CHAPITRE III
Ce qui nous intéresse de quelques écrivains, ou dans leur œuvre, et notamment dans l'œuvre de la plupart des contemporains de Balzac, c'est eux-mêmes ; et, dans le Lac ou dans la Tristesse d'Olympîo, dans les Nuits de Musset, dans sa Confession d'un enfant du siècle, dans les premiers romans au moins de George S and, ce que nous essayons de retrouver, ce sont les « états d'âme », très personnels et très particuliers, qui furent, à un moment donné de leur vie réelle, ceux de madame Sand et de Victor Hugo, de Lamartine et d'Alfred de Musset. A la vérité, nous pourrions, nous devrions même faire attention que, si nous sommes curieux de connaître leurs « états d'âme », c'est qu'ils sont les auteurs de leurs œuvres. Si le Lac n'était pas tout ce qu'il est par ailleurs, et, quoi qu'il soit, si nous n'estimions pas qu'il le serait encore, nous nous soucierions assez peu de savoir quelle ou qui fut Elvire, et la nature des sentiments que Lamartine éprouva pour elle. La Confession d'un enfant du siècle est un « docu-
ment 9 essentiel de la biographie d'Alfred de Musset. Mais quel intérêt prendrions-nous à la biographie de Musset, s'il n'était Alfred de Musset, et j'entends par là; non pas Alfred, fils de son père, et frère de Paul, dont « les états d'âme » nous seraient, je pense, totalement indifférents, mais le poète de ses Nuits et l'auteur de son Théâtre ? Une Httérature purement personnelle n'a d'intérêt pour l'historien que dans la mesure où elle a réussi à se rendre impersonnelle, et « le subjectif » ne sort du domaine de la singularité psychologique ou pathologique, pour entrer dans celui de l'art, qu'en « s'objectivant ». Je m'excuse d'employer ces termes ; mais l'usage en est devenu courant, et il y aurait aujourd'hui plus de pédantisme à les éviter qu'à s'en servir.
Ce qui pourtant demeure vrai, c'est qu'on ne saurait étudier les écrivains de cette famille, — et de cette époque, — que dans la succession chronologique de leurs œuvres, puisque cette succession est celle même de leurs sentiments. On ne saurait non plus isoler ou détacher de leur biographie l'examen de leurs œuvres, puisque leurs œuvres ne sont que des moments de leur biographie. Tel est le cas de George Sand. Le véritable intérêt de ses premiers romans, — Valentine, Indiana, Lélia même, — c'est d'être sa propre histoire, ou du moins l'expression de son rêve. Mais comment elle est passée de ses
premiers romans à ceux de sa troisième et dernière manière, — Le Marquis àe Villemer et Mademoiselle La Quintinie, — on ne se l'expliquerait pas, ou on se l'expliquerait mal, si Ton n'insérait entre les uns et les autres ses romans socialistes : le Compagnon du tour de France ou le Péché de M. Antoine, avec, et surtout, l'énumération des influences politiques et masculines, sous lesquelles elle les a composés : Lamennais, Pierre Leroux, Michel de Bourges, Agricol Perdiguier et Charles Poney. Lorsque les œuvres sont en quelque sorte les créatures des circonstances, alors, pour les comprendre, il est indispensable de préciser les circonstances de leur production. Il ne l'est pas moins d'enchaîner ces circonstances les unes aux autres ; et on n'y peut réussir, — quoique l'histoire littéraire et la critique l'aient plus d'une fois oubHé, — qu'en respectant la chronologie, UArt de vérifier les dates est et demeurera le fondement de toute espèce d'histoire.
Mais Balzac est d'une autre famille, et le caractère le plus apparent de son œuvre en est justement « l'objectivité ». Ses romans ne sont point des confessions de sa vie ; et le choix de ses sujets ne lui a jamais été dicté par des raisons particuHères, et en quelque sorte privées. Il ne s'y raconte ni ne s'y explique, ou encore, quand il s'y raconte, il s'y déguise ; et en s'y expliquant il ne veut point être reconnu. Ses déclarations
réitérées sont fonnelles à cet égard. Allons plus loin, et disons que, d'une manière générale, ce .n*est pas Balzac qui choisit son sujet, mais ce sont ses sujets qui le prennent, pour ainsi dire, et qui s'imposent à lui. Aussi — et en dehors de ses besoins d'argent, — voyons-nous qu'il a toujours à la fois trois ou quatre romans sur le métief . Mais il fii a Ipien plu§ ene^rf dan^ I3, t^te ! Ou plutôt, ^oii ceuvre entière, et on y comprend les parties qu'il n'a pas eu le temps d'en réaliser, est présente ensemble à son esprit, et ce n'est point quand il le veut, ni parce qu'il le veut, que tel ou tel fragment s'en détache ; — voyez par exemple, dans sa Corresfion4mc§^ combien 4'années, avaRt Û^ réerire m qviJn?^ jeurs, il a pprté Çés^r Mirqitf^m: — mais c'est que le moment en est venu. De là, cet air de nécessité qui est celui de ses grands romans : il fallait que ces romans fussent, et qu'ils fussent précisément ce qu'ils sont ! De là, la rapidité prodigieuse, et qui l'étonné parfois lui-même, avec laquelle il en a écrit ou « rédigé » quelquesuns : il ne les savait pas si mûrs, en quelque sorte, ni, tandis qu'il les sentait s'agiter confusément en lui, déjà prêts à vivre de leur vie. De là, encore, ce qu'ils ont de vivant ou vraiment d' «organique 9 ; et de là les rapports ou les liaisons qu'ils soutiennent tous les uns avec les autres, et que le plan de la Comédie humaine a rendues plus manifestes, mais qui ne seraient ni moins étroites
ni moins certaines quand l'exécution de ce plan serait encore moins achevée qu'elle ne Test.
Il a d'ailleurs très bien senti que ce caractère organique, — et unique, — faisait l'originalité de son œuvre ; et, tel qu'il était, il n'a point fait difficulté d'en avertir ses contemporains. J'ai vu, souvent citée, cette phrase d'une lettre à sa sœur [1833] à propos d'Eugénie Grandet : « Ah ! il y a trop de millions dans Eugénie Grandet? Mais, bête, puisque l'histoire est vraie, veux-tu que je fasse mieux que la vérité ? » Et les bons Balzaciens de se récrier sur la force d'illusion que semblent indiquer ces mots, sans observer que, dans une autre lettre, du même temps [fin décembre 1833] et adressée, celle-ci, à madame Zulma Carraud, dont il redoute beaucoup plus le jugement que celui de sa sœur, Balzac s'expliquait en ces termes sur le même sujet : « Je ne puis rien dire de vos critiques, si ce n'est que les faits sont contre vous. A Tours, il y a un épicer en boutique qui a huit millions ; ]\I. Eynard, simple colporteur, en a vingt ; il a eu treize millions en or chez lui ; il les a placés en 1814 sur le grand-livre, à cinquante-six francs, et ainsi s'en est fait vingts Néanmoins, dans la prochaine édition, je baisserai de six millions la fortune de Grandet. » L'histoire, quoique vraie, n'était donc pas tellement vraie, que la vérité n'en souffrît quelques accommodements !
Mais une autre phrase, que j'emprunte éga-
lement à une lettre adressée à madame Zulma Carraud, et datée du 30 janvier 1834, est bien plus importante : « Vous avez été bien peu touchée de ma pauvre Eugénie Grandet, qui peint si bien la vie de province ; mais ime œuvre qui doit contenir toutes les figures et toutes les positions sociales, ne pourra, je crois, être comprise que quand elle sera terminée. »
A cette date, il ne veut encore parler que de ses Études de mœurs, dont la première édition va paraître, en septembre 1834, — j^ veux dire la première édition sous ce titre, — chez la veuve Ch. Béchet. Il n'a encore donné de ses grands romans, à cette même date, que les Chouans, la Peau de chagrin et Eugénie Grandet. Mais ce que néanmoins il sait parfaitement, c'est qu'Eugénie Grandet n'est pas isolée dans son œuvre ; — un Kenilworth après lequel il écrira un Quentin Durward ; une Indiana qui sera suivie d'une Valentine ; une Chronique de Charles IX qui n'aura rien de commun avec une Colomba que d'être signée du même nom ; — mais elle a des prolongements, des « correspondances », des ramifications qu'il n'entrevoit pas très clairement lui-même, qui existent pourtant, et qui se débrouilleront à mesure qu'il avancera dans son œuvre. Ainsi, des frères et des sœurs, dans le temps de leur première enfance ou de leur jeunesse même, n'ont de commun entre eux qu'un certain air de famille, et
encore ne l'ont pas toujours, mais, à mesure qu'ils avancent en âge, les traits qui les individualisaient s'atténuent, ils retournent au type de leurs auteurs, et on voit bien qu'ils sont les enfants du même père et de la même mère. Les romans de Balzac soutiennent entre eux une liaison de ce genre. Ils tirent, eux aussi, leur naissance d'une commune origine ; et cette origine commune est une pensée première, que chacun d'eux exprime par un de ses aspects, et cependant, et en même temps, dans son intégrité.
C'est ce qu'il a essayé de faire dire par un certain Félix Davin, dans les deux Introductions qu'il lui a sans doute à peu près dictées, en 1834 et en 1835, l'ime pour ses Études de mœurs, et l'autre pour ses Études philosophiques ; et on ne comprend guère que, des morceaux de cette importance, il n'ait pas tenu à les écrire lui-même. [Cf. Ch. de Lovenjoul, Histoire des Œuvres de Balzac, pages 46-64, et pages 194-207.] Il faut, hélas ! en convenir : l'éloge mis à part, qui va d'ailleurs jusqu'à l'immodestie, ces deux préfaces ne sont que du galimatias tout pur, et du galimatias prétentieux. Nous ne savons plus aujourd'hui qui était Félix Davin ; et, en vérité, nous n'éprouvons, à lire ses Introductions, aucun désir de le connaître davantage, ni lui, ni les romans que je trouve catalogués sous son nom dans les répertoires : Une Fille naturelle, ou VHistoire d'un suicide.
Mais trouverons-nous Balzac lui-même beaucoup plus clair, dans ce passage capital d'une de ses lettres à madame Hanska ?
« Les Etudes de mœurs représenteront tous les effets sociaux sans que ni une situation de la vie, ni une physionomie, ni un caractère d'homme ou de femme, ni une profession, ni une manière de vivre, ni une zone sociale, ni un pays français, ni quoi que ce soit de l'enfance, de la vieillesse, de l'âge mûr, de la politique, de la justice, de la guerre ait été oublié.
« Cela posé, l'histoire du cœur humain tracée fil à fil, l'histoire sociale faite dans toutes ses parties, voilà la base. Ce ne seront pas des faits imaginaires ; ce sera ce qui se passe partout.
« Alors, la seconde assise est les Etudes philosophiqu^s, car après les effets viendront les causes. Je vous aurai peint dans les Etudes de mœurs les sentiments et leur jeu, la vie et son allure. Dans les Études philosophiques, je vous dirai pourquoi les sentiments, sur quoi la vie ; quelle est la partie, quelles sont les conditions au delà desquelles ni l'homme ni la société n'existent, et après l'avoir parcourue pour la décrire [la société] je la parcourrai pour la juger. Ainsi, dans les Etudes de m^urs, sont les individualités typisées, dans les Etudes philosophiques sont les types individualisés. Ainsi, partout j'aurai donné la vie : au type, en
l'individualisant, à l'individu en le typisant. J'aurai donné de la pensée au fragment; j'aurai donné à la pensée la vie de l'individu.
« Puis, après les effets et les causes, viennent les Études analytiques, dont fait partie la Physiologie du mariage, car, après les effets et les causes doivent se rechercher les principes. Les mœurs sont le spectacle ; les causes sont les coulisses et les machines. Les principes, c'est V auteur ; mais à mesure que l'œuvre gagne en spirale les hauteurs de la pensée, elle se resserre et se condense. S'il faut vingt-quatre volimies pour les Études de mœurs, il n'en faudra que quinze pour les Etudes philosophiques; il n'en faut que neuf pour les Etudes analytiques. Ainsi, l'homme, la société, l'humanité seront décrits, jugés, analysés sans répétitions, et dans une œuvre qui sera comme les Mille et une Nuits de l'Occident.
« Quand tout sera fini, ma Madeleine grattée, mon fronton sculpté, mes planches débarrassées, mes derniers coups de peigne donnés, j'aurai eu raison ou j'aurai eu tort. Mais après avoir fait la poésie, la démonstration de tout un système, j'en ferai la science dans V Essai sur les forces humaines. Et sur les bases de ce palais, moi, enfant et rieur, j'aurai tracé l'immense arabesque des Cent contes drolatiques. % [Lettres à V Étrangère, 1834, i^° LXXTE.]
Non ! en vérité, toute cette logomachie n'est pas très claire ! et nous pouvons ajouter que.
de la confusion qu'elle exprime, Balzac, avec tout son génie, ne se débarbouillera jamais. Il dit pourtant ce qu'il veut dire ! Et ce qu'il veut dire, c'est que, de même que l'individu n'existe qu'en fonction de la société, par elle, en elle, et pour elle ; ainsi, chacun de ses romans n'a de sens, ou tout son sens, que dans son rapport avec la Comédie humaine. La dernière forme, et on serait tenté de dire « la dernière incarnation » de ces desseins gigantesques, — dont l'ensemble, jusqu'en 1841, ne se présentait à l'esprit de Balzac que sous le titre, assez peu sjmthétique, à'Études sociales, — est, en effet, la Comédie humaine, dont le Prospectus parut au mois d'avril 1842.
On conte [cf. Ch. de Lovenjoul, Histoire des Œuvres de Balzac, appendice, p. 414] que l'idée de ce titre, — à laquelle je ne sais pourquoi la plupart de ses biographes, depuis madame Surville, sa sœur, jusqu'à M. André Le "Breton, attachent une si grande importance, — lui aurait été suggérée par l'un de ses amis, le marquis de Belloy, au retour d'un voyage d'Italie, où sans doute ce jeune homme avait découvert Dante ; et, depuis lors, entre la Divine Comédie du grand Florentin et la Comédie humaine de notre Balzac,
c'est à qui nous montrera je ne sais quels rapports intimes et insoupçonnés du romancier lui-même. Mais la vérité, c'est que, de ces rapports intimes, on a beau y regarder, on n'en discerne seulement pas l'ombre ; et toutes les belles phrases qu'on pourra faire, sur l'enfer de Dante et l'enfer où s'agitent les « damnés » de Balzac, ne seront jamais que des phrases.
Je crois donc tout bonnement qu'en donnant à son oeuvre ce titre de la Comédie humainey Balzac a pris le mot au sens tout simple où l'avait pris Musset :
Toujours mêmes acteurs et même comédie ; Et quoi qu'ait inventé l'humaine hypocrisie, Rien de vrai là-dessous que le squelette humain.
C'est encore le sens où le prendra Vigny, dans sa Maison du Berger :
Je n'entends ni vos cris, ni vos soupirs, à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine,
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
Et, tout bonnement, c'est le sens qui, dans la langue de Mohère et de La Fontaine, s'offre naturellement à l'esprit du lecteur. C'est aussi celui que je retrouve, dans une phrase de Balzac lui-même, que j'emprunte à la dédicace qu'il a faite de son roman àUllusions perdues à Victor Hugo : « Les joumahstes n'eussent-ils donc pas
appartenu, comme" les marquis, les financiers, les médecins et les procureurs, à Molière et à son théâtre ? Pourquoi donc la Comédie humaine, qui castigat ridendo mores , excepterait-elle une puissance, quand la presse parisienne n'en excepte aucune ? » j
Je ne suis étonné que d'une chose, laquelle est que, Balzac étant depuis 1833 comme en travail de son idée maîtresse, il ait attendu jusqu'en 1841 pour lui trouver un nom, et j'ajouterai : le seul nom qui lui convînt, si d'ailleurs il est bien entendu qu'à ce nom nous n'attribuerons aucune signification S37mbolique ou mystique. La Comédie humaine, c'est la comédie que se joue l'humanité à elle-même, chacun de nous, tour à tour ou ensemble, — comme on est en économie politique à la fois producteur et consommateur, — y étant acteur ou spectateur. On naît, on vit, on peine, on aime, on hait, on pardonne et on se venge, on s'entr'aide et on se nuit, on se révolte et on se résigne, on rit et on pleure, on s'indigne et on se moque, on se dispute, on se bat, on s'agite, on s'apaise, — et on meurt. C'est ce qui se passe dans les romans de Balzac... Et qu'importe, après cela, le titre sous lequel il les a tous rassemblés, si nous avons une fois bien compris la solidarité qui les lie ?
Nous donnons ici, d'après M. de Lovenjoul [Histoire des Œuvres de Balzac, pp. 217 et suiv.].
le catalogue des œuvres qui devaient composer la Comédie humaine, et dont les derniers détails ont été définitivement arrêtés par Balzac en 1845 :