‹ Horace, tragedie de P. CorneilleChapitre 33 sur 105 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

TULLE , VALERE , Le vieil HORACE > HORACE ,

Gardes.

Le vieil Horace.

Ah ! Sire , un tel honneur a trop d’excès pour moi i Ce n’est point en ce lieu que je dois voir mon Roi: Permettex qu’à genoux. . .

Tulle.

Non , levex-vous , mon pere i Je fais ce qu’en ma place un bon Prince doit faire.

Un si rare service et si fort important Veut l’honneur le plus rare et le plus éclatant.

( Montrant Valere. )

Vous en aviex déjà sa parole pour gage ;

Je ne l’ai pas voulu différer davantage.

ï’aisu , par son rapport, et je n’en doutois pas.

Comme de vos deux fils vous poitcx le trépas ,

Et que déjà votre ame étant trop résolue ,

Ma consolation vous scroit superflue ;

Mais je viens de savoir quel étrange malheuf D’un fils victorieux a suivi la valeur ,

Et que son trop d’amour pour la cause publique.

Par scs mains , à son pere , ôte une fille unique.

Ce coup est un peu rude à l’esprit le plus fort,

Et je doute comment vous portex cette mort.

Le vieil Horace.

Sire t avec déplaisir , mais avec patience.

Tulle.

C’est l’efiFet vertueux de votre expérience.

Beaucoup , par un long âge, ont appris , comme vous. Que le malheur succède au bonheur le plus doux ;

Peu savent, comme vous, s’appliquer ce remede.

Et dans leur intérêt toute leur vertu cede :

Si vous pouvez trouver dans ma compassion Quelque soulagement pour votre afHiction ,

Ainsi que votre mal , sachez qu’elle est extrême ,

Et que je vous en plains autant que je vous aime.

Sire, puisque le ciel entre les mains des Rois Dépose sa justice et la force des loix ,

Et que l’État demande aux Princes légitimes

Des prix pour les vertus , des peines pour les crimes ,

Souffrez qu’un bon sujet vous fasse souvenir

Que vous plaignez beaucoup ce qu’il vous faut punir ;

Souffrez...

Le vieil Horace.

Quoi ! qu’on envoie un vainqueur au supplice ! Tulle.

Permettez qu’il achevé , et je ferai justice.

J’aime à la rendre à tous , à toute heure , en tout lieu : C’est par elle qu’un Roi sc fait un demi-Dieu ;

Et c’est dont je vous plains, qu’après un tel service. On puisse contre lui , me demander justice.

Souffrez donc, ô grand Roi le plus juste des Rois,

70 HORACE

Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix.

Non que nos cœurs jaloux de ses honneurs s’irritent: S’il en reçoit beaucoup , ses hauts faits les méritent » Ajoutez-y plutôt que d’en diminuer ;

Nous sommes tous encor prêts d’y contribuer ;

Mais , puisque d’un tel crime il s’est montré capable , Qu’il triomphe en vainqueur et périsse en coupable. Arrêtez sa fureur , et sauvez de ses mains ,

Si vous voulez régner , le reste des Romains :

Il y va de la perte ou du salut du reste.

La guerre avoir un cours si sanglant, si funeste.

Et les nœuds de l’hymen , durant nos bons destins ,

Ont tant de fois uni des Peuples si voisitrs ,

Qu’il est peu de Romains que le parti contraire N’intéresse en la mort d’un gendre ou d’un bcau-frerc , Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs , Dans le bonheur public , à leurs propres malheurs.

Si c’est offenser Rome , et que l’heur de scs armes L’autorise à punir ce crime de nos larmes ,

Quel sang épargnera ce barbare vainqueur.

Qui ne pardonne pas à celui de sa sœur ,

Et ne peut excuser cette douleur pressante

Que la mort d’un amant jette au cœur d’une amante.

Quand prêt d’être éclairé du nuptial flambeau ,

Elle voit , avec lui , son espoir au tombeau 1 Faisant triompher Rome , il sc l’est asservie :

Il a sur nous un droit et de mort et de vie ;

Et nos jours criminels ne pourront plus durer , Qu’autant qu’à sa clémence il plaira l'endurer.

Je pouirois ajouter aux intérêts de Rome ,

Combien un pareil coup est indigne d’un homme ;

Je pourrois demander qu’on mît devant vos yeux , Ce grand et rare exploit d’un bras victorieux.

Vous verriez un beau sang , pour accuser sa rage , D’un frcrc si cruel rejaillir au visage ;

Vous verriez des horreurs qu’on ne peut concevoir : Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir; Mais je hais ces moyens qui sentent l’artifice.

Vous avez i demain remis le sacrifice:

Pensez-vous que les Dieux , vengeurs des innocens y D’une main parricide acceptent de l’encens ?

Sur vous ce sacrilège attireroit sa peine ;

Ne le considérez qu’en objet de leur haine ,

Et croyez , avec nous , qu’en tous ses trois combats , Le bon destin de Rome a plus fait que son bras , Puisque ces memes Dieux , auteurs de sa victoire , Ont permis qu’aussi-tôt il en souillât la gloire ,

Et qu’un si grand courage , après ce noble effort, Fût digne en même jour de triomphe et de mort. Site , c’est ce qu’il faut que votre arrêt décide :

En ce lieu Rome a vu le premier parricide;

La suite en est à craindre , et la haine des deux : Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux,

Tulle.

Défendez-vous , Horace.

Horace.

A quoi bon me défendre?

Vous savez l’action , vous la venez d'entendre ;

Ce que vous en croyez me doit être une loi.

Sire : on se défend mal contre l’avis d’un Roi ;

j% HORACE,

Et le plus innocent devient soudain coupable ,

Quand aux yeux de son Prince il paioît condamnable. C’est crime qu’envers lui sc vouloir excuser :

Notre sang est son bien , il en peut disposer ;

Et c’est à nous de croire , alors qu’il en dispose.

Qu’il ne s’en prive point sans une juste cause.

Sire , prononcez donc; je suis prêt d’obdir ;

D’autres aiment la vie , et je la dois haïr.

Je ne reproche point à l’ardeur de Valero ,

Qu’en amant de la soeur, il accuse le frere;

Mes voeux , avec les siens , conspirent aujourd’hui :

Il demande ma mort , je la veux comme lui.

Un seul point entre nous met cette difFércnce ,

Que mon honneur par-U cherche son assurance ,

Et qu’à ce m6mc but nous voulons arriver ,

Lui pour flétrir ma gloire , et moi pour la sauver.

Sire , c’est rarement qu’il s’ofFre une raaticre A montrer d’un grand coeur la vertu toute entière ; Suivant l’occasion , elle agit plus ou moins ,

Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins.

Le Peuple qui voit tout seulement par l’écorcc , S’attache à son effet pour juger de sa force ;

Il veut que ses dehors gardent un meme cours , Qu’ayant fait un miracle, elle en fasse toujours; Après une action, pleine, haute, éclatante ,

Tout ce qui brille moins , remplit mal son attente ;

Il veut qu’on soit égal en tout tems , en tous lieux :

11 n’examine point si lors on pouvoir mieux ,

Ni que s’il ne voit pas sans cesse une merveille , L’occasion est moindre, et la vertu pareille;

Son

Son injustice accable et détruit les grands noms : L’honneur des premiers faits se perd par les seconds ;

Et quand la renommée a passé l’ordinaire ,

Si l’on en veut déchoir , il ne faut plus rien faire.

Je ne vanterai point les exploits de mon bras ;

Votre majesté , Sire , a vu mes trois combats :

Il est bien mal-aisé qu’un pareil les seconde ,

Qu’une autre occasion à celle-ci réponde ,

Et que tout mon courage , après de si grands coups , Parvienne à des succès qui n’aillent au-dessous >

Si bien que pour laisser une illustremémoire ,

La mort seule aujourd’hui peut conserver ma gloire i Encor la falloit-il si-tôt que j’eüs vaincu ,

Puisque pour mon honneur j’ai déjà trop vécu.

Un homme tel que moi voit sa gloire ternie Quand il tombe en péril de quelque ignominie >

Et ma main auroit su déjà m’en garantir ;

Mais sans votre congé mon sang n’ose sortir :

Comme il vous appartient , votre aveu doit se prendre i C’est vous le dérober qu’autrement le répandre.

Home ne manque point de généreux guerriers >

Assez d’autres , sans moi , soutiendront vos lauriers : Que votre Majesté désormais m’en dispense i Et i si ce que j’ai fait vaut quelque récompense , Permettez, ô grand Koi 1 que de ce bras vainqueur Je m’immole à ma gloire, et non pas à ma sœur.

• HORACE

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