‹ Honorable J. A. ChapleauChapitre 2 sur 19 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

L’idée de réunir et de publier les discours, les manifestes, les lettres et les conférences de l’honorable M. Chapleau, a été exprimée à maintes reprises ; mais le projet présentait tant de difficultés qu’il n’a pu être mis à exécution jusqu’à ce jour. Une collection complète formerait plusieurs volumes, dont nous ne voudrions pas entreprendre le travail de compilation sans la permission et le concours de l’auteur ; il y aurait des changements à opérer, des lacunes à remplir, des notes explicatives à ajouter,— toutes choses qui ne pourraient se faire que sous la direction de M. Chapleau lui-même. Un jour ou l’autre, ce travail devra s’accomplir ; — en outre des œuvres impérissables de l’éminent homme d’état dont nous donnons ci- après une appréciation biographique, une telle publication eontiendrait une foule de renseignements, de faits et de documents utiles à l’histoire politique et parlementaire du Canada.

En attendant, nous avons, après avoir consulté quelques amis, pris sur nous de publier ce volume qui est le produit, d’un travail préparatoire à la collection plus complète des œuvres de M. Chapleau, que nous espérons voir paraître avant longtemps. On nous saura gré d’avoir mis devant le public les plus belles pages d’éloquence et les discours les plus utiles, comme renseignements, du grand tribun dont le Canada s’enorgueillit à si juste titre.

Le 27 décembre 1867, le palais du parlement de Québec, désert depuis deux ans, présentait une scène pleine d’animation ; le premier parlement de la province de Québec, créé par l’acte d’Union, inaugurait ses travaux ce jour-là. Ses vastes corridors voyaient partout des groupes d’hommes politiques et de curieux devisant sur le nouvel ordre de choses. Le sujet était palpitant d’intérêt ; les uns se demandaient avec anxiété ce qui résulterait de la confédération ; les autres, si la résurrection de l’ancienne chambre, supprimée en 1838, nous ramènerait les beaux jours de l’éloquence française, et si Papineau, Bourdages, Vallières trouveraient des successeurs.

Au centre de l’un de ces groupes, un jeune homme attirait entre tous l’attention du public. De taille ordinaire, mais de tournure élégante, la tête ovale, aux traits fins et accentués, les yeux vifs, et, comme cadre, une forte et longue chevelure noire qui lui retombait sur les épaules ; il avait cette physionomie particulière que les jeunes filles, — qui n’en connaissent point, — prêtent aux poètes, ou que les lecteurs des Girondins de Lamartine donnent aux trop fameux orateurs de la Convention. Les lignes si correctes de son visage se détachaient comme le profil d’une médaille antique sur le fond banal de son entourage.

— Quel est ce jeune homme ? demande soudain un journaliste à un député de ses amis.

— Comment ! vous ne le connaissez pas ! En voilà un qui va cependant faire verser de l’encre à vous et à vos collègues ! Mais vous ne connaissez pas Chapleau, député de Terre bonne, l’espoir du parti conservateur à Montréal, la voix la plus éloquente de notre province, Je premier criminaliste canadien

BIOGRAPHIE

français, en attendant que l’expérience en fasse notre premier homme d’Etat.

Sceptique de sa nature, ne croyant guère aux enfants prodiges et aux jeunes hommes d’avenir, si communs dans notre pays à vingt ans et si rares lorsque l’avenir, devenu le présent, les somme de tenir leurs promesses, notre journaliste crut les prédictions de son ami fortement empreintes d’exagération. Chapleau s’est chargé de les justifier. Depuis 186*7, n’a-t-il pas toujours été à l’avant-garde du parti conservateur ; n’a-t-il pas été son porte-glaive le plus ardent, l’orateur le plus aimé de son camp et le plus redouté de ses adversaires, son esprit le plus actif? Nul autre homme politique n’a autant que lui payé de sa personne; toutes les paroisses du district de Montréal l’ont applaudi sur leurs hustings et tous les comtés de la province l’ont acclamé. Il est allé cueillir des lauriers chez nos voisins d’Ontario. Aux élections qui suivirent le coup d’Etat Letellier, il conduisit le district de Montréal à la victoire, et aux élections fédérales de la même année (18*78), on le vit dans dix huit comtés enlevés à l’ennemi le 18 septembre. Jamais, malgré la fatigue, les ennuis et la maladie, suites inséparables de semblables campagnes électorales, il n’a refusé de mettre sa parole puissante au service d’un ami politique.

Ah ! sa carrière à lui ne s’est pas faite des sacrifices des autres ; il n’a pas été porté aux premiers postes sur les épaules de ses amis ; lancé des rangs du peuple, il a fait sa trouée en haut comme un boulet. C’est de Chapleau qu’on peut dire qu’il a gagné deux fois ses épaulettes èt qu’il n’a rien dû à la faveur. Le seul honneur qui soit venu s’offrir spontanément à lui avant le temps — la charge de lieutenant-gouverneur — il l’a refusé.

Né à Ste Thérèse, le 9 novembre 1840, dans le comté qu’il devait un jour représenter, Chapleau commence ses études à Terrebonne et les termine à St-Hyacinthe. Il eut le bonheur de rencontrer, dans le collège de cette ville, un homme dont le nom est encore vénéré de ses anciens élèves : M. Desaulniers. C’était un de ces véritables éducateurs, hélas ! si rares, qui se plaisent à façonner l’esprit des jeunes gens, à leur imprimer une direction qu’ils suivent toute leur vie. C’est de M. Desaulniers que Chapleau reçut ses premiers principes de philosophie ; c’est cet homme éminent qui donna la première trempe à son

caractère, mélange de souplesse et de fermeté dont les soubresauts et les réactions déroutent et désorientent ses adversaires et ses envieux. Aussi avec quelle gratitude ne parle-t-il pas encore aujourd’hui de son ancien professeur, et avec quelle ténacité sa mémoire n’a-t-elle pas gardé ses enseignements comme des germes précieux que l’âge est venu développer ! Il y a ceci de singulier et d’étonnant chez Chapleau, sur lequel la nature a épuisé ses complaisances, que si vous lui exposez la moitié d’une proposition, il devine l’autre comme par intuition.

C’est en 1859, à l’entrée de Louis -Siméon Morin dans le cabinet Cartier-Macdonald, que Chapleau fit ses premières armes sous les auspices de Cartier et contre les grands lutteurs libéraux d’alors : Dorion, Papin, Laflamme et Doutre. De cette année à 1867, il prend part à toutes les luttes, soit sur les hustings, soit dans la presse, menant de front l’étude du droit et de la politique, et tout en s’acquérant à la cour criminelle un renom d’éloquence qui fait du futur homme d’Etat le continuateur des Aylwin, des Bamsay et des Johnston. 11 y avait alors à Montréal une brillante phalange d’étudiants en droit et de jeunes avocats : c’étaient Morin, Loranger, Chapleau, Ludger Labelle, Mousseau, David, Montpetit et Cayley. On les voyait aux premiers rangs dans toutes les campagnes électorales. Le husting ne suffisait point à leur fièvre’d’ activité ; trois d’entre eux : Chapleau, Labelle et David, aidés d’une brillante collaboration, fondèrent le Colonisateur , une vaillante petite feuille qui fournit une courte et lumineuse carrière de trois années. C’était sur Chapleau et ses amis que Cartier comptait pour refaire la fortune de son parti, un instant chancelant sous les assauts de la démocratie canadienne, façonnée sur le modèle de sa sœur aînée de France. L’école libérale de 1848 n’avait pas obtenu tout le succès qu’elle s’était promis, et elle était venue se heurter, avec ses idées radicales, au sentiment profondément conservateur de nos populations ; mais les deux Dorion, Laberge, Papin, Daoust, Dessaulles, Doutre et Laflamme avaient du talent, et s’ils ne réussirent pas à l’emporter sur leurs adversaires, fils leur portèrent de rudes coups ; il fallait de l’énergie et de la force pour démolir leur œuvre, et les vaillantes épées du parti conservateur ne faillirent point à la tâche. Aux

BIOGRAPHIE

élections de 1863, Cartier retourna an parlement avec une majorité assez forte pour préparer le grand triomphe et la grande révolution de 186^7 : l’établissement de l’Union des provinces.

Depuis 1859, Chapleau avait été à la peine ; il n’était que juste qu’il fût à l’honneur. Aux élections de 1867, il entrait au parlement comme représentant du comté de Terrebonne après avoir eu à subir le mauvais vouloir de plusieurs hommes influents du parti, car il était écrit qu’il ne devait avancer que poussé par le peuple et entravé par les autorités qui flairaient déjà un rival : toutes les tracasseries de ce genre qu’il a endurées ne constituent-elles point un hommage à sa valeur ? Il était enfin à l’école du régime parlementaire et à bonne école, car tous les vétérans de notre monde politique formaient partie de l’assemblée législative. A côté de M. Chauveau, le premierministre, siégeaient Cartier, Langevin, Chapais, Irvine, Joly et plus tard Holton et Fournier. L’abolition du double-mandat a porté un coup sensible au parlement de Québec en lui enlevant nos hommes les plus considérables. C’était l’âge d’or de notre assemblée par la dignité, la convenance qui marquait ses délibérations. Nous aimons à marquer ici d’un trait le début du nouvel ordre de choses dont le mérite et l’honneur reviennent en grande partie à M. Chauveau, pour demander que les gouvernants de nos jours s’inspirent des traditions qu’il a laissées. Le premier-ministre avait tout ce qu’il faut pour imprimer à une assemblée ce cachet de respectabilité que la chambre de Québec est en train de perdre. Jamais les débats n’ont été tenus à une plus grande hauteur que de son temps. Homme de grand ton, d’une correction parfaite, ancien député et ministre sous l’Union, ex- surintendant de l’instruction publique, il jouissait d’un prestige considérable dans notre pays, et l’on s’accordait à dire, comme encore aujourd’hui, que c^st un des hommes qui honorent le plus notre nationalité, quoique non décoré (1). On se sentait en sa présence, devant un homme de valeur qu’on était allé chercher dans sa retraite, parce que le pays avait besoin de ses services et non en face d’une de ces médiocrités que les passions d’en bas, les exigences de la politi-

(l) Pas plus du reste que M. Chapleau. Il est singulier que ce dernier, décoré par le Pape et par le gouvernement français, n’ait été l’objet d’aucune distinction honorifique de la part du gouvernement impérial.

DE L’HOH. J. A. CHAPLEAU

que portent en haut, mais que personne ne respecte. M. Chauveau avait pour adversaire M. Joly, gentleman d’excellentes manières qui apportait la plus grande courtoisie dans les débats. Il semblait exister entre les deux chefs une entente tacite pour que la discussion fût circonscrite dans les limites de la plus stricte dignité. Que nous sommes loin de cet heureux temps La passion, l’outrage tenaient le plus souvent lieu d’argument à la dernière session du parlement de Québec. On y a trop souvent oublié les traditions chevaleresques du gouvernement Chauveau pour transformer l’arène parlementaire en une sorte de cirque politique.

Le jeune député de Terrebonne, que sa grande réputation d’éloquence avait devancé à Québec, eut l’honneur de proposer l’adresse en réponse au discours du trône. En sortant des sentiers battus, il sut tirer un excellent parti d’un sujet ingrat. Son premier discours au parlement fut son premier succès dans cette chambre, témoin plus tard de ses plus grands triomphes oratoires. Il eut le rare avantage d’avoir, à l’assemblée législative, M. Cauchon comme compagnon de banquettes. Ce n’était pas un homme aimable que l’ancien rédacteur du Journal de Québec ; ses accès de mauvaise humeur étaient fréquents et gare alors aux coups de boutoir, mais en revanche, quel jparlementarian de premier ordre ! Il ne le cédait en science du droit constitutionnel ni à sir John ni à Cartier et il entendait à merveille la tactique parlementaire. Chapleau sut profiter de la compagnie de son redoutable voisin qui se plaisait parfois à l’initier aux ruses, aux secrets du métier. Parler avec éloquence, c’est fort bien ; mais parler avec à propos, saisir le moment opportun de se lancer dans la mêlée, est de la plus haute importance. Il lui faisait connaître toutes les petites habiletés qui ne s’acquièrent généralement qu’avec le temps et après des échecs répétés; Chapleau, avec sa grande faculté d’assimilation eut le rare avantage de pouvoir puiser à pleines mains dans le quart de siècle d’expérience que Cauchon aimait tant à faire valoir. Hâtons-nous de dire qu’il n’a pas été autrement son élève.

Il n’y avait pas alors de député plus actif que Chapleau. Il était de toutes les discussions importantes et les principaux comités ne connaissaient pas de membres plus assidus à leurs

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travaux. Il fit sa marque dès la première session et conquit dès lors une influence qui n’a jamais cessé de s’accroître ; aussi le parti à Montréal le comptait au nombre des futurs ministres ; Chapleau n’était pas pressé, étant sûr d’arriver et sentant qu’il était trop nécessaire pour qu’on le laissât longtemps de côté. Ce n’est qu’en janvier 1873 qu’il fut appelé au conseil exécutif, après la retraite de M. Chauveau et à l’avènement du ministère Ouimet dans lequel il reçut le portefeuille de solliciteur-général.

On sait sur quel écueil vint se briser le cabinet Ouimet ; le gouvernement avait échangé un terrain qu’il possédait aux Tanneries de Saint-Henri contre une ferme située à quelque distance de Montréal. Sa première propriété devait être le site d’un hôpital protestant et la même destination fut attribuée à la ferme Leduc reçue en échange. Cet arrangement n’était pas du goût de quelques spéculateurs de Montréal qui convoitaient le terrain des- Tanneries pour leur propre compte. Ils affirmèrent que le marché cachait une spéculation qui avait mis $50,000 dans les mains d’un ami du gouvernement, et montèrent l’affaire connue sous le nom de scandale des Tanneries, Puis, coup sur coup, l’on annonça la résignation rçotivée par cette affaire, de M. Irvine, le procureur général, et la retraite probable de M. Robertson, le trésorier, alors en Angleterre. Il n’en fallut pas davantage ; l’opinion publique sans direction — les ministres étant alors absents — prit l’alarme, et comme elle aime généralement à croire tout le mal qui se dit des gouvernements, elle prononça la condamnation sommaire du ministère sans attendre sa défense.

M. Chapleau était aux Etats-Unis pendant que l’on montait cette affaire. A son retour à Montréal, il jugea la situation perdue, car les amis affolés s’étaient laissés déborder par l’ennemi. Brave comme l’épée du roi, et intrépide alors comme il l’a été lors de l’affaire Riel lorsqu’il affrontait le premier une assemblée populaire, il se rendit à une réunion d’électeurs convoquée aux Tanneries, et, en dépit de ses adversaires, il réussit à maîtriser l’assemblée et à faire entrevoir dès lors le ridicule de l’accusation. Mais cet effort isolé demeura sans résultat et M. Ouimet, abandonné par trois de ses collègues, dut se démettre. M. de Boucherville appelé à le remplacer, ordonna une enquête sur cette affaire à la session de 1875. On fut témoin d’un étrange spec-

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tacle ; les experts appelés à fixer la valeur des deux propriétés se livrèrent aux estimations les plus fantaisistes ; on vit des agents d’immeubles estimer une propriété à dix contins le pied les autres à deux dollars. Le comité chargé de l’enquête condamna l'échange, mais exonéra Chapleau de tout blâme.

A la distance où nous sommes, ce prétendu scandale nous paraît une des plus sottes choses qui se puissent imaginer. Dire que cette fameuse propriété des Tanneries, avec toute la réclame qu’on lui a faite, cette propriété qui avait des airs de mine d’or, se vendit aux enchères à sept contins le pied ! C’est assez pour faire rougir ceux de nos amis qui se sont laissés duper par des meneurs intéressés. Au surplus, nous ne nous attarderons pas à défendre le ministère Ouimet, depuis que les libéraux ont eux-mêmes voulu appeler au nombre de leurs chefs l’hon. Louis Archambault, alors ministre des travaux publics, et à ce titre responsable au premier chef de cet échange.

Ici se place un épisode bien mémorable de la carrière du secrétaire d’Etat. C’était à l’automne de 1814 ; Lépine et quelques autres Métis compromis dans les affaires du Nord-Ouest venaient d’être arrêtés à Winnipeg et de cette ville lointaine, on suppliait les Canadiens d’envoyer un avocat à la défense des malheureux prisonniers. Il n’y eut qu’une voix dans la province pour désigner Chapleau qui n’hésita pas un instant à se rendre à l’appel de ses compatriotes. Sans exiger de rémunéra tion, sans même demander ses frais de déplacement, que scs amis de Montréal lui offraient de prélever par souscription, il entreprit ce long voyage de Winnipeg qui durait alors huit jours. Tout ce qui est capable d’apprécier une noble action dans notre province, applaudit à la générosité de Chapleau.

Il défendit Lépine devant un juge très partial et un jury mixte, dont la moitié était composé de compatriotes de Lépine. Celui-ci fut trouvé coupable et condamné à la peine capitale bien qu’il eût été prouvé que Lépine n’avait jamais voté la mort de Scott et que c’était Riel qui était seul coupable. En effet c’était le futur héros de la révolte de 1885 qui avait lancé l’accusation contre Scott, organisé le tribunal chargé de le juger, racolé les témoins et dicté le jugement. Lépine s’était opposé de toutes ses forces à son exécution, et il n’était pas présent au dernier acte de cette sinistre tragédie.

BIOGRAPHIE

Furieux do cet échec qu'il ne méritait pas, car il avait plaidé sa cause avec une rare éloquence, Chaplean défendit Lajimodière et le fit acquitter séance tenante. S’adressant aux jurés, il leur insinua, en taxant de manque de cœur et d’intelligence les Métis qui avaient trouvé Lépine coupable, que s’ils étaient disposés à suivre leurs traces, il n’avait eu que faire d’entreprendre un voyage de quinze cents milles pour assister à un tel oubli de tout sentiment. Lajimodière fut acquitté, quoiqu’il fût plus coupable que Lépine, car il avait commandé le peloton d’exécution chargé de fusiller Scott.

En 1875, ce fut Chapleau qui, à Ste -Croix, fit tourner en défaite pour les libéraux qui s’attendaient à autre chose, le tournoi politique organisé par M. Joly. Ce succès imposa de suite le choix de Chapleau comme membre du gouvernement. En effet, en janvier 1876, M. de Boucherville, cédant aux représentations du district de Montréal, lui offrit le portefeuille de secrétaire provincial dans son cabinet. Ce n’est un mystère pour personne que Chapleau fit un assez mauvais ménage dans cette administration. Le premier-ministre n’aimait guère Chapleau, donnant plutôt ses préférences à M. Angers, nouveau venu dans la politique, arrivé d’emblée aux premiers rangs, et qui y a renoncé dès le premier échec. Chapleau s’opposa fortement dans le cabinet à la politique de son chef qui décida d’enlever, pour en charger le gouvernement, la construction du chemin de fer de la rive nord du Saint-Laurent et de l’Ottawa aux compagnies qui l’avaient entreprise. Chapleau faisait valoir cet argument qu’il était préférable d’augmenter les subventions aux compagnies ou de garantir leurs obligations que de mettre la construction et l’administration à la charge de la province. M. de Boucherville posa la question de cabinet, et Chapleau dut céder pour ne pas briser le parti. La politique de M. de Boucherville fut la première cause de nos embarras financiers et augmenta la dette hors de toute proportion avec nos ressources. Quelques années plus tard, lorsqu’il sera premier-ministre, Chapleau aura à lutter contre les difficultés créées par cette politique, et il les résoudra en partie en vendant le chemin de fer provincial.

Nous voilà arrivé à une période émouvante de notre histoire. La politique de chemin de fer du cabinet de Boucherville

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avait augmenté les obligations de la province, et, comme l’on prévoyait un déficit, il fallut créer des ressources au moyen de taxes. On sait de quel mauvais œil, notre population, exploitée par les démagogues, voit tout nouvel impôt. Etahlir un surcroît de taxes, c’était jouer dans le jeu de M. Letellier qui rêvait le renversement du gouvernement conservateur pour lui substituer une administration libérale.

Sous des prétextes futiles, il congédia M. de Boucherville et appela M. Joly à former un nouveau gouvernement. Cet acte audacieux de renvoyer un ministère en pleine possession de la confiance du parlement, restera comme une tache dans l’histoire du parti libéral ; c’était un abus de pouvoir que la reine, dans toute sa suprématie et avec toute son prestige, ne voudrait pas tenter en Angleterre. Les protestations régulières dénonçant l’acte du lieutenant-gouverneur ne tardèrent pas à se produire. Chapleau ouvrit le premier la campagne, et son discours de Lévis restera comme l’un des plus éloquents réquisitoires contre l’acte tyrannique de M. Letellier. Laissant de côté le forban politique de Spencer-Wood qui, d’après le droit constitutionel, ne pouvait pas être attaqué dans l’ordre de choses provincial,— car son acte avait été couvert par M. Joly qui, en répondant à l’appel de M. Letellier, en avait accepté toute la responsabilité, — Chapleau démontra, par l’histoire, la fausseté de la position du nouveau ministère, l’odieuse tyrannie qu’il défendait et le danger pour notre autonomie provinciale que créait l’acte du lieutenant-gouverneur.

Aux élections qui suivirent le coup d’Etat de 1878, Chapleau qui avait dirigé celles du district de Montréal, revint vainqueur, mais elles furent désastreuses dans le district de Québec, et M. Joly, grâce à la défection de M. Turcotte et à colle de M. Price, réussit à se maintenir.

M. Chapleau fut choisi comme chef de l’opposition. Pendant deux sessions, il tint le gouvernement sous le feu de ses attaques, le harcelant sans cesse, le contreignant à laisser tomber l’un après l’autre les différents articles de son programme. Il le forçait surtout à abandonner le contrat de location du chemin de fer du nord de Québec à Ottawa, à raison de $180,000 par année, ce qui aurait été un sacrifice inutile, car notre propriété pouvait donner un revenu plus considérable, comme l’a prouvé

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la vente de cette voie ferrée par M. Chapleau, pour près de huit millions. En même temps, le futur premier-ministre, exposant les manigances des ccllègues de M. Joly, leurs marchés faits pour enrichir des amis, enlevait les illusions que le public pouvait avoir sur leurs grandes professions d’honnêteté publique et leur ardent amour de l’économie. Jamais il n’eut plus de verve mordante, plus d’esprit d’à-propos, plus de logique impitoyable; jamais on ne vit politique plus avisé, debater plus alerte. En moins de dix^huit mois, le cabinet Joly fut démoli, et le chef libéral, sans prestige, découragé, remettait son portefeuille après avoir augmenté la dette publique. C’était la triste fin, et nous dirions la fin méritée du coup d’état, si la province n’avait pas été appelée à payer les frais de cet acte de brigandage politique.

M. Chapleau forma son gouvernement dans l’automne de 1879, et, en 1881, il faisait un appel au peuple : sur 65 députés députés élus, 53 supportaient le gouvernement, constitué avec des éléments de force qui lui permettaient de poursuivre une politique vigoureuse. Quatre actes marquent son administration en traits ineffaçables : la reprise des relations d’affaires avec la France, la vente du chemin de fer du Nord, l’encouragement donné à l’industrie agricole en favorisant l’établissement des fabriques de beurre et de fromages, et le rétablissement de l’équilibre dans nos finances. (1) C’est M. Chapleau qui a établi le premier lien d’affaires entre le Canada et la France, en contribuant à la formation du Crédit-foncier franco-canadien. C’était le premier pas et comme conséquence naturelle, est arrivé cette année l’établissement d’une ligne de steamers entre le Havre et Montréal. Son nom est resté, en France, comme le symbole des relations qui doivent se nouer entre les Français

(1) Grâce à M. Chapleau, le gouvernement Mercier a touché $600,000,. provenant de la taxe imposée sur les compagnies d’assurance et autres, taxe combattue par M. Mercier. La province continuera à toucher de ce chef $125,000 par année, ce qui aurait suffi du temps de M. Chapleau à combler le déficit, avec l’intérêt sur le prix de vente du chemin de fer du Nord, si les compagnies, aidées de l'appui moral de M. Mercier, n’avaient pas refusé de payer celte taxe. Il n’est donc que juste de donner au gouvernement Chapleau le mérite d’avoir rétabli l’équilibre entre le revenu et la dépense.

DE L’HON. J. A. CHAPLEATJ

des deux mondes et lorsque des hommes d’affaires de Paris veulent* tenter la fortune chez nous, c’est toujours à lui qu’ils s’adressent. S’il avait été, nous ne dirons pas aidé, dans ce mouvement commercial, nous aurions eu à constater des résultats plus considérables que ceux que nous voyons aujourd’hui, mais non seulement il n’a pas été aidé, mais on a suscité toutes espèces d’entraves à sa politique. Le branle est donné; il y aura encore des contretemps, mais nous pouvons compter pour un avenir rapproché sur l’établissement d’affaires sérieuses entre le Canada et la France. C’est aussi M. Chapleau qui a fondé l’agence commerciale du Canada en France, qui, dirigée par l’hon. M. Fabre, entretient le mouvement commencé sous d’aussi heureux auspices.

Dans son discours-programme de Ste -Thérèse, prononcé à la veille des élections de 1881, M. Chapleau annonçait que le gouvernement avait l’intention de vendre le chemin de fer du Nord. Il était impossible pour le gouvernement d’administrer cette propriété de façon à lui faire produire tout ce qu’elle pouvait donner. Comment créer des relations d’affaires avec l’ingérence de la chambre; comment pratiquer l’économie avec les députés qui voulaient placer leurs protégés dans toutes les gares, avec les expéditeurs amis du gouvernement acharnés à obtenir des faveurs spéciales ? Il était de sage politique pour ces raisons de vendre le chemin ; cela n’empêcha pas M. Chapleau de se heurter à une violente opposition venue surtout de quelques conservateurs mécontents, de l’un des ministres même, l’hon. M. Eoss, qui donna sa démission parce qu’il n’approuvait pas la vente du chemin de fer du Nord en deux sections.

Les événements ont bien vengé M. Chapleau des attaques et des critiques auxquelles il fut alors en butte, et il ne viendrait aujourd’hui à personne l’idée de contester la sagesse de sa politique. En effet, à peine la vente était-elle un fait accompli que la section de Montréal à Ottawa, se trouvait en face de la concurrence d’une nouvelle ligne : celle de l’Atlantique qui va d’Ottawa au Coteau et de là à Montréal par le Grand-Tronc. Du coup la section ouest aurait perdu entre les mains du gouvernement la moitié de sa valeur, car la concurrence du Canada Atlantic lui enlevait la moitié de ses passagers et de son trafic. C’est en vain que l’on prétendrait que le Pacifique aurait été le

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tributaire forcé de cette ligue ; c’est une objection qui n’a aucune valeur en présence du fait que la compagnie du Pacifique, tout en étant propriétaire aujourd’hui de cette section ouest, achève de construire une ligne de Smith’s Falls à Montréal pour se donner une communication plus directe entre l’ouest et la mer, que celle qu’elle possède au nord de l’Ottawa.

N’oublions pas, parmi ses œuvres à Québec, l’appui qu’il donna à la grande institution de l’Université Laval. Il trouva encore de l’opposition chez ses amis en cette circonstance, et il se peut qu’au point de vue des intérêts du parti, il aurait mieux fait de se renfermer dans une stricte neutralité. Mais la cause de l’Université Laval lui semblait juste, il fit passer les intérêts du pays avant ceux du parti. Il pensa sans doute que la province de Québec n’est pas assez riche pour entretenir deux universités, et que l’institution de Québec, fondée avec le concours moral de Monseigneur de Montréal, fondée et maintenue au prix de sacrifices énormes, avait des droits acquis qu’il fallait respecter. Pour notre part, nous' croyons qu’il eut raison et nous sommes certain que la création d’une seconde université aurait multiplié les causes de divisions qui existent parmi le clergé canadien. Il y aurait eu certainement rivalité d’enseignement, rivalité d’orthodoxie et l’on peut prédire, en voyant les agissements des personnes qui voulaient diriger la future université de Montréal, que celle-ci aurait excommunié celle-là, et que nous aurions eu deux espèces de catholiques dans notre province destinée, ce semble, à ne pas voir la fin de ces malheureuses divisions.

Son rôle était fini à Québec. Lors de la formation de son gouvernement en 18*78, sir John lui avait offert un portefeuille. En apprenant ce qui se passait, les députés lui représentèrent que son départ servirait à ancrer M. Joly à Québec. Il refusa donc l’offre de sir John qui lui déclara alors que, dès que les conservateurs seraient solidement établis à Québec, il l’appellerait à Ottawa. En 1882, sir John crut le moment venu de tenir sa promesse et il donna à M. Chapleau la charge de secrétaire d’état qu’il a occupée depuis cette époque. Le nouveau ministre quittait à regret Québec où il avait travaillé et bataillé depuis 1867, conquis gloire et honneurs, et rallié autour de son

drapeau un bataillon solide qui ne cessa de lui donner des preuves d'un dévouement bien rare en politique.

Nous ne parlerons point de son œuvre à Ottawa, car elle n’est pas achevée ; du reste, il est difficile là-bas d’avoir une politique personnelle : c’est là le rôle du premier-ministre. Rappelons seulement ce fait incontestable que s’il avait résigné, comme ses amis le pressaient de le faire lors de l’affaire Riel, c’en était fait du gouvernement de sir John. Il s’est montré en cette circonstance plus patriote que populcicie?' et nous l’en félicitons. Qu’on nous permette encore ici une autre réflexion. C’est la faiblesse et l’indécision du gouvernement qui ont causé la moitié des troubles qui ont suivi l’exécution de Riel. Si le gouvernement avait pris l’attitude du secrétaire d’état, dans sa lettre aux citoyens de Eall River qui lui demandaient de sauver Riel, il n’y aurait pas eu de panique parmi les conservateurs. “ Riel, y disait-il, a commis un grand crime, il faut qu’il soit jugé et puni.” Au lieu de tenir ce langage ferme et résolu, le gouvernement restait indécis, promettait la commutation, laissait ses amis s’engager et suivre le mouvement monté par les rouges au lieu de l’enrayer. Et l’exécution de Riel vint surprendre le public, lorsque personne ne s’y attendait pour ainsi dire, car jusqu’à la dernière heure, les organes du ministère disaient que Riel ne serait pas exécuté. Dans les circonstances difficiles, les petites habiletés, les réticences ne valent pas la fermeté et le courage. Le gouvernement a manqué de l’un et de l’autre.

Quelques personnes reprochent à Chapleau d’être un ministre indiscipliné à Ottawa, un collègue inquiétant pour sir John. Avant de se demander si ce reproche est fondé, il s’agit de savoir si un représentant de notre province à Ottawa, doit toujours opiner du bonnet, trouver tout bon, tout agréable, ou bien s’il doit faire valoir nos droits au partage des deniers publics. Inutile d’attendre la réponse. Le secrétaire d’Etat, comme premier-ministre à Québec, a vu mieux que personne nos besoins et nos droits. Il a fait valoir ceux-ci lorsqu’il conduisait le parti à Québec, et il n’était pas homme à renier son passé, oublier ses revendications à Ottawa.

En 1878, les citoyens de Québec donnaient un grand banquet à sir John. Chapleau, présent à cette fête, y plaida la cause de notre province dans un langage plein d’énergie, que

BIOGRAPHIE

les timides trouvèrent inconvenant. Lorsque plus tard, sir John remit à la compagnie du Pacifique, la tâche de terminer le chemin de fer, Chapleau, alors premier-ministre, fit le voyage d’Ottawa pour presser le gouvernement d’imposer à la compagnie, comme clause de son contrat, l’achat du chemin de fer provincial. Il ne put réussir à cette époque, et il n’arriva définitivement à son but que lorsqu’il devint le collègue de sir John.

Qu’on le taxe d’inconvenance, d’insubordination, si l’on veut, nous aimons des inconvenances et des révoltes qui valent des millions à notre province. Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de nos paroles ; elles n’impliquent pas une condamnation de la conduite de sir John. Le premier-ministre est obligé de tenir la dragée haute, devant les réclamations des provinces ; la victoire n’appartient qu’aux courageux. La même chose se faisait sous Mackenzie. Ce premier-ministre libéral ne voulait rien donner et ne donna rien au Bas-Canada; c’est pourquoi les plus marquants de ses collègues, MM. Dorion et Fournier, voyant leurs réclamations dédaignées et n’ayant pas le courage de persister à les faire valoir, se retirèrent dès les premières années du nouveau régime.

Le secrétaire d’Etat compte parmi les plus grands orateurs de nos jours. Il peut montrer à son actif les plus beaux succès oratoires que l’on ait vus au Canada ; mais il est aussi, surtout un homme de gouvernement. Un auteur anglais faisait dernièrement cette observation, qui a autant d’à-propos ici qu’en Angleterre : que. les beaux parleurs sont devenus le fléau de la chambre des communes, parce qu’ils ne sont presque jamais des hommes d’action. Rien de plus vrai. Que de députés à la parole facile, que de beaux enfileurs de phrases creuses et sonores ne possédons-nous pas! mais que les gens d’action sont rares ! Il est arrivé maintes fois à nos journaux de signaler l’entrée en chambre de députés fiers de leurs succès de hustings, précédés au parlement d’une réputation prématurée de politique habile, et qui mis à l’œuvre, se sont montrés d’une médiocrité humiliante. C’est l’histoire de tous les jours. Chapleau, avec le don de magnétiser les hommes qui le distingue et que sir John seul peut lui disputer, a ce coup d’œil si

rare qui permet de prévoir l’effet d’une mesure, de démêler le nœud d’une situation, le flair des affaires, la perspicacité qui devine, enfin toutes les qualités qui constituent l’homme d’Etat, l’homme de gouvernement.

Nous sommes arrivé au terme de notre étude sans avoir fait un portrait de l’orateur. Ce portrait, il est connu de ses milliers d’auditeurs. Quiconque l’a entendu parler une fois ne peut oublier cette parole ardente, cette voix si harmonieuse, aux inflexions si riches, si caressantes. Il a tous les dehors de l’homme éloquent : organe superbe, gestes énergiques, figure qui reflète tous les sentiments qu'il veut faire passer dans l’âme de la foule suspendue à ses lèvres. A mesure qu’il parle, il semble se griser de ses paroles et alors sa figure s’illumine, s’idéalise, et il paraît inspiré. Il n’a jamais passé à l’école des professeurs d’éloquence et cependant l’art se révèle chez lui dans toute sa force ; il n’a eu d’autre maître que la nature. Sans étude, il est acteur parfait. Le charme qu’il fait naître ne s’émousse point et on l’écoute toujours avec un plaisir nouveau. C’est ce qui fait dire si souvent à ses auditeurs : “ Chapleau n’a jamais mieux parlé qu’aujourd’hui, il s’est surpassé.” C’est le plus grand éloge que l’on puisse faire de son talent. Chapleau ayant à parler en anglais, avec une connaissance très imparfaite de la langue de Shakespeare, a souvent enlevé nos concitoyens britanniques, si flegmatiqnes, si peu démonstratifs. Au banquet donné à sir Charles Tupper, à Ottawa, la veille de son départ pour Londres, et aux réunions de l’assemblée conservatrice de Toronto, toute l’assistance comme soulevée par une vague électrique, montait sur les chaises et les bancs, agitant serviettes et mouchoirs pour l’acclamer. Il est du petit nombre d’hommes qui, livrés aux hasards de la parole, trouvent soudain à leur sujet des développements nouveaux qui ne les avaient pas frappés dans le silence du cabinet ; son imagination si riche, qui lui fournit ces moyens imprévus, verse avec abondance sur son discours, les métaphores les plus hardies. On a souvent critiqué ces superbes hardiesses et quelquefois, il y avait lieu à critique, mais souvent que de beautés ! Mieux valent cependant ces images colorées avec leurs légers défauts que cette sécheresse désolante de parole qui est le lot de tant de parleurs de nos jours. Nous avons souvent parlé de Chapleau avec des

BIOGRAPHIE

députés qui ont entendu nos orateurs d’autrefois et qui ont pu les comparer au secrétaire d’État, et tous nous ont laissé sous l’impression qu’il est l’orateur le plus complet et le plus brillant dont peuvent s’honorer les Canadiens-français.

Un ami de Berryer lui conseillait un jour de ne point publier ses discours, et de ne laisser à la postérité que sa grande renommée d’orateur, parce que, disait-il, jamais sa parole imprimée ne rendrait l’impression produite par ses magnifiques harangues. C’est' le conseil que l’on pourrait donner à tous les orateurs. Ne devraient-ils point vivre dans le souvenir des hommes que comme les grands artistes de théâtre, comme Talma, Rachel, la Ristorï ? C’est vrai jusqu’à un certain point. Le discours imprimé est à la parole comme la lave brûlante la veille, à la lave refroidie le lendemain. Il y manque le feu, l’action, la voix, la figure de l’orateur inspiré. Aussi ne publions-nous pas les discours de M. Chapleau pour donner une pâle idée de l’ effet qu’ils ont produit ; nous les livrons à l’impression parce que plusieurs d’entre eux traitent de la façon la plus complète des questions qui ont jadis passionné nos contemporains, parce qu’ils fourniront plus tard des renseignements précieux à ceux qui voudraient écrire l’histoire parlementaire du pays. Quoi d& plus complet, par exemple, que son discours sur le chemin de fer du Pacifique ? Quel exposé plus lucide de la question chinoise que celui qu’il fit à la chambre des communes, en 1885 ? Ajoutons aussi que nous avons entrepris cette publication sans le consulter, pour nous rendre au désir d’un grand nombre de ses amis qui espèrent retrouver, en lisant les pages suivantes, le vivant souvenir des discours qui les ont jadis tant émus et charmés.

Certes, ils les retrouveront ces émotions, car le feu sacré éclate encore dans bien de ces pages ! Quoi de plus éloquent que la péroraison de son discours sur l’affaire Letellier, et la peinture de ce que doit être la politique dans notre pays. Citons en ici deux extraits. Après avoir parlé du bill des taxes présenté par le gouvernement de Boucherville, que les rouges avaient tant exploité contre les conservateurs, M. Chapleau continuait :

“ Souvenez-vous de cette parole d’un profond politique : “ Où

DE L’HOK J. A. CHAPLEATT

finissent les grandes questions commencent les petits partis,” et ne permettez pas au petit parti rouge de faire disparaître dans ses mesquineries, dans sa politique de louts de chandelle , la gravité du problème soulevé par l’escamotage du pouvoir, si audacieusement pratiqué par ses chefs. Il n’est pas ici question d’une misérable taxe de quinze sous, ni du salaire de quelques pauvres employés, ni des dépenses d’un commissaire de chemin de fer, ni même d’un tracé du chemin : ce sont là de petites choses bien dignes d’un parti qui n’a jamais eu dans le pays d’autres points d’appui que le préjugé, ce préjugé vulgaire qui ne vit que de petitesse ; mais il s’agit de choses autrement grandes et sérieuses. Comme je vous le disais en commençant — et je finirai par la même pensée — c’est la liberté du peuple qui est violée, c’est le premier de nos droits qui est menacé. Qu’importent, après tout, certaines fautes d’administration ? Elles sont toujours réparables, lorsque la représentation nationale conserve sur le gouvernement le contrôle légitime que lui attribue la constitution. Ce qui peut être un mal irréparable, c'est l’abandon de ce contrôle, c’est la violation de la souveraineté nationale. Que devient le principe que “ le peuple gouverne,” s’il est permis à un seul homme d’enlever le gouvernement des mains auxquelles le peuple l’avait confié ?

“ A tout prix, sauvez ce principe du naufrage ! Qu’il soit pour nous un point de ralliement ! Oublions, un jour au moins, nos divisions locales, nos querelles de clocher, pour nous unir autour du drapeau de la constitution. Que nos cœurs grandissent avec les circonstances, et ne craignons pas de demander à notre passé, à ce passé plein de généreuses luttes, des inspirations pour nous guider dans ce combat nouveau que l’on nous force d’accepter. Le premier qui ait réclamé la responsabilité ministérielle dans ce pays est celui que l’on a appelé le grand Bédard ; et celui qui a le plus fait pour introniser chez nous ce régime de la liberté est aussi un des nôtres, Lafontaine, aidé de ses nobles amis, Morin et Baldwin. Et vous rappellerai-je le nom de Cartier, continuateur de ce grand œuvre, hier encore notre chef, le vrai type du politique conservateur, prudent et actif, adversaire des démagogues autant que défenseur fidèledes libertés constitutionnelles ? Yoilà quels étaient nos guidesdans le passé, quels doivent être nos modèles dans le présent.

XXYI

BIOGRAPHIE

“ Messieurs, j’oublie un nom, celui de Papineau,

Lui, le puissant tribun que la foule en démence Saluait tous les jours d’une clameur immense ?..

Sa voix, sa grande voix aux sublimes colères,

Sa voix qui déchaînait sur les flots populaires Tant de sarcasme amer et d’éclats triomphants, Sa voix qui, des tyrans déconcertant l’audace, Quarante ans proclama les droits de notre race ;

“ Vous connaissez cette poésie, dont l’auteur est votre propre député aux communes d’Ottawa, et je le lui demande à luimême, comment Papineau a-t-il mérité d’être ainsi chanté par une voix libérale, si ce n’est en luttant corps à corps durant la moitié de sa vie contre des gouverneurs de province, despotes au petit pied qui ne se contentaient pas de régner, mais qui voulaient aussi gouverner à leur guise.

u Dans cette lutte, Papineau a bien mérité de la patrie, et, malgré les fautes de sa vie, son souvenir vivra comme celui d’un grand champion des libertés populaires.

“ Plût à Dieu que le parti libéral qu’il a fondé respectât ses enseignements ! Que dirait donc Papineau, lui, l’expulsé des gouverneurs, s’il voyait maintenant ses héritiers devenus les défenseurs et les complices de l’expulsion de ceux en qui le peuple avait confiance ? Que dirait-il ? Il ferait entendre un de ces accents terribles dont l’écho est venu jusqu’à nous, et s’écrierait :

“ Faites taire la voix de Spencer-Wood, et laissez parler la grande voix du peuple ! ”

Donnons l’autre citation. Elle est extraite du discours prononcé à St Laurent, à l’automne de 1883. M. Chapleau prend d’abord à partie les journaux qui, comme le Temps et Y Etendard, lui faisaient une guerre de corsaire, répétant les calomnies les plus stupides, puis il fait ces réflexions éloquentes :

“ Eh ! bien, messieurs, c’est drôle un peu, mais c’est triste tout de même. C’est triste, quand on pense que c’est avec un

DE L’HOK J. A. CHAPLEATJ

pareil langage qu’on entend instruire le peuple ! Quand on lit l’histoire des révolutions et qu’on s’indigne de voir la crapule rédiger des édits contre les honnêtes gens, on pourrait se demander si ce n’est pas avec des feuillets perdus de journaux comme Y Etendard, qu’on a appris à rédiger des feuilles comme Le Pere Puchêne.

“ Et c’est là ce qu’ils appellent faire de la politique ! Mais qu’est-ce donc que la politique ? Jusqu’à présent j’ai cru que c’était la science des hommes et des choses appliquée à l’administration des atfaires publiques ; je croyais que c’était l’art d’instruire le peuple et de le diriger vers ses destinées dans le monde. M’étais-je trompé? Suis-je donc un naïf? Il est vrai que j’étais bien jeune quand j’ai appris les éléments de la politique. J’ai aimé la politique avant d’avoir connu les sentiers tortueux de l’intérêt, de l’ambition et de l’intrigue. J’ai étudié la politique avant d’avoir compris la mesquinerie étroite, ou l’effronterie calculée qui s’y mêle trop souvent. Oui, la politique a eu mes premières affections et j’ai gardé pour elle une fraîcheur de souvenir que le temps n’a pas encore desséchée. C’est peut-être une fauté dans mon éducation politique ; c’est sans doute une faiblesse en vue du succès. Mais je vous confesse que je ne regrette pas cette faute, que je ne veux pas me guérir de cette faiblesse. J’ai, dès les premiers jours de ma carrière, aimé la franchise et l’amitié dans la politique ; je n’ai pas changé, je ne veux pas changer mon tempérament à cet endroit. Je sortais du collège ; j’avais, dans l’histoire de mon pays, appris que nos ancêtres par le sang sortaient d’une race dont on a dit avec raison : “ G-esta Lei yer Francos ; ” que Dieu s’était servi d’eux pour son œuvre ; et que nos grands parents adoptifs étaient des hommes qui avaient porté sur toutes les mers la gloire de leur nom et jeté dans tous les continents la semence féconde de la liberté. Je crus alors que ce peuple du Canada, mélange de grandeur, de dévouement, de franchise et de fierté, valait la peine qu’on l’aime et qu’on l’instruise ; qu’on le fasse grand et robuste et qu’on se donne garde de le tromper, de le gâter et de l’avilir.

“Yoilà pourquoi depuis le premier jour où je parlai au peuple, jusqu’à ce moment où je vous adresse la parole, je n'ai jamais eu d’autre règle que celle-ci : pour avoir le droit de dire au

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peuple quels sont ses devoirs, il faut d’abord le respecter ; pour le commander, il faut l’aimer ; pour avoir sa confiance, il faut être courageux et franc. Et je n’ai pas crainte d’en appeler à tous ceux qui m’ont entendu depuis vingt ans. J’en appelle à vous, messieurs, qui m’écoutez. Le peuple, le vrai peuple, non pas le peuple qu’on paie et qu’on aviné, le peuple m’a toujours écouté, même quand il ne m’a pas suivi. J’ai pu me tromper, j’ai dû me tromper parfois : qui ne se trompe jamais ? Mais j’ai la satisfaction de me dire que ça n’a pas été par calcul, et je sais qu’on m’a su gré de ma bonne foi. Yoilà pourquoi je n’ai jamais eu défaillance ; voilà pourquoi le dégoût ne s’est jamais emparé de moi pour me faire abandonner ma tâche, bien que peu d’hommes aient eu autant de luttes à soutenir, de haines à braver, de bave à essuyer de la part de leurs adversaires. Je me suis toujours dit que le pays que j’aime vaut bien la peine que j’endure tout cela à son service. Souvent je suis revenu de ces mêlées éclaboussé, blessé, meurtri, mais jamais brisé. Qu’importe ? ce n’est pas sur les uniformes sans tache, vierges de poussière, de sang et de déchirures, qu’on attache la croix des braves. Ce n’est pas comme soldat de parade que j’ai gagné mes épaulettes, et si j’ai gardé mes blessures, j’ai aussi gardé mon drapeau.

“ Et je ne suis pas mort. Il y a quelques mois pourtant, on me faisait mourir ; on sonnait mes glas avec un air de joie mal déguisée; on préparait mon oraison funèbre et on commençait à dire du bien de moi, me croyant fini. Je suis revenu. Depuis ce temps on s’acharne contre moi, on veut m’enterrer tout vivant : m’enterrer daus la boue, dans la fange, dans la haine, dans la calomnie. Je ne savais pas que mes ennemis avaient dans l’âme autant d’ordures, dans le cœur tant de fiel, au bout de leur plume tant de venin.”

Nous ne saurions terminer ces extraits sans faire remarquer que jamais Chapleau, dans tous ses discours, n’a prononcé une fparole qui pourrait être relevée comme une attaque contre l’Eglise et sa doctrine. Ce sera un des grands mérites de sa carrière et l’honneur de sa vie d’avoir toujours été un fils dévoué de l’Eglise et un ardent défenseur de ses œuvres. Nous ne pouvons résister au désir, puisque nous sommes sur ce sujet,

de remettre sous les yeux du lecteur la belle page qui suit, sur le rôle de la papauté :

“ La papauté, qui a déjà sauvé l’Europe des envahissements de la barbarie, sauvera le monde de l'invasion plus redoutable des nouveaux barbares qui la menacent aujourd’hui. Le socialisme mine sourdement les trônes de l’Europe, et c’est un châtiment que peut être la Providence réserve à la politique sceptique du siècle. Aux élans de la foi qui faisaient la beauté du sentiment public du moyen-âge, on a substitué le froid calcul de la diplomatie, et on s’en est applaudi. Dieu qui voit et conduit tout d’en haut se venge de la raison humaine s’insurgeant contre ses volontés. On sent le monde crouler ; les uns n’espèrent plus, les autres dédaignent, et se laissent aller dans l’inditférence. Mais pourquoi cette dissolution ? C’est que les gouvernements n’ont plus de loi, c’est parce que l’on a répandu dans le corps social des éléments putrides qui, en produisant la fermentation, ont amené la putréfaction et par suite la dissolution. Le doute, le matérialisme ont voulu fouiller dans toutes ses parties l’être moral, social et politique ; on a tout remué, tout déplacé, et quand on a voulu refaire, on s’est aperçu que les pièces disloquées ne s’ajustaient plus ; elles avaient déjà subi l’action délétère du doute qui engendre le découragement, le désespoir, et comme dernier résultat les révolutions

“ Ne perdons pas cependant l’espérance ; la foi vive des nations nouvelles de ce continent régénérera le monde, en se retrempant aux sources premières de la chrétienté. C’est un devoir pour nous de savoir apprécier ce que la papauté a fait pour la civilisation, un devoir que l’on ne peut mieux accomplir qu’en offrant pour sa défense le sang le plus pur de notre nation. Qu’ils partent donc, nos zouaves, et qu’ils comptent sur notre encouragement, nos sympathies et nos affections ”

Chapleau est aujourd’hui dans la plénitude de son talent et dans la force de l’âge, avec une expérience qui le met en état d’être plus que jamais un homme de gouvernement. Aussi avonsnous été surpris lorsque la rumeur est venue chuchoter à nos oreilles, il y a quelques jours, que sir John désirait le mettre à la retraite, pendant cinq ans, à Speneer-Wood ! A notre sens, cet asile charmant revient de droit aux hommes publics que l’âge met hors de combat; ce sont les Invalides de la politique puisque

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le lieutenant gouverneur n’a et ne doit avoir aucun contrôle sur les actes de ses ministres. Envoyer le secrétaire d’état à Spencer-Wood, mais c’était bâillonner notre bouche la plus éloquente ! Et quelle compensation en échange de ce sacrifice ! Du haut des grandeurs, il aurait contemplé à ses pieds, comme dans une arène très rétrécie, les vastes conceptions politiques de Jimmy McShane ! Quelle dérision, et, ajoutons-le, quelle gloire perdue pour lui, pour la patrie canadienne-française, et quels services enlevés à ses compatriotes !

A. de Bonneterre.

Discours prononcé le 30 décembre 186*7, dans l’Assemblée

LÉGISLATIVE DE QüÉBEC, EN PROPOSANT LES RÉSOLUTIONS 1 L’ADRESSE EN RÉPONSE AU DISCOURS DU TRÔNE : —

M. l’Orateur,— Avant de m’acquitter de l’honorable tâche que j’ai acceptée de proposer les résolutions à l’adresse en réponse au gracieux discours de Son Excellence, je vous dois, à vous et à mes collègues, des excuses pour le peu de soin apporté dans mes paroles. Vous aurez égard, sans doute, à mon âge et à mon défaut d’expérience, et surtout au fait que, pour la première fois de ma vie, je prends la parole dans une assemblée délibérante.

Cependant, M. l’Orateur, le devoir que j’accomplis en ce moment, malgré des circonstances qui le rendent particulièrement difficile, je l’ai accepté avec plaisir. Je me suis rappelé que, pour la première fois dans l’histoire de cette colonie qui sera bientôt un empire, on voyait la réunion d’une législature représentant les intérêts de la province de Québec, et ralliant les sympathies et les adhésions des deux partis politiques de cette province. Son Excellence nous remercie de ce que nous sommes venus, comme membres de cette législature, dans un sentiment commun de satisfaction pour le grand mouvement politique dont nous voyons l’un des résultats, donner notre concours à l’accomplissement de cette importante mesure. La confédération a eu pour effet de faire cesser les discussions intestines qui nous affaiblissaient sans cesse, et de trancher le nœud gordien d’une politique dont les difficultés allaient bientôt se trouver au-dessus de l’énergie de nos hommes d’état.

Nous sommes venus ici, conviés par Son Excellence à une tâche difficile, à la tâche de mettre en mouvement notre nouvelle constitution et d’assister à la première épreuve qui doit en être faite. Il va nous falloir définir nos privilèges, tracer la limite précise de nos droits, asseoir nos institutions sur le suffrage public, constater avec une scrupuleuse exactitude l’état

DISCOURS

de nos ressources afin d’élever notre crédit sur des bases solides et en tirer des avantages qu’un calcul rigoureux mettra en évidence aux yeux de tous. Nous ne nous faisons pas illusion sur l’étendue de nos devoirs, sur les embarras de notre mission. Le gouvernement constitutionnel adapté à un petit peuple comme le nôtre, dont les moyens sont nécessairement limités, nous astreint au plus scrupuleux examen de toutes les mesures qui devront être soumises à cette Chambre.

Les faits' les moins importants en apparence peuvent avoir une grande portée pour nous et nous être fatals non-seulement au point de vue matériel, mais encore sous le rapport moral et social. Nous allons créer des précédents pour nos successeurs,, et pour cela nos actes doivent être marqués au coin de la circonspection, de la méditation et de la sagesse.

J’ai toute confiance, néanmoins, que nous réussirons. J’ai confiance, parce que l’autorité souveraine se trouve ici représentée par un homme éminemment capable et sincèrement désireux de ménager nos intérêts, de protéger nos droits et de diriger la marche de nos nouvelles destinées. En remerciant Son Excellence de la bienvenue qu’il nous donne dans cette glorieuse ville de Québec, je crois être l’interprète des sentiments de cette Chambre et de tout le pays en disant que son élévation à la haute dignité qu’il occupe a créé une satisfaction générale chez notre peuple.

J’ai confiance encore, parce que cet homme a su s’entourer de conseillers dignes en tous points de leurs hautes fonctions. Les acclamations unanimes qui les ont portés sur le pavois aux dernières élections nous sont une garantie que leur gouvernement repose sur la plus haute estime de l’opinion.

J’ai confiance aussi, parce que je vois ici des hommes d’une longue expérience, d’une vaste influence et de talents reconnus et souvent éprouvés ; d’autres hommes encore, plus jeunes dans, la vie parlementaire, mais tous disposés à bien travailler, à ne reculer devant aucun sacrifice pour le bien du pays, et qui, par dessus tout, sont profondément attachés au sol qui les a vus naître.

Tous sans exception comprennent que notre prospérité et notre bonheur sont liés à notre loyauté, à l’attachement que nous avons pour la couronne britannique — et cette chambre

ne restera pas en arrière dans l’expression de ses sentiments de fidélité à la métropole. Dans des circonstances encore récentes, nous avons offert notre or et nos personnes, pour la défense du pays, par un mouvement absolument spontané. Nous sommes fiers de compter au nombre de ces vaillants jeunes hommes qui ont couru à la frontière, l’honorable député de Lévis qui préside si dignement cette chambre.

Qu’il me soit permis ici, M. l’Orateur, d’exprimer quelle administration et quelle loyauté nous devons à notre gracieuse souveraine la reine Victoria qui a signalé son règne par un si grand nombre d’œuvres éminentes ; qui, pendant trente ans, n’a cessé de diriger son attention la plus bienveillante vers la liberté et les moyens d’accroître la prospérité de ses sujets. Le nom qu’elle laissera dans l’histoire sera remarquable entre tous les noms royaux, parce qu’elle aura conquis une triple couronne : comme épouse, comme mère et comme souveraine. Elle n’a jamais cessé de placer sa confiance plutôt dans l’affection de ses sujets que dans la force de son armée ou le nombre de ses navires ; et elle a réalisé cette prédiction du poète anglais : “ Entire and sure the monarch’s rule must prove who founds her greatness upon her subjects’ love.” Si au commencement de son règne, de malheureux événements avaient élevé quelques nuages dans notre ciel politique, ils n’ont pas tardé à se dissiper, et alors nous avons vu un progrès rapide dans le sens des libertés constitutionnelles, dans l’instruction et dans la prospérité générale. Il y avait alors à la tête de notre population des hommes d’un grand talent, qui avaient combattu pour nos droits et nos libertés, et sous leurs ordres, d’autres les secondaient puissamment, et contribuaient à leurs succès. Les Lafontaine, les Baldwin, les Taché, les Hincks et les Morin, ont eu des successeurs, que je n’ose nommer parce qu’ils appartiennent à l’histoire du présent, qui ont puissamment continué les traditions de leurs modèles. Un grand acte de notre histoire politique, l’abolition de la tenure seigneuriale, qui, en Europe, a coûté des flots de sang, a été accompli dans notre pays, par l’énergie d’un seul homme que j’ai l’honneur de compter ici au nombre de mes collègues.

La décentralisation judiciaire, appliquée à la même époque, a été suivie de la publication du Code du Bas-Canada, une œu-

LISCOUBS

vre égale, pour le fond et la sagesse de ses dispositions, aux meilleurs codes de l’Europe, en même temps qu’il les surpasse par sa clarté et sa concision.

L’instruction publique, qui a dû ses premiers succès au travail d’un homme dont le talent et le dévouement égalaient la modestie, a progressé avec la plus étonnante rapidité, sous la direction aussi éclatante qu’énergique du chef de l’administration.

Et tous ces progrès, M. l’Orateur, nous les devons aux institutions libres dont nous jouissons. C’est une raison pour nous de ne jamais perdre de vue le lien qui nous unit à la Grande- Bretagne, tant que sera nécessaire l’état d’heureuse tutelle dans lequel nous sommes placés, tant que l’Angleterre ne nous dira pas : Maintenant que vous pouvez vivre de votre propre vie et vous soutenir de votre seule force ; allez et marchez seuls, et mon affection vous accompagnera toujours.

Ce sont ces mêmes idées libérales qui ont eu pour effet l’établissement de la Confédération, et qui nous permettent de siéger ici pour la province de Québec. Les hommes d’Etat d’Angleterre les plus éminents avaient déjà senti que la multiplicité des devoirs qu’entraînaient les besoins locaux était une entrave au bon fonctionnement du gouvernement, et qu’il en résultait une grande perte de temps, en même temps que peu de satisfaction pour les résultats de ce système. Ainsi les auteurs de notre nouvelle constitution, avec les principes en même temps libéraux et conservateurs qu’ils professent, ont donné aux gouvernements locaux le contrôle de toutes les dépenses locales, et la direction de nos affaires purement provinciales. On aurait pu, comme en Angleterre, nommer certains officiers spéciaux, chargés exclusivement de la direction des affaires locales de ces provinces, sous le contrôle du gouvernement fédéral, mais on a fait preuve, envers notre pays, d’une libéralité plus grande que celle que les habitants du Boyaume Uni trouvent eux-mêmes dans leur propre constitution.

Aujourd’hui, M. l’Orateur, le peuple canadien a besoin d’éducation politique, et cette éducation sera amplement favorisée par la constitution actuelle. Le citoyen en dehors de ses fonctions de juré et de la lecture des journaux, n’a aucune occasion de prendre part à la direction des affaires de son pays. Et en-

DE L’HON. J. A. CH AELE AIT

core, dans ces deux occasions, il n’a qu’un rôle passif, il accepte les opinions qui lui sont données. Mais dans ce gouvernement local, les hommes de position et suffisamment qualifiés peuvent avoir leur part, non seulement dans l’élection et par leur vote, mais dans la direction immédiate des choses qui concernent le plus intimement leur pays. Et cette initiation d’un plus grand nombre d’hommes à la direction des affaires politiques, ce choc plus fréquent et mieux calculé des opinions, ne pourra que favoriser grandement le bien être de notre population.

Le gouvernement n’a encore accompli que ce qui était rigoureusement nécessaire pour ne pas laisser souffrir nos institutions. Mais d’après le programme politique que Son Excellence soumet à notre examen, nous voyons que sa sollicitude et son attention se portent sur toutes les questions vitales de notre politique.

Contents et satisfaits de leur administration accomplie jusqu’ici, nous nous croyons le droit d’être fiers de leurs vues politiques, encore en perspective. En soulevant par cette adresse le voile de l’avenir, ils nous ont laissé entrevoir une ère de prospérité et de bonheur pour la province de Québec, et leur passé nous donne de belles garanties pour l’exécution de leurs projets.

Ce n’est pas un sujet à traiter à la légère que le développement de la colonisation, tant par les ressources locales que par les ressources de l’immigration européenne. Augmenter notre population, voilà de fait quel doit être un des grands objets de notre politique, pour la conservation de notre autonomie, pour la conquête de notre indépendance et pour faire de nous un grand peuple, dans un avenir peu éloigné. Mais rémigration , pour être efficace, a besoin d’être choisie d’abord et attirée ensuite par des avantages réels. Il y a deux moyens pour nous d’augmenter notre population, c’est par la conservation des jeunes gens qui, chaque année, quittent notre patrie pour le sol étranger, et par un choix de familles ou d’individus dont l’éducation morale et religieuse se rapprochent le plus immédiatement de nos mœurs et de notre religion.

Déjà des tentatives sérieuses ont été faites pour amener sur nos rives hopitalières et fécondes l’exubérance des populations de l’Europe, mais malheureusement ces tentatives généreuses

DISCOURS

ont avorté, par nn concours de circonstances sur lesquelles nous ne pouvions avoir aucun contrôle.

Le peu de succès qu’ont obtenu les gouvernements précédents ne doit pas néanmoins nous décourager. Bien au contraire, nous devons nous convaincre que tout ce qui dure dans le monde ne s’établit qu’au milieu des plus rudes travaux et de la plus entière persévérance. Nous avons ici des terres, il y a là bas des bras qu’elles invitent à venir les féconder, sachons les appeler, les agglomérer sur notre sol comme quelques prêtres éminents ont su le faire pour une partie de la population acadienne ; sachons, s’il le faut, nous les incorporer, et nous aurons rendu service à l’Europe en même temps que nous nous serons fortifiés contre les envahissements de nos dangereux voisins.

La colonisation est pour nous, la question vitale par excellence, et on ne saurait trop insister sur la nécessité de la faire prospérer. Député ici par un comté agricole, et qui a beaucoup à espérer des progrès de la colonisation, je ne saurais m’enpêcher de dire un mot de ces courageux colons, qui ont bravement attaqué la forêt et sont venus construire leur hutte loin des anciens établissements ; malgré leur misère, ne craignez pas pour eux le désespoir, ils ont la croix pour flambeau et pour guide, la foi pour soutien et les joies de la famille pour consolation. Eh bien, M. l’Orateur, leur foi a été récompensée, et aujourd’hui, leur famille, sans être dans l’aisanee, est du moins à l’abri du besoin. Et le courage dont ils ont fait preuve dans cette tâche si ardue, ils le déploieraient dans toute autre circonstance. Leur patriotisme est éprouvé, et le pays peut être assuré qu’il possède dans ces entreprenants pionniers, de hardis et patriotiques citoyens.

Il sera du devoir du gouvernement de favoriser et de protéger cette classe si méritoire de notre population ; il sera surtout de son devoir de la mettre en dehors des atteintes des spéculateurs égoïstes. L’exploitation régulière de nos forêts est devenue une nécessité de premier ordre, si nous ne voulons pas voir disparaître une des plus précieuses richesses de notre pays. Sans prétendre discuter ou condamner le passé , on peut dire qu’il y a eu des lacunes dans l’administration de nos forêts ; tâchons de profiter de l’expérience et des leçons acquises. J’ai vu moi-même, sur les rives de l’Ottawa, de malheureux colons,

DE L’HOH. J. A. CHAPLEAU

arrachés de leurs demeures élevées à si grande peine, et chassés du champ qu’ils n’avaient défriché qu’au sacrifice de leur travail de plusieurs années. Mais le commerçant de bois avait des titres réguliers de propriété, et la loi était pour lui. Dans ces circonstances, M. l’Orateur, il faut que le colon soit protégé contre sa propre ignorance, et le gouvernement doit lui assurer la jouissance et les bénéfices de son travail. Si on ne donne pas cette protection si nécessaire, avant peu d’années, l’immense, riche et belle vallée de l’Ottawa sera dépourvue en même temps de bois et d’établissements ; les spéculateurs auront tout enlevé pour leur commerce, et les colons n’auront pas d’intérêt à acheter des terres dépouillées de cette richesse qui en fait toute la valeur, et qui seule permet de les défricher avec profit.

C’est par la colonisation que nous pourrons retenir les bras qui, chaque année, vont s’offrir au travail étranger qu’ils enrichissent. La plupart de ces émigrés reviennent dans le pays sans aucunes ressources ; quelques-autrés, il est vrai, y prospèrent, mais leurs succès sont peut-être encore plus pénibles pour nous, car ceux-là y demeurent, privant ainsi leur pays de leurs talents et de leur travail. Ou, s’ils reviennent, le succès les encourage à tenter de nouvelles entreprises et à laisser de nouveau le pays pour n’en conserver souvent qu’un souvenir de mépris et de dédain.

J’aborde maintenant un sujet délicat. Ce n’est plus le ministère actuel que je dois féliciter des mesures qu’il propose à notre étude et à nos discussions. Un acte du dernier gouvernement du Haut et du Bas-Canada se présente : Eaut-il exprimer une opinion à son endroit ? Oui, me direz-vous ? n’hésitez pas. Mais je crains de paraître flatteur et courtisan à cette chambre.

Car je veux parler de l’heureuse idée qu’a eue l’administration Cartier-McDonald d’envoyer en Europe un homme qui put étudier les systèmes d’éducation qui y sont suivis, ainsi que les institutions littéraires et scientifiques les mieux accréditées, et en retirer tout le bénéfice possible pour le pays.

L’idée était belle, tout le monde le reconnaîtra avec moi, mais. l’idée une fois conçue, il s’agissait de trouver l’homme qui pouvait le mieux remplir cette mission.

DISCOURS

Le choix a été fait, et je vous avoue que je suis embarrassé de savoir si je dois féliciter notre dernier gouvernement, autant de son idée que du choix du missionnaire littéraire qu’il a délégué vers des peuples plus avancés que nous. Nous avons été heureux d’entendre se répéter jusqu’ici l’écho des paroles si patriotiques prononcées à l’Ecole normale de Clung, nous y avons applaudi de tout cœur. Cette voix du reste avait célébré plus d’une fois nos gloires nationales ; et comment ne nous aurait-elle pas émus, puisque la France elle-même, la France jadis si peu attentive aux voix de l’Amérique, n’a pu s’empêcher de tressaillir en l’entendant.

Comme premier et immédiat résultat de ces études faites en Europe, nous voyons dans cette adresse les arts, les sciences et les lettres prendre une place des plus importantes, la place qui leur convient chez tous les peuples civilisés.

Si vous voulez non-seulement faire prospérer mais encoremoraliser un peuple et le rendre mûr pour la liberté, instruisezle ; instruisez-le, et ne craignez pas si vous venez diriger cette éducation.

Il est faux que la science soit un danger, puisque l’Ecriture elle-même nous dit : Vos preciosum labia scientiœ.

La science bien dirigée est l’auxiliaire de la religion. Tout dans l’enseignement contribue à élever l’âme humaine. Prenez, pour exemple le plus rudimentaire des exercices de l’enseignement, l’initiation d’un esprit jeune encore à la science des mots et par là à la science des idées. Croit-on qu’il s’agit ici d’un travail purement matériel de mots et de phrases ? Non, M. l’Orateur, dans cette humble fonction, l’instituteur jette de nouveaux rayons de lumière dans une intelligence, comme le dit un jeune écrivain qu’il me sera permis de citer ici :

“ Vous collaborez avec la divinité à la formation d’une âme ; vous développez, vous achevez l’œuvre du Créateur. C’est un rayon de la divinité que vous dégagez des ténèbres qui l’enveloppent, c’est un germe d’immortalité que vous fécondez pour l’avenir. Yous creusez le sillon où Dieu jettera la semence de sa parole ; vous allumez le flambeau auquel la raison divine mêlera ses lumières ; vous ébauchez le tableau sur lequel Dieu dessinera son image. Et en formant des hommes vous préparez des chrétiens.”

DE L’HQK J. A. CHAPLEAU

Je ne veux pas reprendre mon siège, M. l’Orateur, sans vous féliciter de l’aspect prospère que nous présente aujourd’hui notre pays. Qui aurait dit que soixante mille Français laissés sur ce coin du continent lors de la conquête, atteindraient le chitfre de trois millions, avec une agriculture florissante, des voies de communication splendides, tous les moyens d’avenir qu’un peuple ambitieux puisse désirer.

C’est avec un sentiment de légitime orgueil que nous voyons, un siècle après l’insulte lancée du vieux monde, par un vil philosophe courtisan plus digne de mépris que de haine, que ces quelques arpents de neige peuvent montrer à l’Europe leur commerce maritime atteignant dix millions de tonneaux, leurs deux mille milles de voies ferrées, leurs cinq mille milles de fil télégraphique, leur navigation intérieure faisant l’admiration de l’étranger, leurs millions d’acres de terre en culture, leurs superbes forêts, et au milieu de toutes ces richesses poulies développer et les agrandir ces quatre millions de population, avançant hardiment dans la voie du progrès.

On a exprimé des craintes, M. l’Orateur, sur le succès de la Confédération, parce qu’il y avait sur cette terre du Bas-Canada deux nationalités en contact ; on craignait de voir ces deux nationalités s’entrechoquer, pour faire leur malheur mutuel. Pourquoi craindrions-nous, M. l’Orateur ? Les deux races anglaise et française ne peuvent-elle pas vivre en harmonie ? Wy a-t-il pas assez de gloire dans les plis de ces deux drapeaux pour qu’ils puissent flotter l’un à côté de l’autre, sans jalousie et sans honte ?

Combien de fois n’avons-nous pas vu deux races distinctes par le langage ou la religion s’unir sous un même gouvernement et ne former qu’une même nationalité. L’Alsace parle à peine français, et quelle province française est plus dévouée et plus fidèle au gouvernement de son pays ? Voici la Silésie unie depuis un siècle et un quart à la Prusse, demeurée fidèle catholique sous un gouvernement protestant.

La France et l’Espagne ne sont-elles pas composées de races différentes d’origine, mais aujourd’hui toujours prêtes à s’unir pour défendre l’indépendance, les institutions et l’honneur de leur gouvernement ? Ce qui fait une nationalité, ce sont les

institutions, la volonté et le désir des habitants de se protéger et de grandir sous un gouvernement commun. N’avons-nous pas ici cette unité d’attachement et de dévouement pour nos institutions ? La poignée de main que se sont donnée les députés de cette Chambre en se réunissant pour la première fois, était-elle un acte de routinière politesse ? Non, M. l’Orateur, elle était plutôt la manifestation d’un sentiment commun, et le témoignage d’une ferme intention de travailler cordialement et avec une entente parfaite, au progrès de notre commune patrie. Et rien ne nous empêche de croire que ces bons procédés se continueront toujours.

Les trônes de l’Europe craquent sous les coups redoublés de la révolution, et s’enfoncent lentement mais fatalement dans l’abîme creusé par le socialisme. Les souverains en sont réduits à fabriquer des chaînes pour retenir les tronçons de leurs trônes. Un autre spectacle s’offre à nos yeux sur ce continent. Les républiques s’abîment dans l’ anarchie, renouvelant dans l’ordre social le phénomène de l’ordre physique qui transporte, par des courants invisibles, d’un continent à l’autre, les germes des épidémies les plus funestes.

Quelle est la cause de cette double destruction qui s’opère en sens inverse, sur les deux continents ? C’est qu’en Europe la politique conservatrice manque d’une première force, qui est de savoir ce qu’elle veut conserver. Et en Amérique, les gouvernements tombent, faute de traditions qui sont une partie de la foi.

Pourquoi voit-on l’Angleterre inébranlable au milieu de toutes ces commotions sociales, si ce n’est par la force de ses institutions ? Ce n’est pas qu’il manque dans ce grand corps de profondes plaies sociales, mais la force de sa constitution libre, basée sur le respect de la hiérarchie, de l’autorité et de l’idée conservatrice, la laisse toujours forte et triomphante, malgré ces désordres partiels.

Je ne veux pas entreprendre ici, M. l’Orateur, un plaidoyer contre l’annexion, mais je dois constater avec plaisir et satisfaction, que ces gouvernements locaux seront une barrière de plus devant les tendances possibles de quelques-uns de nos compatriotes. Je ne suis pas sans aimer ni sans admirer

JL

certains côtés de la vie politique et sociale des Etats-Unis ; mais je suis loin d’aimer et d’admirer leur politique étroite, en tout basée sur l’intérêt et l’égoïsme, négation directe du principe vital des grandes associations humaines, déclarant chaque état et chaque citoyen indépendant et libre, et le lendemain, écrasant sans pitié cet état et ce citoyen, parce qu’ils ont voulu affirmer ces mêmes droits ; je n’aime pas cette politique soidisant libérale, qui émancipe les nègres sans prévoyance et crée la servitude des blancs, parce que ceux-ci, après avoir combattu en héros, ont noblement rendu les armes à ceux qui se disaient leurs frères ; cette politique égoïste et contradictoire qui ferme la porte à toute idée monarchique sur ce continent, et tâche en même temps d’implanter ses principes politiques en Europe par une intervention incessante. Je n’admire pas ce peuple quand je le vois, se drapant dans l’austérité de son républicanisme, ne pas reculer devant la responsabilité du meurtre d’une victime couronnée, et un instant après, se faufilant comme un parvenu dans les salons dorés des rois, en attendant qu’il déchire un lambeau de sa constitution pour se permettre de porter les oripeaux titulaires des vieilles monarchies, et se pavanant dans des équipages armoriés ; on s’étonne et on a pitié quand on voit tout cela, et on se rappelle Caton applaudissant au meurtre de Brutus, et essayant le manteau de César en attendant qu’il en donne la commande.

Lorsqu’à l’ouverture de ce parlement, j’entendais les canons qui protègent la citadelle saluer l’inauguration de cette nouvelle ère politique, j’ai éprouvé un sentiment de ferme espoir pour notre avenir comme nation, en voyant notre gracieuse souveraine ne pas hésiter à nous donner pour le nom de cette province le pieux rocher de Champlain, au pied duquel les deux nations combattaient jadis avec .un égal courage pour la souveraineté, et sur lequel, à l’ombre du trophée commun que le courage et la gloire ont donné dans la mort aux deux héros de ces grandes luttes, nous nous réunissons dans un commun accord, luttant d’émulation dans nos efforts pour faire grandir et prospérer notre commune patrie. Nous sommes au berceau d’une constitution nouvelle ; autour d’un berceau, les passions se taisent, les divisions disparaissent, pour faire place à des sentiments d’amour, à des projets de gloire et d’avenir. Unis-

DISCOUKS

sons-nous donc encore une fois, dans un désir commun de travailler de tous nos efforts pour la grandeur et la prospérité de cette province de Québec, si belle par ses souvenirs, si grande par son avenir, et si chère à nous tous.

Discours sur la papauté, prononcé 1 l’occasion du départ

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