‹ Hommes et femmes de courChapitre 6 sur 38 · SOUS LA RÉGENCE · texte numérisé non relu

SOUS LA RÉGENCE

Un an et un jour après cette aventure , Gacé avait encore la clef de la chambre de la marquise , mais la marquise n'était plus au château de Sainte-Héraye.

Elle était veuve depuis onze mois, M. de Parabère étant mort de soif, dit la chronique.

« Sans doute, pensait Gacé en regardant la clef, elle pleure Parabère avec Martial dans quelque solitude amoureuse. »

Il vint à Paris pendant les fêtes du carnaval. Y avaitil un carême sous la Régence ? Gacé courut beaucoup le monde. Il fut présenté au Palais-Royal un jour de bal masqué. Le régent le convia au bal et au souper. Gacé se jeta éperdument dans les folies du bal, cherchant une aventure parmi toutes ces femmes, qui ne vivaient que pour l'amour.

Le régent se promenait dans les salons tout ruisselants de lumières, de femmes et de diamants, comme un sultan dans son sérail. Combien peu de ces femmes montaient au Palais-Royal par la grande porte sans descendre par l'escalier dérobé ! Tout d'un coup un grand bruit se fit dans le bal, un grand bruit suivi d'un grand silence.

« Ah ! voilà Mme la marquise de Parabère. »

Ce nom courut sur toutes les lèvres. Elle vint comme une reine, avec cent adorateurs sur ses pas. Gacé, confondu, voulut se précipiter au-devant d'elle; mais il fut devancé par le duc d'Orléans qui baisa galamment la main de la marquise et la pria de danser avec lui le menuet de Louis XIV.

a Et Martial ! murmura Gacé, qui croyait rêver. Estce bien là Mme de Parabère? demanda-t-il à son voisin, M. de Riom.

— Vous ne l'avez donc jamais vue? répondit Riom : car ce n'est pas là une beauté de carrefour ; quand on l'a entrevue, on la sait par cœur.

— Vous parlez à uu converti, » dit Gacé, suivant toujours d'un regard surpris Mme de Parabère.

La marquise était belle, cette nuit-là, comme Diane et Vénus, comme la Vallière et Montespan. Elle traînait avec la grâce d'une reine une robe des Indes à grands ramages, où Audran lui-même avait semé des roses. Elle était coiffée de ses cheveux. Elle avait eu la hardiesse de ne les point poudrer; aussi brillaient-ils sur ses tempes de neige comme deux ailes de corbeau volant sur le givre des chênes. Elle n'avait ni rouge ni mouches , ce qui était aussi contre les bienséances ; mais elle était si belle et souriait avec des dents si blanches et des yeux si bleus, que tout le monde lui pardonnait, les femmes elles-mêmes, car les femmes ont le sentiment de l'art et l'amour du rayonnement ; elles aiment la beauté, le soleil, les fleurs et les diamants. C'était une féerie de voir passer au milieu des groupes étincelants cette femme si belle par le seul artifice de sa beauté, sans ornements et sans coquetterie.

« Belle de jour et belle de nuit, dit Riom à Richelieu qui passait.

— Savez-vous son histoire ? dit Richelieu en reconnaissant Gacé.

— J'en ai lu une page, dit le capitaine.

— Dites-nous-la, car ici on sait bien où va la marquise, mais on ne sait pas d'où elle vient. »

Gacé raconta son duo avec Parabère et toucha trèsdélicatement à l'histoire drs espaliers.

Œ 11 paraît, dit Riom, qu'elle est née en Bretagne, vers la fin du siècle. On l'a mariée à cette brute de Parabère sans qu'elle y prît garde. Parabère était jaloux comme tous les prédestinés. En mourant il a fait son devoir. La voilà dans toutes les joies du veuvage, conjuguant sur tous les modes le verbe régenter. Le régent l'a régentée, elle régentera tout le monde.

— Je me mets sur les rangs , dit Richelieu. Quelle charmante maîtresse d'école ! Elle apprendrait l'hébreu à M. de Gupidon.

— Mais enfin, reprit Gacé, expliquez-moi comment la marquise est venue ici.

— C'est tout simple , dit en passant un joli masque d'un air mystérieux : les papillons viennent toujours se brûler à la lumière ; ou plutôt les pâles fleurs de la province viennent s'épanouir au soleil de la cour.

— Ce que vous dites là, beau masque, nous le savions. Vous faites des almanachs qui expliquent le passé.

— Vous ne me laissez pas finir, reprit le masque. Je sais tout, l'avenir par le passé. Voici le passé : Mme de Parabère était avant-hier à la présentation chez la duchesse. Son carrosse avait fait du bruit à la porte, car elle a des chevaux anglais et des écussons peints par Watteau. Le régent se trouve toujours à la présentation quand il y a de belles femmes. La dame a de l'esprit, et du meilleur, car elle ne le sait pas. Quand elle se leva pour partir , le régent , contre son habitude , la. voulut conduire à son carrosse. Il lui prit la main sur le marchepied. Elle était charmée et confuse de tant de bonne grâce ; elle laissa sa main une seconde en rougissant de plaisir et d'embarras. C'en était fait de la vertu de Mme la marquise de Parabère. Comme elle se blottissait dans le fond du carrosse, le régent s'élança près d'elle, ferma .la portière, et fouette cocher! Oi^i allèrent-ils? Je ne sais

pas. Mais la marquise a sur son éventail Y Embarquement pour Cythcre. »

Richelieu avait reconnu la voix de celle qui parlait.

« Madame de Sabran, lui dit-il à l'oreille, si vous voulez, nous nous embarquerons aussi. »

La comtesse s'enfuit dans les groupes, soit qu'elle craignit d'être reconnue , soit qu'elle cherchât à être poursuivie.

Gacé et Riom se promenèrent dans les salons. La duchesse de Berry, déguisée en odalisque, survint et entraîna son lieutenant des gardes. Gacé se trouva seul.

Il alla de groupe en groupe pour entendre parler de la marquise, car tout le monde parlait de Mme de Parabère. Ce qu'on disait, il le savait déjà, et n'écoutait plus que le bruissement de la fête et la gaieté des violons, quand sa curiosité fut ressaisie par les reparties animées de deux jeunes gens qui se querellaient pour la marquise dans l'embrasure d'une fenêtre.

« Je vous dis, s'écriait le plus bruyant, que c'est une infamie. Elle s'appartient, mais notre nom ne lui appartient pas. Qu'elle se donne au régent, c'est bien; mais non pas sous le nom de Parabère,. entendez-vous, monsieur de Montluzun ?

— A merveille, dit Gacé, je retrouve ici tout mon monde; voilà Martial. «

Le jeune chevau-léger était pâle et triste comme un amoureux au désespoir.

<c Vous êtes ridicules avec votre nom de Parabère, ditil à l'autre d'un air hautain, en homme qui cherche une affaire. Est-ce que vous voulez que ce beau nom soit canonisé ?

— Point de railleries ! dit le neveu de Parabère.

^ — Je veux rire ! s'écria Martial. M. de Parabère, votre vertueux oncle, qui est mort ivre après avoir été long-

temps ivre mort, a donné son nom à sa femme ; elle est dans son droit de porter ce beau nom, môme à la cour.

— Comme il lui plaira, mais il me reste une ressource. Je lui écrirai demain que, si elle persiste à porter mon nom, j'en prendrai un autre, celui de mon laquais.

— Je vous défends de faire cela ! dit Montluzun en élevant la voix.

— Eh bien ! dit Godefroy de Parabère, allez demain à midi au petit lever de la marquise ; vous verrez si j'ai obéi.

— C'est une lâcheté ! dit l'amant de Mme de Parabère. Godefroy, vous me connaissez, je vous couperai la gorge.

— C'est convenu, dit Godefroy, mais après la lettre.

— Non, avant la lettre. »

A cet instant, Mme de Parabère vint droit à Gacé, qui se tenait à quelque distance des deux batailleurs.

a Monsieur de Gacé , lui dit-elle avec son charmant sourire plus que jamais dédaigneux, je vous attends demain à mon lever.

— Où? demanda Gacé avec un peu d'impertinence.

— Vous le savez bien, dit-elle. Je passe la saison au Palais-Royal. ^^

Tout à coup la marquise pâlit et chancela sur son joli pied, chaussé de roses blanches : elle avait aperçu M. de Montluzun.

« Martial ! murmura-t-elle ; je le croyais en Languedoc. «

Elle disparut comme par enchantement.

a Et pourtant, pensait-elle en se cachant le front dans sa main comme si la lumière l'eût offensée, mon cœur m'avait bien dit qu'il n'était pas loin. Il ne faut pas que ce pauvre enfant me voie ; il aura demain une lieutenance pour la Bretagne ou pour le Périgord. »

Mais M. de Montluzun avait suivi Mme de Parabère.

a Oh ! madame ! madame ! dit-il d'une voix étouffée en s'inclinant devant elle, blanc comme une statue.

— Martial, pas un mot de plus. J'ai voulu vous sauver d'une passion fatale.

— Madame, madame, ne profanez pas la religion de mon cœur; dites que vous ne m'aimez plus, au moins je croirai que vous m'avez aimé.

— Je ne crois à l'éternité que dans le ciel. La terre tourne, j'ai tourné. Vous n'étiez pas là, j'ai marché sans vous. Adieu, Martial. Oublions! L'avenir vous appelle.

— Ce qui m'appelle, madame, c'est le passé. Je n'oublierai pas, moi. Adieu, madame. »

M. de Montluzun s'inclina tristement , avec la dignité des souffrances du cœur.

Mme de Pai^abère, qui essayait d'étouffer un souvenir tout vivant encore, faillit s'évanouir.

« Martial ! » murmura-t-elle d'une voix qu'il connaissait bien.

Il se laissa prendre et fit un pas vers elle ; mais, dans cet intervalle d'une seconde, un autre souvenir avait combattu Martial. Mme de Parabère croyait encore aux joies de son triomphe à la cour. La beauté parla plus haut que le cœur; M. de Montluzun, qu'elle aimait encore, fut sacrifié au duc d'Orléans, qu'elle n'aimait pas encore.

« Martial, répéta-t-elle, mais d'une voix que ne connaissait pas Martial, souvenons-nous, mais adieu ! »

M. de Noce passait alors ; elle lui prit familièrement le bras en lui disant : •

« Conduisez-moi vers le régent.

— Si j'ai bien compris , dit M. de Noce, c'est une grâce qu'on vous demandait. Voilà les prérogatives du trône , car vous êtes la reine aujourd'hui.

— Oui, répondit Mme de Parabère en soupirant, vous avez bien compris : on me demandait une grâce ,

LA MAKyUISE DE PARABÈRi]. 23

et , comme je suis la reine aujourd'hui, je me suis hâtée de raccorder : car qui sait si je serai la reine demain ?

— Toujours! » s'écria M. de Noce.

Au souper, tout le monde fut joyeux. Le régent était un philosophe qui s'amusait pour toute la France. Ses mairtresses de la veille , Mmes de Sabran et de Phalaris , prenaient gaiement leur revanche , ayant trop d'esprit pour pleurer, espérant d'ailleurs reconquérir le trône. Mme de Parabère se laissait aller au vent, voiles tendues, bravant les tempêtes. Elle aimait l'imprévu, fût-il semé d'abîmes. Au dessert , RicheHeu chanta les couplets de La Fare. Fontenelle , qui était là, fit un parallèle des anciens et des modernes, pour donner raison aux modernes à propos de beauté, de danses et de chansons.

Mme de Parabère ne dormit guère. Le duc d'Orléans lui avait arrangé avec un goût frivole un appartement au Palais-Royal, s'ouvrant de plain-pied sur le jardin. Toutes les folies du luxe à la mode étaient amoncelées dans sa chambre à coucher , son salon et son boudoir. Le régent n'avait pas oublié l'oratoire.

Mme de Parabère , en s'éveillant , appela ses femmes , glissa ses pieds dans des mules persanes destinées à des pieds d'enfant , et alla interroger une pendule , vrai bijou de Saxe , représentant les trois Grâces avec le caractère coysevoxien des Grâces de la Régence.

11 était midi.

Deux femmes entrèrent , l'une apportant la guenon de la marquise , l'autre une robe ouverte et des peignes. Dès que la robe fut passée, la marquise, qui se savait belle au .matin, elle avait à peine vingt-quatre ans, dit qu'on pouvait ouvrir la porte à M. de Gacé.

En effet , Gacé attendait depuis une heure ; la marquise ne doutait pas qu'il ne fût là.

2k HOMMES ET FEMMES DE COUR.

« Eh bien, monsieur de Gacé, quel temps fait-il aujourd'hui ?

— Madame la marquise, je n'ai pas vu le temps, je n'ai vu que vous, car je voyais en moi.

— Quel joli galimatias! Arabelle, prends garde, tu m'arraches les cheveux. «

Arabelle adoucit les caresses du peigne.

« Monsieur de Gacé , asseyez-vous sur le sofa , à côté de ma guenon. N'est-ce pas qu'elle est jolie ? >•

M. de Gacé garda le silence. Il ne savait quelle figure prendre ; il respirait avec des battements de cœur l'air tout imprégné d'amour qui était répandu dans la chambre.

« A propos , monsieur de Gacé , vous m'aviez promis de revenir au bout d'un an et un jour , comme dans les contes de fées. Vous m'avez oubliée.

— C'est une coquetterie cruelle, madame. Tant que vous étiez la femme de Parabère , je pouvais nourrir mon ambition, car je valais mieux que lui ; mais vous êtes devenue veuve , mon ambition est tombée.

— Voilà qui est très-délicatement dit. Voulez-vous vous marier ?

— Plus ou moins. Est-ce que vous avez quelque cousine résignée à mes folies ? »

Mme de Parabère se tourna vers M. de Gacé , et lui dit d'un air curieux et railleur :

« Est-ce que vous avez gardé la clef? »

Gacé prit la clef dans son habit.

a La voilà, madame. Vous voyez qu'elle n'est pas rouillée. »

• La marquise sourit.

a Une autre fois, poursuivit Gacé, quand je serai entré quelque part, je resterai.

— Et vous aurez raison , monsieur de Gacé : il ne faut pas donner un an de trêve à son ennemi. »

Uii laquais apporta deux lettres sur un plat d'argent ciselé à Florence. La marquise regarda les deux cachets à diverses reprises , tout en se demandant quelle lettre il fallait lire avant l'autre. Elle avait reconnu les armes de Martial; elle réserva sa lettre et décacheta l'autre.

« Madame,

■ « Vous avez déshonoré notre nom; les hommes de cœur ne le voudront plus porter : voilà pourquoi je signe pour la dernière fois

« GODEFROY DE PaRABÈRE. »

Un nuage passa sur les yeux de la marquise, a Oh! si j'étais un homme ! murmura-t-elle en froissant la lettre.

— Madame , dit Gacé , vous avez un homme sous la main.

— Eh bien, oui, dit-elle avec colère, je vous donnerai une épée, et je vous montrerai le cœur qu'il faut frapper. »

Elle avait ouvert la lettre de Martial :

a Quand vous recevrez cette lettre , madame , vous serez vengée : Godefroy de Parabère sera mort, ou mon cœur ne battra plus.

« Martial de Montluzun. »

Mme de Parabère renvoya ses femmes.

« Adieu , monsieur de Gacé ; il me faut une heure de solitude.

— Adieu, madame. N'oubliez pas que j'attends une femme de votre main.

— Oui, oui, dans un an et un jour, dit la marquise d'un air insouciant, pour cacher la blessure de son cœur. Vous pouvez commander les violons. »

IV b

Quand la marquise fut seule, elle tomba agenouillée et pria Dieu pour M. de Montluzun.

« Hélas ! dit-elle , c'est pour moi qu'il faut prier. J'ai le pressentiment qu'il s'est fait tuer par ce fier-à-bras de Godefroy. Bienheureux, bienheureux ceux qui meurent ainsi pour une belle action, dans toutes les croyances des vingt ans ! »

On annonça le duc d'Orléans. Mme de Parabère essuya ses larmes et marcha à sa rencontre avec le sourire d'une sultane qui n'a jamais écouté battre son cœur.

<t Ah ! marquise , comme vous êtes belle ce matin !

— N'est-ce pas? dit-elle de sa voix la plus vibrante. Je suis belle parce que je vous attendais.... 0 Martial! où es-tu? poursuivit en elle-même Mme de Parabère.

— Vous êtes belle comme un soleil levant , continua le duc d'Orléans.

— Oui , le soleil levant ; mais ici le soleil se couche de bonne heure. »

Le régent avait saisi la main de la marquise. «Pauvre Martial! je voudrais qu'on m'enterrât avec lui.

— Que murmurez-vous donc là, marquise? Est-ce que vous dites vos patenôtres ?

— Les patenôtres de l'amour.

— Vous savez que Santerre doit venir tout à l'heure pour nous peindre en Adam et Eve.

— Dans le paradis perdu?

— Perdu ou retrouvé, c'est toujours le paradis, surtout quand Eve s'appelle Mme de Parabère.

— Oui , mais Eve a mangé les pommes ; l'arbre n'est plus que l'arbre de la science.

— La science de l'amour.

— La science de la mort.

— Est-ce que nous allons faire l'oraison funèbre de notre aventure? Marquise , je vous ferai peindre aussi en

Minerve. Je vois bien que vous serez tout à la fois Mentor et Calypso au Palais-Royal.

— Oui, la sagesse et la folie. «

Santerre survint; il ébaucha le même jour les deux célèbres portraits de Mme de Parabère, avec cette touche chastement voluptueuse qui anime toutes les créations de ce peintre charmant, imprégné de grâce antique . En voyant la Minerve qui allait régner si impérieusement au Palais- Royal, le régent dit qu'il ferait réformer par le parlement le Jugement de Paris , qu'il donnerait une pomme à Minerve et une pomme à Vénus.

u Je viens de faire une découverte , dit la marquise de Parabère, qui avait un peu d'histoire ancienne : la pomme de Vénus, la pomme d'Eve, c'est toujours la pomme. »

LES DÉSESPOIRS DE PHILIPPE d'ORLÉANS.

Bien des jours se sont passés. De quel côté le vent souffle-t-il à la cour? Le régent est toujours amoureux, mais quelle est la reine du jour? Hier il a soupe avec Mme de Parabère , Mme de Sabran , Mme de Phalaris et quelques autres ; mais il doit souper avec une nouvelle venue , Mme d'Averne , <t une coquine qui fait argent de sa beauté. « Le régent a donné à gon mari une capitainerie aux gardes ; aussi le mari , versant des larmes de reconnaissance , est-il venu offrir au régent de garder sa femme avec sa troupe , afin que nul autre que monseigneur n'en approchât.

Mme de Parabère est à Saint-Cloud : elle n'a pas encore oublié Martial; mais Martial, après avoir tué en duel Godefroy de Parabère , s'est enfui aux Grandes-Indes.

M. de Gacé est marié, mais il n'est pas l'amaut de sa femme. Le régent passe au château de Saint-Cloud, en compagnie de la marquise , le mardi et le mercredi de chaque semaine; mais Mme d'Averne, jouant les fureurs d'Hermione , ne veut plus que le duc d'Orléans aille à Saint-Cloud « s'enivrer aux orgies de la Parabère. » Le régent a juré qu'il n'irait plus.

a On n'a jamais vu une passion semblable, a dit Mme d'Averne. Voilà deiix ans que cette femme vous fait tourner la tète.

— C'est vrai, dit le régent; mais j'ai souvent tourné la tète de l'autre côté.

— Si vous revoyez cette femme , s'est écriée la nouvelle favorite avec désespoir, je retourne à mon mari.

— Calmez-vous , je neveux pas vous condamner aune pareille extrémité : j'exile Mme de Parabère. »

Le lendemain , le carrosse à quatre chevaux de la marquise l'emporta comme le vent de Saint-Cloud au Palais- Royal. Le duc d'Orléans refusa de la voir, mais elle arriva jusqu'à lui.

« Monsieur le duc, vous me chassez comme une courtisane !

— Que voulez-vous, marquise? nous n'avons plus rien à nous dire. Songez donc qu'il y a deux siècles que nous nous adorons.

— Ah ! vous ne m'avez pas aimée.

— Thésée n'a jamais tant aimé Ai'iane.

— Je ne partirai pas.

— Je vous ferai enlever. J'en connais plus d'un qui se chargera de l'entreprise ; car ce n'est pas moi qui ai une cour, c'est vous. Voulez-vous être enlevée par Noce ou par Nangis?

— Je vous dis que je ne partirai pas ; je verrai tout à l'heure le jeune roi , qui prendi'a mon parti.

— C'est vrai , vous l'avez bercé sur votre sein. Il m'a avoué que c'était là qu'il avait appris l'amour. »

Le régent , qui était de tous les amoureux le plus fantasque, changea de ton et saisit la main de la marquise.

« C'est là aussi que j'ai appris l'amour : car, avant de vous rencontrer, je n'avais pas aimé.

• — Et vous me chassez?

— Je vous rappelle. y>

Mme de Parabère montra au régent la lettre d'exil. Il prit la lettre et la déchira.

« Oubliez cela, marquise : je vous sacrifie cette coquine.

— Hélas ! dit Mme de Parabère d'un air de doute, voilà cent fois que vous me faites de pareils sacrifices. L'an passé, je régnais pendant un jour; aujourd'hui je n'ai pas une heure par jour.

— Retournez à Saint-Cloud, et attendez-moi à souper ; vous verrez si je vous aime encore. A ce soir. Je vais au conseil : nous avons à expédier vingt lettres de cachet pour exiler ceux qui renouvellent l'appel au futur concile. Nous ne ferons plus de politique ensemble, marquise ; vous m'avez fait rendre un arrêt contre la compagnie des Indes qui m'empêchera plus d'une fois de dormh\ A ce soir, en tête-à-tête , à la condition que vous serez de belle humeur. »

Mme de Parabère sortit d'un air de triomphe ; elle fut reconduite à son carrosse par M. de Noce.

« Où allez-vous? lui demanda-t-il enfin quand elle fut montée.

— Je ne sais pas , » répondit-elle.

La marquise était pensive.

a Écoutez, monsieur de Noce, faites un mystère de ce que je vais vous dire : écrivez à Mme d'Averne que je l'attends ce soir à Saint-Cloud pour lui dire adieu et lui remettre mon testament.

— Quelle est cette comédie ?

— Pas un mot; demain vous saurez tout. »

Le soir, le régent et Mme d'Averne se rencontrèrent à la porte du château.

a Ah! je vous y surprends! dit Mme d'Averne irritée.

— Madame , dit le régent , redevenu amoureux de Mme de Parabère, je ne suis pas venu ici pour vous répondre. Si vous avez à parler à la marquise, entrez , et retournez bientôt à Paris. »

Mme d'Averne comprit qu'elle n'avait pas à répliquer. Ils entrèrent tous deux.

a Où est la marquise? demanda le régent.

— Elle n'est pas revenue de Paris , répondit une de ses femmes.

— Qu'un piqueur aille au-devant d'elle, reprit le régent inquiet. Pourquoi étes-vous venue? poursuivit-il en s'adressant à Mme d'Averne.

— Parce que M. de Noce m'a dit que la marquise m'attendait pour me faire ses adieux et me donner son testament.

— Son testament ! »

Le régent sentit un coup dans le cœur. 11 appela et courut sur le perron , pour voir si Mme de Parabère ne vena,it pas.

« Madame , dit-il à Mme d'Averne , prenez garde ; si tout à l'heure elle ne revient pas , je suis capable de vous tuer : car c'est cette fatale lettre d'exil que vous m'avez arrachée qui l'a conduite aujourd'hui à Paris. »

Mme d'Averne baissa la tête et n'osa répondre. La perplexité s'était répandue par tout le château. Mme de Parabère était adorée ; tout le monde attendait avec anxiété depuis que le régent était là. Tout à coup le galop d'un cheval retentit. JLe régent descendit rapidement l'escalier,

au grand scandale de Mme d'Averne. On apportait une lettre.

« Adieu , madame , dit le régent à Mme d'Averne en lui montrant la lettre ; ceci ne vous regarde pas,

— Qui sait? vous ne l'avez pas lue. Puisque je suis appelée ici , c'est qu'il y a une raison pour cela. Voyez plutôt. »

Le duc d'Orléans essuya son front et lut d'une voix émue :

« Prince,'

a Maintenant que je suis libre de rester, je pars. Ce n'est plus vous qui m'exilez, c'est moi-même. Il ne faut pas, dit le proverbe, boire ensemble jusqu'à la dernière goutte : car, après tant d'ivresses coupables , la dernière goutte est une larme de sang. Croyez bien qu'il m'eût été doux de souper avec vous au château et de m'endormir encore dans vos rêves; mais je me serais réveillée.... Je ne veux plus me réveiller que pour Dieu.... Vous m'avez trop de fois déjà bannie de votre cœur pour que je ne me bannisse pas du monde où vous êtes. Tout ce que j'attendais de vous ce matin , c'est une réparation. J'avais peur de votre mépris ; mais j'ai retrouvé votre cœur, votre cœur, qui est à toutes , mais qui est à moi plus qu'à aucune autre. Vous m'avez dit d'aller vous attendre. Je vais vous attendre, mais sans doute dans la mort. En attendant ce dernier rendez-vous , j'ai encore à verser devant Dieu , pour vous comme pour moi , toutes les larmes et toutes les prières de mon cœur. Adieu ! je vous envoie Mme d'Averne, qui vous fera oublier ce soir

« Marie de la Vieuxville de Parabère. »

« Ce soir!... Jamais! dit le régent à Mme d'Averne. Allez , madame ; retournez à Paris : moi, je reste céans. »

Mme d'Averne comprit , toute bête qu'elle fût ^ qu'elle était vaincue dans cette lutte oii Mme de Parabère apportait son cœur dans un adieu éloquent. Elle s'inclina devant le régent et partit avec dignité. Si elle eût rencontré la marquise , elle se fût jetée , comme une tigresse , à sa figure pour la déchirer.

Dès que le régent fut seul, il s'abandonna à sa douleur avec son expansion accoutumée.

a Elle reviendra , dit-il en marchant à grands pas, car c'est elle seule que j'aime. Elle a emporté ma vie en s'en allant. »

Dans son reflux amoureux vers le souvenir de la marquise , le régent voulut lui rendre le culte de passer la nuit au château pour la pleurer.

a On me servira à souper, dit- il aux gens de la marquise. Je veux souper seul et ne recevoir qui que ce soit. En soupant seul , pensait-il , je croirai qu'elle est là. »

La nuit était venue ; sa tristesse s'assombrissait de plus en plus ; il pleura comme un enfant. Quand il se mit à table , il n'eut pas le courage de manger. Il regarda autour de lui.

« Ah ! marquise ! marquise ! » dit-il d'une voix déchirante.

Et il pleura encore. Mais il n'était pas homme à creuser sa fosse avec le cri des trappistes. Il ne disait jamais : « Frère , il faut momnr ! » tant il se croyait loin de l'éternité. Il ne mangea pas, mais il but coup sur coup quelques verres de vin de Constance ; après quoi , prenant une résolution subite , il s'écria : « Je ne me consolerai jamais ici.... Qu'on me conduise chez la Phalaris. »

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