‹ Honoré de Balzac, 1799-1850Chapitre 7 sur 18 · TROISIÈME PARTIE ÉTUDES ANALYTIQUES · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE ÉTUDES ANALYTIQUES

139*^ Anatomie des Corps enseignants ; — 140^ la Physiologie du mariage ; — 141^ Pathologie de la Vie sociale ; — 142° Monographie de la vertu ; — 143° Dialogue philosophique et politique sur la perfection du XIX' siècle.

Les titres en italiques sont ceux des ouvrages que Balzac n'a pas eu le temps d'écrire, et on voit qu'ils sont encore assez nombreux. D'autre part, on remarquera que deux au moins de ses chefsd'œuvre, la Cousine Bette et le Cousin Pons, qai ne datent, en effet, que de 1846 et 1847, ^^ ^S^' rent pas sur ce programme. Faut-il d'ailleurs regretter qu'il n'ait pas pu le remplir? et, par exemple, regarderons-nous comme une grande perte pour les lettres françaises, que tout ce qu'il a donné des Scènes ae la Vie militaire se réduise à ses Chouans, et à la très médiocre nouvelle intitulée : une Passion dans le désert ? Admirable matière encore à mettre en déclamations I La Plaine de

Wagram, la Bataille de Dresde, la Campagne de France, quels sujets, pourrait-on dire, sous la plume d'un Balzac ! et fallait-il qu'un sort jaloux réservât l'honneur d'écrire le roman de la guerre au génie d'un Tolstoï ! Oui ! mais, d'autre part, on ne peut s'empêcher d'observer que cette seule nomenclature des Scènes de la Vie militaire, — qui commence avec les Soldats de la République, en 1793, pour se terminer avec le Corsaire algérien, en 1830, — a quelque chose de bien systématique, et qui ne relève pas tant de l'inspiration personnelle et vécue du romancier, que de l'obligation qu'il s'est imposée de remplir là toute l'étendue de son cadre. Il fallait qu'il y eût, dans sa Comédie, des scènes de la vie militaire, parce que la vie militaire est un aspect de la vie contemporaine, et, dans ces scènes de la vie militaire, il fallait que la République, l'Empire et la Restauration eussent chacun leur part, puisque c'est de 1792 à 1835 que la société qu'il décrit a vécu. Cela est un peu bien artificiel !

C'est encore ainsi que, dans les Scènes de la Vie privée, devaient figurer les Enfants ; Un Pensionnat de demoiselles ; Intérieur de collège, pour une seule raison, qui n'est peut-être pas que ces sujets fussent pour le romancier d'im bien vif intérêt, mais parce que l'un des problèmes de la vie contemporaine est celui de l'éducation, et ce problème, aux environs de 1840, Balzac s'est aperçu

qu'à peine, dans son Louis Lambert, l'avait-il effleuré. Rapportons au même scrupule, et au même dessein, VAnatomie des Corps enseignants. Et, assurément, puisque c'était ainsi qu'il avait conçu son monument, de telle sorte que « quoi que ce soit de l'enfance, de la vieillesse, de l'âge mûr... n'y fût oublié J>, on ne peut que lui savoir gré de l'avoir voulu complet, ou conforme à l'idée qu'il s'en était faite. Nous craignons seulement que, cette idée même, il n'eût risqué de la dénaturer, en prétendant lui donner plus de rigueur ou plus de précision qu'elle n'en comportait. D'organique et de vivante qu'elle était sous sa première forme, la solidarité qui lie les unes aux autres les parties de son œuvre fût devenue plus apparente peut-être, mais sûrement plus artificielle, en devenant géométrique et logique. Les proportions architecturales n'en eussent été réalisées extérieurement qu'aux dépens, si je puis ainsi dire, de la qualité propre et intrinsèque des matériaux. Des récits d'une documentation savante et laborieuse, mais ennuyeux peutêtre, comme ses Employés, y eussent alterné avec tant de chefs-d'œuvre spontanément jaillis de l'inspiration du poète. Et l'intensité de vie de ces chefs-d'œuvre eux-mêmes n'en eût pas sans doute été diminuée, mais, puisque tout se tient, je ne sais si Teffet total de la Comédie humaine, à de certains égards, n'en eût pas été moins saisissant. Décidément « Dieu fait bien ce qu'il fait » ! et

nous ne dirons pas, avec la formule banale, que Balzac est mort à temps pour sa gloire ; mais nous ne dirons pas aussi le contraire ; et, prenant son œuvre telle qu'elle est, nous ne regretterons pas que la mort ne lui ait pas permis, en voulant la perfectionner, de la gâter.

Mais on comprendra mieux maintenant que, pour l'analyser et la juger, nous ne nous attachions pas à la présenter dans sa succession chronologique. Il se trouve, en fait, que Balzac n'a rien écrit de supérieur au Cousin Pons et à la Cousine Bette, qui sont respectivement, nous venons de le dire, la seconde de 1846, et le premier de 1847. L'idée commune qui les relie, — celle des drames sombres et secrets que l'inégalité des conditions engendre dans les familles, entre gens du même nom, du même sang, de la même origine, — est l'une des plus fécondes que l'on puisse concevoir en sujets émouvants, et en sujets dont la portée sociale égale ou surpasse l'intérêt romanesque. Mais la Recherche de l'Absolu, qui est de 1834, Gt Eugénie Grandet, qui est de 1833, ne me semblent inférieurs en rien, — quoique moins touffus, — kla Cousine Bette ou au Cousin Pons ; et certainement, comme expression ou repré-

sentation de ce que Balzac y a voulu peindre, ils les valent. Pendant dix-huit années de production intensive, Balzac, bon ou mauvais, n'a été, à proprement parler, ni au-dessous ni au-dessus de Balzac.

Par exemple, c'est en 1842, au lendemain de la publication d'un Ménage de Garçon [la Rabouilleuse], un autre encore de ses chefs-d'œuvre, qu'il a définitivement a abîmé &, si je l'ose dire, sa Femme de trente ans, si heureusement commencée en 1831. Et la raison en est la même. Au travers des explications que nous avons données, et par delà ces explications, si l'on a commencé d'entrevoir la nature d'imagination de Balzac, on se sera rendu compte que la succession de ses œuvres en librairie n'avait rien de commun avec leur chronologie réelle. On l'a vu, nous l'avons fait remarquer pour César Birotteau ; et, s'il avait vécu, et qu'il eût donné, vers 1850 ou 1852, sa Bataille ou ses Héritiers Boisrouge, ses lettres à madame Hanska nous sont témoin qu'il les aurait donc portés environ vingt ans, puisqu'il en parle dès 1834. Il y 3- encore ime Sœur Marie des Anges, dont il annonce, en cette m.ême année 1834, ^ son éditeur Werdet, que le manuscrit est terminé. Il lui écrit même tout exprès, et uniquement, pour l'inviter à venir chercher ce manuscrit à Nemours, où il a fui ses créanciers ; et cependant Sœur Marie des Anges n'a jamais paru. D'autres que nous, s'ils

le veulent, éclairciront le mystère. Mais ce que nous tenons à dire, c'est qu'à dater de 1832 ou 1833, au plus tard, et à partir des Chouans, — ou de la Peau de chagrin, que je rapporterais à sa première manière, — l'œuvre entière de Balzac étant confusément contemporaine dans sa tête, il nous faut donc, pour l'apprécier, l'avoir, nous aussi, tout entière et à la fois sous l'œil.

C'est ce qui a été ni mieux compris ni mieux dit par personne que par George Sand, dont on pensera sans doute avec nous que le témoignage a ici une importance et une autorité particulières :

«Et nous aussi, comme la critique, quand nous avons lu un à un, et jour par jour, ces livres extraordinaires, à mesure qu'il les produisait, nous ne les avons pas tous aimés. Il en est qui ont choqué nos convictions, nos goûts, nos sympathies. Tantôt nous avons dit : « C'est trop long, j> et tantôt : « C'est trop court, r, Quelques-uns nous ont semblé bizarres et nous ont faire dire en nousmême, avec chagrin : « Mais pourquoi donc ? A quoi bon ? Qu'est-ce que cela ? »

«Mais, quand Balzac, trouvant enfin le mot de sa destinée, le mot de l'énigme de son génie, a saisi ce titre admirable et profond : la Comédie humaine f quand, par des efforts de classement laborieux et ingénieux, il a fait de toutes les parties de son œuvre un tout logique et profond, chacune de ces parties, même les moins goûtées par nous

au début, ont repris pour nous leur valeur m reprenant leur place. Chacun de ces livres est, en effet, la page d'un grand livre, lequel serait incomplet, s'il eût omis cette page importante. Le classement qu'il avait entrepris devait être l'œuvre du reste de sa vie ; aussi n'est-il point parfait encore ; mais, tel qu'il est, il embrasse tant d'horizons qu'il s'en faut peu qu'on ne voie le monde entier du point où il vous place. »

Nous renoncerons encore, tandis que nous y serons, à une habitude invétérée, mais un peu fâcheuse, de la critique ; et nous n'entreprendrons pas, pour caractériser le roman de Balzac, de le comparer lui-même aux romanciers ses contemporains. Sainte-Beuve écrivait, au lendemain de la mort du romancier, dans ses Causeries du Lundi : «Il y aurait, dans un travail moins incomplet, et si l'on était libre de se donner carrière, à bien établir et à graduer les rapports vrais entre le talent de M. de Balzac et celui de ses plus célèbres contemporains : madame Sand, Eugène Sue, Alexandre Dumas. En un tout autre genre, mais avec une vue de la nature humaine qui n'est pas plus en beau ni plus flattée, M. Mérimée pourrait se prendre comme opposition de ton et de manière, comme contraste... » C'est tout justement ce que je pense qu'il ne faut pas faire. Il ne faut pas le faire, parce que les romans de Balzac ne sont pas des récits isolés, dont chacun se suffise à lui-

même, ni qui puissent donc être jugés ou appréciés indépendamment, et comme par abstraction de l'ensemble dont ils font partie. Cette raison, qui était excellente en 1850, est aujourd'hui meilleure encore, après un demi-siècle écoulé. Mais il ne faut pas le faire, il ne faut pas comparer Eugénie Grandet à Carmen, ou les Parents Pauvres au Juif-Errant, — pas plus que l'on ne compare la comédie de Molière aux drames de Sedaine ou de Diderot, — parce que Carmen et Eugénie Grandet, les Parents Pauvres et le Juif-Errant, ne procèdent pas de la même intention, ni, comme nous le montrerons, du même système d'art. Ou plutôt encore, les Parents Pauvres et Eugénie Grandet ne procèdent, en vérité, d'aucun système d'art, mais d'une intention générale de « représenter la vie », fût-ce aux dépens de ce qu'on avait jusqu'à Balzac appelé du nom d'art ; — et on ne peut donc, pour les juger ou les apprécier, les « comparer » qu'avec la vie.

Et pour la même raison, nous n'attacherons pas à la question du « style » de Balzac l'importance que je vois qu'on lui attribue encore de nos jours. Le style de Balzac, — dont je crois connaître les défauts aussi bien que personne, pour me les être jadis exagérés à moi-même, sous l'influence de la rhétorique de Flaubert, — ce style, quoi qu'on en puisse dire, est « vivant », d'une vie singulière, à la façon du style de Saint-Simon, par exemple ; et

que peut-on demander davantage à un écrivain dont la grande ambition a été de «faire concurrence à l'état civil » ? Il se pourrait d'ailleurs que, depuis cent vingt-cinq ans, la notion même du « style » eût évolué, comme beaucoup de choses, et avec ces choses. Il se pourrait que, de quelque façon qu'il le dise, un bon écrivain fût tout simplement celui qui dit tout ce qu'il veut dire, qui ne dit que ce qu'il veut dire, et qui le dit exactement comme il a voulu le dire. Ce n'est pas toujours le cas de Balzac. Mais, encore une fois, ce n'est là qu'une considération secondaire, ime question de grammaire ou de rhétorique ; et le vrai point est de savoir si quelques-uns des défauts que l'on relève dans le style de Balzac n'y seraient pas en quelque manière la rançon de la vie ? Nous essaierons plus loin de répondre à la question.

En attendant, et pour apprécier à sa vraie valeur le roman de Balzac, laissant là tout ce qui nous guiderait et nous servirait aussi bien dans r appréciation des romans de George Sand, par exemple, que des siens, il nous faut donc nous efforcer d'en reconnaître et d'en dire le mérite propre, original, et tout à fait singulier. C'est ce que je vais essayer de faire en essayant d'en préciser la signification historique ; — de dire comment s'y mêlent la vérité de l'observation et le génie de l'invention; — et queUe en est enfin la signification ou la portée sociale.

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