LE MATCH
Le premier réveil [d'une femme honnête et fière qui a succombé à une passion défendue est un réveil affreux. Mais s'il n'est pas rare qu'elle se repente de sa faute, il est rare qu'elle y renonce. D'abord, la chute est si profonde qu'il semble impossible d'en remonter la pente. De plus, après la faute, tout est perdu, excepté l'amour. C'est le seul bien qui reste. Il faut bien s'y attacher, — et la plupart s'y attachent avec une sorte
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de violence désespérée. On comprend que nous parlons ici des femmes d'élite, et non de celles pour qui l'amour est un simple jeu de société.
Il ne pouvait plus être question ni du départ de Pierrepont, ni de son mariage. Gela ne fit même pas l'objet d'un entretien entre eux. Mais ils eurent à se demander comment ils expliqueraient ce changement de projets à ceux qu'il pouvait intéresser. Miss Nicholson avait été informée du voyage de Pierrepont avec trop de réserve pour qu'il y eût lieu de se préoccuper de sa déception. Mais madame d'Aymaret? Comment justifier auprès d'elle un manque de parole qui éveillerait nécessairement ses pires soupçons? Pierrepont dut se résigner à lui écrire banalement que des affaires graves et imprévues le forçaient de différer son départ. Elle n'en crut rien, car elle ne lui répondit pas. Elle n'écrivit pas davantage à Béatrice, qui, tout entière à sa
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passion déchaînée, fut presque indifférente à l'affront de ce silence. Quant à Fabrice, il admit sans peine que Pierrepont différât un voyage pour lequel il ne lui avait jamais vu beaucoup d'entrain.
Alors commença pour Pierrepont et pour Béatrice cette vie profondément mêlée d'ivresses et d'amertumes, d'étourdissement et de remords, de secrètes voluptés et de secrètes terreurs qui est la vie des amours coupables. Ils pouvaient enfin se parler sans réserve du passé, se confier tout ce qu'ils avaient ressenti et souffert l'un pour l'autre, effacer les dernières traces du terrible malentendu qui les avait séparés. Les transports mêmes de la passion égalaient à peine l'enchantement de ces mutuelles confidences, de ces heures attendries. Mais leurs tôteà-tête étaient rares, plus rares même qu'avant leur faute; n'étant plus innocents, ils s'observaient davantage. — Ils ne s'observaient pas encore assez. Fabrice était, à la vérité,
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d'un naturel trop généreux et trop confiant, il était trop habitué, depuis son séjour aux Genêts, à l'intimité particulière de Pierrepont avec Béatrice, peut-être aussi était-il trop absorbé dans son œuvre pour soupçonner de lui-même la trahison dont il était victime. Mais un œil plus méfiant et malheureusement plus clairvoyant veillait pour lui. L'antipathie de son beau-frère, Gustave Galvat, contre Béatrice avait pris de plus en plus, par suite de leurs froissements quotidiens et des mépris peu dissimulés de la jeune femme, toute l'intensité de la haine- Il n'aimait guère davantage le marquis de Pierrepont, qui lui avait toujours témoigné une froideur hautaine. Quoique Fabrice continuât, par bonté d'âme, à le recevoir chez lui et à l'obliger de sa bourse, Calvat ne pouvait manquer de s'apercevoir qu'il gênait, qu'il était retenu moins souvent à dîner, que Béatrice, qui s'occupait beaucoup de l'éducation de la petite Marcelle,
évitait de la laisser souvent seule avec lui. Il n'y avait pas de vengeance à laquelle il ne fût prêt contre celle qui le chassait peu à peu d'une maison qu'il considérait comme la sienne.
Fabrice, afin de s'épargner du temps, l'avait prié deux ou trois fois de l'aider dans quelques détails matériels du grand travail qu'il avait entrepris, et Galvat profitait de cette circonstance pour reparaître plus souvent dans l'atelier de son beau-frère, sous prétexte d'offrir ses services; quand ils étaient inutiles, il allait fumer dans le jardin ou rôder dans l'habitation, à la recherche de Marcelle.
Un jour, comme il venait de faire un tour dans le parc avec l'enfant, il entra brusquement dans l'atelier, et, s'élant assuré que Fabrice y était seul :
— Mon cher, lui dit-il, j'ai à te parler.
— Parle, dit le peintre, en poursuivant tranquillement sa besogne.
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— Je suis désolé de le contrarier, reprit Calvat, mais je te serai obligé de remettre Marcelle dans son couvent d'Auteuil. Elle est la fille de ma sœur, et j'ai des devoirs envers elle.
Fabrice descendit lentement les degrés du marchepied sur lequel il était monté et regardant Calvat fixement :
— Qu'est-ce que ça veut dire?
— Ça veut dire que Marcelle est ici à trop mauvaise école, et qu'elle ne doit pas y rester.
— Mon cher Gustave, dit Fabrice, Marcelle est ici entre les mains d'une honnête femme, d'une mère excellente, d'une institutrice dévouée, — et elle y restera.
— Mon cher Jacques, répliqua Calvat, je regrette de t'ouvrir les yeux et de déranger tes idées sur ta princesse... Mais tu le veux... eh bien!... sais-tu la question que m'adressait Marcelle tout à l'heure, à propos de son excellente mère et de son institu-
trice dévouée? — Mon oncle, me disait-elle, est-ce que les dames et les messieui-s s'embrassent quand ils ne sont pas parents ? — Quelquefois, ai-je répondu... dans des occasions... dans des fêtes... Pourquoi me demandes-tu cela, petite ? — Parce que hier soir, après le dîner, comme je revenais de dire bonsoir à père, dans l'atelier, j'ai vu en rentrant au salon M. de Pierrepont embrasser maman...
Il n'avait pas achevé de prononcer ces mots, que Fabrice le saisissait à la poitrine, et le secouait à lui faire perdre pied.
— Misérable! lui dit-il... tu es ivre! — Va- t'en !... Sors de chez moi !
- Et il le poussa dans la large baie qui servait de porte à l'atelier.
— Pauvre dupe ! murmura Calvat en ricanant.
— Je t'ai prié de sortir ! dit Fabrice en marchant sur lui.
Calvat fit un signe de tête menaçant, et
se retira, suivi pendant quelques pas par Fabrice, qui ne le quitta de l'œil qu'après l'avoir vu franchir la grille.
Rentré dans l'atelier, le peintre essaya machinalement de continuer son travail ; mais il demeura l'œil fixe, le pinceau levé, la main inerte. Il déposa avec un geste de découragement sa palette et ses pinceaux, s'assit sur le bord d'une table, et s'abandonna à ses pensées: — Oui... Calvat était un misérable, — une âme dégradée par la paresse et la débauche, — capable de tout pour satisfaire ses passions d'envie et de haine... Il détestait Béatrice... Il l'avait toujours poursuivie de sa malveillance sourde... il en venait maintenant à la calomnie ouverte... C'était tout simple... Fabrice se disait tout cela ; mais il se disait en même temps que sa femme, dont il était resté aussi passionnément épris que le premier jour, n'avait pas cessé de garder avec lui une froideur de marbre... Cette froideur
était sans doute dans son tempérament... Que de fois cependant elle l'avait fait songer amèrement aux prédictions, aux insinuations perfides de madame de Montauron !
Que de fois il avait cru surprendre en effet, chez Béatrice, ce sentiment de mésalliance, de dédain, de regret, qu'on lui avait fait appréhender !... Cette pensée, qu'elle ne l'aimait pas, était pour lui une torture perpétuelle dont il ne trouvait l'oubli que dans l'excès du travail... Mais enfin, qu'elle aimât plus ou moins son mari, elle n'en était pas moins Béatrice, cette créature chaste et fière qu'il avait vue soutenir avec tant de noblesse les tentations de la mauvaise fortune... Si elle ne l'aimait pas, elle aimait le devoir et l'honneur... Sa sympathie pour Pierrepont n'était ni douteuse ni cachée... mais ne s'expliquait-elle pas naturellement par les rapports de naissance et d'éducation, les traditions de famille, les souvenirs communs?... Pierrepont n'était-il pas lui-même
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un homme cité pour sa loyauté exceptionnelle ? Comment les soupçonner tous deux d'une abominable duplicité, d'une basse trahison, — et cela, sur les imputations d'un être comme Calvat, — sur la foi d'une dénonciation qui avait tout juste la valeur d'une lettre anonj^me... Car les paroles que Calvat avait l'indignité de mettre dans la bouche de Marcelle, Fabrice était convaincu que la pauvre enfant ne les avait jamais prononcées... Calvat avait bien présumé que jamais le père n'interrogerait sa fille sur un pareil sujet...
Comme Fabrice se livrait à cette cruelle délibération, la portière en vieille tapisserie qui fermait l'entrée de l'atelier se souleva, et le frais et joli visage de Marcelle apparut.
— Je te dérange, père ? dit-elle.
Le père devint très pâle.
— Non, dit-il.
— Je peux entrer ?
— Certainement.
Elle entra, son cerceau à la main, et vint lui tendre son front.
— Tu es triste ? demanda l'enfant.
— Pourquoi veux-tu que je sois triste?
— Tu ne travailles pas...
— Je me repose un peu... Tu viens de courir, ma chère petite? tu es toute rouge...
— Je viens de prendre ma leçon de piano avec maman.
— Elle est toujours bonne pour toi, ta mère?
— Très bonne.
— Tu l'aimes toujours bien?
— Toujours bien... mais toi mieux!...
A présent je vais jouer... sous les arbres. . pas au soleil... sois tranquille 1
Elle s'en allait. — Il la rappela.
— Ah! je voulais te dire, mon enfant... Viens ici ! — Il lui prit la tète entre ses mains, et la regardant dans les yeux: — Ma chère petite, je voulais te demander... une chose...
— Quoi, père?
Il hésita pendant quelques secondes ; — puis brusquement, avec un sourire contraint :
— Je voulais te demander de m'embrasser encore... Va maintenant, ma petite. — Va jouer... va vite!
Elle sortit en courant.
Quand elle eut disparu, l'artiste, qui était pourtant ferme comme un roc, essuya une larme. — Puis il se leva, reprit sa palette, et se remit à peindre.
Le lendemain, dans l'après-midi, il eut l'étonnement de voir Galvat entrer dans son atelier.
-— Comment oses-tu te représenter chez moi? lui dit-il avec une menaçante gravité.
— Mon cher, répondit Galvat d'un ton de soumission, la nuit porte conseil... je viens te faire mes excuses... Je n'étais pas ivre hier, comme tu me l'as dit un peu rudement, et j'ajoute que je ne mentais pas...
Mais j'ai eu tort, j'en conviens, de te rapporter un propos d'enfant qui devait t'affecter profondément, et qui pouvait être, qui était certainement un mensonge. J'y ai bien réfléchi, et je suis persuadé que Marcelle a imaginé l'histoire qu'elle m'a contée. Les enfants, tu le sais, sont volontiers menteurs, et leurs inventions ont souvent ce caractère de malice sournoise et de fausse naïveté que tu peux remarquer dans cette plaisanterie de Marcelle... Il ne servirait à rien de l'interroger... En pareil cas, que l'enfant soutienne son mensonge ou qu'il le désavoue, on n'en sait pas plus long... Le mieux est donc, il me semble, de passer l'éponge sur la faute de la petite, d'oublier mon excès de zèle... assez compréhensible, — et de me donner ta main. La justification alléguée par Calvat n'était pas sans vraisemblance. Elle apportait à l'âme bouleversée de Fabrice un demiapaisement qui le désarma.
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— Soit! (lit-il, en lui tendant la main... Mais je ne veux plus entendre un mot douteux sur ma femme ! je te prie de t'en souvenir.
Cependant, à dater du jour où le soupçon avait pénétré dans son esprit, le peintre, quel que fût son empire sur lui-même, ne put s'empêcher de laisser voir à sa femme et à Pierrepont quelques signes de la préoccupation qui l'obsédait. Ils sentirent confusément que son attention était éveillée sur eux. Par un commun accord, leurs rendez-vous en devinrent plus rares encore, en même temps que leur passion, plus gênée et entravée, en devenait plus impatiente. Ils ne se rencontraient jamais hors de la villa de Bellevue, Béatrice ayant opposé une résistance invincible à toutes les combinaisons que Pierrepont lui proposait pour faciliter leurs têtè-à-tête . Elle était coupable I Mais même dans sa faute, elle conservait une hauteur d'âme qui se
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refusait aux expédients de la galanterie vulgaire. Dans les conditions d'existence qui leur étaient faites, pour suppléer à la rareté des épanchements de vive voix, il était difficile qu'il ne leur vînt pas la tentation fatale de s'écrire, — c'était ce qu'attendait Gustave Calvat.
Comme on s'en doute, Calvat n'avait affecté le regret de sa délation, et ne s'en était excusé auprès de Fabrice, que pour ménager sa rentrée dans la maison et y surveiller plus à l'aise celle qu'il avait résolu de perdre. Calvat était un drôle; mais il n'était nullement un sot, et il avait surtout à un haut degré ces instincts et ces goûts de policier qui semblent particuliers aux bohèmes de sa sorte. Avant même que Marcelle lui eût adressé l'innocente et terrible question qu'il s'était empressé de répéter à Fabrice, il avait soupçonné, avec la malignité et la clairvoyance de la haine, la liaison de Pierrepont et de Béais
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trice : il en avait maintenant acquis la certitude; mais il comprenait qu'il se perdrait lui-même s'il essayait de la faire partager à Fabrice sans lui apporter quelque preuve irréfutable .
Convaincu par une suite de déductions naturelles que les deux amants devaient s'écrire, il s'appliqua à découvrir leurs moyens de correspondance. Les fréquentes "| et longues promenades de Béatrice dans la partie basse du jardin lui paraissant équivoques, il supposa que les lettres pouvaient s'échanger par-dessus le mur de clôture peu élevé qui donnait sur le chemin. Sa surveillance de ce côté n'aboutit à rien. — S'écrivaient-ils simplement par la poste? — Galvat, pour s'en assurer, prit l'habitude de se trouver assez souvent le matin devant la grille de la villa, à l'heure où le facteur apportait les lettres. Cet homme, le connaissant pour le beau-frère du peintre, n'hésitait pas à lui remettre celles qui
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étaient destinées à la maison, et Calvat en étudiait les adresses avec soin. Quoique Fabrice n'ouvrît jamais les lettres adressées à sa femme, il n'était pas vraisemblable que le marquis écrivît à Béatrice sans prendre des précautions exceptionnelles.
Au bout de quelques jours d'espionnage, Calvat était frappé du nombre de lettres qui arrivaient à la villa, avec cette suscription : Madame la vicomtesse d'Aymaret. aux soins de Madame Jacques Fabrice. — Il les remarqua d'autant plus que l'écriture lui en parut contrefaite. — Il se décida à en ouvrir une : — à part l'adresse, elle était tout entière de la main de Pierrepont.
La voici :
« Chère Béatrice, oui, cette existence de fourberie et de trahison est indigne de nous deux. Je vous aime de le sentir comme moi... Tant qu'elle dure, notre bonheur n'est qu'une illusion, notre amour qu'une souffrance... et n'avons-nous pas assez souf-
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fert?... Croyez bien que je suis aussi incapable que vous de chercher des mots hypocrites pour tromper ma conscience... Nous sommes coupables, je le sais, mais jamais crime d'amour eût-il de pareilles excuses?... y eût-il jamais entre deux cœurs honnêtes et sincères de pareilles fatalités?... Oui, nous sommes des coupables, mais nous sommes aussi des victimes... Ce qui serait vraiment criminel et sans excuse, ce serait de persister dans cette vie de honteuse duplicité... Il faut donc partir... Je vous en supplie, ma bien-aimée, daignez consentir... Fiezvous à moi... toutes mes mesures sont prises... Tout ce qui ftst possible à un homme je le ferai pour que votre exil soit un exil enchanté. — Je t'aime. — Pierre. »
Quand il eut terminé sa lecture, le visage de Calvat se crispa dans un hideux sourire. — Il replia la lettre, se fit ouvrir la grille, et se dirigea vers l'atelier de Fabrice.
— Tiens I c'est toi? dit le peintre. — J'ai
cru que c'était le marquis, qui doit venir ce matin.
— Non... ce n'est que moi, dit Calvat. — Mon cher, poursuivit- il en baissant un peu la voix, tu ne m'accuseras plus, j'espère, d'être un ivrogne et un menteur... Le hasard m'a mis en possession d'une lettre très intéressante pour toi... Gomme ton parent et ton ami, — quelque peine que j'en éprouve,
— il m'était impossible de ne pas te la communiquer... Tu en conviendras toimême quand tu l'auras lue.
— Je ne la lirai pas, répondit Fabrice en repoussant la main de Calvat qui lui tendait la lettre. — Sors d'ici à l'instant, et je te défends d'y remettre jamais les pieds ! . — Tu me rappelleras, dit Calvat, et comme je suis sans rancune, je serai là à ton premier signe. — Cette lettre est de Pierrepont et elle est adressée à ta femme.
— Je te la laisse. — Il la jeta sur la table et sortit de l'atelier.
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L'artiste, demeuré seul, eut un moment d'affreuse perplexité. Immobile, pétrifié, il regardait la table, et, sur la table, la lettre, — Enfin, il s'avança d'un pas raide, d'un pas de statue. Il saisit la lettre, hésita encore, fit un mouvement pour la déchirer; puis avec une décision brusque, il la déplia et la lut...
Galvat, cependant, en passant devant l'habitation, avait aperçu dans le salon Béatrice assise et travaillant près d'une fenêtre ouverte. Il s'approcha vivement, et se penchant un peu à l'intérieur :
— Madame, lui dit-il, j'ai le plaisir de vous informer qu'au moment où j'ai l'honneur de vous parler, votre mari est en train de lire la dernière lettre de votre amant... Bonjour !
Et il prit le chemin de la grille. Comme il allait la refermer sur lui, quelqu'un lui fit signe de loin de la laisser ouverte : c'était Pierrepont qui arrivait de la gare. Ils se
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saluèrent. Calvat disparut à l'angle d'une rue et Pierrepont entra dans la villa.
Béatrice, sous le coup de l'avis effroyable qu'elle venait de recevoir, était demeurée foudroyée : elle avait entendu les paroles de Calvat; elle n'en saisissait pas le sens. Puis une lumière terrible envahit son esprit et elle comprit : — Une lettre de Pierrepont était dans les mains de son mari... Elle aperçut d'un coup d'oeil dans un chaos sinistre tout ce qui pouvait sortir dans quelques minutes des plis de cette lettre : — le déshonneur, la honte, la perdition, la mort. — Elle ferma les yeux et ne vit plus pendant un moment que des ténèbres traversées par des gerbes d'étincelles. Elle fut éveillée tout à coup de cet égarement par un bruit de pas sur le sable des allées : elle jeta un regard au dehors et reconnut, avec une terreur inexprimable, le marquis de Pierrepont, qui passait dans le jardin, se dirigeant vers l'atelier de Fabrice. — Elle
se leva, puis, subitement, sans réflexion, sans dessein arrêté, entraînée follement par la crainte d'un conflit imminent entre les deux hommes, elle s'élança, sa tapisserie à la main, descendit le perron en courant, et marcha à pas précipités vers l'atelier où Pierrepont venait d'entrer.
La grande baie qui servait de porte à l'atelier était fermée par deux portières qui laissaient entre elles un étroit vestibule. Béatrice, après avoir vivement soulevé la première, s'arrêta, — et écouta, autant que les battements désordonnés de son cœur le lui permettaient... Elle pouvait même entrevoir à travers l'entre-bâillement de la seconde portière ce qui se passait dans l'atelier.
Fabrice, au moment oii Pierrepont était entré, s'occupait de charger des pistolets qui lui avaient été donnés précisément par le marquis et avec lesquels il avait coutume de s'exercer assez fréquemment dans son jardin
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pour se distraire un moment de son travail.
— Vous êtes toujours content de ces armes-là? dit Pierrepont en prenant et en reposant ensuite sur la table le pistolet que le peintre venait de charger.
— Enchanté, dit Fabrice.
— Vous alliez tirer?
— Oui.
— Eh bien ! nous allons faire un match, si vous voulez?
— Très volontiers.
— Vous n'êtes pas souffrant, ce matin?... Vous avez l'air fa,tigué.
— Oui... ça doit être... Je viens d'avoir une scène très pénible avec Calvat.
— Ahl... je l'ai rencontré comme il sortait de chez vous.
— Ce malheureux a voué à ma femme une haine mortelle.
— C'est assez visible.
— Il la diffamait tout à l'heure d'une manière affreuse.
— Gela prouve que c'est un méchant homme et rien de plus.
— Je l'ai chassé.
— Bon débarras, entre nous, mon cher.
— Et pourtant il m'a troublé... je ne puis dire cela qu'à un vieil ami comme vous... Mais il m'a troublé... il m'a laissé des doutes...
— Des doutes sur une femme comme la vôtre ?... Voyons, mon ami, c'est de la folie I
— Oui, n'est-ce pas? reprit Fabrice. — Vous la connaissez bien... et même depuis plus longtemps que moi... Vous me répondriez de son honneur sur le vôtre, n'est-ce pas?
— Absolument.
— Et vous auriez raison... car le vôtre et le sien se valent...
Et, lui mettant brusquement sa lettre sous les yeux :
— Tenez !
Pierrepont recula comme s'il eût vu un
spectre. — Puis, saisissant sur la table le pistolet qu'il venait d'y placer, et présentant la crosse de l'arme à Fabrice :
— Tue-moi 1 lui dit-il.
— Non, dit le peintre; pas ainsi, du moins.
Il fit quelques pas à travers l'atelier, comme pour rassembler sa pensée ; puis, revenant au marquis :
— Pouvez- vous, lui dit-il, et voulez- vous m'expliquer quelques mots de votre lettre dont la signification m'échappe... Vous invoquez pour excuses certaines circonstances mystérieuses du passé, certaines fatalités que vous auriez subies, mademoiselle de Sardonne et vous... Puis-je savoir à quoi vous faites allusion?
Pierrepont lui dit brièvement ce qui s'était passé autrefois entre Béatrice et lui, leur attachement mutuel, et comment madame de Montauron avait forcé la jeune fille de refuser la main qu'il lui offrait.
Après une pause de rêverie et de silence, Fabrice lui répondit :
— Vos sentiments pour mademoiselle de Sardonne vous font désirer, je suppose, que celte affaire se traite entre vous et moi sans éclat, afin de lui épargner aux yeux du monde une flétrissure que je désire moi-môme épargner à mon nom.
— Tout ce que vous me proposerez dans ce dessein, dit Pierrepont, est accepté d'avance.
— Un duel, avec son accompagnement ordinaire de témoins, révélerait tout au public... Vous m'offriez tout à l'heure de faire avec moi un match au pistolet...
J'accepte... je crois que nous sommes à peu près de force égale... Pour celui de nous qui aura l'avantage, ce sera la vie; pour l'autre, ce sera le suicide.
— Soitl dit Pierrepont, c'est entendu.
— Chacun de nous s'engage sur l'honneur à respecter ces conditions.
— C'est entendu, répéta Pierrepont.
— Maintenant, dit le peintre, il faut que je me résigne à vous adresser une demande... Je sais que cela est tout à fait incorrect, — et je m'en excuse. — Voici ce dont il s'agit... Si je dois laisser ma fille orpheline, je ne voudrais pas du moins la laisser sans ressources. — Or, je n'ai rien, — sauf cent mille francs qui m'ont été donnés à compte sur ces panneaux par Nicholson, — et que je serais d'ailleurs forcé de lui rendre si je n'achevais pas mon travail... il doit me verser en outre le double de cette somme quand je lui livrerai les panneaux... Je ne crois pas pouvoir les finir avant quatre mois... Je vous demande donc, si c'est moi qui dois mourir, de m'accorder ce délai de quatre mois, — et je n'ai pas besoin de vous dire que cette convention sera réciproque.
11 y avait dans cette précaution du malheureux artiste quelque chose de si poi-
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gnant, que Pierrepont se détourna pour cacher l'agitation presque convulsive de ses traits.
— Ce sera, dit-il, comme vous le désirez. Le peintre enferma les pistolets dans
leur boîte et prit quelques cartons de tir.
— J'ai l'habitude de ces pistolets, dit-il. En voulez-vous d'autres?
— C'est inutile! dit Pierrepont. J'ai moimême beaucoup pratiqué ceux-ci. Allons 1
Ils quittèrent l'atelier et se dirigèrent, en descendant les rampes du jardin, vers l'allée de charmilles dont il a été plus d'une fois parlé dans le cours de ce récit. On se souvient peut-être qu'une plaque de tir avait été établie à l'une des extrémités de cette allée. — En face, à l'autre bout, était un banc rustique adossé au mur. — Quand Pierrepont et Fabrice arrivèrent devant la plaque de tir pour y fixer les cartons, ils aperçurent Béatrice assise sur ce banc : elle travaillait à sa tapisserie.
Les deux hommes échangèrent un regard.
— Ils savaient l'un et l'autre que l'allée de charmilles était pour Béatrice un lieu de promenade et de retraite favori. Ils ne furent donc pas surpris de la voir là : ils crurent et ils devaient croire que le hasard seul l'y avait amenée. Mais sa présence pendant la scène qui se préparait avait un caractère tragique dont tous deux subirent profondément l'impression. Elle leur imposait en même temps une dissimulation de physionomie et de langage qui, dans un pareil instant, était aussi pénible qu'elle était nécessaire.
Béatrice, cependant, soutenue par l'horreur même de la crise et par son excessive tension nerveuse, continuait de piquer son aiguille avec une apparence de calme, et ce fut avec son sourire habituel qu'elle rendit à Pierrepont son salut en lui donnant la main.
— Belle journée, dit-elle, n'est-ce pas?
— Oui... vraie journée d'été... Vous voyez... nous allons faire un match, Fabrice et moi...
— Ah ! quel est le plus fort de vous deux?
Pierrepont fit un geste incertain.
— Nous allons voir, dit-il en souriant. Fabrice déposa sur le banc, à côté d'elle,
la boîte d'acajou et un paquet de cartouches. Les armes dont ils allaient se servir étaient des pistolets Flobert du calibre le plus fort. — Les cartons de tir étaient divisés, suivant la coutume, en un certain nombre de cercles se développant autour d'une mouche centrale mi-partie noire et blanche. La distance était de la longueur de l'allée, c'està-dire d'environ vingt-cinq pas. — Devant Béatrice, profondément attentive sous son apparence distraite, ils achevèrent d'arrêter leurs conventions. — Le match devait être de sept balles, le tir était à volonté, chacun d'eux devait tirer deux balles coup
sur coup aux deux premières reprises ; à Ja troisième, trois balles également coup sur coup. Chaque division de la cible touchée par les tireurs donnait le nombre de points déterminé par l'usage, et indiqué d'ailleurs sur les cartons : — le cercle le plus éloigné du centre, un point; la mouche centrale, sept. Une pièce de monnaie jetée en l'air décida que Fabrice devait tirer le premier. Il commença donc le feu et mit ses deux premières balles dans l'intérieur du second cercle. Pierrepont, moins adroit ou moins heureux, perdit une de ses balles dans la plaque ; l'autre entama le carton. Cette première reprise assurait donc quatre points à Fabrice et un seul au marquis.
— Vous me ménagez, je crois, dit le peintre.
— Nullement, dit Pierrepont.
A la seconde reprise, Fabrice logea ses deux balles dans le troisième cercle. — Pierrepont, après lui, fit deux et deux. — Fabrice avait dix points contre cinq.
La troisième épreuve lui donna une avance encore plus considérable : de ses trois balles il fit douze points. Il en avait donc alors vingt-deux contre cinq.
Pierrepont, dont l'attitude indiquait une sorte de nonchalance découragée, s'apprêtait à tirer à son tour ses trois dernières balles ; il armait son pistolet quand un léger froissement le lit retourner : il rencontra alors le regard ardent de Béatrice tendu vers lui avec une expression telle qu'il en fut pénétré jusqu'au fond de son être. 11 comprit instantanément qu'elle savait tout... Elle savait tout, et ce regard désespéré, éperdu, suppliant, impérieux, le conjurait et lui ordonnait de vivre et de se garder pour elle. Jamais sa sombre beauté n'avait eu une telle puissance de fascination. — 11 se replaça, ajusta un peu longuement et fit feu. De ses deux premiers coups il perça l'étroit cercle noir qui entourait le point blanc central; sa dernière balle troua la^
mouche centrale elle-même. — Il gagnait dix-neuf points... — Il en avait donc alors vingt-quatre contre vingt-deux. — Fabrice était condamné.
La fumée du dernier coup de feu n'était pas dissipée, qu'un violent éclat de rire retentissait aux oreilles des deux hommes stupéfaits : — Béatrice s'était dressée soudainement, les yeux démesurément ouverts, et comme illuminés de folie : elle balbutia ^quelques mots inintelligibles, puis éclata de nouveau en rires saccadés, sauvages et tellement continus, qu'ils semblaient répétés et prolongés dans la campagne par quelque écho sinistre. La voyant chanceler, Fabrice la soutint et la repoussa doucement sur le banc ; peu à peu son rire s'éteignit, elle s'agita dans une légère convulsion et s'évanouit.
— Elle nous avait écoutés!... murmura le peintre comme se parlant à lui-même.
Il se retourna vers Pierrepont, qui se te-
nait immobile à deux pas, aussi pâle qu'un mort sous son suaire.
— Je vous prie, monsieur, lui dit-il, de nous laisser.
Pierrepont eut un geste d'hésitation et lui montra Béatrice renversée et inerte sur le banc.
— Me croyez- vous donc capable, reprit le peintre, de maltraiter une femme... même celle-là?...
Pierrepont s'inclina, salua du chapeau et s'éloigna.
Fabrice, alors, relevant le mouchoir de Béatrice, qui était tombé à ses pieds, alla le tremper dans l'eau d'un bassin encadré de rocailles qui se trouvait au milieu de l'allée ; et, revenant à sa femme, lui baigna les tempes et le visage. — Après quelques minutes, elle se réveilla, promena son regard vague autour d'elle, puis le fixa sur son mari : — une sorte de gémissement et le mouvement subit par lequel elle couvrit
ses yeux de sa main témoignèrent qu'elle reprenait possession de sa mémoire, qu'elle recouvrait le sentiment de la terrible réalité.
— Béatrice, dit alors le peintre, si une explication vous est trop pénible en ce moment, je l'ajournerai.
— Oh I non... Tout de suite! — murmura-t-elle.
— Elle ne sera pas longue, au reste, reprit Fabrice ; car, si je ne me trompe, j'ai peu de choses à vous apprendre... Vos nerfs viennent de vous trahir. . . Vous avez entendu, n'est-ce pas, ce qui s'est dit, il y a une demi-heure, dans mon atelier, entre le marquis de Pierrepont et moi?
Elle fit signe qu'elle avait entendu.
— Vous savez par conséquent pour quelle raison j'ai voulu éviter l'éclat, le scandale d'un duel?... Vous savez que c'est pour vous épargner une tache pereonnelle, — qui pouvait d'ailleurs rejaillir sur ma fille innocente ?
Elle fit le même signe de tête affirmatif.
— Comme vous devez le comprendre, cette précaution n'aurait plus aucune utilité; elle serait illusoire, si vous quittiez la maison de votre mari, tant qu'il vivra. Ce serait révéler au public ce qu'il vous importe autant qu'à moi de lui cacher. 11 Ij nous sera infiniment dur, sans doute, sachant l'un et l'autre ce que nous savons,
de supporter la vie commune pendant trois ou quatre mois. — Mais puisque j'aurai ce courage, j'espère que vous l'aurez aussi.
— Ce que vous voudrez !
— Pour vous soutenir pendant cette épreuve, vous aurez la consolante pensée d'être bientôt tout entière à celui... à celui pour qui vous faisiez des vœux tout à l'heure pendant que nous nous battions.
Béatrice ne répondit pas.
— Pour finir, ajouta Fabrice, je n'ai pas, je pense, de plan de conduite à vous tracer... Je suppose que vous n'oublierez
pas, le marquis de Pierrepont et vous, le respect qui est dû à un homme dont les jours sont comptés.
11 la quitta sur ces paroles et regagna son atelier.
Pour elle, elle demeura jusqu'au soir dans celte allée fatale, tantôt marchant avec égarement, tantôt se rasseyant, anéantie, sur son banc... Était-ce bien elle qui était là?... qui venait d'être mêlée à ces scènes effroyables?... Était-ce elle, Béatrice, qui venait de recevoir, — et de mériter, hélas 1 — le reproche sanglant que lui avait adressé Fabrice?... car elle n'avait pas osé le nier... il était trop vrai que pendant le combat où la vie de son mari était en jeu contre celle d'un autre, ce n'était pas pour son mari qu'elle tremblait ; — il était trop vrai qu'elle avait commis, dans un élan de passion, le crime de pousser la main hésitante de Pierrepont, — et qu'en voyant son mari frappé d'un arrêt de mort, son
336 iiONNEuu d'autiste
premier mouvement avait été celui d'une joie farouche... — Elle savait alors, la pauvre créature, — comme tant d'autres l'ont su avant elle, — jusqu'à quel degré la passion peut fausser et pervertir les âmes les plus pures et les plus hautes quand on la laisse s'établir en souveraine sur les ruines de la raison, de la volonté et de l'honneur.
Plusieurs semaines se sont écoulées. On est au mois d'août, Béatrice et Pierrepont ne se sont pas revus. Par un scrupule qui leur est commun, ils ont même évité toute communication écrite. Béatrice sait seulement que Pierrepont, contre son habitude, passe l'été à Paris, et elle présume qu'il y attend ses ordres.
Il reçoit d'elle un matin le billet suivant : « Je vous conjure de partir pour Glion.
Je sais que madame d'Aymaret y est encore; — confiez-lui tout. Dites-lui que je suis à ses pieds, que je deviens folle, que je l'attends. »
Quelques heures après, le marquis partait pour la Suisse. 11 était le lendemain dans l'après-midi à Glion, et deux jours plus tard, madame d'Aymaret, — dont le mari était à peu près rétabli, — arrivait à Paris, d'où elle se rendit aussitôt à Bellevue. En la voyant entrer dans son salon, la femme du peintre laissa échapper un faible cri : — Éhse 1 — et elle joignit les mains en la regardant d'un air de supplication. — Madame d'Aymaret l'attira dans ses bras, et Béatrice s'y précipita avec des sanglots déchirants.
— Merci! merci! lui dit-elle à travers ses larmes : — il y a deux mois que je n'avais pleuré 1
Et quand elle se fut un peu calmée :
— Il t'a tout dit?
— Tout.
Elle la fit asseoir.
— Eh bien!... qu'est-ce que tu penses?... Car moi, je ne pense plusl
— Je pense, dit madame d'Aymaret, qu'il faut tout faire pour sauver la vie de ton mari.
— C'est impossible... Il ne voudra pas!
— Qui... ne voudra pas?
— Lui... mon mari!
— Pourquoi?
— Parce qu'il a engagé sa parole!
Madame d'Aymaret prit un accent sévère,
presque dur:
— Béatrice, lui dit-elle, si je pouvais imaginer une seule minute que tu envisages sans horreur la perspective prochaine de ton veuvage, je ne te re verrais de ma vie.
— Écoute-moi, dit Béatrice : cet effroyable sentiment que tu me prêtes là, — je l'ai éprouvé... je l'ai éprouvé pendant leur combat, — pendant que leurs deux existences
340 HONNEun d'artiste
étaient en jeu... Il m'a poursuivi... Il m'a longtemps encore obsédée malgré moi...
Maintenant... il faut que Dieu ne m'ait pas encore abandonnée tout à fait... car il a permis que je me rendisse maîtresse de cette affreuse tentation... Maintenant je puis t'affirmer en toute vérité que je donnerais ma vie pour sauver celle de ce malheureux...
— ïu l'aimes I s'écria madame d'Aymaret.
— Je ne l'aime pasi... mais il me fait une telle pitié!... une telle pitié! Il a si peu mérité cette longue agonie qui lui est infligée!... et il la supporte avec tant de courage... et de douceur!... Je suis sa prisonnière... il pouvait me torturer l'âme... me martyriser... et jamais, — sauf peut-être le premier jour... à la première heure, — il n'a eu pour moi un mot de reproche, une parole amère... Il est avec moi comme autrefois... Si bien qu'il y a des instants, quand je l'entends me parler, quand je le
vois me sourire, des instants où je crois vraiment qu'il ne s'est rien passé, que j'ai fait un rêve épouvantable!...
— C'est qu'il t'aime encore, ma pauvre chérie, et alors rien n'est désespéré!
— Ce n'est pas qu'il m'aime... comment veux-tu?,.. Non... c'est qu'il se souvient, c'est qu'il se venge de mon orgueil, de mes préjugés de naissance, de mes misérables dédains... c'est qu'il veut me prouver qu'un artiste sait souffrir et mourir en gentilhomme...
— Combien de temps reste-t-il, dit madame d'Aymaret, avant le terme fatal?
— Je n'en sais rien, car s'il ne peut le dépasser, ce terme, il peut le devancer... Tout dépend de son travail... dès qu'il l'aura terminé, certainement il se tuera !
— Et où en est son travail ?... Tu ne le sais pas ?... Tu ne vas plus dans son atelier ?
— Pardon !... il y a quelques jours j'ai
rassemblé mon courage, et j'y suis retournée... Je m'assois là, je travaille à côté de lui... il me laisse faire... il m'adresse un mot de temps à autre... un mot indifférent... c'est affreux !
Son cœur éclata de nouveau, et elle pleura un moment en silence.
— Je te demandais, ma chérie, reprit madame d'Aymaret, où en est ce travail ?
— Très avancé... le malheureux ne perd pas une minute... Dès le point du jour, il est devant ses panneaux... C'est admirable, ce qu'il fait !... Gomment a-t-il le courage de travailler, avec une telle préoccupation sur l'esprit ?.,. Je ne comprends pas I
— Et il paraît tranquille, dis-tu ?
— Il paraît tranquille, oui !... mais ses cheveux blanchissent...
— Ah ! il faut le sauver I s'écria madame d'Aymaret en se levant. Tu me donnes pleins pouvoirs, n'est-ce pas ? tu approuves d'avance tout ce que je pourrai tenter ?
— Tout... absolument tout... et du fond du cœur, grand Dieu I
— Eh bien ! écris-le à Pierrepont, que je dois voir demain.
Béatrice s'assit aussitôt devant son bureau, et écrivit rapidement ces deux lignes :
« Au marquis de Pierrepont.
« Tout ce qu'Élise vous demandera, je vous le demande moi-même à genoux. »
Le lendemain, Pierrepont, sur un mot de la vicomtesse, arriva chez elle. Elle lui remit tout d'abord le billet de Béatrice.
— De quoi s'agit-il ? dit gravement le marquis après avoir lu.
— Il s'agit d'empêcher que Fabrice n'accomplisse son suicide, quand l'heure en sera venue... Pouvons-nous compter sur vous pour cela ?
— En doutez- vous ?... C'est comme si
3U HONNEUR d'autiste
vous proposiez à un meurtrier de le délivrer de sa conscience... Mais que puis-je faire?... Je ne l'imagine pas...
— Autant que j'en puis juger, reprit madame d'Aymaret, il y aurait, pour arriver à notre but, deux obstacles à lever : d'abord le point d'honneur, la parole donnée qui enchaîne Fabrice... Ne pourriezvous lui rendre cette parole, et dans des termes tels qu'il consentît à la reprendre?
— J'y suis tout prêt... mais...
— Vous craignez qu'il ne refuse ?
— Je le crains... cependant j'essayerai, et en toute sincérité, comme vous le verrez.
— J'attendais cela de vous... Quant au second obstacle que nous aurions à vaincre, c'est la conviction où doit être Fabrice que s'il survivait, il vous trouverait toujours entre sa femme et lui... car il doit croire que vous attendez l'un et l'autre sa mort pour vous unir... Il n'y a qu'un moyen sûr pour le détromper, c'est de revenir à votre
projet de mariage avec Ketty, et d'y donner suite dans le plus bref délai possible... Le voulez -vous?
Après une pause de réflexion :
— Votre amie, dit Pierrepont, désiret-elle ce mariage?
— Elle désire et approuve tout ce qui peut la tirer de l'enfer où elle est.
— Eh bien! j'obéis.. .je partirai demain... S'il n'y a pas de bateau en partance chez nous, j'en trouverai un en Angleterre... Vous recevrez ce soir la lettre destinée à Fabrice... Vous la lui remettrez quand vous le jugerez bon... Adieu, madame. — Il lui pressa les deux mains avec force, et se retira.
Deux jours après, il s'embarquait sur un transatlantique du Havre.
Madame d'Aymaret avait reçu la veille la lettre qu'il adressait à Fabrice. Elle était ouverte. Elle la lut et en fut contente, mais elle résolut de ne la remettre au
peintre que le jour où elle pourrait lui apprendre en même temps le mariage de Pierrepont, espérant qu'il en serait plus accessible à leurs instances. Béatrice fut du même sentiment, et quant au mariage lui-même, elle en reçut la nouvelle avec indifférence.
Encouragée par son amie, elle entrevoyait maintenant une chance, si douteuse qu'elle fût, de sauver son mari et d'échapper elle-même à des tortures morales où elle craignait de laisser un jour sa raison. Elle n'en continuait pas moins de suivre, de surveiller avec un intérêt poignant les moindres actes, les moindres paroles de Fabrice. Malgré ses faiblesses d'orgueil aristocratique et de vanité mondaine, c'était un cœur trop véritablement noble pour rester insensible à la contenance ferme, généreuse, héroïque de l'artiste en face de la mort. Dans son admiration, mêlée d'une profonde pitié et peut-être d'un sentiment plus tendre
encore, elle ne se souvenait plus que pour en rougir des griefs mesquins qu'elle avait nourris contre son mari : elle s'étonnait de l'avoir à ce point méconnu, d'avoir fermé les yeux si obstinément sur les hautes distinctions de l'homme et de l'artiste, pour n'apercevoir que quelques imperfections de surface. La personne phj^sique du peintre lui apparaissait elle-même sous un jour nouveau; elle était frappée de la dignité naturelle de sa démarche, qui la faisait penser à l'allure puissante et souple des grands fauves; elle était frappée de l'éclat lumineux de son front, du caractère énergique de ses traits calmes, auxquels ses cheveux légèrement blanchis et comme à demi poudrés prêtaient alors une douceur étrange. Il lui semblait transfiguré, comme si les pensées qui l'occcupaient et le soutenaient en ces jours suprêmes l'eussent enveloppé de quelque rayonnement supérieur.
Cependant, le temps passait. C'était le
20 juillet que la convention du suicide avait été arrêtée entre Pierrepont et Fabrice. Le sursis de quatre mois accordé au peintre devait donc expirer le 20 octobre. On était arrivé à la première semaine de ce mois, quand Béatrice reconnut avec terreur que les grands panneaux destinés à l'Amérique allaient être terminés : ils l'auraient même été dès ce moment, si Fabrice n'eût tenu à justifier plus que jamais, dans son œuvre dernière, la réputation de conscience et de probité artistique qu'il s'était acquise. Mais il n'avait plus à faire que de légères retouches qui demandaient à peine quatre ou cinq jours de travail. Déjà le correspondant de M. Nicholson à Paris était venu s'entendre avec le peintre pour la livraison et l'expédition de ses toiles.
A mesure que le terme redoutable approchait, l'angoisse de Béatrice devenait plus incessante, plus intolérable, plus mortelle.
HONNEUR d'aBTISTE 349
Dévorée de fièvre, en éveil jour et nuit dans l'attente de quelque bruit sinistre ou de quelque spectacle tragique, elle pressait ardemment madame d'Aymaret de tenter auprès de Fabrice la démarche suprême à laquelle était suspendu son dernier espoir. Mais madame d'Aymaret, déjà prévenue par Pierrepont que son mariage aurait lieu à une date prochaine^ voulait attendre pour parler que la nouvelle lui fût formellement confirmée. Ce fut au commencement d'octobre qu'une seconde lettre du marquis lui apprit que l'événement était accompli. Il lui envoyait en môme temps un journal américain qui en faisait le récit détaillé. Elle n'hésita plus.
Depuis son retour, dans ses fréquentes visites à Belle vue, elle s'était plus d'une fois rencontrée avec Fabrice. Il pouvait se douter qu'elle était dans la confidence de Béatrice; mais il n'y avait pas eu entre la jeune femme et lui l'ombre d'une allusion
à ce sujet. Un matin, il la vit entrer brusquement dans son atelier. Il avait pour elle beaucoup d'affection. Mais, pressentant vaguement, à sa mine à la fois troublée et résolue, l'objet de sa démarche, il prit un air très grave.
— Vous avez à me parler, madame ? lui dit-il.
— J'ai à vous parler, oui... Mais ne m'ôtez pas mon courage... Soyez bon pour moi, je vous prie.
— Il est bien facile d'être bon pour vous... répondit-il avec un triste sourire... Voyons, parlez.
11 lui approcha une chaise, car il vit qu'elle était près de défaillir.
— Monsieur Fabrice, dit-elle après un silence, j'ai été informée aujourd'hui d'une chose que vous pouvez avoir quelque intérêt à connaître...
Et elle lui remit, d'une main qui tremblait, la dernière lettre qu'elle avait reçue
de Pierrepont et le journal américain qui rendait compte de son mariage.
Le peintre, après avoir lu ces deux documents, les lui rendit froidement.
— Je vous remercie, lui dit-il.
— Monsieur Fabrice, reprit-elle avec une émotion croissante, j'ai encore une lettre à vous communiquer... Elle vous est personnellement adressée.
— Voyons, madame.
Il prit la lettre : c'était celle que Pierrepont lui avait écrite avant son départ, en voici les termes :
« Sur le point de quitter la France pour longtemps, — pour toujours si vous l'exigez, — je viens vous dégager de la parole que vous m'aviez donnée. Au nom de votre fille, je vous supplie de vivre. — Si c'était moi que le sort eût condamné, et si vous me rendiez ma parole aussi sincèrement et aussi publiquement que je vous rends la vôtre,
j'atteste que je n'hésiterais pas à la reprendre.
» Marquis de pierrepont.
» Pour M. Jacques Fabrice. »
Après avoir lu et relu ce billet avec une profonde attention, il le tendit silencieusement à madame d'Aymaret.
— Mais, dit-elle, vous devez garder cela.
— Soit ! dit Fabrice.
Elle attendit un moment, et le voyant toujours impassible et muet :
— Monsieur Fabrice, reprit-elle, en lui saisissant la main, me laisserez-vous partir sans emporter un mot d'espérance ? Maintenant votre honneur est sauf... Ayez pitié de votre enfant... ayez pitié aussi de la pauvre coupable... elle a tant expié... et si j'osais vous dire quelque chose de plus...
— Non, madame ! ne médites plus rien : c'est assez... Je suis bien touché de votre démarche, des sentiments qui vous l'ont
dictée... mais vous devez comprendre que ce n'est pas dans une minute d'attendrissement qu'on peut trancher une question comme celle qui m'est posée... Permettezmoi d'y penser sérieusement, comme je le dois. Mon travail est aujourd'hui terminé... Je puis disposer de quelques journées... Mon intention, dont vous pouvez faire part à votre amie, était de consacrer ces journées à un court voyage à l'étranger... en Suisse... Je persiste plus que jamais dans ce dessein... J'ai besoin, — maintenant surtout — pour arrêter ma résolution, — d'un repos et d'une liberté d'esprit que je ne trouverais pas ici... Je compte partir demain...
Elle le regarda fixement dans les yeux... Il se leva et lui prit une main : — Au revoir, madame, lui dit-il, — et avec un léger trouble dans la voix : — Allez, mon enfant I
La jeune femme sortit. — Elle s'arrêta un instant sur le seuil de l'atelier pour es-
suyer ses yeux humides, puis se dirigea d'un pas rapide vers la maison. Béatrice qui avait attendu le résultat de l'entrevue en parcourant fiévreusement les allées de son parterre, courut à elle dès qu'elle l'aperçut, et l'interrogeant d'un regard affolé :
— Eh bien? dit-elle.
— Eh bien 1 — j'espère !
— Est-ce possible! — Et elle l'entraîna à la hâte dans son salon.
Madame d'Aymaret lui rapporta alors tous les détails de son entretien avec Fabrice, en essayant de lui persuader, et de se persuader à elle-même que l'impression qui lui en restait était favorable. Mais la nouvelle du voyage soudainement projeté par son mari terrifia Béatrice.
— C'est la mort 1 dit-elle d'une voix sourde.
— Pourquoi partirait-il, dit madame d'Aymaret, s'il était décidé à mourir ?
— Qui sait?... Pour ménager le cœur de sa fille... peut-être pour me ménager moimême !... Il veut être généreux jusqu'à la fin...
— Je t'assure, reprit madame d'Aymaret que le langage qu'il m'a tenu m'a paru véritable... Avant d'arrêter sa décision dans une circonstance si grave, il veut réfléchir en paix, loin des souvenirs, des émotions qui pourraient troubler sa pensée...
Elles furent interrompues par la petite Marcelle qui entra comme un tourbillon; elle présenta sa joue à madame d'Aymaret, et se retournant vers Béatrice, lui dit toute haletante :
— C'est vrai que père va partir?
— Qui t'a dit cela?
— C'est Henriette... à qui il a dit de préparer sa grande valise.
— Oui, il part demain... son travail l'a beaucoup fatigué... On lui recommande un peu de distraction.
— C'est ennuyeux de le voir partir, dit l'enfant... Je vais aider Henriette, si tu veux... pour qu'elle n'oublie rien...
— Je vais y aller moi-même dans un moment... Va, ma fille.
Marcelle sortit en courant. — Madame d'Aymaret s'était levée.
— Penses-tu que je souffre assez ? lui dit Béatrice. — Il ne se fait pas un mouvement, il ne se prononce pas une parole dans cette maison qui ne me mette au martyre... et tu me quittes, toil
— Oui, je te quitte... je serai ici dès demain matin, — mais je me reprocherais de rester entre vous dans ces dernières heures... Je vous abandonne tous deux à l'inspiration de vos cœurs... A demain!
Elles s'embrassèrent et madame d'Aymaret se retira.
Béatrice monta dans l'appartement de son mari pour surveiller les apprêts de son départ. La femme de chambre lui apprit
que Fabrice venait de se rendre à Paris; il serait de retour pour le dîner.
La femme du peintre passa le reste de la journée à errer dans le jardin. Vers le soir, elle entra dans l'atelier. Le vide laissé par les panneaux enlevés lui donnait un air d'abandon, de désordre et de tristesse solennelle. Elle s'y promena jusqu'à la nuit tombée, songeant à tout ce qu'une grande intelligence et une grande âme avaient dépensé là de pensées et de douleurs.
Puis l'idée lui vint que déjà tout était fini, que le prétendu départ pour Paris n'était qu'un prétexte, que son mari ne rentrerait pas. — Elle regagna précipitamment la maison. — Fabrice était rentré depuis quelques minutes.
On se mit à table. Fabrice était calme, mais plus sérieux et plus distrait que de coutume, et en même temps plus causeur. Il semblait craindre le silence. Il parlait de la brièveté croissante des jours, de la beauté
de la soirée, de quelques expositions récentes, des paysages de la Suisse, de l'impuissance des peintres à en tirer parti.
Après le dîner, on descendit au jardin. Quoiqu'on touchât alors à l'automne, la nuit était tiède et magnifique sous un ciel plein d'étoiles. La clarté était suffisante pour que Marcelle pût diriger son cerceau à travers les allées étroites du parterre Elle s'amusait à donner cette preuve d'adresse devant son père, qui, assis sur un banc, près de là, la regardait, — et parfois aussi regardait le ciel. — Béatrice, épuisée, s'était assise elle-même à quelques pas, dans l'ombre d'un groupe d'arbres épais.
Au bout d'un instant, Fabrice éleva doucement la voix :
— Marcelle I
La petite accourut.
— J'ai peur que tu ne prennes froid... Il faut rentrer, vois-tu !
— Tout de suite?
— Oui, je t'en prie, mon enfant.
— Eh bien! je rentre, père.
Il la prit sur ses genoux :
— C'est bien d'être sage... Tu me promets de l'être toujours, n'est-ce pas ?
— Je te le promets.
— Même quand je ne serai plus là?
— Oui... mais pourquoi t'en vas-tu?
— J'ai tant besoin de repos, ma pauvre enfant !
— Si tu m'emmenais, père?
— Je voudrais bienl... murmura Fabrice.
— Alors, emmène-moi 1
— Ce n'est pas possible, ma chère petite... Allons, Vu!
— Tu pars pour longtemps ? reprit l'enfant.
— Pour quelque temps... Je ne sais pas trop... Va, ma petite fille...
Il l'embrassa :
— Présent ou absent, dit-il, tu m'aimeras toujours bien, n'est-ce pas?
— Toujours bien... je te promets.
Elle le quitta pour aller à Béatrice qu'elle embrassa; puis, revenant à son père, elle lui dit à demi-voix :
— Elle pleure!
Il la retint par la main; et, après un silence : j.
— Aime bien aussi ta mère, lui dit-il " d'une voix grave.
— Je te le promets, répéta l'enfant.
Elle s'éloigna pensive et rentra dans la
maison .
Au même instant, Fabrice entendait un gémissement étouffé, et Béatrice, sortant de l'ombre, se jetait à genoux devant lui sur le sable de l'allée.
— Je vous en prie, Béatrice! dit-il d'un Ion de sévère reproche, en essayant de la .^ relever.
— Ah ! s'écria-t-elle à travers ses larmes, le Christ a pardonné!
— Mais... je vous pardonne... Ne venez-
VOUS pas d'entendre ce que j'ai dit à ma lille?... Je sais que vous avez beaucoup souffert dans ces derniers temps... il y a d'ailleurs dans la vie des heures où l'on est indulgent . . . Relevez- vous. . . Asseyez-vous près de moi.
Incertaine, stupéfaite, elle prit place sur le banc à côté de Fabrice.
— Béatrice, reprit-il, vous avez mon pardon... Vous faut-il quelque chose de plus? Parlez.
— Il me faut... que vous viviez, mon Dieu!
— En êtes-vous sûre?... Êtes- vous bien sûre que vous ne me mépriseriez pas demain si je cédais aujourd'hui à vos prières?
— Vous mépriser?... Comment le pourrais-je?... Est-ce que je ne sais pas que vous êtes libre .. qu'on vous a rendu votre parole ?
— Ne vous diriez-vous jamais, Béatrice, qu'un autre, à ma place, se fût montré plus
362 HONNEUR b'ARTISTE
délicat, pins scrupuleux sur le poiul d'honneur?
— Mais, mon Dieu! je vous en prie, ne m'accablez pas, mon ami!... Ayez pitié de moi! Tout cela est si dur!. . Moi qui vous aime tant, mon Dieu!. . et qui n'ose même pas vous le dire... parce que vous croiriez que je mens pour vous sauver de la mort... et pourlant... là, devant Dieu... c'est bien vrai que je vous aime, allez!...
Et, toute pleurante, elle levait éperdument ses bras vers le sombre azur constellé.
Il Y eut un long silence, troublé seulement par le bruit de ses pleurs; puis Fabrice dit d'une voix profondément émue :
— Je vous crois !
Elle lui saisit la main.
— Oui, continua-t-il, cette parole que j'ai tant désiré entendre de vos lèvres... je l'entends enfin... et je sens qu'elle est sincère... Tu m'aimes!... La foudre devrait
HONNEUR d'artiste 3G3
me frapper à l'instant... que je n'en remercierais pas moins le ciel... pour cette seule minute si longtemps rêvée!
Elle lui baisait les mains en sanglotant.
— Béatrice. . dit-il en se dégageant doucement, tout cela était si inattendu!... Vous voyez que j'en ai perdu mon calme. . . presque ma raison... Laissez-moi recueillir un peu ma pensée, je vous en supplie... Vous vous défieriez trop justement de résolutions prises sous l'empire d'une pareille émotion...
Venez... rentrez dans votre salon... Je vous y rejoindrai tout à l'heure et nous causerons sérieusement.
Elle s'appuya sur son bras et il la conduisit jusqu'au premier degré du perron.
Gomme elle hésitait à se séparer de lui et le regardait fixement, il l'attira et baisa ses cheveux.
— A tout à l'heure! dit-il en souriant. Elle s'assit dans l'intérieur du salon, près
d'une fenêtre ouverte, et le suivit de l'œil
364 HON^ElK D ARTISTE
dans le jardin. — Il s'y promena longtemps, ù pas lents. Par intervalles, son ombre disparaissait sous les arbres, et Béatrice se levait, épouvantée, jusqu'à ce qu'il fût sorti des ténèbres... Elle l'avait perdu de vue depuis quelques minutes, quand le vitrage de l'atelier s'éclaira d'une ueur subite ; en même temps, un coup de feu retentissait dans la nuit.
La jeune femme étendit les bras, poussa un cri et tomba toute raidc sur le parquet.
Ce fut madame d'Aymaret, mandée en toute hâte, qui trouva sur la table de l'atelier et qui remit à Béatrice ce billet qui lui était adressé :
« Béatrice, je voulais vous épargner cela... mais j'ai craint de faiblir... Oui, je crois que votre cœur s'est enfin ouvert pour moi... oui, je crois que vous m'aimez... Mais m' aimeriez- vous demain, — vivant par la
iiONNEUu d'artisti: 363
grâce de l'homme qui m'a mortellement outragé? Je ne le crois pas et je meurs. »
Le suicide de Jacques Fabrice ne fut pas soupçonné. Les journaux annoncèrent que le malheureux artiste s'était tue par accident en déchargeant ses pistolets, à la veille d'un voyage.
Béatrice est entrée en religion chez les Bénédictines d'Auteuil, où elle a pu achever elle-même l'éducation de Marcelle, conformément aux dispositions testamentaires de Fabrice,