‹ Honoré DaumierChapitre 2 sur 3 · TROISIÈME ANNÉE. — N · texte numérisé non relu

TROISIÈME ANNÉE. — N

Portraits d*Hier

Par Louis NAZZI

Honoré Danmier.

/y^ Dessin rie F. Vailotton.

IÇÏttECA

Les Eniigrants (Collection Philipon).

Cf

,fé>6 Honoré Daumier

(26 février 1808-11 février 1879)

A mon ami Hexry Malherbe. L. N.

Celui-là est un génie.

Personne, en son siècle, n'en a porté plus inconte stable ment la marque et donné, à cent reprises, traqué par les déboires et le temps, des preuves plus nombreuses, plus décisives et plus irrécusables. Sv l'on veut le mesurer par comparaison, il faut prononcer les plus beaux noms de l'aj't, et les plus grands. Quiconque approchera le bonhomme, s'il est riche d'âme et s'il sait vibrer, le subira, et à jamais. Car son œuvre n'est pas qu'une mine de beauté, elle nous emporte comme un clément. Il coule d'elle un fleuve de vie.

Il était une manière d'artisan dans son échoppe. Pauvre et laborieux, plein d' œuvres, et s'ahimant, du matin an soir, dans sa pensée, il y goûtait une sombre joie. A le voir se promener, au crépiiscide, sur ces quais de Seine qti'il adorait^ ses voisins devaient le tenir pour un petit boutiquier, horloger ou tailleur, qui prenait le frais, les volets clos, la journée faite. Il était, pour les mieux renseignés. Monsieur Daumier, une bonne pratique, un brave homme qui vivotait et qui faisait quelque chose dans les journaux. Ils furent, peut-être, une dizaine, de son vivant, à penser et à dire qu'il était l'égal de Delacroix et de Balzac, une sorte de Rembrandt fruste et âpre.

HONORÉ DAUMIER l6.

Durant plus de quarante années, courbé sur la pierre, il inscrivit, lucide et véhément, ses humaines et formidables visions, et versa, dans ses dessins robustes et volontaires, on ne sait quelle énergie bouillante, comme une coulée d'instincts, un flux d'insolente santé. Ainsi, humble prodigue qui sème des richesses méprisées, il jeta aux journaux et à la rue, près de quatre mille planches, qui portent, toutes, en un coin, la rude griffe, et que ses contemporains, attablés et goinfrant, ne ramassèrent même pas. Démiurge en bras de chemise, petit bourgeois chargé d'un pouvoir sacré, il a magnifié, et pour toujours, sa niaise et déplorable époque, la plus plate qui fût jamais.

Vu à travers son œuvre énorme et d'un fantastique hallucinant, Daumier apparaît comme une sorte de géant au rire tempétueux. A la vérité, il était un homme simple et bon, un timide aux tendresses violentes. De carrure populaire, il portait, sur un corps de rustaud, le visage même de son génie. Banville nous en a tracé le portrait saisissant : (( J'admirai son visage éclatant de force et de bonté, les petits yeux perçants, le nez retroussé comme par un coup de vent de l'idéal, la bouche fine, gracieuse, largement ouverte, enfin toute cette belle tête de l'artiste, si semblable à celle des bourgeois qu'il peignait, mais trempée et brûlée dans les vives flammes de l'esprit... »

// faut que ceci soit dit : il n'a pas été donné à Daumier de remplir sa destinée. Il n'a, fait que la côtoyer, par un chemin de pierres. Il était né pour être l'un des deux ou trois grands peintres de son siècle. Il eût été, ayant un peu d'argent de côté, un Delacroix peuple et exalté, le Millet du faubourg et de la barricade. Il a versé dans le journalisme, parce qu'un artiste pauvre ne fait pas ce qu'il veut. Il y a usé ses forces et son courage. Il y a perdu ses yeux, brûlés d'avoir aimé la lutnière. Le meilleur d'entre les hommes et le plus doué pour le bonheur, il lui a fallu, à la fin, comme tant d'autres, sombrer dans le désespoir. La plaie d'argent a empoisonné cette grande âme et ravagé cette belle vie. Il faut que cela soit dit.

Le plus libre, le plus sûr et le plus inspiré des artistes, Daumier ne doit rien à personne. Son art lui appartient- en propre. Nulle influence n'a eu de prise sur cette originalité rugueuse. Daumier a tout créé : son vocabulaire et sa syntaxe ; comme d'autres avec des sons, il a traduit ses émotions avec des taches d'ombre et des jets de lumière. Il a été un novateur, sans phrases ni manifeste, dans l'inconscience absolue de sa suprématie. Il n'a eu pour maître que la nature; il n'a. jamais étudié qu'elle. Passé vingt ans, il n'a plus connu d'autre musée que la rue; et ses furieuses ébauches, que nous admirons, ne furent toujours, pour lui, que le prolongement de ses promenades dans Paris. Il aimait la vie, il croyait en elle, avec des adorations de brute. Il semble qu'elle soit de lui, cette pensée de Vallès : « Je ne salue pas les héros morts, mais les travailleurs vivants ». // n'a jamais

164 PORTRAITS d'hier

refusé son regard, 7ii marchandé son amitié, surtout à ses frères malheureux. Il a peint, d'un cœur gonflé d'émotion, une laveuse chargée de son linge et qui remorque sa gamine, un badigeonneur, suspendu dans l'air, et qui se hisse sur la corde à nœuds, un ouvrier assassiné, un soir d'émeute, dans son taudis. Il a dû murmurer, plus d'une fois, en lui-même, la parole de lohn Constable : « le n'ai jamais vu une chose laide dans ma vie. » Laide, c'est-à-dire indigne d'être observée, indigne d'être représentée. Pour l'artiste véritable, il n'est pas un visage de la. terre qui ne soit sacré. Toute minute recèle l'infini. Voir est un acte de foi.

Oui, Daumier est un véritable réaliste. Comme il est vain de le proclamer ! Serait-il Daumier, s'il avait tourné le dos à la vie ? Quel est le génie qui ne s'est pas attaché solidement à la. glèbe, qui ne s'est pas nourri de ses sucs et de ses effluves, qui n'y a pas pompé sa sève et sa vertu ? Fouillez son œuvre, retournez-la, brassez ces quatre mille dessins : ils ne forment qu'un document enthousiaste, un immense rapport exagéré sur les hommes et les faits du temps, un inventaire génial de la société française, de 18^0 à iSjo; partout, le même parti pris d'exactitude éclate et s'affirme; le moindre de ces croquet 0 us est criant de vérité, comme on dit. A la barre de l'histoire, Daumier est un témoin formidable, qui raille et qui s'esclaffe, et dont le rire fait trembler les vitres. Il a observé la réalité, en grand visionnaire, à travers des yeux d'une acuité prodigieuse ; puis il nous en a retourné des images amples et déformées, d'un comique effarant, et qui projettent, souvent, le rayonnement du sublime. « Comme artiste, a écrit Baudelaire, ce qui distingue Daumier, c'est la. certitude: il a une mémoire merveilleuse et quasi-divine qui lui sert de modèle. ■•) Le miracle, c'est que cette mémoire merveilleuse et quasi-divine s'est déclancJiéc, toujours, au service et à l'appel d'une âme ardente et lyrique.

(( // faut être de son temps », aimait à dire le bonhomme. Il s'y obstinait. « // faut être de son temps », répétait-il. C'était sa rengaine. II y puisait confiance et certitude. Aucun argument ne pouvait pré^-^ valoir contre sa foi. Aux beaux parleurs qui récitaient : écoles, traditions, principes, grand siècle, il répliquait, tenace : a Faut être de son temps, que je vous dis ! » et il lui semblait, les fumeuses esthétiques l'étouffant, qu'il venait d'ouvrir une fenêtre, que de l'air pur entrait, a II faut être de son temps ». Cela renfermait tout. Inutile d'expliquer ! Tant pis pour ceux qui ne le sentent pas ! Et Daumier, paisible, rentrait dans son silence ! « // faut être de son temps », cela voidait dire : il ne faut peindre que ce qu'on voit, comme on le voit, car toute beauté est à la portée de la. main. Cela voulait dire :' il ne faut œuvrer que selon les moyens dont on dispose et sans avoir recours à de vains artifices. Cela voulait dire : il faut savoir tirer

parti de toutes les aubaines de l'heure et du hasard; créer, dest découvrir et c'est adapter; créer, c'est simple comme de se fctçonner im bâton, avec la branche qu'on coupe. Et cela voulait dire bien d'autres choses encore. « // faut être de son temps. » Le meilleur du géni: de Daumier est là.

Il est bon de rapporter, à présent, les derriières années de ce travailleur obstiné, de ce bel artiste probe, de ce grand honnête homme. Il n'est pas que d'admirer : il faut offrir son amour, à qui en a été privé, à qui, à travers la tombe, l'appelle. On lit dans une lettre d'un ami, écrite en 1862 {Daumier avait alors cinquante-quatre ans) :

« Daumier est en ce moment dans une gêne cruelle. Il y avait, chez Geoffroy, une dizaine de ses dessins qu'il vend §0 francs et qu'il exécute à la plume, légèrement rehaussés de teintes plates, n'ayant plus ni lithographies, ni bois à faire. Les journaux ne veulent plus rien de lui. Le Charivari n'a pas renouvelé son traité. Le Monde Illustré ne continuera pas ses séries : ses bois, me disait Champfleury, provoquent le désabonnement. »

Malgré tout, Daumier s acharna à la besogne, comme devant. Il y plia son large dos, qui peinait, maintenant, à se redresser. Doideur de vieillir et de ne pouvoir plus gagner son pain ! Que les fins du jour, dans l'atelier où le soir te surprend, doivent être lamentables, vieux Daumier ! De tes yeux épuisés, tu regardes tes mains sèches et inertes, tes mains qui ne savent plus t'obéir. S'être tant dévoué, avoir tant prêté, de bonne foi, à la vie, avoir été si jeune, si confiant, et en arriver là ! Pourquoi tous ces efforts, toutes ces bonnes pensées, toutes ces souffrances endurées ? Et comment croire à son génie, et comment s'y rattacher, quand il faut se débattre encore, au seuil d'une vieillesse hasardeuse et abandonnée^

Il te reste à subir la suprême épreuve, cher grand Daumier ! C'est un matin de 18/4 que tes yeux, pour la première fois, n'ont plus reflété les choses. Tout d'abord, tu n'as pas compris. le te vois égaré, plus faible qu'un enfant, vacillant et tremblant, frottant tes yeux vides et qui ne percent plus l'ombre... Tu tâtonnes, tu t'irrites, tu appelles... Allons... qu'est-ce que cela veut dire ? ... Non, ce n'est pas possible !... Mais que fais-tu ?... Tu te laisses tomber, tout d'une masse... Oui, pleure, pleure, vieille bête, tu peux encore pleurer!

Daumier aveugle ! Daumier aux yeux crevés ! C'est à crier !... Paiement exécré d'une existence, toute de noblesse et de désintéressement, parfumée de sainteté ; Ne nous révoltons pas. Toute grandeur s'a.chète, au prix de souffrances, qui la dépassent. Il fallait que Daumier payât de sa vue le don de capter les clartés, qu'il avait reçu, en naissant. Mais qu'on ne parle plus de justice ni de gloire. Accroupi sur son tabouret, Daumier aspire au sommeil de la mort, et à son silence béni. Il sonnera donc une heure, où tu cesseras de t'affoler,

It)6 PORTRAITS d'hier

pauvre tête ! Un vieux drap, quatre planches et un trou dans le cimetière, voilà le dernier rêve de Daumier et ce qu'il quémande, à tout venant.

Il faut attendre. Encore attendre ! Cinq années, comme c'est long ! Cinq années dans la nuit la plus noire, où pas une lueur ne passe, que pas un rayon ne traverse. Cinq années ! Mourir d'abord par les yeux, après n'avoir vécu que de leur ivresse et de leur gloutonnerie ! Cinq années, comme c'est long, mon Dieu !

Et voici que Daumier est un de ces vieux, comme on en voit dans les znllages, sur un banc, devant les maisons. On les sort et on les rentre, en les tenant par le bras, on s'impatiente de leur lenteur et de leur maladresse ; ils ont toujours l'air de buter contre des pierres; ils sont gourds, timides et peureux. Et leurs yeux effacés, aux paupières qui saignent, roulent les dernières larmes, qu'ils n'ont pas pi eu ré es.

Il mourut à Valmondois dans une bicoque, achetée par Corot, ce cœur généreux, qui en fit don au vieux camarade infortuné. Daumier touchait, depuis quelques années, une rente de deux mille quatre cents francs. Ainsi, après les démarches et les suppliques des premiers peintres du temps, la République, fastueuse et magnanime, acquittait sa dette envers Daumier, qui l'avait si vaillamment serine, qui l'avait tant aimée! Dérision!

Il mourut, en 18/8, parce que, si pauvre soit-il, il n'est pas possible de refuser à un artiste usé à la peine, cette suprême consolation : la bonne mort.

Les premières armes de Daumier

D'après un méclaillonjde Michel Pascal.

Honoré Daumier est né du peuple, dans un grand port marchand, au pays de la lumière.

Il fit une entrée sans faste chez les hommes, dans l'un des quartiers populeux de Marseille, le 26 février 1808.

Gamin docile au rêve et doucement fasciné, il dut dessiner, à la craie, ses premiers bonshommes, sur les dalles d'un quai, au milieu d'un grouillement de foule, tandis que les bateaux amarrés entrechoquaient leurs coques, et que les hauts mâts geignaient, et que les chaînes grinçaient et que les sirènes, au loin, se lamentaient. L'âme de l'enfant s'imprégna, sans doute, de toutes ces sensations ; son inconscient se satura de cette pénétrante poésie, languide et nostalgique, que berce l'eau clapotante et prisonnière d'un port, et qui monte, de ces carrefours des mers, comme un chant d'amour triste (i).

Son père, Jean-Baptiste Daumier, originaire de Béziers, était vitrier et, par surcroît, poète; sa mère était marseillaise. Le chef de famille, ayant remporté quelques succès littéraires dans la cité phocéenne, vint chercher la gloire â Paris et fit paraître, en 1823, un piètre recueil de vers. Les Veillées poétiques, dont personne ne parla.

Indifférent aux rimes paternelles, Honoré grandissait et développait en lui le don de rendre, par des traits, les êtres et les spectacles vus. Sans passion pour l'école et les livres, il aimait flâner dans les salles claires ;du musée du Louvre, où les marbres antiques ravissaient ses jeunes yeux. Ses premiers professeurs furent les Grecs.

Jean-Baptiste Daumier, qui savait ce qu'il en coiàte de vouer sa vie aux Muses, interdit à son fils toute carrière artistique et le plaça chez un huissier. Mais l'enfant, qui n'aimait pas les chiffres, pesta et regimba. Alors, on en fit un commis libraire. De nouveau, il se prit à grogner : il voulait dessiner. 11 était artiste, disait-il.

(i) Il faut relire les pages admirables d'Octave Mirbeau, dans La 628-E8, sur la beauté et la vie des ports ; entre autres, le chapitre curieux et si neuf. Le port, patrie du peintre, et où il écrit : « Je suis convaincu qu'un grand port, quel qu'il soit, où qu'il soit, e,st, par excellence, un lieu d'élection pour la naissance, la formation, l'éducation d'une âme d'artiste... »

i68 PORTRAITS d'hier

On alla voir Alexandre Lenoir, fondateur du Musée des monuments français, ami de la famille, et on lui exhiba un dessin du garçon. Judicieux, le brave homme discerna la vocation d'Honoré Daumier et en persuada le vitrier et sa femme. Il prétendit, en outre, lui inculquer les principes de l'art. L'élève indiscipliné se dégoûta vite d'un enseignement académique, qui ne pouvait qu'exaspérer ses nerfs, et il se mit, de lui-même, à l'école d'un bohème, du nom de Ramelet, qui lui apprit la lithographie. Cette fois, il était dans le bon chemin.

Il travailla quelques temps pour l'éditeur Zéphyrin Béliard, dont il ne put supporter, à la fin, l'insolente nullité et le plat mauvais goût. Il dessina des alphabets pour libraires et des illustrations de romances pour des éditeurs de musique, qu'il plaça tant bien que mal. Dès 1828, il eut pour amis Préault, Jeanron, qui, comme lui, étaient pauvres et courageux. Il crayonna, pour le journal La Silhouette, quelques dessins où l'on retrouve l'influence de Raiïet et de Charlet. L'éditeur Achille Ricourt lui acheta ses premiers essais, et, malgré leur faiblesse d'exécution, il y discerna la main d'un artiste : « Vous avez Je geste, vous ! » lança-t-il au jeune homme enthousiasmé.

Honoré Daumier n'hésita plus et vint frapper à La Caricature, le grand journal d'opposition : et on lui ouvrit. Philipon, l'intrépide et violent Philipon, l"ennemi-né de Louis-Philippe et de la royauté, lui trouva une place parmi les braves, qu'il menait, chaque semaine, à l'assaut du trône. Il communiqua au nouveau venu la flamme républicaine qui le brûlait, et le chauffa à blanc. Au reste, Daumier, qui fut toujours un sincère, ne demandait qu'à marcher et qu'à combattre. Et puis, il avait vingt-trois ans, une foi neuve et ardente, beaucoup (.'illusions.

L'époque était bourbeuse, écœurante à vomir. On vivait dans le souvenir amer des Trois-Glorieuses et sous la férule d'un poussah grotesque et difforme. Louis-Philippe était assis, tout d'une masse, sur le pays, qu'il étouffait. Le bourgeois s'étalait, fermentait, foisonnait. Et le mot d'ordre était, au royaume de France : (( Enricliissez- "c'ous ! »

Contre le roi obèse et sa cour de baudruches, Philipon dressa La Caricature, machine de guerre infernale. Expert et sans crainte, il en maniait les rouages et en déclanchait le système. A tous les coups, et pour la grande joie des badauds, il faisait une victime, sinon deux. Il avait, sous ses ordres, l'autre Honoré, le grand Balzac, qui collaborait sous le pseudonyme aristocratique de comte Alexandre de B. et qui, un jour, tombant en arrêt devant un dessin de Daumier, affirma : (( Ce gaillard-là, mes enfants, a du Michel-Ange sous la peau .'... » ; il y avait aussi Louis Desnoyers qui, sous le nom de Derville, blaguait et vilipendait le ministère. Les dessinateurs de La Caricature comp-

taient parmi les meilleurs du moment : Henri Monnier, père de l'immortel Joseph Prudhomme ; Grandville, aigri, féroce et indiscipliné ; Traviès, qui s'appliquait. Charlet, Decamps, Raffet vinrent, de temps à autre, faire le coup de feu. Le bleu, qu'était Daumier, en 183 1, devint, en moins d'une année, capitaine. Il faut dire qu'il n'hésita pas à payer de son talent — et de sa personne.

L'arme ordinaire de La Caricature, c'était l'ironie, frondeuse, inso-

Le Défenseur (Aquarellf^ .

lente et cruelle, flèche empoisonnée. On y prêchait, à date fixe, le régicide. Une planche, par exemple, représentait Louis Philippe, le dos courbé, longeant les murs, tandis que son ombre dessinait une silhouette de femme, coiffée d'un bonnet phrygien et armée d'un poignard. Le roi ne figurait jamais, dans les dessins du journal, que sous la forme d'une poire, écrasée sur sa base. On avait beau poursuivre et condamner Philipon ; il ne faisait que s'entêter plus encore et redoublait ses coups.

Les premières lithographies de Daumier, à La Caricature, n'annoncèrent point la maîtrise, dont il devait faire montre, deux ans plus tard. Elles étaient encore timides, sèches, surchargées de détails et sans personnaHté. Pourtant, le polémiste enragé, qu'il devait être, montrait déjà l'oreille. Il n'attendit pas longtemps pour se révéler : un dessin, intitulé Gargantua, fut l'objet d'une poursuite et valut à son auteur six mois de prison. Daumier fut locataire de Sainte-Pélagie, de septembre 1832 à février 1833.

Gargantua ne compte point parmi les plus heureuses lithographies du grand artiste, mais la verve, qui l'anime, est acide et outrancière. A défaut du génie, qui viendra, on y reconnaît déjà une âme « aux haines vigoureuses », et sans laquelle il n'est ni de Molière, ni de Goya, ni de Swift, ni de Zola, ni de Vallès. Gargantua, c'est le roi podagre, énorme et crevant de graisse, portant sur un ventre débordant une tête piri forme, le roi affalé sur son trône percé ; au moyen d'une longue planche, qui va du sol à sa gueule grande ouverte, une suite de ministres et de députés lilliputiens, déverse dans l'orifice royal des hottées d'or, prélevé sur un peuple famélique et besogneux : ouvriers en bourgeron, femmes épuisées nourrissant leurs mioches, etc. ; une cohue de courtisans, de l'autre côté, se dispute donations et papiers de noblesse, qui tombent de l'ouverture du fessier constitutionnel... Satire grossière, indigne d'un haut esprit, a-t-on dit, et je vois nos polémistes à l'eau de rose se bouchant le nez ! On a le droit, si l'on veut, de faire fi de Rabelais, mais un Daumier, dans le combat, n'a pas des pudeurs effarouchées de petit maître !

Daumier et la politique

Pour Daumier, comme pour tout vrai révolté, les mois de prison ne furent pas temps perdu. D'abord, jouissant d'une liberté très relative, il travailla. Il exécuta, à la plume, une série, L'Imagination, d'un rendu encore malhabile, d'une fantaisie souvent charmante, et dont le fidèle Ramelet reproduisait chaque dessin, à peine achevé, sur la pierre. Cette série racontait les médiocres ambitions des petites gens, leurs beaux rêves d'avenir, ce qu'ils appellent leurs châteaux en Espagne. Donc, en prison, Daumier travailla ; mais aussi, il apprit à mépriser et à haïr. Cette séquestration arbitraire fit du jeune partisan inquiet, un exalté farouche et irréductible. A partir de ce temps, et pour quelques années, l'enrôlé indécis devint un chef de groupe, la forte tête de La Caricature. Il égala l'intrépide Philipon, en verve, en courage et en cruauté. Et de cette première rencontre avec les juges, il garda la haine des gens de robe, des cabotins du prétoire, accusateurs légaux, pourvoyeurs rétribués de geôle et de guillotine. Plus jamais, Daumier ne leur pardonnera.

Sitôt échappé de sa cellule, Daumier chercha sa vengeance. Il ne la chercha pas longtemps. Il arrêta son choix sur les pairs de France, collection d'antiquités, laissés-pour-compte de l'ancien régime. Puis, il fonça dans le tas.

Dès lors, Daumier s'acharna sur ces puissants cacochymes et quinteux, soutiens de la société et de la religion. Il fit sa tâche et son plaisir de la dissection de ces cadavres déambulants. Il en prit un, au

hasard, comme le boucher saisit une brebis galeuse, par la patte, dans le troupeau. Il le maintint, contre le mur, s'emplit le regard de sa laideur et de sa frousse, puis il le lâcha et rentra chez lui. Ce premier infortuné, ce fut le vieux Lameth, ancien constituant de 1793, ennemi des républicains, adversaire de la liberté de la presse. Daumier s'amusa de cette tête plate et longue de vieux beau, en accusa plus encore les arêtes, enfonça ses doigts dans les yeux, pétrit le crâne, y acheva le lent ravage de la mort. Satisfait, Daumier signa et exposa ce macaque octogénaire.

Puis, ce fut au suivant de ces vieux messieurs : Dupin aîné s'avança, singe lubrique et repoussant. Soult présenta son museau chafouin aux tempes renflées. D'Argout plastronna, lugubre, dans sa pelisse, le front plat et le nez monumental. Enfin, Persil, procureur général, profila sa face anguleuse et « tranchante », qui lui mérita le surnom de Père Scie.

Après une dernière tentative. Les Masques de 18^1, où apparaissaient, sur trois rangs, quinze gueules représentatives, d'un dessin féroce et d'un relief surprenant, Daumier s'empressa de donner, en 1833, une seconde série, qui présenta les mêmes grotesques en pied, et où sa maîtrise s'affirme, éclate et atteint à l'épique.

Il changea son mode de création. Il modela d'abord ces masques monstrueux, à l'image de tant de hideurs contemporaines, dans la glaise. Il ne lâcha jamais la matière plastique qu'il n'eût trouvé la déformation la plus outrageante à la fois et la plus frappante, et conféré à ce morceau de terre, ce qu'on pourrait appeler, le sublime du laid. Et c'est d'après ces caricatures modelées qu'il lithographia sa nombreuse et vivante collection des grands personnages du règne de Louis-Philippe. Car tous y passèrent : ministres, députés, procureurs généraux, et le roi, ventre en avant, ouvrant la marche.

Il faut renoncer à citer les noms des victimes de cette hécatombe hilarante et vengeresse, et à relever les caractéristiques qui désignent à nos yeux ces pantins de 1833. Ils sont trop. Mais s'il vous est donné de feuilleter cette collection de La Caricature, où est figé ce monôme lamentable, collection unique dans l'histoire de la satire politique, vous verrez à quelle hauteur un artiste du génie de Daumier élève ce qu'il est convenu d'appeler, un peu dédaigneusement, les besognes du journalisme.

Tout en exécutant les hommes du jour, semaine après semaine, Daumier ne manqua pas de suivre l'actualité et de satisfaire aux événements. Au reste, il mènera toujours de front les œuvres les plus diverses, travaillant à dix planches à la fois, et se reposant de la lithographie, en peignant. Il donna donc, tout en rossant Thiers le pygmée ou Kératry, l'homme de la révérence, diverses scènes drolatiques, prises dans la suite des scandales de l'heure. Dans une grande

i^lanche en couleurs, il ridiculisa le maréchal Lobau, sous le surnom de Lancclot de Tricaniilc, vainqueur des manifestations, grâce à ses bonnes pompes à incendies, bien graissées. Le roi, s'étant attaqué encore une fois aux journalistes, Daumier représenta le gros homme, réduit à l'état de crêpe royale sous une presse à imprimer, par un joyeux typo, que coiffe un journal plié en forme de bonnet.

^lais, dans l'un des dessins suivants, qui porte la légende : Celui-là on peut le mettre en liberté, il n'est plus dangereux, Daumier se trouva tout entier. Bien qu'une certaine sécheresse prédomine encore, l'originalité de Daumier est là, ses grandes qualités s'y décèlent en traits larges et puissants. Auprès du lit d'un homme du peuple agonisant, deux personnages énormes sont en conférence : l'un est un médecin ventru, engoncé dans sa redingote ; il tourne le dos au public, mais il est aisé de reconnaître la royale silhouette ; l'autre est un juge bouffi et réjoui. En présence du moribond, une entente plénière réunit ces deux ventrus et verse en eux une certitude heureuse. La scène est traitée avec une simplicité émouvante et robuste ; il n'est pas une indication qui ne soit nécessaire et qui ne renforce la tristesse de cette consultation in extremis. C'est du grand art.

Daumier ne laissera passer aucun événement, sans chercher à découvrir, derrière les apparences, la moralité qui s'y cache. Il raillera ces prisonniers qui s'emploient à lutter contre l'incendie qui ravage leur pénitencier et qu'on expédie, le jour suivant, vers d'autres cachots non moins cléments. Il annoncera aux lecteurs de La Caricature la clôture de la Chambre en montrant devant un théâtre minuscule, dont la scène est remplie de députés endormis, une sorte d'Arlequin gigantesque, qui n'est autre que le roi, et qui laisse tomber le rideau.

Il recommença ses rudes attaques contre la magistrature, dans une admirable lithographie : (( Vous avez la parole, expliquez-vous, vous êtes libre ! » Ainsi s'adresse un président de tribunal à un accusé bâillonné, ligotté, que trois hommes de robe malmènent et étranglent à demi. La planche visait, on le devine, les procédés en cours dans les prétoires et accusait ceux qui font métier de juger les autres. En ces années perfides, Daumier fut leur mauvaise conscience.

Il les fit comparaître, quelques mois plus tard, devant lui, au tribunal de l'art. Une échauffourée, en avril 1834, fut l'objet de nombreuses poursuites et condamnations. De la salle, perdu parmi le public, Daumier jugea les juges. Il les stigmatisa et dénonça la noirceur de leur âme. Il cloua au pilori Barbé Marbois, ancien déporté de Cayenne promu garde des sceaux, gaga flasque et coulant ; Mnll.icu Dumas, qui demandait au vin le lâche courage qu'il faut pour oser condamner son semblable : Gazan ventripotent, l'homme-tonneau ; le duc de Choiseul, sorte de vieux pantin mécanique détraqué. D'autres

s'alignèrent : Portalis, le nez en forme de courge ; Thiers, Robert Macaire sarcastique ; Girod de l'Ain, le ventre fait homme, etc. Daumier les empoigna, un à un, les dressa ou les plia, les disloqua à son gré, en fit ses jouets épiques et saugrenus. Tout lui fut prétexte à déformations ; son crayon n'épargna ni l'âge, ni les infirmités. Sous le régime le plus contraire à l'imagination, Daumier fut une sorte de gamin terrible, aux inventions cocasses et inépuisables, mais aux haines violentes et viriles. Il apparut ce que doit être l'artiste, aux époques lâches : le suprême justicier.

L'occasion s'offrit, encore une fois, de risquer la prison et de faire preuve de beau courage et de grand talent : Daumier en profita. Pour sauver La Caricature, dont les fonds diminuaient sans cesse, absor-

Rue Transnojuiin, le ij Avril 18^4.

bés par les amendes et les frais de justice, Philipon lança une publication de luxe, recueil de grandes planches lithographiques, et qui porta le nom d' « Association mensuelle lithographique ». II appela Daumier à la rescousse : Daumier accourut. Il lui livra, coup sur coup, cinq lithographies, dont trois, au moins, sont des chefs-d'œuvre. Elles marquent Tune des heures les plus éclatantes du génie de Daumier.

Si la première. Très liants et puissants moutards et moutardes légitimes, est une planche plutôt manquée, la seconde, par contre, resplendit de pensée fière et hardie. A^e vous y frottez pas ! porte la

légende. Un gars du peuple, coiffé d'un bonnet de papier, solide sur les jambes, le torse large, les bras croisés, le regard franc, vient d'assommer une sorte de vieux mannequin chamarré et défie un personnage obèse et qu'il est facile de reconnaître. Ce grand garçon, sain et vigoureux, aux muscles solides, au sang riche, c'est la Presse, telle que Daumier, le sincère, la concevait. C'est son âme même qu'il a matérialisée, définie et dressée, dans cette page franche et noble.

Daumier donna ensuite sa célèbre planche : Enfoncé Lafaycttc, attrape, mon vieux ! Sur un monticule, au premier plan, un personnage démesuré, court et rond, cache sa face dans ses mains et exprime, dans tout l'affaissement de son corps, aux bourrelets de graisse, une douleur hypocrite. On le sent, malgré sa mimique, tout secoué d'un contentement intérieur. Dans un pli de terrain, une foule accompagne vers le cimetière dont on voit les tombes rapprochées dans le lointain, l'enterrement de Lafayette. Ici, la peinture est d'une main sûre d'elle-même, et une verve énorme, sœur de la verve de Rabelais, la commande. Aucune critique ne peut prévaloir contre une telle œuvre : l'auteur d'Enfoncé Lafayette ! peut mourir. Il est le maître de la satire, en son siècle.

Et le hasard le voulant, après l'éclat de rire, ce fut un cri d'horreur. Un soir d'émeute, où l'on avait tué des pauvres, Daumier grava : Rue Transnonain, if, avril 18^4, ce reportage crayonné, qui traversera les siècles. Ici, le grand -artiste n'attaque plus, ni ne bafoue. Il se veut, simplement, témoin silencieux et véridique de l'horreur et du crime. Point n'est besoin d'inventer, ni de railler, ni d'accuser ! Daumier dépose, à la barre de l'histoire, devant les hommes à venir. Et il nous dit : « Ce soir-là, dans les chambres misérables, on tuait pêle-mêle les ouvriers et les mères, les enfants à la mamelle et les vieux aux regards hébétés. Tenez, ce mort, je l'ai vu, et cet autre, et cet autre encore. Celui-là, il était étendu, comme je le dis : je n'ai pas déplacé un pli, exagéré un rictus. Ces minutes-là sont trop lourdes d'horreur pour qu'un souci d'art puisse intervenir. Il ne monte d'elles qu'une immense pitié et l'envie seule de s'enfoncer dans la nuit, avec les morts. Il semble qu'on écrive sous la dictée de l'éternité. J'ai vu cela, le soir du 15 avril 1834, dans l'étroite rue Transnonain, alors que la fumée et Todeur de la poudre persistaient encore... »

Pour distraire ses yeux de l'horrible vision. Daumier descendit dans sa ménagerie ; je parle de la Chambre. Il en fit la caricature en bloc, et l'intitula : Le Ventre législatif. Jeu de massacre d'un aspect horrifiant, qui prédispose plus au cauchemar qu'à une gaîté réconfortante ! Ce ne sont que mufles et groins, nez pulpeux, bouches sphincters, yeux caves ou bigles, etc. Ce Ventre législatif, c'est quelque chose comme une Morgue administrative et solennelle, où les préposés attendent, dans la position assise, leur complète décom-

position. La planche terminée, Daumier dut se frotter les mains avec un petit rire profond. Ils avaient leurs comptes !

Pourtant, la vie devenait de plus en plus pénible et hasardeuse pour le Charivari. Le brave Philipon, traqué, criblé de dettes, soutenait quand même une lutte inégale, d'où ses adversaires devaient, par la force du nombre et des iniquités, sortir victorieux. A la suite de l'attentat de Fieschi, le ministère obtint de la Chambre le vote de lois plus sévères et les appliqua, avec la plus cynique partialité. Le gouvernement confondit — ce qu'il fait toujours en ces occasions — les attaques de la presse et les attentats matériels contre l'ordre. La Caricature bénéficia, on le pense bien, la première d'entre les publications d'avant-garde, de ces lois d'exception. Elle mourut, le 2/^ avril 1835, à l'entrée de sa cinquième année de lutte intrépide et sans merci, à son 251^ numéro. Elle tomba courageusement, en plein combat, toutes ses cartouches tirées. Elle ne s'était jamais soumise et avait tenu en échec, jusqu'à la dernière minute, un ennemi, il faut le dire, faible et irrésolu. Elle laisse l'exemple de ce que peut une poignée d'hommes de talent et de cœur contre un régime d'oppression, et on a eu raison d'écrire que « La Caricature forme un monument à part dans l'histoire du journalisme ».

Daumier marqua cette disparition de La Caricature par une planche mélancolique et hautaine qui parut dans le dernier numéro. Le découragement de l'artiste s'y inscrit en traits profonds et âpres ; on y sent un désespoir tragique et le regret des forces follement gaspillées. Il a suffi d'un choc, et Daumier s'élève à la plus haute poésie : dans les lointains, la foule est piétinée par les charges de cavalerie, et trois morts de Juillet, recouverts du linceul, soulèvent la pierre du tombeau, contemplent ces nouvelles tueries et murmurent : « C'était vraiment pas la peine de nous faire tuer ! )) Triste et sanglante leçon des révolutions, qu'emportent les morts !

Daumier, journaliste de génie

« C'était vraiment pas la peine !... » Devant ce dernier numéro de La Caricature, Daumier dut connaître cette lassitude, qui s'empare de tout l'être, abat la volonté, supprime l'imagination. Il faut abandonner au passé, à l'oubli, cinq années de bonnes pensées, d'audaces imprudentes, de grands rêves, on ne s'y décide pas. Je le vois, vaquant toute une semaine par l'atelier, dégoûté de tous et de lui-même, incapable de tenir un outil, incapable de saisir une idée, bon à rien. Sortira-t-on jamais de cette torpeur? Ce dégoût aura-t-il une fin?

Pourtant Daumier reprend son dur labeur. Au reste, le désespoir est un luxe qu'il ne peut s'oiïrir. Il lui faut gagner son pain et celui

76 PORTRAITS d'hier

de sa compagne, car il vient de se marier, l'année même de la mort de La Caricature. M^is Le Charivari lui est ouvert, qu'il alimentera de ses pochades géniales.

Dès 1834, Daumier est connu, aimé ; il amuse la foule ; les artistes l'admirent. Il a cette gloire modeste et profonde qu'une œuvre puissante fait à un nom inconnu. Les premiers artistes de l'époque reconnaissent en lui un maître, un de ceux qui portent la marque au front. Et pourtant, Daumier gémit et enrage. Il voudrait se libérer de ce journalisme, où il use ses forces, où il disperse le meilleur de sa pensée, de ce journalisme qui le tue, chaque jour un peu, en détail. Ces planches, gravées en une nuit de fièvre et qui jettent une stupeur sacrée dans l'âme de ses confrères, Daumier les renie. Il ne s'y retrouve pas. Ce ne sont que les fruits rabougris, mal venus de son génie. Daumier ne fait que penser à l'œuvre qu'il porte, qui alourdit son front, enfièvre sa main, son œuvre qui veut naître et dont il ne peut se délivrer, faute d'argent (i).

Le journalisme tient bien son homme. Il ne le lâchera pas. Daumier tombera au pied de l'établi, aveugle, perclus et pauvre, comme au départ. A ce journalisme exécré, il prodiguera ses dons, son cœur et son âme, comme une belle fille, née chez les pauvres, vend son corps, à la journée, pour quelques sous. Il y épuisera ses forces, il y fatiguera son génie, il y perdra sa bonne humeur, si robuste et si saine.

Et d'abord, Daumier voudrait peindre. Il est, avant tout, il le sent, un peintre de la grande lignée, et, en son temps, le frère de Delacroix. Il n'est pas un bout de papier où Daumier a bâclé une esquisse qui n'atteste sa science de la composition, des plans et de la lumière. Une planche du bonhomme est une fresque réduite au dixième. Daumier se sent travailler par l'instinct qui fait les grands peintres. Il ne pense que par masses d'ombre et de clarté ; un dessin s'organise en sa tête, selon un rythme inconscient, et comme une symphonie jaillit d'un thème. Il détient les secrets. Sa palette est celle de Rembrandt, aux morves sombres et gluantes, sorte de plasma, d'où la vie sortira, grouillera, s'animera. Oui, Rembrandt... Personne ne l'évoque avec plus d'intensité que Daumier, dans les quelques toiles qu'il nous a données !

Mais Daumier doit donner ces deux ou trois « papiers », lui aussi,

'(i) M. Arsène Alexandre, dans son livre sur Daumier, nous rapporte cette anecdote :

A un jeune homme qui lui présentait, vers 1860, des caricatures, Daumier répartit : f( Ce n'est pas mal... Mais, pourquoi diable, étant jeune comme vous l'êtes, vouloir faire de la caricature ?... » Puis il ajouta, soudainement attristé : « Moi, voilà bientôt trente ans que je crois toujours faire la dernière... » Il y a là un tourment, qui brûle les plus hautes énergies, et dont les artistes fortunés ne se doutent pas ! Il est bon de le leur rappeler.

par semaine : « Ah ! si je n'avais pas ma charrette à traîner !... » gémira-t-il dix fois, du matin au soir. Il a sa charrette à traîner, il

Le Linge.

la traînera plus de quarante ans, et il tombera, un jour, entre les brancards.

Ainsi donc, l'artiste qui était né pour peindre une autre Bethsabée ou un autre Saint Mathieu, collaborera, toute sa vie, à des jour-

178 PORTRAITS d'hier

naiix amusants. On lui demandera de se plier aux goûts d'une clientèle imbécile, mais il n'y arrivera pas. Quoi qu'il fasse, un Daumier ne peut pas travailler sur commande. Ce n'est pas mauvaise volonté, mais originalité foncière et violence d'un instinct.

Daumier est un peintre, voilà ce qu'il faut retenir. Il n'a été caricaturiste, que malgré lui, et par force. Son dessin, c'est son langage propre, sa langue natale. Il n'est pas homme d'esprit ni littérateur. Il pense, raille et stigmatise, à coups de crayon, par pans d'ombre et jets de lumière. Son observation ne se meut que dans le monde des formes. Il n'a jamais voulu parler, si l'on peut dire, qu'à nos yeux.

Daumier est un visionnaire. Il a fait servir son dessin à illustrer une thèse ou une boutade que bien rarement, et, toujours, par surcroît. Il a rêvé, les yeux ouverts, une humanité comique et fantastique, telle qu'un bon géant doit se la représenter. Il a toujours dédaigné la légende, cette ressource des pauvres caricaturistes. Il disait, doucement entêté : « La légende, ça ne sert à rien... Si mon dessin ne vous parle pas, c'est qu'il est mauvais : la légende ne le rendra pas meilleur... S'il est bon, vous comprendrez bien tout seul... et à quoi bon la légende !... » Son génie le dispensait de faire des frais d'esprit.

L'ivresse de peindre, on la respire, en feuilletant l'œuvre de Daumier ; elle monte jusqu'à nous comme d'une cuve de vin nouveau. Quelle joie devait couler dans ses veines, durant qu'il dessinait ses bons bourgeois ou fouailllait les gens de robe ! Il est un romantique, à la façon de Balzac, et non de Hugo, surtout verbal. Il ne travaille que sur le vrai, qu'il sature de vie et de chaleur, qu'il suranime. L'n grand réaliste lyrique, Jordaens, peintre de bourgeois, Michel- Ange, bon vivant et souriant, c'est Daumier !

Daumier oblige aux plus hauts parallèles. Il est l'égal des plus grands. ; et M. Henry ^larcel, citant avant moi Rubens et Michel- Ange, peut écrire : « Daumier a non seulement leur conception et leur maniement rapide et décisif de la forme, mais quelque chose de leur rhétorique, cette sorte d'enflure lyrique qui fait qu'une figure semble déborder de ses lignes, ou du moins les secouer comme des ailes, pour on ne sait quel essor surhumain. »

Au reste, ces éloges, qui ne sembleront outrés qu'à ceux qui n'ont pas subi le grand artiste, ces éloges, qui ne sont que des vérités enregistrées, les meilleurs de son temps les lui adressèrent. Au Vatican, Daubigny s'écria devant des Raphaël : « Ce sont des Daumier !... )) Un Delacroix se mit à l'école du caricaturiste et recopia, plusieurs fois, ses fameuses études de baigneurs. Enfin, l'admirable Millet s'est fait, il faut le dire, au contact de Daumier.

Dix mille francs de rente, et Daiimier, le besogneux Daumier, eût été notre Rembrandt !

Daumier et les bourgeois

Daumier abandonna la satire politique, sans regret. Il était las de ce rôle d'engueuleur public, qu'on ne sauve qu'à force de talent et d'intrépidité. Il en avait assez d'appeler ce malheureux Louis-Philippe : la Poire, et de donner la fessée aux ministres. Il aspirait à un art plus calme, et aussi, à plus de sérénité. Il sentait le besoin de détendre ses muscles et de travailler à Taise, sans devoir faire, tous les jours, le coup de poing, entre ses repas.

Il ne faut pas être grand psychologue pour découvrir qu'un esprit de bonté inspire et traverse tout l'œuvre de Daumier. Ce grand créateur était un cœur simple, une âme tendre. Comme on le sent accessible à toutes les pitiés, ouvert à toutes les souffrances ! Ceux qui l'ont connu ont témoigné de sa loyauté, de sa générosité, de son désintéressement. Il est réconfortant qu'un si furieux torrent de rire et de malice soit venu d'une source si pure. Daumier était bon, comme on l'est dans le peuple, instinctivement, avec prodigalité, et non sans brusquerie. Aucune complication chez ce bonhomme épais, d'intelligence vive et d'intuition fulgurante et si perçante ! Un brave homme, pour tout dire, comme on n'en fait plus, sentant bon le travail, la santé et la probité ! On rapporte que Préault, le sculpteur, fit appeler son vieux camarade Daumier, à son lit de mort, et se confessa des fautes de sa vie à celui qui, pour tant de gens, n'était qu'un amuseur.

Donc, La Caricature tombée, Daumier s'attela, de nouveau, à sa charrette ; il ne fit que changer la plaque du loueur, qui s'appelait, maintenant : Le Charivari. De 1835 à 1874, cinq années avant de disparaître, il tirera sa chignole, le front en sueur, le licol aux épaules, de plus en plus usé et voûté. Ouvrier qui demeure à son établi et dont on ne veut plus.

11 se mit à peindre le peuple de Paris — son peuple. Il s'établit, en quelque sorte, presque un demi-siècle : caricaturiste public. Il ne se lassera pas de raconter la rue, ses groupes et ses paysages. Il ne craindra ni les redites ni la satiété. Il semble qu'on l'ait^ nommé, quelque part, en haut lieu, historiographe de la Bourgeoisie. A raconter son époque, il emploiera toutes ses forces, obéissant, on dirait, à une mission.

Comme il débutait dans cet apostolat, il vint s'établir en l'île Saint- Louis, près de ses meilleurs compagnons. Il avait pour amis, voisins et visiteurs, le doux et aimant Corot, Daubigny, apaisé et contemplatif, le puissant Dupré, Barye, qui laissait sa cravache à la maison. Ce qu'était l'atelier de Daumier, grenier promu à la dignité de cellule, Banville nous en a fait une parfaite description, qu'il faut connaître :

l8o PORTRAITS d'hier

« Je revois toujours cet atelier de l'île Saint-Louis où j'ai passé tant de bonnes journées. Impossible de se figurer un endroit moins luxueux, plus sévèrement nu, et dont le bibelot fût plus soigneusement proscrit. Sur les murs peints à l'huile en gris clair, d'un ton très doux, il n'y avait absolument rien d'accroché, si ce n'est une lithographie encadrée, représentant Les Parias, de Préault, ce célèbre groupe refusé par le jury de l'exposition, lors des premières batailles romantiques. Un poêle carré, noir, en tôle vernie, quelques sièges, à terre, contre le mur, des cartons gonflés, débordants de dessins et qui ne pouvaient plus se fermer, voilà tout ce qu'on voyait dans ce grand atelier gai et clair, en outre de la petite table sur laquelle Daumier travaillait à ses pierres, et encore manquait-il sur cette table les choses les plus nécessaires, et notamment les crayons lithographiques ; car l'artiste n'en avait pas et ne voulait pas en avoir ; c'était chez lui une idée bien arrêtée. Il savait que l'Inspiration, ne suivant que son caprice, entre volontiers partout, excepté dans les endroits où elle est attendue réglementairement, et pensait avec raison que si l'on a réuni avec soin tout ce qu'il est nécessaire pour travailler, et la gamme entière vibrante des outils, c'est alors précisément qu'on cesse de travailler.

(( C'est pourquoi il n'avait rien î II dessinait toujours avec les débris des mêmes anciens crayons, se décidant enfin à les refondre quand il ne pouvait plus faire autrement, mais le plus souvent utilisant, ressuscitant malgré eux les bouts de crayons qui ne pouvaient même plus être taillés, et où il fallait alors inventer, trouver un angle qui se prêtât au fiévreux caprice de la main agile, mille fois plus varié et intelligent que la pointe stupide et parfaite obtenue au moyen du canif, et qui dans le feu de la discussion se brise ou s'écrase (i). »

C'est dans ce grand atelier gai et clair que Daumier a composé sa « Comédie humaine », durant que Balzac construisait ses immortels romans. Non loin d'eux, Delacroix, impérieux et passionné, concevait ses chefs-d'œuvre ; Vigny, Hugo et Lamartine faisaient vibrer leurs hymnes, plus haut que les fronts et emplissaient le ciel d'une musique humaine. Années merveilleuses !

Que dire de l'œuvre de Daumier, qui comprend près de quatre mille planches ? Comment l'analyser, la décrire, en montrer la masse, la hauteur et l'étendue? A feuilleter toutes ces pages, où crie le génie, on ne sait qu'admirer, s'étonner sans cesse, gaver ses yeux et son âme, voracement !

"~ Le bourgeois, selon Daumier, n'est pas tout à fait tel que l'a défini

(i) Mes Souvenirs, Théod. de Banville.

HONORÉ DAUMIER l8l

Gustave Flaubert : un être qui pense bassement. Le caricaturiste est moins féroce que le romancier. Le bourgeois de Daumier est un être qui ne pense pas, qui se contente de digérer et d'engraisser et qui n'a de besoins que ceux de son ventre. Daumier ne l'exècre pas ; il s'en amuse, comme d'une baudruche, qu^n'gonfle et qu'on dégonfle à volonté. Il a plaisir à le voir enfler, jusqu'à la crevaison. Son bourgeois n'a de gaîtés, de soucis et de passions, qu'à fleur de peau : petites vanités, douleurs mesquines, jouissances niaises. Il est asservi à sa viande et, plus encore, à sa graisse, inexorablement. Il est inconscient, béat, végétatif et replet. La vie de famille lui est une atmosphère indispensable, que parfume l'odeur du pot-au-feu. Il accepte volontiers d'être mené par sa femme et réduit à l'état d'esclave par ses enfants ; il y trouve son bonheur, tout de même. Mais, à table, ii reprend ses droits, sa lucidité, son contentement, sa dignité. Manger est un sacerdoce : boire est une volupté. Et il ne dédaigne pas emjamber sa femme, une fois la semaine, comme il est prescrit.

Daumier aime son bourgeois. Il a décidé d'en faire son compagnon, son partenaire, son convive. Il le reproduit sur toutes les coutures, et même en bras de chemise, et même en caleçon de bain. Il le conduit partout, sur le boulevard, dans la banlieue, à travers champs. Il ne se lasse ni de sa stupidité, ni de sa suffisance, ni de sa couardise. Au contraire. Il s'en émerveille, chaque jour, davantage. Il se demande comme un médecin, en présence d'un beau cas : a Jusqu'où ira-t-il ? (i) ».

Regardez les Bons Bourgeois, chez eux, s'admirant l'un l'autre, ou se promenant, égarés dans une exposition de peinture, ou transportant des victuailles, dans une campagne brûlée, un dimanche d'août. Les voici pris sur le vif, hilares ou renfrognés, dégoûtés ou concupiscents, avachis ou affairés. En toutes saisons, dans les paysages les plus divers, engagés dans les situations les plus inattendues, ils s'étalent, plastronnent, discourent, écarquillent des yeux ronds ou font la lippe, toujours plaisants à voir, chienlits raisonnables et satis-

(i) Dans une de ses chroniques les plus pleines et les plus entraînantes, Un Témoin^ dédiée à Emile Zola, et qui fait partie de L'Ame de Paris, Théodore de Banville, qui l'a compris si profondément, nous décrit ainsi Daumier, peintre de la Bourgeoisie :

« Voici le grand Daumier, poursuivi par les implacables Furies du génie, qui, un fouet à la main, le chassent devant elles. Daumier, de ce crayon lithographique à qui il donnait une âme, a dessiné les bourgeois les plus laids, les plus vulgaires, les plus crapuleusement stupides. Mais, bêtes et prétentieux, comme des oies, ils sont cependant investis d'une souveraine grandeur, car ils sont poursuivis par la même Fatalité qui poursuivait Oreste.

« Leurs chapeaux de soie à seize francs semblent avoir été déchiquetés en route par le vautour qui mange le foie de Prométhée, et c'est l'ouragan des tempêtes qui s'engouffre dans les pans de leurs redingotes absurdes. Daumier a tout ce qu'il veut, excepté la platitude. Etre plat lui est interdit au même titre que Michel-Ange. »

iSa PORTRAITS d'hier

faits. Et ce sont Les Papas, orgueilleux d'une progéniture piaillante, labougrie, et fiers d'une ressemblance incertaine. Tel de ces Papas est assailli par ses marmots, tiraillé de toutes parts et près de tomber à la renverse : plaisirs de la paternité. Un autre (et ce dessin est une merveille de bonne humeur et de vérité !) un autre, balourd et poussif, .^aute à la corde, ix)ur complaire à deux gamins de six ans, qui se réjouissent de ses efforts : « Allons, papa, faut encore sauter trentedeux fois ! )), crie le garçon, au comble de la joie. Celui-ci doit se mettre à plat-ventre et souffler dans la voile d'un bateau minuscule, qui va sur l'eau d'une cuvette. Et co:nbien d'autres encore î

. Puis Daumier s'attaque aux femmes savantes de son temps, leur dit leur fait et leurs mille vérités. Ici, il se montre l'égal de Alolière, qu'il aimait tant, qu'il était si bien fait pour comprendre. On a dit, bien à tort, à mon sens, qu'il n'a jamais su rendre que la lourdeur masculine, qu'on le sentait gêné devant la grâce de la femme. Il n'est pas d'erreur plus grossière ! Que de silhouettes charmantes dans ces séries d'une verve endiablée qui portent pour titres : Les Bas-Bleus et les Divorceuses. Par opposition aux viragos mafflues et aux mégères non apprivoisées, il a ménagé, dans des retraites claires, des visions fraîches et souriantes. Voyez cetie jeune mère qui fait jouer sa fillette sur ses genoux, tandis que deux hommasses, laides à souhait, s'indignent d'un tableau si adorable ! L'homme qui a évoqué, en quelques traits pudiques, cette femme aimable et désirable, dans la douce clarté qui la baigne, cet homme-là, on peut l'affirmer, est un des peintres de la femme !

Nous retrouvons les bourgeois à la campagne, dans la série des Pastorales. Ils nous apparaissent, en posture ridicule, au bord d'un fleuve, une ligne à la main ou, glacés d'épouvante, accrochés à un rocher, sur une haute montagne. Plus qu'ailleurs, dans cette série champêtre, le décor participe à l'ampleur et à la puissance du dessin (i). Daumier, qui sut mieux que quiconque l'art de situer une scène dans un milieu approprié, se plaît à faire saillir la bedaine de sa clientèle rotonde en des pays de grâce, aux lignes souples, aux lointains flous et illimités. Si le spectacle humain lui avait laissé quelque répit, Daumier aurait pu être l'un des premiers d'entre les paysagistes de sa glorieuse génération. Au reste, il était peintre, avant tout, foncièrement, profondément, voilà ce qu'il ne faut pas se lasser de répéter ! En attendant, la race innombrable des pêcheurs et des

(i) A ce propos, Banville écrivait excellemment, dans Mes Souvenirs : « Ce grand dessinateur avait le don de la vie efifrénée ; ce fut lui qui le premier tira de leur indifférence la nature et les objets matériels, et les obligea à jouer leur rôle dans sa Comédie Humaine, où parfois les arbres s'associent au ridicule de leur propriétaire, et où, au milieu d'une scène de ménage, les bronzes de la table se mettent :• grincer avec une rage ironique. »

chasseurs a trouvé en ce Parisien badaud et goguenard, un témoin sans pitié.

Mais, Daumier se montre particulièrement cruel dans la série des Baigneurs. 1.3. débile et contrefaite plastique humaine présente, en ces planches d'anatomie outrancière, toutes les déformations possibles des angles et des creux. Rien n'est d'un comique plus amer et plus véridique que ce défilé d'académies déambulantes, striées de chair de poule, aux côtes saillantes, au ventre en pointe, aux jointures nouées. Les Baigneuses ne sont pas épargnées ; il nous les montre, pour la plupart, flasques, mouvantes et la croupe bête. Quel terrible argument, en faveur de la campagne du sénateur Bérenger, que cette série d'un réalisme brutal !

Daumier devait faire place, en son œuvre, aux pauvres diables, à la grande famille des déshérités. Il a rempli de cette humanité douloureuse et lamentable sa série des Bohémiens de Paris. Il les a réunis tous, ratés et réfractaires, mendiants et voleurs, les pauvres d'esprit et les pauvres J 'argent. Remarquez-le : plus d'une fois, dans cette collection, Daumier s'est attendri. Il ne raille presque plus. La misère ne le réjouit pas. Et puis, il est un peu de la famille. Du moins, par le cœur, il appartient à ces Bohémiens de Paris. M. Henry Marcel a pris souci d'en dénombrer les principaux représentants, ce sont « l'ouvreur de portières, obséquieux, et, sur un refus, insolent ; l'exploratrice des promenades publiques, en quête de porte-monnaie ou de mouchoirs tombés ; le ramasseur de bouts de cigares, le voleur de chats et de chiens errants, le mendiant à domicile, l'ami de collège trop empressé à vous reconnaître, le pique-assiette, l'ex-préfet de l'Empire qui exploite les restaurants, le réfugié politique, le recors (spécialité disparue en 1867), le marchand de contremarques, la garde-malade d'occasion, le colleur d'affiches clandestines, l'agent d'affaires, le claqueur, le tondeur de chiens, l'acteur de bouis-bouis, le marchand d'habits, l'ami d'un grand homme, l'ex-colonel qui rafle les poules au billard, etc. » Vaste, grouillante, innombrable famille de la débine reconnue et autorisée, aux types familiers et aux phénomènes introuvables, troupeau de claquedents et de guenilleux, à la défroque éloquente, aux faces délabrées !■ Quelle mine d'attitudes, de loques et d'expressions ! Comme Daumier a su habiller de chiffons et de trous, cette engeance affamée ! Les miséreux des années quarante ont trouvé là un autre Callot moins fantastique et moins chimérique, mais d'une poigne plus solide que l'autre.

Daumier poursuivit les Philanthropes du Jour, les faux bienfaiteurs, qui s'enrichissent à faire le bien et qui ne s'occupent du pauvre que pour le duper et le tondre plus facilement. Il entra dans l'école et y trouva l'occasion d'un album facétieux : Professeurs et Moutards, où les élèves rivalisent de malignité et leurs maîtres de sottise et

184 PORTRAITS d'hier

d'hébétude. Il éleva jusqu'au symbole la ruse et la friponnerie dans le personnage de Robert Macaire, tel que Frederick Lemaître venait de le faire surgir, sur les planches. Il nous le montra épique et menai^ant, toujours en belle pose, et accompagné de son fidèle Bertrand.

Et Daumier revint aux Gens de Justice. Il n'en avait pas fini avec eux. Il les tança de la plus verte façon. Daumier a en horreur, on le sent, ces gens qui jouent la pire des comédies, celle de la justice. Il les bafoua, pêle-mêle, avocats et juges, présidents et assesseurs. Il n'a de sympathie que pour le malheureux, tombé entre leurs griffes, ec qui se cache, chétif, grelottant et apeuré.

Pitres désordonnés, oiseaux sinistres secouant les larges manches de leur robe, les avocats déversent leurs verbeuses diatribes contre les juges assoupis. Une planche dit : Ils défendent rorphelin et la veuve, à moins qu'ils n'attaquent la veuve et l'orphelin ! Terrible enseignement ! Une autre : « Laisses dire un peu de mal de vous, souffle l'avocat dans l'oreille de son client,... laissez dire, tout-à-V heure, moi, je vais injurier toute la famille de votre adversaire. » Un avocat, sec et hâve, assiste, navré, au défilé de ses confrères, flanqués de clients, et en vient à penser : « Ils ont tous des clients... moi seid n'en ai pas ! Il faudra que je finisse par commettre quelque forfait pour avoir enfin la satisfaction de me confier ma défense ! » Mais plus encore que les légendes, les charges mêmes de Daumier crient la haine, bousculent et rudoient ; nulle part, il n'est plus grand !

L'artiste d'avant-garde, le réaliste brutal et résolu qu'était Daumier se devait de batailler pour l'art libre et pour la vérité. Il se mit donc à traduire, en son puissant langage, VHistoire ancienne. Il s'en donna à cœur joie et descendit tous les héros de l'antiquité de leurs sièges, je veux dire de leur socle et de leur trépied. Il fit fumer la pipe au bouillant Achille et promena Alcibiade, un monocle à l'œil, dans les rues d'Athènes. Puis, quittant l'histoire pour le théâtre, il donna une trentaine de lithographies, toutes célèbres {Physionomies tragico-classiques et Physionomies tragiques). Baudelaire a dit d'elles: « Ce fut un blasphème amusant et qui eut son utilité ! » Pourquoi un blasphème ? Est-ce que, par hasard, le théâtre, temple de tous les sacrilèges, serait sacré ? Daumier y mit le fer et le feu. Il figea les faces simiesques et les académies disparates des jeunes premiers et des pères nobles, des ingénues et des duègnes. Il traita en mascarade, ce théâtre classique, gagne-pain des critiques et des professeurs. Les tragédiens, je vous prie de le croire, passèrent un mauvais quart-d'heure. Jamais on n'a marqué tant d'irrespect à ces maîtres de la scène et de l'art dramatique !

Il faut arrêter là cette énumération, qui deviendrait vite fastidieuse. Combien de ces cartons bourrés de feuilles qui encombraient l'atelier de Daumier, et dont je n'ai pas dit un mot ! Tout ce qu'on voudra,

Paris qui boit et Paris qui mange, Paris Vliiver, les Chemins de fer, et beaucoup d'autres encore ! On doit renoncer à dire la beauté, le plaisir toujours renouvelé, l'admiration sans cesse renaissante, qu'on éprouve devant cet amas de dessins jaunis, vieux de plus d'un demi siècle, et qui ont gardé leur éclat, leur jeunesse, leur chaleur. On est pris comme par un tourbillon, emporté dans une ronde frénétique, on traverse des groupes, cent familles, mille métiers ! Cela tient à la fois de la vérité la plus crue, du comique le plus poussé et d'un mystère plein de vertige. On marche les yeux ouverts dans un rêve, plus réel que la vie, et plus triste qu'elle. On ne rit jamais que d'un rire qui pense et qui, souvent, fait mal.

Daumier et la Révolution de 1848

La Révolution de 1848 réveilla l'ardeur républicaine de Daumier. Il se reprit à espérer, encore un coup. Il crut, cette fois, qu'allait se fonder le règne de la liberté. L'émeute excita son imagination, fouetta son sang, renouvela sa verve. Il se réjouit de se retrouver aussi jeune, aussi fiévreux, non moins emballé qu'aux journées de Juillet 1830. Ce sont toujours les mêmes qui risquent leur peau — et leur talent, parce qu'ils en ont...

Comme se dressait la première barricade, Daumier exécuta la planche qui a pour titre : Dernier Conseil des Ministres. Il y montrait la République, coiffée du bonnet phrygien, jeune, droite et svelte, faisant irruption dans le cabinet des ministres qui, devant l'intruse, s'empressent de prendre la fuite, se culbutant les uns les autres. Dans une autre planche, il fit monter Gavroche sur le trône délaissé, Gavroche se gobergeant et se prélassant, et que saluent d'étranges légions, le peuple révolté en fête.

Daumier s'attacha surtout à purifier l'atmosphère, à clarifier, si l'on peut dire, l'opinion. Il rassura les inquiets, chapitra les imprudents, railla les peureux. Sa série les Alarmistes et les Alarmes, est le tableau farce et grossi des mœurs bourgeoises, en temps de révolution ; couardises et fanfaronnades. Il dénonce les frousses, les reculs et les coliques des majorités compactes. Un couple effrayé bat en retraite devant une bande de gamins armés de sabres de bois, qui jouent bénévolement

Ratapoil (Musée du Luxemb.)

l86 PORTRAITS d'hier

au jeu des soldats : — Où peut aller cette bande d'hommes armés? s'exclame le mari apeuré... Rentrons, ma femme; c'est effrayant... — Deux autres bourgeois s'épouvantent et claquent des dents dans le grand appartement sombre où ils se calfeutrent; ils sont persuadés qu'on a incendié le quartier ; et la femme, les mains jointes levées vers le ciel, supplie son mari de ne point regarder par la fenêtre un spectacle aussi horrible : « Ah! mon Dieu, on a mis le feu à la maison du voisin .'... Xe regarde pas, Théodore, ça to ferait trop de mal !... — Mais non !... s'écrie le mari, qui cesse de trembler, c'est le voisin qui vient o' illuminer sa fenêtre avec trois lampions. »

Daumier recommença ses attaques contre les précieuses ridicules, qui faisaient de l'anarchie, en ces mois troublés, comme elles auraient fait, en d'autres temps, de l'aquarelle ou du crochet. Il donna sur les doigts, qu'elles avaient gros et noueux, des Femmes socialistes, qui emplissaient la rue et les clubs de leurs glapissements et de leurs revendications, multipliant réunions et banquets, et sacrifiant tout, niari et enfants, à une folie de tête d'un moment. Elles formaient des groupes, qu'on dénommait, au dire de Daumier : les Vésuviennes. Devant une commère épaisse et rotonde, une femme politique se lamente : « Repoussée comme candidate à l'Assemblée nationale, une porte me reste encore ouverte... Laisse-moi, Zénobie..., ne trouble pas mes pensées... Je suis en train de rédiger un manifeste à l'Europe!... » Un mari se morfond, dans l'attente de sa femme qui ne revient pas, et tandis que son marmot, à ses pieds, vocifère et joue avec chapeau et canne : « Ma femme reste bien longtemps à ce banquet... Voilà bientôt quarante-huit heures qu'elle est partie. » Mais, certes, la mieux venue des planches de cette série est celle qui nous montre une plantureuse féministe, en corset et s'attiffant, comme pour un bal : « Comme vous vous faites belle, ma chère?... s'exclame une amie. — Ah! c'est que je vais à un banquet présidé par Pierre Leroux... et si vous saviez comme il est vétilleux pour la toilette!... » ^ Comme il l'avait fait, en 183 1, Daumier s'amusa aux dépens des pantins de la politique, dans les Représentants représentés, les Physionomies de l'assemblée et les Scènes parlementaires. Sans doute, il y fit montre de moins de violence et de férocité que dans le passé. Il s'attacha surtout à rendre vivants les membres de l'Assemblée législative qu'il figura, d'une main preste et vigoureuse.

Durant les mois qui précédèrent le Coup d'Etat, Daumier fit son devoir civique, en avertissant le peuple, par ses dessins, des sourdes menées ourdies contre lui. Il osa attaquer les puissants et les fourbes, au péril de sa liberté. Il se mit du côté des spoliés et des isolés, au risque de partager avec eux le séjour humide des prisons ou la tristesse de l'exil. Il sut, par exemple, défendre magnifiquement le grand Jules Michelet, à qui la horde cléricale avait arraché son cours d'his-

toire. Daumier représenta une sorte de moine repu, le R. P. Goronflot, prêchant devant un amphithéâtre vide. Cette page courageuse valut au grand caricaturiste la belle lettre de Jules Michelet que voici :

30 mars 1851.

Vous m'avez, cher Monsieur, rendu un grand service. Votre esquisse admirable, étalée partout dans Paris, a éclairé la question mieux que dix mille articles.

Ce n'est pas seulement votre verve qui me frappe ; c'est la vigueur singulière avec laquelle vous précisez la question.

Je me rappelle une autre esquisse où vous rendiez sensible, même aux plus simples, le droit de la République. Elle rentre ches elle ; elle trouve les voleurs, à table, qui tombent à la renverse. Elle a la force et l'assurance de la maîtresse de maison. La voilà définie et son droit clair pour tous. Elle seule est chez elle en France.

Les questions n'avancent que quand on trouve ainsi une formule très forte qui crève tous les yeux. Le jour où Molière trouva celle de Tartufe, son vrai portrait. Tartufe fut dès lors impossible.

Je vois avec plaisir venir un temps où le gouvernement étant le peuple même, et devenant ainsi éducateur, fera certainement appel à votre génie. Plusieurs sont agréables, mais vous seul, vous avez des reins. C'est par vous que le peuple pourra parler au peuple.

Je vous serre la main cordialement.

J. Michelet.

« Quand vous êtes fatigué et que vous voulez prendre l'air au bois de Boulogne, rappelez-vous qu'il y a sur le chemin une maison où l'on vous admire et où l'on vous aime. »

Emouvant salut d'un génie à un autre génie ! Un an plus tard, et sous la domination de Napoléon III, Michelet écrivait cette belle et juste page à son ami Daumier :

23 décembre 1852.

Du fond de mon désert, où j'achève mon histoire de 93, je vous suis, jour par jour, cher Monsieur, cher ami, et vous admire de plus en plus. Quand vous étiez soutenu par l'inspiration politique, je comprenais mieux votre force d'inépuisable production. Aujourd'hui tout vous manque et vous êtes le même. Vous montrez bien que le génie est un monde à lui tout seul.

Je ne sais si vous avez rien fait de plus fort que la Bourse, et récemment, cet effet si naïf des vieilles gens qui découvrent le soleil à travers les

démolitions.

■îf.

Et nous, cher Monsieur, quand le reverrons-nous, à travers' les décombres de cette masure qu'on vient de bâtir au nez de la France?

l88 PORTRAITS d'hier

Quelle consolation pour vous et moi que rien ne vieillit ma Patrie, qu'elle est toujours jeune et puissante dans son génie original, lors même que l'esprit des masses semble subir une éclipse morale !

Gardez bien, cher Monsieur, gardez cette juvénilité merveilleuse, cette gaîté vivace qui est le signe de la force. Ce sont pour nous de chers gages de résurrection. Chaque fois que je vois vos esquisses, quand même je serais triste, je chante malgré moi le vieux chant : La Pologne n'e^t pas morte encore!

Jules MiCHELET (i).

Si Daumier se montra égal à lui-même, en courage et en force, en ces heures sombres, il lui fallut, pressé par le temps, exécuter hâtivement les planches, que les journaux lui réclamaient. De 1851, datent le dégoût de Daumier pour la lithographie et l'emprise que la peinture exercera désormais sur son génie créateur. Il lâcha sa maîtrise, se contenta, le plus souvent, d'esquisses sabrées, où perçait une idée plus ou moins heureusement réalisée. Il évoqua plus, dès lors, qu'il ne construisit. Il n'empêche qu'il sut trouver toujours le trait décisif et l'accent tragique, toutes les fois que l'actualité réveilla son ardeur, soit qu'il dût s'attaquer au tzar sanguinaire Nicolas P^, soit qu'il voulut dépeindre, en 1870, autre Goya, les malheurs de la guerre. Sa dernière lithographie, qui montre un groupe de morts, surgis de la tombe, et venant accuser le général Bazaine, en plein conseil de guerre, est digne des planches de la meilleure époque.

Daumier, peintre et sculpteur

Il ne me coûte pas de le redire : Daumier a été, avant tout, un peintre. On a vu avec quel dégoût il s'adonna à la caricature, où personne, en aucun temps, ne l'a égalé. Mais, avec les années, il se lassa de plus en plus d'être un amuseur, de suivre l'actualité et de donner à rire. Et le désir de peindre s'imposa à lui, accapara son cerveau et ses mains, ne le lâcha plus. Ce fut, pour lui, une passion, la plus forte de sa vie.

Sur le conseil de ses amis, il prit part à un concours officiel, en 1848. H s'agissait de représenter la République sur une toile peinte. Il est curieux de voir ce qu'un Daumier fait d'une allégorie, cent fois reprise et usée de servir. La République de Daumier est une femme du peuple, jeune et forte, que deux garçons tètent, tandis qu'un autre lit, à ses pieds. Que de santé, de vigueur et de robustesse dans cette peinture

i) Lettres citées par M. Arsène Alexandre.

large et solide ! On s'étonne d'admirer une peinture d'un programme si conventionnel. Elle fut refusée.

Daumier exposa rarement : en 1849, Le meunier, son fils et l'âne, scène familière, d'après La Fontaine ; en 185 1, Femmes poursuivies par des satyres, œuvre sensuelle et généreuse ; en 1861, une Laveuse ; en 1869, Amateurs dans un atelier. Au reste, on comprend que Daumier eût peu de goût pour les salons, où aucun de ses envois ne fut véritablement remarqué. Aux places d'honneur, Messonnier triomphait, alors, et tous les Ponsards du pinceau.

Daumier n'a pas cru devoir exciter son imagination pour trouver des sujets à peindre, comme on dit. Il simplifia plus encore son métier et s'appliqua à exalter, d'une âme aimante, le décor et les êtres de la rue. Il ne crut pas devoir faire de la peinture spirituelle, anecdotique, philosophique, etc. Il se plut à camper des travailleurs, un porteur d'eau soulevant ses seaux, dont l'eau se répand ; un badigeonneur qui se hisse d'un cran sur la corde à nœuds ; un palefremier et son cheval ; un maréchal-ferrant, dans son antre, frappant l'enclume ; une laveuse, sa charge de linge sur la hanche, et tirant par le bras sa gamine. Il représenta les parades de la voie publique : pitres et hercules, chanteurs des rues, etc. Il illustra ses lectures préférées : L'Ane et les Voleurs, d'après La Fontaine, l'admirable petite toile qui est au musée du Louvre ; Le Malade Imaginaire, d'un pessimisme si amer, si désolant ; dix esquisses géniales, où cheminent de compagnie Don Quichotte et Sancho.

Le malheur, c'est que les plus belles toiles de Daumier ne sont plus en France. Son sublime Christ outragé, qui fait penser à Rembrandt, est en Angleterre : sur une sorte de terrasse, Christ est exposé à la foule vociférante, qu'on voit, au-dessous de lui, au premier plan, violente et com.me ruée vers le prophète ; Jésus n'est qu'une clarté, sans matérialité, une lumière plus dense sur le ciel pâle. Le Drame appartient à l'Allemagne, qui, en même temps qu'une toile de premier ordre, est une critique acerbe du théâtre de cape et d'épée : le théâtre est vu du poulailler, de derrière le public à cinq sous, nuques larges et cous épais ; on découvre la scène, boîte minuscule, fortement éclairée, où des fantoches s'escriment.

La place me manque, et je dois renoncer à parler de toutes les toiles de Daumier, dignes d'être admirées. On fllaire le génie sur la moindre de ses esquisses. Il n'est pas une touche qui ne vibre, qui ne soit émouvante. Son métier, au sens probe du mot, demeure, aujourd'hui encore, des plus audacieux. Daumier tient toujours l'une des premières places à l'avant-garde de l'art moderne, et pour longtemps.

Après Constable et Delacroix, Daumier a brisé avec l'art pictural de l'école, froid et méthodique. Il a retrouvé plusieurs des secrets des grands coloristes vénitiens, flamands et hollandais. Il a continué

et synthétisé Claude Gelée et le formidable Goya. ^lais à quoi bon entasser les grands noms de la peinture? A quoi bon enfiler, comme des perles fausses, explications verbales, termes techniques, épithètes de critique d'art? Daumier est Daumier, un être prodigieusement doué pour saisir l'âme des choses, à travers leurs apparences. La vue d'une de ses toiles en dit plus que vingt pages, et d'un texte serré, de l'arbitre le plus disert. Même une aquarelle de Daumier est un drame, devant lequel on grimace, souffre, tremble, avec les personnages. Il n'est pas, dans tous les arts, de puissance d'émotion supérieure à la sienne.

Il y a aussi un Daumier sculpteur. Là encore, il a devancé son époque de cinquante ans, rejoint Constantin ^Meunier, ^ledardo Rosso, Rodin. Son Ratapoil. silhouette d'aventurier, frère de Robert Macaire à la ressemblance de Napoléon III, son Ratapoil, qui fit pousser des cris d'admiration au grand Michelet, est un chef-d'œuvre de modelé hargneux et vrai. Le bas-relief. Les Eniigrants, où passe un troupeau d'hommes nus, pêle-mêle, a le mouvement des grandes choses éternelles : une vague humaine comme suspendue dans son déroulement vers l'infini, par la volonté du génie.

Mort de Dautnîer — Son influence

Les dernières années de Daumier, nous l'avons dit. furent lamentables. Depuis qu'il peignait, il n'intéressait plus. A plusieurs reprises, vaincu, il dut recommencer sa triste corvée : faire rire. Plus d'une fois, il dut s'arracher à la toile en train, abandonner un cher projet pour se pencher sur la pierre et y dessiner la petite histoire commandée. Peine perdue, au reste : il n'amusait même plus.

Il avait loué, déjà vieux de soixante-dix années, une petite maison, dans le charmant village de Valmondois, qui se trouve sur la ligne de Pontoise, à l'orée de la forêt de l'Isle-Adam. Il y passait les mois d'été, peignant et flânant, en communion avec la nature. Il habitait, non loin de ses meilleurs amis ; Jules Dupré demeurait à l'Isle-Adam, Daubigny à Anvers (où vint mourir A^an Gogh, trente ans plus tard). Le grand Corot, qui aimait fraternellement Daumier, s'en venait se reposer près de lui. De temps à autre, le facteur apportait à la colonie une lettre portant le cachet de Barbizon. C'était François Millet qui envoyait des nouvelles de la forêt.

Et Daumier, peu à peu, devint aveugle. Durant ses cinq dernières années, il lui fut presque impossible de travailler. Des amis et des admirateurs ouvrirent, en 1878, chez Durand Ruel, une exposition de ses œuvres. Il s'y intéressa, sortit de sa torpeur, espéra enfin que justice lui serait rendue. L'exposition passa inaperçue ; au même

moment, le pape Pie IX mourut et une société de musiciens espagnols révolutionna la capitale. On oublia Daumier dans tout ce bruit. Il mourut, frappé de paralysie, le ii février 1879. Ce fut l'Etat qui fît les frais des obsèques, ce qui souleva, naturellement, dans la presse, quelques critiques. Qu'était-ce que ce Daumier? demanda-t-on. Daumier repose aujourd'hui, au Père-Lachaise, non loin de Corot et de Daubigny. Valmondois a dressé, face à son école, un buste de Daumier et apposé une plaque de marbre sur la façade de la maisonnette où il mourut.

Quant à l'influence de Daumier, on ne peut la mesurer facilemerrt. Il est impossible d'en suivre la pénétration à travers l'art d'hier et d'aujourd'hui. Ce qu'il faut dire, c'est que cette influence, évidente, tangible, en quelque sorte déchaînée, est immense. La génération présente, qu'elle le veuille ou non, la subit, est submergée par elle. Depuis Delacroix, qui s'appliquait à reproduire ses Baigneuses, combien de jeunes artistes ont demandé au grand Daumier son clair et vivifiant conseil ! C'est un art de santé, de franchise et de délivrance que le sien ; son exemple est d'une vertu sans pareille ; il enseigne, comme un arbre chargé de ses fruits, une femme grosse, un travailleur au repos. Comme la vie et la nature, l'œuvre de Daumier ignore le langage des critiques d'art ; elle est tout émotion ; elle ne parle, a travers les yeux, qu'à notre cœur. Il serait vain de vouloir citer tous ceux qui, l'ayant approché, et parce qu'ils l'ont aimé et compris, se sont révélés à eux-mêmes, se sont trouvés fortifiés, agrandis, riches de plus de certitudes et d'énergie. Toulouse-Lautrec, Degas, Forain, Steinlein, Bernard-Naudin, pour citer, au hasard, quelques-uns parmi les grands, se sont nourris de sa parole. Un Cézanne, par exemple, a pris conscience de sa mission, devant les Delacroix du Louvre et quelques Daumier, rencontrés çà et là. Enfin, tout ce qui s'est fait de neuf, de juste, de vivant et de bon, en art, depuis cinquante ans, a été osé et résolu, avec sa complicité, plus ou moins avouée, reconnue ou non. Selon l'image de Baudelaire, Daumier est un phare, l'un des plus hauts et des plus éclatants, dressé sur les rocs, inébranlable comme eux, et qui projette ses rayons, à l'infini, sur le passé et sur l'avenir...

Plus que tout autre, à l'instant de terminer cette étude, je sens ce que ces pages ont de hâtif et d'improvisé. On ne devrait écrire sur un Daumier que des phrases, longuement pensées, venues avec bonheur, et mûries. Puissent, du moins, ces notes imparfaites, et telles que les voici, conduire vers Daumier, que j'admire et que j'aime, quelques amis nouveaux !

Louis Nazzi.

Sannois, août içii.

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