‹ Hommes et femmes de courChapitre 26 sur 38 · LE MATIN · texte numérisé non relu

LE MATIN

Déjà la colombe amoureuse Vole du chêne sur l'ormeau, Et mêle sa voix langoureuse Au frémissement du rameau.

Au bruit des faunes qui se jouent Sur le bord tranquille des eaux, Les chastes naïades dénouent Leurs cheveux tressés de roseaux.

Bien qu'une pudeur ingénue Donne du histre à la beauté, L'embarras de paraître nue Fait l'attrait de la nudité.

Bernis n'était fait ni pour l'élégie ni pour l'églogue ; il ne savait ni aimer ni rêver. Le petit conte galant, l'ode

heur pour lui, il consultait plus souvent le dictionnaire des rimes (jue le dictionnaire de la poésie, qui est le cœur du poëte.

Une fontaine, un vert gazon, Ombragés par un chêne antique, Voil;\ la petite maison Où l'amour, en habit rustique, Venait passer chaque saison, Sans trop de rime ni Raison.

anacréontique, l'épître aimable (trop raisonneuse), çà et là une jolie fantaisie : voilà à peu près son domaine dans le pays des Muses. Comme fantaisie , ce petit tableau n'est-il pas charmant ?

La maîtresse du cabaret Se devine sans qu'on la peigne ; Le dieu d'amour est son portrait, La jeune Hébé lui sert d'enseigne. Bacchus assis sur un tonneau La prend pour la fille de l'onde.

Même en ne versant que de l'eau, Elle a l'air d'enivrer son monde.

Dans sa première épître sur le goût , il commence par ce cri de tous les poètes qui finissent :

A force d'art, l'art lui-même est banni.

Mais, par malheur, il finit comme tous les poètes qui commencent.

Les petits poèmes de Bernis sont un aimable babil un peu monotone, qui berce l'esprit sans trop l'endormir. A propos de l'été et de l'automne, les petits vers de Bernis valent bien les grands vers de Saint-Lambert. Il y a de jolis tableaux au pastel dans le goût du temps , mais qui cependant ne sont pas toujours de mauvais goût.

Bernis a écrit en prose sur la poésie, sur l'amour, sur la métromanie , sur la curiosité , sur le goût de la campagne. Il a voulu faire un peu comme La Bruyère; mais en poésie, vouloir n'est pas pouvoir, comme en amour. Il parle de la poésie en homme qui n'est pas poète, il déraisonne assez joliment sur l'amour; je ne sais plus ce qu'il dit de la métromanie , et j'imagine qu'en parlant de la curiosité il ne savait pas lui-môme ce qu'il voulait dire.

On peut dire de Bernis, comme de Gentil-Bernard, ce que disait Ovide : Sunt verba cl voces prsetereaque niliil. C'est un léger ramage qui passe dans le bruit du vent, un feu follet qui fuit la lumière , les échos d'une chanson qui ne survit pas aux joies du souper, des fleurettes qui n'ont même pas brillé l'espace d'un matin. Vous voyez que Voltaire avait raison de surnommer Gentil-Bernard l'auteur de tous ces jolis riens et de toutes ces gentillesses d'esprit, et Babel la Bouquetière , l'auteur de tous ces bouquets artificiels éclos loin du soleil, loin du cœur, loin de la nature , parfumés par le musc et non par l'air vif des forêts, fabriqués dans un boudoir, devant un bon feu, par un homme qui ne regardait même pas par la fenêtre !

La reine de Golconde.

Au beau milieu du xviir siècle , par une fraîche et rayonnante matinée, un gentilhomme de vingt ans s'abandonnait , aux alentours de Lunéville, au galop aventureux d'un cheval anglais enivré par la course et par le parfum des bois. Une vingtaine de chiens de chasse de toutes formes et de toutes couleurs , éparpillés dans la vallée, se répondaient par de joyeux aboiements. Il les suivait du regard, sans s'inquiéter du dégât de leurs courses vagabondes. Qu'importe la moisson future, quand la fleur nous éblouit et nous enivre, quand on est heureux de toutes ses forces et de tout son cœur? Tout homme, une fois en sa jeunesse, une seule fois peut-être, a saisi au passage, dans une étreinte rapide, ce bonheur qui a sur le front un rayon printanier et sur les lèvres la rosée des primevères.

Ce gentilhomme était le chevalier Stanislas de Boufflers, qui avait vécu jusque-là à la cour de Lunéville, sous les yeux de sa mère, la célèbre marquise de Boufflers*. 11

La maîtresse du roi Stanislas, femme du capitaine des yardes de

avait vécu sans souci , étudiant en plein vent, assez mal gouverné par l'abbé Porquet, a qui ne savait pas son Bénédicité, quoiqu'il fût aumônier du roi de Pologne. » Comme on voit, Boufflers avait eu, dans sa mère et dans son gouverneur, deux maîtres faciles à contenter, deux maîtres qui pardonnaient tout à l'esprit. Or, le jeune chevalier de Boufflers savait bien se faire pardonner.

Son temps se passait en promenades à cheval, en belles chasses, en fêtes dansantes. « En pensant à cette cour de Lunéville , dit Boufflers devenu vieux, je crois plutôt me souvenir de quelques pages d'un roman que de quelques années de ma vie. » C'était un beau garçon ayant toujous la saillie ou le madrigal sur les lèvres. Il dansait à merveille, peignait joliment, ne jouait pas trop mal du violon, abattait noblement un chevreuil. J'allais oublier de dire qu'il ramassait çà et là, au pied de la table de la cour, dont les convives étaient Voltaire, Mme du Chàtelet, Montesquieu, Saint-Lambert, le président Hénault, M. de Tressan, Mme de Grammont, quelques miettes de science et de littérature. L'abbé Porquet lui-même, quoique son gouverneur, parvint de temps en temps à surprendi^e la paresse du chevalier. L'abbé Porquet était quasi homme de lettres ; il ne lui manquait guère que de l'esprit, de la science et de l'imagination. Il apprit tout ce qu'il savait à

ce prince, mère du chevalier. Fort jolie femme, plus galante encore | et s'il est possible, encore plus incrédule, elle ne concevait pas comment on pouvait aimer Dieu, a oh ! non, s'écriait-elleun jour, je sens que je ne l'aimerai jamais. — Ne jurez de rien, lui dit son fils; si Dieu se faisait homme une seconde fois, vous l'aimeriez tout comme un autre**. »

** Mlle Arnould , ayant apiiris la conversion de Mlle Luzy , de la Coniédie-Fiançaisc, s'écria : a Oh! la eo(|uine, elle s'est faite sainte dès qu'elU a su que Jésus s'est fait homme. » Hien, comme ou le voit par ce rappro cheiuenl, ne ressemhlail alors au.\ propos de cour comme les propos d' coulisses. C'est toujours de la comédie; cl, si ce ne sont pas les même acteurs et les mêmes plaiiches, c'est hien le même puhlic qui paye.

son élève ; il lui arrivait même quelquefois de le conduire dans un monde inconnu à tous les deux : dans la* métaphysique transcendante, dans la philosophie surhumaine. Ainsi, le matin où nous voyons Bouffîers emporté par son beau cheval, l'abbé Porquet lui avait posé cette question mille fois résolue par les plus grands esprits , et partant toujours à résoudre : Quel est ici-bas le souverain bien? « Je suis bien aise d'étudier cette grave question, avait dit Bouffîers. Pour cela, je vais monter à cheval et aller rêver au grand air. » Et il était parti avec ses chiens, laissant l'abbé sur ses jambes. Le brave aumônier, le voyant disparaître dans la poussière du galop, s'était dit en hochant la tête : « Voilà un garçon qui passera sa vie à cheval, mais qui ne fera jamais son chemin. »

Reprenons notre course avec le chevalier. Qui sait d'ailleurs si nous n'allons pas trouver avec lui à résoudre la question de l'abbé? Après mille bonds sur les verts chemins , à travers les bois et les blés , le cheval s'arrêta tout d'un coup, au coin d'un petit bosquet d'ormoie et de chênaie. Il avait si bien couru depuis trois heures, que son cavalier ne songea point à l'éperonner. Il sauta gaiement sur l'herbe, le débrida et lui conseilla de brouter au bord du bois. Pour lui, après avoir appelé quelques chiens, il se mit à déjeuner avec une perdrix et du pain, le tout' arrosé de quelques gorgées d'eau à la fontaine voisine. « Un cheval, un chien, un peu d'herbe à l'ombre, voilà le souverain bien, » murmura-t-il après sa première libation.

Il faut peindre d'un seul trait le paysage où se trouvait si heureux notre chevalier : un petit vallon fuyant entre deux collines couronnées de grands arbres touffus ; un petit hameau gaiement éparpillé à l'horizon, où l'œil s'arrêtait sur une aiguille de clocher ; dans le vallon , un peu de bois encadrant les blés verts et les sain-

foins rouges ; çà et là un verger tout blanchi par la floraison, une grande prairie où serpentait nonchalamment un ruisseau, quelques ponts rustiques, un troupeau paisible de vaches rousses et brunes ; en regard du petit hameau, un château lointain dont on ne voyait, au-dessus du bois, que les tourelles grisâtres; enfin, par-dessus tout cela, le sourire du ciel, le baiser du soleil, le chant de l'alouette, la joie épanouie de la nature. « Oui, reprit Boufflers en jetant toute son âme à la vie, un cheval, un chien... y>

La parole s'arrêta sur ses lèvres malgré lui. Une fraîche paysanne, rayonnant de la beauté du diable, venait de lui apparaître, comme par magie, à la lisière du bois, en petit bonnet mutin et léger, en blanc corset et en cotillon rouge, avec un pot au lait à la main. « A merveille ! dit-il en se soulevant pour la mieux voir ; on dirait que je suis dans une fable de La Fontaine. J'oubliais qu'après le cheval et le chien il faut compter la femme pour le souverain bien. Celle-ci vient tout à propos. »

Il vit avec une joie du cœur qu'elle venait de son côté pour passer le ruisseau sur un petit pont de planches, ou plutôt sur deux planches servant de pont aux pieds alertes. Il se leva pour aller à sa rencontre. Que lui dit-il ? que lui répondit-elle ? Je n'étais pas là. S'il faut l'en croire, il lui trouva une très-jolie bouche, partant beaucoup d'esprit. Elle s'appelait Elisabeth, il l'appela Aline ; elle avait seize ans ; c'était la fille d'un fermier du vallon. Le chevalier lui voulut baiser le cou, ce beau cou de seize ans; pêche encore verte, mais déjà douce aux lèvres! Le cheval hennit, les chiens aboyèrent. Elle se défendit comme un oiseau qui échappe à l'oiseleur ; le pot au lait tomba; elle poussa un joli cri aigu, mais le baiser était pris. « Ah ! mon Dieu ! dit-elle avec un effroi enfantin en relevant son pot, voilà plus de la moitié du lait par

terre! — Attendez, dit Boufflers, ce n'est qu'un demimalheur. »

Il alla remplir le pot à la fontaine. Il revint si gai, si tendre et si fou, il parla si bien sans raison, qu'Aline se laissa attarder durant une heure ; elle l'écoutait avec une ravissante surprise, comme un doux murmure de fontaine, comme un gazouillement de bouvreuil. C'était mieux que tout cela : c'était l'amour qui parlait. Jamais l'amour n'avait pris la parole sur un plus beau théâtre. La brise, encore fraîche, répandait un parfum de bonheur idéal ; les abeilles bourdonnaient gaiement sur les sainfoins ; les demoiselles frappaient de leurs ailes d'or les verts nénufars du ruisseau; de beaux pigeons blancs venaient familièrement mouiller dans la rosée leurs jolies pattes roses. « Ma chère Aline, je voudrais bien être votre frère (ce n'est pas cela que je voulais dire). — Et moi, je voudrais bien être votre sœur. — Ah ! je vous aime pour le moins autant que si vous l'étiez. » En écoutant cela, elle se laissa embrasser une seconde fois sans trop de mauvaise volonté. Tout en parlant, Boufflers se pencha au bord du ruisseau, cueillit une marguerite blanche et rose, une tige de primevère à trois fleurs, une verte feuille de roseau, un brin de thym et de marjolaine, un souvenez-vous de moi, quelques autres fleurettes; et, nouant le bouquet avec un brin de jonc : « Je voudrais vous offrir cela avec un trône.... Mais, poursuivit-il en attachant le bouquet au corsage d'Aline, ce bouquet n'en serait pas mieux placé. »

Aline disait à chaque instant qu'elle allait partir : « Il faut pourtant que je m'en aille ! » mais elle demeurait toujours, les pieds enracinés dans l'herbe, le regard flottant dans le ruisseau. Des bûcherons vinrent à passer. « Adieu, dit-elle tristement. — Adieu, ma chère Aline. — Adieu ! — Adieu. »

Elle prit l'anse de son pot ; elle soupira et s'éloigna lentement. « Ah ! dit Boufflers, que ne puis-je aller partout avec elle, toujours avec elle ! » Il la suivit du regard ; elle se retournait à la dérobée, mais bientôt elle se perdit sous un bouquet de hêtres. Il entrevit encore son petit bonnet mutin, son léger cotillon, une main qui faisait un dernier signe d'adieu; enfin elle disparut tout à fait.

Le chevalier sans peur et sans reproches s'élança sur son cheval, siffla ses chiens et reprit, tout en soupirant, le chemin de Lunéville. Un peu avant d'arriver, il rencontra au pied d'un vieil orme le grave abbé Porquet, qui lisait saint Augustin avec ardeur. « Je veille sur vous d'assez loin. D'où venez-vous, mon cher vagabond? lui cria l'abbé en se levant. — J'ai pris sans vous, ne vous déplaise, une leçon de philosophie ; vous m'avez beaucoup parlé du souverain bien ; j'ai trouvé trois choses aujourd'hui : le cheval, le chien et la femme. — Saint Augustin, mon cher chevalier, a compté deux cent quatrevingt-huit opinions sur ceci : nul philosophe ne pourra s'accorder sur ce chapitre. Selon Cratès, le souverain bien, c'est une heureuse navigation ; selon Archy tas, c'est le gain d'une bataille; selon Chrysippe, c'est bâtir un superbe édifice ; selon Epicure, c'est la volupté ; selon Palémon, c'est l'éloquence ; selon Heraclite, c'est la fortune; selon Simonide, c'est l'amitié d'un chacun; selon Euripide, c'est l'amour d'une belle femme. Les anciens philosophes n'étaient pas plus sages que vous, monsieur le chevalier. Nous allons , s'il vous plaît, en retournant au logis, poursuivre notre leçon. Le souverain bienj c'est Dieu, monsieur. Dieu seul, qui peut à toute heure e^ en tout temps répondre aux aspirations de notre âme 1 tout le reste n'est que fragilité. Qu'est-ce que l'amitié humaine ? qu'est-ce que la gloire d'une bataille? qu'est-ce que l'amour d'une belle femme ? un peu de fumée qui

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passe et nous aveugle. Tout est vain, tout est trompeur. Là où l'un cherche la liberté, il ne trouve que l'esclavage qu'entraînent les grandeurs ; là où l'autre cherche la paix dans la solitude, il ne trouve qu'inquiétudes et agitations ; là où celui-ci cherche la volupté, il ne recueille qu'amertume. Faux biens, ombres, illusions! L'âme est faite pour le ciel ; tout ce qui lui vient d'ici-bas est indigne d'elle. L'âme est faite pour aimer Dieu, pour retourner au ciel, sa vraie patrie. Dieu s'est révélé partout, aux nations les plus barbares; écoutez Sénèque : Nulla quippe gens unquam.... — Ah! pardieu ! mon cher abbé, sivous parlez latin, c'est que vous ne savez plus ce que vous dites; pour moi, je n'écoute plus. — Allons, pour une phrase latine que je sais ! je vous en passe bien d'autres. — Au bout du compte, je suis de votre avis : le souverain bien, c'est Dieu ; mais Dieu est bien haut placé pour moi, et, en attendant que je monte au ciel, vous ne trouverez pas mauvais, monsieur l'abbé, que je cherche le souverain bien dans une belle femme, un beau cheval et un beau chien. Ah ! si vous saviez le gai soleil qu'il faisait là-bas, surtout quand nous étions à l'ombre ! Aline ! Aline ! que ne puis-je vous aimer ainsi tous les jours de ma jeunesse ! — Allez, profane ; allez, pécheur, lâchez la bride à vos mauvaises passions. » Là-dessus, Boufflers éperonna son cheval.

C'en était fait de lui ; il avait trouvé le souverain bien des profanes : l'amour ! la poésie 1 Ce jour-là, le seul de toute sa vie, il fut amoureux, il fut poëte ! Pourtant une autre fois encore, dans sa vieillesse, nous le retrouvons poëte, grâce à ce magicien sublime qm s'appelle le souvënii'.

Le reste du temps, Boufflers, abbé, chevalier ou marquis, n'a été qu'un homme d'esprit plus ou moins rimeur; il s'est contenté de l'héritage des Grammont, des Belle- Garde, des Saint-Simon, des Richelieu. Il y a beaucoup d'abbés, de chevaliers et de marquis, j'imagine, qui vivraient avec quelque faste en plus petit héritage.

Boufflers n'eut pas le temps de retourner dans la vallée au pot au lait. Au bout de quelques jours, il lui fallut partir pour Paris, selon les ordres du roi Stanislas. Qu'allait-il faire de lui à Paris? « Un évêque, » disait sa sa mère. Il entra bravement au séminaire de Saint-Sulpice, une chanson gaillarde sur les lèvres. Le séminaire n'était plus tout à fait la vallée de Lunéville ; on n'y rencontrait pas au matin, dans le sourire du soleil, une jolie laitière en cotillon rouge. L'abbé se mit bientôt à regretter sa liberté, son cheval et ses chiens. Comme il ne pouvait pas prier Dieu de bonne foi, il ne le priait pas du tout : c'était plus simple et plus catholique. Il voulut sortir de là : comment faire? comment sortir sans scandale? Encore si c'était un joli scandale! Boufflers tint conseil avec lui-même : il imagina d'écrire son histoire avec Aline ; il tailla sa plume et s'abandonna à elle. « Je m'abandonne à vous , ma plume ; jusqu'ici mon esprit vous a conduite, conduisez aujourd'hui mon esprit et commandez à votre maître. Contez-moi quelque histoire que je ne sache pas. Il m'est égal que vous commenciez par le milieu ou par la fin. » Voilà le plus joli début de conte français. Ce qu'il y a d'étrange, c'est ^ que la plume, ainsi maîtresse d'un esprit indocile, commence tout simplement par le commencement. Mais ^

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poursuivons : « Pour vous, mes lecteurs, je vous avertis d'avance que c'est pour mon plaisir et non pour le vôtre que j'écris. Vous êtes entourés d'amis, de maîtresses et d'amants : vous n'avez que faire de moi pour vous amuser; mais moi, je suis seul, et je voudrais bien me tenir bonne compagnie à moi-même. ?) Tout le conte est sur ce ton charmant. 11 aurait douze volumes qu'on les lirait avec délices; mais il contient à peine douze pages. Vous comprenez bien que la plume n'a rien de mieux à raconter que l'histoire du pot au lait; peu à peu, enhardie par la vérité de la première page, elle se lance dans toutes les fantaisies du mensonge ; elle cherche à abuser Boufflers en lui présentant sous de douces métamorphoses l'image toujours souriante d'Aline : d'abord c'est une marquise adorable, ensuite une reine de Golconde, enfin une petite vieille encore aimable, vêtue de feuilles de palmier. Le temps se chargea de faire presque une histoire de ce conte. C'est tout l'œuvre de Boufflers ; ce qu'il a écrit à la suite ù'est qu'une légère arabesque faite pour encadrer ce joli tableau au pastel.

Boufflers ne restait guère à Saint-Sulpice : il allait dans le monde, dans le beau monde ; il allait même à Versailles. Selon Bachaumont, il lut son conte à Mme de Pompadour. Elle fut si ravie de la laitière, qu'elle eut, dès ce jour, l'idée d'avoir des vaches à Trianon, de les traire avec ses jolies mains presque royales, de revêtir en certains jours d'ennni le blanc corset et le cotillon rouge, afin de séduire encore une fois Louis XV sous cette fraîche métamorphose.

En moins de quelques semaines, le conte se répandit de bouche en bouche, de grand seigneur à marquise. Plus de mille manuscrits s'éparpillèrent à Versailles et à Paris. Le séminaire de Saint-Sulpice lui-même n'en fut pas exempt. Tout le monde s'indignait et battait des mains,

Bouftlers tout le premier. Le conte fut imprimé et signé des initiales du nom de l'auteur ; alors, le scandale dépassant les bornes du séminaire, l'abbé de Boufflers redevint le chevalier de Boufflers. Un beau matin, il mit de côté le petit collet, monta à cheval et partit bravement, l'épée au côté, pour la campagne de Hanovre. Le roi Stanislas lui avait, dès l'enfance, donné quarante mille livres de revenu en bénéfices. Comment un abbé peut-il abandonner de pareils bénéfices? Rassurez-vous. Tout en prenant l'épée, il prit aussi la croix de Malte, le droit étrange d'assister à l'office en «urplis et en uniforme, offrant par là le spectacle bizarre d'un prieur capitaine de hussards. Il écrivit à ce sujet une lettre que Grimm cite tout entière. En voici la plus jolie page :

J'étais dans la route delà fortune; qui sait si quelques intrigues de plus ne m'auraient point mis à la tête du clergé? Mais j'ai mieux aimé être aide de campdans l'arméedeSoubise : Trahit sua quemqite volupias. Comptez- vous pour rien le cri d'indignation qui s'était élevé contre la liberté de ma conduite? (n Ce sont les sots qui crient, me direz-vous. s Tant pis, vraiment; il vaudrait bien mieux que ce fussent les gens d'esprit : cela ferait moins de bruit. Les sots ont l'avantage du nombre, et c'est celui-là qui décide. Nous aurons beau leur faire la guerre, nous ne les affaiblirons pas : ils seront toU'jours les maîtres, ils resteront toujours les rois de l'univers, ils continueront toujours à dicter les lois. Il ne s'introduira pas une pratique, pas un usage, dont ils ne soient les auteurs. Enfin, ils forceront toujours les gens d'esprit à parler et presque à penser comme eux, parce qu'il est dans l'ordre que les vaincus parlent la langue des vainqueurs. D'après l'estréme vénération dont vous me voyez pénétré pour la toute-puissance des sots , ai-je tort de chercher à rentrer en grâce avec eux. et ne dois-je pas regarder comme le plus beau moment de ma vie celui de ma réconciliation avec les souverains de monde? Pardonnez-moi de m'égayer un peu dans le cours de mes raisonnements; c'est pour m'aider, et vous aussi, à en supporter l'ennui. D'ailleurs,

Horace, votre ami et votre modèle, permet de rire en disant la vérité, et le premier philosophe de l'antiquité n'était sûrement pas Heraclite. J'aurais pu, me direz-vous, d'après mon respect pour l'avis des sots, quitter mon état sans en prendre un autre; mais les sots m'ont dit qu'il fallait avoir un état dans la société. Je leur ai proposé celui d'homme de lettres; ils m'ont dit de m'en bien garder, parce que j'avais trop d'esprit pour cela. Je leur ai demandé ce qu'ils voulaient que je fisse, et voici ce qu'ils m'ont répondu : « H y a quelques siècles que nous avons voulu que tu fusses gentilhomme; nous voulons à présent que tout gentilhomme aille à la guerre. » Là-dessus je me suis fait faire un habit bleu, j'ai pris la croix de Malte et je pars.

Boufflers fut brave à la guerre, plein de folie et de gaieté, mais trop philosophe. Après un coup d'épée, il réfléchissait : un soldat ne doit pas réfléchir sur le champ de bataille. Boufflers, d'ailleurs, fut toujours à côté de chacun de ses états : abbé libertin, soldat philosophe, courtisan satirique, diplomate chansonnier, républicain courtisan. En 1792, il émigré, et, du fond d'une solitude sauvage, il entreprend de défendre la liberté, il écrit un livre sur le libre arbitre; à la fin de sa carrière, après avoir bien parcouru le cercle des folies, il écrit sur la raison humaine en vrai style d'académicien. 0 Boufflers! que vous étiez loin d'Aline !

Après la campagne de Hesse, il fit un voyage en Suisse, le bâton à la main, son équipage sous le bras, vrai voyage d'artiste. Ce voyage, vous 1 avez lu dans les lettres à sa, mère, lettres charmantes dont chaque mot dit quelque chose. Comme peintre de portraits au pastel, Boufflers a obtenu à Genève des succès sans nombre; il ne demandait qu'un petit écu pour peindre un mari, mais il faisait le portrait de la femme parrdessus le marché.

Au retour du voyage en Suisse, le maréchal de Castries le fit nommer gouverneur du Sénégal et de l'île de Gorée. Là-bas, tout le monde fut content sous ses ordres.

excepté lui-même, qui revint bientôt se livrer corps et âme , comme naguère , aux enivrements d'une folle jeunesse toute fleurie d'amourettes , de saillies et de petits vers. Sa jeunesse dura jusqu'à près de cinquante ans; il semblait que le temps passât sans l'atteindre. Il fut du petit nombre de ceux qui ont trente ans durant un quart de siècle. 11 suivait avec religion toutes les frivolités de la mode : étoffes à trois couleurs, broderies d'or et d'argent , paillons et paillettes , perruques à queue et à frimas ; enfin, comme il le disait lui-même, on avait trouvé alors le secret important de mettre sur le dos d'un homme une palette garnie de toutes les teintes et de toutes les nuances. « Ces habits, disait Grimm, donnent à nos jeunes gens de la cour un avantage décidé sur les plus belles poupées de Nuremberg, j»

En 1788, un peu fatigué du bruit, de la toilette, des fêtes et des femmes, Boufflers , prenant enfin son parti sur l'âge, se décida à avoir cinquante ans : il fit ses visites pour l'Académie. Déjà il était des académies de Nancy et de Lyon. L'académie française l'accueillit en vieil enfant gâté. Son discours fut péniblement gravé : il remonta au déluge, à la création du monde, au chaos; c'était faire bien du chemin pour ne pas arriver. Ici finit Boufflers, le vrai Boufflers, dont l'histoire gardera un souvenir riant. L'Académie fut le tombeau de cet esprit, qui pouvait lutter par la grâce avec Hamilton , par le trait avec Voltaire. Donc, ci-gll le chevalier de Bouf/lers : l'Académie en a tué plus d'un.

Il y a bien encore un autre Boufflers, connu sous le nom de marquis de Boufflers, qui se maria, qui fat dé-

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puté de Nancy aux états généraux, qui fonda un club avec Malouet et La Rochefoucauld, qui fit un traité du Libre, Arbitre, qui devint agriculteur, qui mourut gravement en 1815 * ; mais celui-là n'a rien de commun avec le nôtre. C'est le même, dites-vous ; c'est toujours le Boufflers qui aima si poétiquement la belle Aline dans la vallée au pot au lait. Vous avez raison : vous me rappelez un dernier trait que je vais vous raconter; mais, avant tout, un mot en passant pour juger l'œuvre et le poëte.

Boufflers a été l'âme enjouée de ce beau monde perdu que 1790 a dispersé à jamais, ce beau monde qui vivait de joie et de fêtes sans souci de la mort. Il a effleuré dans ses courses vagabondes le règne doré de Mme de Pompadour, le gouvernail pourpré de Mme Dubarry, la grâce adorable de Marie-Antoinette ; il a été l'esprit le plus recherché de la cour du roi de Prusse et du roi de Pologne. Il était partout dans la même saison, sur tous les chemins ; il a été le plas intrépide voyageur en terre ferme de son temps. On disait de lui : « C'est le plus errant des chevaliers; » et tout le monde sait le mot charmant d'un autre esprit moins français. M. de Tressan le rencontre sur une grand'route : « Chevalier, je suis ravi de vous trouver chez vous. »

En feuilletant au hasard le léger recueil de Boufflers, de Voisenon le grand, comme disait Saint-Lambert, nous allons retrouver l'écho déjà vieilli de son temps, les roses sans parfum dont il ornait le corsage de ses nobles maîtresses.

Mais faut-il aller plus loin dans son œuvre? Sa seule fantaisie digne d'un poëte, c'est la pièce intitulée le Cœur, où l'esprit fait presque pardonner à la licence. Champfort

* U mourut h Paris, et fut enterre au Père-Lacliaisc, où l'on reconnaît sa tombe à cette épitaphe diyne d'un sage de la Grèce : Mes amis, croyez que je dors,

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appelait tout cela des Meringues. Tout cela peut passer, quand c'est le poëte lui-même qui le dit à une duchesse oisive ; mais ces gais gazouillements ne peuvent se faire bien écouter sans la mise en scène. C'était là le charme de cet improvisateur, ayant toujours un peu de rime et un peu d'esprit à son service, tour à tour pour la princesse de Ligne, pour Mme de Luxembourg, pour la chatte de Mme***, pour l'Arcadie de la princesse Radziwill, pour tout ce qui le charmait au passage.

Après avoir côtoyé la poésie légère, il s'est avisé de traduire les odes d'Horace, des pensées deSénèque, quelques vers du Paradis de Dante, quelques stances de l'Arioste : que ces poètes lui pardonnent ! il a traduit les idées, il n'a pu reproduire la couleur, qui est la vie, l'éclat et le parfum de toute poésie.

Après les vers vient la prose, qui n'est pas de la plus mauvaise : rappelpz-vous les lettres, rappelez-vous Aline. Il y a d'autres lettres et d'autres contes; on peut trouver encore du charme à relire le Derviche, Ah ! si..., quelques pages de philosophie arrachées à V Encyclopédie et à son livre du Libre Arbitre. Ce livre, tel qu'il est, mérite une mention. Plus jeune, Boufflers eût fait sur ce sujet un livre charmant à la façon de Sterne. Il déclare en commençant qu'il marche dans des régions inconnues, vers un but invisible ; dès le premier pas, il s'égare dans les mille sentiers perdus de la métaphysique : il lui eu fallu toute sa jeunesse pour fleurir ces chemins-là et non y entraîner ; cependant il a conservé çà et là le tour ing^ nieux, la grâce délicate, la raison égayée de son meilleur temps. Il n'illumine guère la question, mais enfin il y pénètre quelquefois avec bonheur; il jette au hasard, j'imagine, des idées qui sont des images, des raisonnements qui sont des tableaux. L'esprit humain ne s'élèvera jamais à ces hauteurs inabordables.

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LlSl

On pourrait recueillir les pensées que Boufflers a semées sur les grands chemins :

/, Il en est des trésors de la pensée comme des autres : on

devient plus avide à mesure qu'on est plus riche.

/, Le philosophe privé de ses biens ressemble à l'athlète dépouillé pour le combat.

/^ En fait d'esprit, personne ne sait son compte. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que les plus pauvres sont les plus contents.

/, Seul entre tous, l'homme de lettres peut, suivant la belle expression d'un ancien, vivre à vœu découvert.

/, L'habitude est une seconde nature , il y en a peut-être une troisième, qui s'appelle l'imitation.

/^ La renommée aime qu'on lui fasse des avances; il y a tels personnages dont elle ne saurait que dire, si eux-mêmes ne prenaient la peine de lui faire son thème.

/^ L'espérance est un à-compte sur tous les biens.

/^ Les rois aiment mieux être divertis qu'adorés. Il n'y a que Dieu qui ait un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.

Parmi les divers portraits écrits sur Boufflers, je détache ces quelques traits, dus au prince de Ligne, qui savait à fond le cœur et l'esprit de tout le monde :

M. de Boufflers a beaucoup pensé; mais, par malheur, c'était toujours en courant. On voudrait pouvoir ramasser toutes les idées qu'il a perdues avec son temps et son argent : peut-être avait-il trop d'esprit pour qu'il fût en son pouvoir de le fixer, quand le feu de sa jeunesse lui donnait tout son essor. Il fallait que cet esprit tut tout de lui-même et maîtrisât son maître; aussi a-t-il brillé d'abord avec tout le caprice d'un feu follet, une profonde finesse, une légèreté qui n'est jamais frivole. Le talent d'aiguiser les idées par le contraste des mots, voilà les qua.ités distinctives de son esprit, à qui rien n'est étranger. Heureusement, il ne sait pas tout; il a pris la fleur des diverses connaissances, et surpren-

dra par sa profondeur tous ceux qui le savent léger, et par sa légèreté tous ceux qui ont découvert combien il pouvait être profond. La base de sou caractère est une bonté sans mesure; il ne saurait supporter l'idée d'un être souffrant, il se priverait de pain pour nourrir même un méchant, et surtout son ennemi! Ce pauvre méchant! dirait-il. Il avait dans une terre une servante que tout le monde lui dénonçait comme voleuse: malgré cela, il la gardait toujours; et, quand on lui demandait pourquoi, il répondait : «Qui la prendrait?» Il a de l'enfance dans le rire, la tête un peu baissée, les pouces qu'il tourne devant lui comme Arlequin, ou les rnains derrière le dos, comme s'il se chauffait; des yeux petits et agréables, qui ont l'air de sourire; quelque chose de bon dans la physionomie; du simple, du gai, du naïf dans sa grâce. 11 a quelquefois l'air bêle de La Fontaine. On dirait qu'il ne pense à rien lorsqu'il pense le plus. Il ne se met pas volontiers en avant, et n'en est que plus piquant lorsqu'on le recherche. La bonhomie s'est emparée de ses manières et ne laisse percer sa malice que dans ses regards et son sourire ; il se défie tellement de son talent pour l'épigramme, qu'il penche trop peut-être, en écrivant, du côté opposé. Il a l'air de prodiguer des louanges pour empêcher la satire d'éclore.

Ce croquis bien étudié représente Boufflers aux approches de la vieillesse, Boufflers devenu académicien, père de famille, homme politique.

Malgré son culte pour la liberté, il déserta la Législative au 10 août; il partit avec sa famille, en vrai philosophe qui se soumet à tout, pour la cour de Prusse, où il fut accueilli à bras ouverts par le prince Henri. De là il passa à la cour de Pologne, où il voulut fonder une colonie française. Son émigration, qui dura huit ans, fut très-supportable. Il vécut, quoique à la cour et en temps de guerre, dans le silence, presque dans l'étude; jouant avec sa fille et lui apprenant comment on joint, tant bien que mal, la rime à la raison ; aimant sa femme, qu'il avait prise veuve et belle, sans trop d'esprit; se promenant au grand air, pluie ou soleil, selon son habitude. Quoique à

peu près exilé, il avait encore des chevaux et des chiens : il fut donc le moins à plaindre de tous les émigrés.

En 1800, il rentra en France *,mais non plus courtisan ni député : à peine s'il fat encore académicien. Il était fort désabusé des vanités humaines. Il se réfugia dans un petit château qu'il transforma presque en ferme ; il de\ int agriculteur dans toute la simplicité des patriarches. Il bâtit un peu, planta beaucoup, cultiva à sa guise, c'està-dire en optimiste. Ses moissons furent belles, belles furent ses vendanges. Il était demeuré fidèle à l'amitié, qui le venait visiter dans les beaux jours. « Voilà mon dictionnaire de rimes, disait-il en montrant sa charrue et sa herse. Voilà mes poésies, disait-il en montrant ses blés, ses colzas, ses luzernes et ses avoines. Ici, poursuivait-il, je suis toujours en belle inspiration, je communie avec la nature ; c'est là une œuvre pie qui me fera pardonner toutes mes œuvres légères. »

Mais il me tarde de finir, pour arriver à ce dernier tableau qui achève de peindre Boufflers.

A travers les folies toufi"ues de sa longue jeunesse, Boufflers avait çà et là pris le temps de demander des nouvelles d'Aline, qui n'était pas tout à fait devenue reine de Golconde. Il a raconté de diverses façons, en prose et en vers, sa véritable histoire. En revenant de Berlin à Paris, en 1800, il voulut à toute force revoir Aline au passage; il voulut retremper son pauvre cœur, battu par mille tempêtes à l'eau de rose, aux sources fraîches

* a Boufflers est sur la liste des émigrés; vous devriez ordonner qu'on le rayât. — Oui, sans doute, répondit Bonaparte; il nous fera des chansons. »

de cet amour si printanier qui l'avait surpris au matin de sa vie.

Il s'arrêta à Lunéville. Mais qu'était devenu le palais enchanté de Stanislas , la cour de Mme de Boufflers ? Le poète prit un cheval à l'hôtel de la poste et se mit en route pour le vallon. On était au printemps : il retrouva la nature toute fraîche et tout embaumée comme autrefois ; toujours les mêmes couronnes verdoyantes et touffues sur les deux collines, toujours les bosquets gazouilleurs, les moissons déjà flottantes, les vergers épanouis; toujours le hameau qui fume et le clocher qui se perd dans le ciel avec le son des cloches. « Il ne manque qu'une chose ici , murmura Boufflers ; c'est Aline , c'est mon amour, c'est ma jeunesse. La nature a beau faire, elle a beau répandre tous ses trésors , elle a beau chanter sur tous les tons, elle ne sera jamais qu'un cadre dont les passions de l'homme seront le tableau. Mais, que dis-je si gravement? j'ai l'air d'un philosophe. Hélas! est-ce un philosophe qui devait revenir ici? Voyons, soyons jeune encore , s'il est possible. »

Boufflers redemanda un instant de jeunesse à la magie des souvenirs ; il descendit de son cheval , s'étendit sur l'herbe à l'ombre du vieil orme, au bord du ruisseau; il regarda vers la lisière du bois, comme si Aline allait revenir avec son pot à la main et son rouge cotillon. C'est en vain qu'il chercha à s'abuser ; il n'était pas assez poète pour évoquer les illusions couchées dans le tombeau des vingt ans. <t Ah ! oui, dit-il tout à coup, l'abbé Porquet a raison : Dieu seul duré longtemps ; Dieu n'a pas fait notre âme pour la terre, excepté quand on a vingt ans et qu'on rencontre Aline sur son chemin. »

Il voulutaller jusqu'au bout dans son désenchantement; il remonta à cheval dans le dessein de déjeuner au petit hameau, où sans doute il aurait des nouvelles de l'héroine

du seul roman de sa vie. Il s'arrêta au perron d'un mauvais cabaret dont l'enseigne ne promettait rien de bon. Il entra et demanda à manger, tout en s'asseyant à une table rustiq»^ encore humide de la dernière rasade. La cabaretière se mit sans retard à casser les œufs et à tordre la chicorée. Boufflers allait lui parler d'Aline sans savoir comment débuter , quand il vit entrer une bonne vieille fermière en jupe rayée , qui venait au feu avec un pot de terre. « Mais , je ne me trompe pas, s'écria-t-il , c'est bien cela, c'est Aline, c'est Elisabeth, c'est ma vieille Aétue de feuilles de palmier ! »

De surprise , la vieille fermière laissa tomber son pot; mais, cette fois, Boufflers ne s'élança pas pour le ramasser, tt Quoi ! c'est vous, monsieur le chevalier ! Mon Dieu! quelle rencontre! J'en ai le cœur tout brisé. — Cette rencontre-là ne vaut pas la première , dit Boufflers en considérant sa pauvre Aline des pieds à la tête ; ce n'est plus un pot au lait aujourd'hui. — C'est bien vrai : nous n'avions pas de cheveux blancs là-bas près du ruisseau. — Embrassons-nous un peu, dit Boufflers; cette fois, nous pouvons le faire devant témoins. »

Ils s'embrassèrent avec une effusion qui toucha la cabaretière. tt Vous allez déjeuner avec moi? — Oui, si vous voulez venir déjeuner à ma maison, à deux pas d'ici. J'ai tant de choses à vous dire ! »

Boufflers paya vingt omelettes et trente salades à la cabaretière; il suivit Aline, qui avait détaché son cheval pour l'emmener. La pauvre femme avait le cœur si content qu'elle babillait à perdre haleine. « Figurez-vous que, chaque fois que je vois un beau cheval , je pense tout de suite à l'aventure du lait répandu ; tout à l'heure même , en voyant celui-ci, j'ai pensé à vous. Ah ! si vous saviez que de fois j'ai passé là-bas pour le seul plaisir d'y passer ! Je savais bien d'avance que je ne vous rencontrerais

plus, mais je n'y passais pas moins avec bonheur. Nous avons fait là une belle folie ; mais, comme dit le proverbe, une folie à deux est toujours bonne à faire. Je n'ai pas de regrets : on n'est jeune qu'une fois ; vous ne sauriez croire comme toute ma vie a été pleine de tout cela. Chaque année, aux premiers jours de la belle saison (vous allez rire et vous moquer de moi ; c'est égal , sachez-le" , je vais, malgré moi, entraînée par une puissance surnaturelle, je vais cueillir un bouquet sur les bords du ruisseau. Ah ! le vôtre a duré bien longtemps ! Venez voir le bouquet de l'an passé. »

Elle prit la main de Boufflers,le conduisit à son alcôve et lui montra un bouquet fané retenu sur la serge des rideaux par un rameau de buis bénit, a Vous ne sauriez croire , dit Boufflers à son tour , comme ce souvenir de jeunesse a toujours parfumé mon cœur; il a été plus de la moitié de ma vie : c'est au point qu'étant jeune,encore, n'espérant guère vous revoir et cherchant à m'abuser, j'ai fait un roman qui s'appelle Aline; les premières pages sont vraies , mais le reste n'est qu'un conte. — Dites-moi donc ce conte-là; je suis curieuse de savoir ce que vous avez imaginé de beau sur moi. — Tout le monde l'a lu, excepté vous. C'est toujours ainsi! Je ne fais pas de vous une sainte du calendrier, mais je vous ai peinte sous des couleurs si fraîches et si attrayantes , que tout le monde vous a adorée à Paris, en province, ailleurs encore. — Je ne m'en doutais guère. Pendant qu'on m'aimait de si bon cœur, moi je plantais mes choux, je berçais mes enfants, je songeais avons. Cela ne m'a pas empêchée d'être assez heureuse ; cependant , depuis quelques années , tout s'en va autour de moi : me voilà veuve, j'ai perdu deux enfants , le champ qui m'a nourrie a été partagé ; mais j'ai encore beaucoup d'enfants et de petits-enfants; et puis, comme j'ai un naturel heureux, quand j'ai pleuré

et prié le bon Dieu, le temps passe encore assez doucement. »

Tout en parlant ainsi, la fermière allumait du feu ; Boufflers promenait son regard à tort et à travers dans la maison. C'était un intérieur tout primitif : des dalles disjointes , des solives vermoulues, où çà et là l'araignée filait dans l'ombre ; un vieux bahut de chêne, sculpté à grands coups, orné de faïences grossières et de plats d'étain ; de petites fenêtres défendues au dehors par un rideau d'osier ; une saine odeur d'eau pure et de pain bis ; un àtre digne des géants ; deux gravures enluminées sur la cheminée, sous un fusil plein de rouille et de poussière; enfin un parfum de bonne pauvreté , facile , agréable au cœur : voilà ce que découvrit Boufflers dans cette maison de sa vieille Aline.

Ils déjeunèrent gaiement , cependant ayant chacun un grain caché de tristesse. Après déjeuner, Boufflers demanda à visiter le petit héritage de la fermière : il comprit pour la première fois de sa vie le charme calme et sérieux que répand la terre pour ceux qui la cultivent; il fit vœu de consacrer ses derniers jours à l'agriculture.

Les deux vieux amants s'embrassèrent pour la dernière fois ; l'adieu fut touchant : on essuya une larme à la dérobée, on se recommanda à Dieu avec une vraie religion; enfin Boufflers monta à cheval et se mit en route. Le cheval, qui avait déjeuné pour le moins aussi bien que son maître ; le cheval , qui avait eu du meilleur trèfle et de la meilleure avoine, voulut traverser d'un seul bond la petite vallée : mais Boufflers le retint en bride, voulant respirer encore à loisir toute l'ivresse du souvenir.

Il rentra à Lunéville pâle et abattu : il avait été poète ce jour-là pour la seconde fois de sa vie. Que de rimeurs plus connus qui n'ont pas été poètes une seule fois !

Mii3e de Pûlignac. — Le comte d'Artois. — Mme de Coigny. —La princesse de Lamballe. — Jean-Jacques. — Labbé de Vermont. — Lu comte de Provence. — Le roi Louis XVI.

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