse, n'a jamais fait rentrer l’homme dans ses théories transformistes. — L'ouvrage est suivi d'un petit volume à part, qui contient la reproduction pure et simple des mémoires originaux les plus importants sur l’homme antéhistorique, c'est-àdire les mémoires de MM. Lartet, Christy, Édouard Dupont, Garrigou et Filhol, de Vibraye, Pruner-Bey, etc. Tel est ce traité sur l'Ancienneté de l'homme, qui donne une assez singulière idée de la manière dont le géologue anglais compose ses ouvrages. L'Homme avant l'histoire de M. Lubbock (traduit de l'anglais en 1867) est la réunion de quatre ou cinq articles sur des sujets très-divers, qui ont paru dans des revues anglaises. Près de la moitié de l'ouvrage est occupée par un article sur les Hœurs ces sauvages modernes; et l’on conviendra que les « sauvages modernes » font une assez étrange figure dans un livre ayant péur titre l'Homme avant l'histoire. Dans ce recueil, qui s'annonce comme devant traiter de l’homme antéhistorique, il n'est pas dit un mot de l'homme à l’époque du renne, ni à l'époque du fer. Les trouvailles faites dans les tombeaux et les amas coquilliers du Danemark, en objets de pierre ou de bronze, sont seules étudiées. Deux autres ouvrages, d’origine étrangère, les Leçons sur l'homme, par M. Carl Vogt (1855), et De la place de l'homme dans la nature, par M. Huxley {traduit de l'anglais en 1868), ne sont que de longs plaidoyers en faveur de l'origine simienne de l'homme, en prenant pour base unique l'anatomie comparée. Leur lecture est fatigante pour d'autres que des anatomistes. Leurs auteurs paraissent igno-
‘ rer la maxime fondamentale de l'art : Scribitur ad narrandum, non
ad docendum.
Nous serions pourtant injuste envers M. Lubbock si nous ne reconnaissions les services que nous a rendus son ouvrage pour les questions spéciales qui s'y trouvent traitées. Mais les véritables
vi PRÉFACE.
bases de cet essai sont les mémoires originaux des naturalistes, tels que MM. Boucher de Perthes, Lartet, Christy, Édouard Dupont, Garrigou et Filhol, Pruner-Bey, Troyon, Desor, Nilsson, Leguay, V. Brun, Quiquerez, etc., et surtout les Matériaux pour l'h'stoire positire et philosophique de l'homme, que publient, à Toulouse, mensuellement, MM. Trutat et Cartailhac, ainsi que le volume paru en 1868, qui résume les travaux du Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques. ‘
Ce sont tous ces documents et mémoires, formant une très-res- , pectable masse, qu’il nous a fallu réunir, classer, coordonner et analyser, pour écrire le présent ouvrage. Nous ne revendiquons d'autre mérite que celui d'avoir mis en ordre tous ces matériaux disparates, et d'avoir facilité la tâche à ceux qui viendront après .. nous, en nous eflorçant d'exposer avec méthode et clarté une : question qui était pleine d'obscurités et de complications, et qui figure pourtant au premier rang de celles qui s'impose t aux mé-
ditations des hommes éclairés. :
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