SUR CINNA
« n’est pas ici une Pièce telle que les Hdréces. On voit bien le même pinceau j mais l’ordonnance du tableau est trcs-supérieiirc. Il n’y a point de double action. Ce ne sont point des intérêts indépendans les uns des autres , des actes ajoutés à des actes j c’est toujours la même intrigue. Les trois unités sont aussi parfaitement observées qu’elles puissent l’être , sans que l’action soit gênée , sans que l’Auteur paroisse faire le moindre effort. Il y a toujours de l’Art , et l’Art s’y montre rarement à découvert. » Voltaire , Préface de Cinna , édition de P. Corneille , avec des Commentaires.
« On sera peut-être surpris que Corneille aitpu , dans le courant d’une même année, donnerdeux Poemes aussi beaux qu’Horacc et Cinna». U est fort aisé de détruire cette objection. Le
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C»d fut représenté vers la fin de Novembre 1659. Les contrariétés que Corncine essuya à son sujet, loin de le dégoûter du Théâtre, ne servirent qu’à augmenter son émulation. Il travailla son Horace et le garda long-tems. Il ne se détermina enfin à lui faire voir le jour qu’au commencement de 16^^. Cependant il n’étoit pas demeuré oisif : Cinna étoit alors bien avancé î de sorte qu’il fut en état de le faire paroître à la fin de la meme aitnée. L’objection à laquelle nous venons de répondre séroit d’autant plus naturelle à faire , que , pendant longtems , Cinna a passé pour le chef-d’œuvre de son Auteur , et qu’aujourd’hui beaucoup de personnages sont encore dans ce sentiment. » Parfaict , Histoire du Théâtre François , tome sixième , pages 91 et 91.
et C’est à cette admirable Picce que , d’une commune voix , on a adjugé le prix sur toutes les autres de cet illustre Auteur, qui cependant lui préferoit sa Rodogune. n Anecdotes Dramatiques , tome premier, page zoj et suivantes. « Cette Tragédie a fait sur le cœur de Louis XIV luie impression bien honorable à ce beau
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I^oëme. Tout le monde sait que le Chevalier de Rohan avoit conspiré contre l’État , et que le Roi refusa constamment sa grâce. Ce grand Prince vit représenter Cinna la veille du jour oh l’on devoir exécuter le Chevalier , et il en fut si frappé ^ qu’il a avoué depuis que si on eût saisi cet instant pour lui parler en faveur du criminel , il auroit accordé tout ce qu’on auroit voulu.... Le grancf Condé , à l’âge de vingt ans , versa des larmes â la représentation de cette Pièce ; sur-tout à ce beau vers d’Auguste , à la derniere scene du cinquième acte :
«c Soyons amis, Cinna; c’est moi qui t’en convie.
C’étoient les larmes d’un Héros. Le grand Corneille faisant pleurer le grand Condé , est une époque bien célébré dans l’Histoire de l’esprit humain. »
«« Un jour , à la scene première du même acte , lorsqu’Auguste dit à Cinna :
Ta fortune est bien haut , tu peux ce que tu veux ;
« Mais tu ferois pitid, même à ceux qu’elle irrite ,
« Si je t’abandonnois à ton peu de rndritc , &c. »
Le dernier M.arcchal de la Fcuilladc , étant sur
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le Théâtre , s’écria : ! tu me gâtes le soyons
omis , Cinna J Le vieux Comédien qui jouoit Auguste se déconcerta et crut avoir mal joué. Mais le Maréchal , apres la Pièce , lui dit : Ce n’est pas vous qui m'ave:ji déplu j c'est Auguste qui dit à Cinna qu il n'a aucun mérite , qu*il n’est propre à rien , quil fait pitié ; et qui , ensuije lui die : soyons amis i si le Roi m’en disoit autant , je le remercierois de son amitié, j>
Voltaire fait remarquer «qu’il y a un grand sens et beaucoup de finesse dans cette plaisan* teric. On peut pardonner à un coupable qu’on méprise 3 mais on ne devient pas son ami. 11 falloir, peut-être, que Cinna très-criminel fut encore ^rand aux yeux d’Auguste. Cela n’empêche pas que le discours d’Auguste ne soit un des plus beaux que nous oyions dans notre langue. » Commentaires sur Cinna.
ce Toute cette scène est de Séneqnc le Philosophe. Par quel prodige de l’art Corneille a-t-il surpassé Seneque , corrime dans les Horaces il a été plus nerveux que Tite - Livc ? C’est là le privilège de la bellc^poésie * et c’est un de ces exemples qui condamnent bien fortement ces
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deux Auteurs , d’Aubignac et La Motte , qut ont voulu faire des Tragédies en prose ; d’Aubignac , homme sans talens , qui , pour avoir mal étudié le Théâtre , croyoit pouvoir faire une bonne Tragédie dans la prose la plus plate j La Motte , homme d’esprit et de génie , qui ayant trop négligé le style et la langue dans la poésie, pour laquelle il avoir beaucoup de talent, voulut faire des Tragédies en prose , parce que la prose est plus aisée que la poésie. » Ibidem.
« De toutes les Tragédies de Corneille , celleci fit le plus grand effet à la Cour.... On étoit alors dans un tems ou les esprits , animés par les factions qui avoient agité le règne de Louis XI II , ou plutôt du Cardinal de Richelieu , étoient plus propres à recevoir les senti; mens qui regnent dans cette Picce. Les premiers Spectateurs furent ceux qui combattirent à la Marfée , et qui firent la guerre de la fronde. Il y a d’ailleurs dans cette Pkee un vrai continuel , un développement de la constitution de l’Empire Romain , qui plaît extrêmement aux hommes d’État ; et alors chacun vouloir l’être. J’observerai que dans toutes les Tragédies Greques ,
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faites pour un peuple si amoureux de sa liberté , on ne trouve pas un trait qui regarde cette li« berté , et que Corneille , né François , en est lempli. » Ibidem,
« Quelle prodigieuse supériorité de la belle poésie sur la prose ! Tous les Ecrivains politiques ont délayé les pensées qui se trouvent dans la première scene du second acte de cette Tragédie i aucun a-t-il approché de la force , de la profondeur , de la netteté , de la précision des discours de Cinna et de Maxime î Tous les Corps de TEtat auroient dû assister à cette Pièce , pour apprendre* à penser et à parler, lis ne faisoient que des harangues .ridicules , qui sont la honte de la Nation. Corneille étoit ua Maître dont ils avoient besoin. Mais un préjugé , plus barbare encore que ne l’ctoit l'éloquence du Barreau et de la Chaire , a souvent empêché plusieurs Magistrats très-éclairés d'imiter Cicéron et Hortensius , qui alloient entendre des Tragédies fort inférieures à celles de Corneille. Ainsi les hommes pour qui ces Pièces étoient faites ne les voyoient pas. Le Parterre n'étoit pas dign$:4< tableaux de la grandeur
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Romaine. Les femmes ne vouloient que de Tamour. Bientôt on ne traita plus que l’Amour , et par- là on fournit à ceux que leurs petits talens rendent jaloux de la gloire des Spectacles , un malheureux prétexte de s’élever contre le premier des beaux-arts. Nous avons eu un Chancelier qui a écrit sur l’Art Dramatique » et on n observé que de sa vie il n’alla aux Spectacles ; mais Scipion , Caton , Cicéron , César , y alloient. » Ibidem,
« Corneille , dans l’Examen de cette Pièce , semble se condamner d’avoir manqné à l’unité de lieu. Le premier acte y dit-il , se passe che:^ Emilie ^ et Vautre dans le cabinet d'Auguste ; mais il fait aussi réflexion que l’unité s’étend à tout le Palais. Il est impossible que cette unité soit plus rigoureusement observée. Si on avoit eu des Théâtres véritables, une scene semblable à celle de Viccnce , qui représentât plusieurs appartemens , les yeux des Spectateurs auroient vu ce que leur esprit doit suppléer. C'est la faute des Constructeurs quand un Théâtre ne représente pas les différens endroits ou se passe l'action , dans une même enceinte , une place , un temple,
un
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un palah; , un vestibule , un cabinet , &c. 11 s’eh falloit beaucoup que le Théâtre fut digne des Pièces de Corneille.... C'est une chose admirable , sans doute , d’avoir suppose la deliberation d’Auguste , à la première scène du second acte, avec ceux mêmes qui viennent de faire serment de l’assassiner. Sans cela , cette scène setoit plutôt un beau morceau de déclamation,, qu’ une belle scene de Tragédie.... Fénelon , dans sa Lettre à l’Acavlémie , sut l'éloquence , dit : li me semble quon a donné souvent aux Romains un discours trop fastueux ; je ne trouve point de proportion entre Vempkase avec laquelle Auguste parle dans la T ragédie de Cinna , et la modeste simplicité avec laquelle Suétone le dépeint. Il est vrai j mais ne faut-il pas quelque chose de plus relevé sur le Théâtre que dans Suétone ? 11 y a un milieu à garder entre l'enflure et la simplicité. Il ' faut avouer que Corneille a quelquefois passé les bornes. I/Archevèque de Cambrai avoic d’autant plus de raison de reprendre cette «nflure vicieuse que , de son tems, les Comédiens chargeoient encore ce défaut par la plus ridicule affectation dans l’habillement , dans la déclama-
xxîv JUGEMENS ET ANECDOTES, tion et dans les gestes. On voyoit Auguste at.' livei avec la dernatche d*un ^dataniote j coififc d’une perruque carrée qui descendoit pat- devant jusqu’à la ceinture. Cette perruque étoit farcie de feuilles de laurier , et surmontée d’un large chapeau avec deux rangs de plumes rouges. Auguste , ainsi défiguré par des Bateleurs gaulois , sut un Théâtre de Marionnettes , étoit quelque chose de bien étrange. Il se plaçoit sut un énorme fautenil à deux gradins , et Maxime et Cinna étoient sur deux petits tabourets. La déclamation empoulée répondoit parfaitement à cet étalage , et sur-tout Auguste ne manquoit pas de regarder Cinna et Maxime du haut en bas , avec un noble dédain , en prononçant ces vers :
c« Enfin tout ce qu’adoïc en ma haute fortune ,
» D’un courtisan fiatteut la présence importune , &c»
Il faisoit bien sentit que c’étoit eux qu’il regatdojt comme des courtisans fiatteurs. En effet , il n’y a tien dans le commencement de cette scene qui empêche que ces vers ne puissent être joués ainsi. Auguste n’a point encore parlé avec bonté , avec amitié à Cinna et à Maxime : il ne
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leur a encore parlé que de son pouvoir absolu sur la terre et sur l’onde. On est même un peu surpris de voir qu’il leur propose tout d’un coup son abdication à l’Empire , et qu’il les ait mandés avec tant d’empressement pour écouter uite résolution si soudaine , sans aucune préparation , sans aucun sujet , sans aucune raison , prise de l’état présent des choses. Lorsqu’Auguste examinoit avec Agrippa et avec Mécene s’il devoir conserver ou abdiquer sa puissance, c’écoit dans des occasions critiques qui amenoient natiuellement cette délibération , c’étoit dans l’intimité de la conversation , c’étoit dans des effusions de cœur. Peut-être cette scène eût-elle été plus vraisemblable , plus théâtrale , plus intéressante , si Auguste avoit commencé pat traiter Cinna et Maxime avec amitié , s’il leur eût parlé de son abdication comme d’une idée qui leur étoit déjà connue : alors la scene ne paroîtroit plus amenée comme par force , uniquement pour faire un contraste avec la conspiration. Mais , malgré toutes ces observations , ce morceau sera tou* jours un chef-d’œuvre , par la beauté des vers ,
pat les détails , par la force du raisonnement , et
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par rintérêc même qui en doit résulter j car est* il rien de plus intéressant que de voir Auguste rendre ses propres assassins arbitres de sa destinée ? Il seroit mieux y f’en conviens , que cette scene eût pu être préparée ; mais le fonds est toujours le même , et les beautés de détail > qui seules peuvent faire les succès des Poètes , sont d’un genre sublime. » Ibidem.
« Quoique j’aie osé trouver des défauts dans Cinna « j’oserois dire à Corneille ; Je souscris û l’avis de ceux qui mettent cette Piece au*dessus de tous vos autres Ouvrages ; je suis frappé de la noblesse , des sentimens vrais , de la force, de l’éloquence, des grands traits de cette Tragédie. Il y a peu de cette emphase et de cette enflure qui n’est qu’une grandeur fausse. Le récit que fait Cinna au premier acte, la délibération d’Auguste , plusieurs traits d’Émilie , et enfin la derniere scene , sont des beautés de tous les tems , et des beautés supérieures. Quand je vous compare sur>tout aux contemporains qui osoient alors produire leurs Ouvrages à' côté des vôtres, je levé les épaules , et je vous admire conune un être à part. Qui étoieiit ces hommes qui vou-
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loicnt courir la même carrière que vous ? Tristan, Ta Case , Grenaille, Rosiers , Boyer, Colleter , Gaumin , Gillet , Provois , La Ménardiere , Magnon , Picou , De Brosse ? J’en nommeroi» cinquante , dont pas un n’est connu , ou dont les noms ne se prononcent qu’en riant. C’est au milieu de cette foule que vous vous éleviez , audelà des bornes connues de l’Art. Vous deviez avoir autant d’ennemis qu’il y avoit de mauvais Ecrivains j et tous les bons esprits dévorent être vos admirateurs. Si j’ai trouvé des taches dans Cinna , ces défauts racrac auroient été de trèsgrandes beautés dans les écrits de vos pitoyables adversaires ; ié n'ai remarqué ces défauts que pour la perfection d'un Art dont je vous regarde comme le créateur. Je ne peux ni ajouter , ni ôter rien à votre gloire , &e.
Voltaire et le Commentateur de Boileau ont prétendu que ce Satyrique avoit eu en vue le Monologue d’Émilie , par lequel commence cette Pièce , lorsqu’au troisième Chant de son Art Poétique , il plaça ces vers :
t« Je me ris d’un Auteur qui , lent â s’exprimer,
» De ce qu’il veut d’abord ne sait pas m’informer, &e.
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« On ne peut clouter qu’Emilie ne soit dans une situation violente , répond à cela l’Auteur du Dictionnaire Dramatique , tome neuvième , page ; et c’est le cas du Monologue. Il esc encore certain que le caractère de fermeté que lui donne Corneille , ne lui permet point de confier scs irrésolutions à Fulvic ( sa Suivante ) ; mais il ii’est pas moins vrai que la métaphore n’est pas le style de la douleur » et qu’Emilie la prodigue un peu trop. C’est un défaut qui se trouve dans presque toutes les Pièces de Cor-* neille. Son génie élevé le portoit souvent à la déclamation. Le personnage de Livie , (l’Impératrice , épouse d’Auguste ) que les Comédiens ont supprimé d’eux-memes, ( depuis environ soixante ans (■)) est aussi nuisible dans cette Tragédie , que celui de l’Infante est inutile dans le Cid. Livie , par scs conseils , d’abord combattus et bientôt suivis par Auguste , lui
(i) Cette suppression a obligé à retrancher aussi du rôle d’Auguste tous les couplets où il est en scène avec livie , et à faire dire à Émilie les deux premiers vers de la scène seconde du cinquième acte.
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tavit tout le mérite de sa clémence. Porter la critique plus loin , ce seroit un excès. Il étoit plus permis à Corneille de faire de grandes fautes qu’à ses successeurs d’en faire de petites. Cinna, malgré ses défauts, passera toujours pour un chefd’œuvre. On n’y trouve ni situations pathétiques, ni catastrophe sanglante , et toutefois l’effet de cette Piece est prodigieux. Ailleurs Corneille nous émeut , ou par la terreur ou par la pitié ; ici c’est l’admiration seule qui nous transporte. »
« Lorsque Baron remonta au Théâtre , ( en 1720 ) la scene étoit livrée à des déclamateurs boursoufHés qui mugissoient des vers au lieu de les réciter. Il débuta par le tôle de Cinna. Sa démarche noble , simple et majestueuse ne fut point goûtée d’un public accoutumé à la fougue des Acteurs du tems , mais lorsque , dans le tableau de la conjuration , il vint à ces beaux vers :
» Vous eussiez vu leurs yeux s’enflammer de fureur ,
9> Et , dans le même instant , par un effet contratic ,
9> Leurs fronts pâlir d’horreur et rougir de colcre, Sec.
11 pâlit , il rougit si rapidement , que le feu et ^ la vérité de son jeu lui concilièrent tous les suffrages. »
XXX JUGEMENS ET ANECDOTES
« Dans le beau tableau des proscriptions que fait Cinna à Émilic , Dufresne eut recours une fois à une petite adresse qui produisit un grand effet. Dans le cours de ce récit , il tint un bras plié detriere son dos> tenant caché son casque , surmonté d’un panache rouge. Quand il en fut à ces vers terribles :
« Ici le fils baigné dans le sang de son pere ,
>3 Et , sa tête à la main , demandant son salaire , &c.
Indépendamment du feu qu’il mit dans la déclamation , il tira précipitamment le casque et le panache rouge , et l’agitant vivement , il sembla montrer aux Spectateurs la têxe et la chevelure sanglante dont il s’agit dans les vers i ce qui jetta une frayeur et une surprise agréable dans tous les esprits. » Anecdotes dramatiques , tome pie* micr, page 104.
LA CLÉMENCE