‹ Horace, tragedie de P. CorneilleChapitre 22 sur 105 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

le vieil HÔRACE , SABINE, C'AM^LLI.

Le vieil Horace. '

JTe viens vous apporter de fâcheuses nouvelles.

Mes filles ; mais en vain je voudrois vous céler Ce qu’on ne vous sauroit long-tems dissimuler.

Vos freres sont aux mains , les Dieux ainsi rordonjitnt. Sabine.

Je veux bien l’avouer , ces nouvelles m’étonnent ;

Et je m’imaginois dans la Divinité

Beaucoup moins d’injustice, w bien plus de bonté.

TRAGÉDIÉ.

Ne nous consoler point contre tant d’infortune, la pitié parle en vain , la raison importune :

Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs :

Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs. Nous pourrions aisément faire, en votre présence ,

De notre désespoir une fausse constance ;

Mais quand on peut, sans honte , être sans fermeté , l’afFecter au dehors , c’est une lâcheté : l’usage d’un- tel art , nous le laissons aux hommes • Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes. Nous ne demandons point qu’un courage si fort S’abaisse, à notre exemple, à se plaindre du sort, Becevez , sans frémir, ces mortelles, alarmes:

Voyez couler nos pleurs , sans y mêler vos larmes : Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs , Gardez votre constance , et souffrez nos soupirs.

Le vieil Horace.

loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre , Te crois faire beaucoup de m’en pouvoir défendre ,

Et céderois peut-être à de si rudes coups ,

Si je prenois ici meme intérêt que vous.

Non qu’Albc, par son choix, m’ait fait haïr vos frétés» Tous trois me sont encor des personnes bien chetes: Mais enfin l’amitié n’est pas de même rang»

Et n’a point les effets de l’amour , ni du sang.

Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmenta Sabine comme soeur , Camille comme amante i Je puis les regarder comme nos ennemis.

Et donne, sans regret, mes souhaits à mes fils. lU sont , grâces aux pieux , dignes de leur patrie i

HORACE

Aucun étonnement n’a leur gloire flétrie ,

St j’ai vu leur honneur croître de la moitié ,

Quand ils ont des deux camps refusé la pitié.

Si par quelque fbiblesse ils l’avoient mendiée «

Si leur haute vertu ne l’eût répudiée ,

Ma main bientôt sur eux m’eût vengé hautement De l’alFront que m’eût fait ce mou consentement* Mais lorsqu’en dépit d’eux on en a voulu d’autres » Je ne le cèle point, j’ai joint mes vœux aux vôtres: Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix ,

Albe scroit réduite à faire un autre choix :

Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces , Sans voir leurs bru souillés dû sang des Curiaces , Et de l’événement d’un combat plus humain Dépendroit maintenant l’honneur du nom Romain. La prudence des Dieux autrement en dispose ,

Sur leur ordre éternel mon esprit se repose :

Il s’arme , en ce besoin , de générosité ,

It du bonheur public fait sa félicité.

Tâchez d’en faire autant pour soulager vos peines i Et songez toutes deux que vous êtes Romaines.... Vous l’êtes devenue , et vous l’êtes encor ;

Un si glorieux titre est un digne trésor. ’

Un jour , un jour viendra que , par toute la terre t Rome SC fera craindre i l’égal du tonnerre ,

Et que tout l’Univers tremblant dessous ses loix.

Ce grand nom deviendra l’ambition des Rois :

Les Dieux i notre inée ont pronüs cette gloire.

Page 1