CINNA, MAXIME
ov« me semblcz pensif ?
Ce n’est pas sans sujet.
Maxime.
puis-je d’un tel chagrin savoir quel est l’objet?
Emilie et César. L’un et l’autre me gSne :
L’un me semble trop bon , l’autre trop inhumaine. Plût aux Dieux que César employât mieux ses so.ns .
Et s’en fît plus aimer, ou m’aimât un peu moins. Que sa bonté touchât la beauté qui me charme ,
Et la pût adoucir comme elle me désarme !
Je sens au fond du cœur mille remords cuisans Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits presens :
Cette faveur si pleine et si mal reconnue ,
Par un mortel reproche à tous momens me tue.
Il me semble sur-tout incessamment le vo>r Déposer en nos mains son absolu pouvoir ,
.Ecouter nos avis , m’applaudir , et me dire : cc Cintra , par vos conseils je retiendrai l’Empirei »'> Mais je le retiendrai pour vous en faire part....)»
Et je puis dans son sein enfoncer un poignard !
AhI plutôt.... Mais, hélas ! j’idolâtre Emilie !
U*n sêrment exdcrable à sa haine me lie :
L’horreur qu’elle a de lui me le rend odieux ;
Des deux côtés j’ofFcnse et ma gloire et les Dieux t Je deviens sacrilège , ou je suis parricide ;
Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide.
Vous n'aviez point tantôt ces agitations ,
Vous paroissiez plus ferme en vos intentions.
Vous ne sentiez au coeur ni remords , ni reproche.
On ne les sent aussi que quand le coup approche { Et l'on ne reConnoît de semblables forfaits ,
Que quand la main s’apprête à venir aux effets. L’ame de son dessein ju$qucs-là possédée , S’attache aveuglément à sa première idée i Mais alors quel esprit n’en devient point troublé i Ou plutôt quel esprit n’en est point accablé ?
Je crois que Brute même , à tel point qu’on le prise t Voulut plus d’une fois rompre son entreprise > Qu’avant que de frappci;^ elle lui fit sentir l'ius d’un remords en l’ame et plus d’un repentir. Maxime.
Il eut trop de vertu pour tant d’inquiétude ;
11 ne soupçonna point sa main d’ingratitude ,
Et fut contre un Tyran d’autant plus animé ,
Qu’il en reçut de biens et qu’il s'en vit aimé. Comme vous l’imitez , faites la même chose ,
Et formez vos remords d’une plus juste cause s De vos lâches conseils qui seuls ont arrêté Le bonheue renaissant de notre liberté.
C’est vôus seul aujourd’hui qui nous l’avei ôtcc i De la main de Ce'sar , Brute l’eût acceptée ,
Et n’eût jamais souffert qu’un interet léger De vengeance ou d’amour l’eût remise en danger. N’écoutei plus la voix d’un Tyran qui vous aime , Et vous veut faire part de son'pouvoir suprême ;
Mais entendex crier Rome à votre côté : te Rends-moi , rends-moi , Cinna , ce que tu m’as ôté » iî Et si tu m’as tantôt préféré ta maîtresse , .
Ne me préfère pas le Tyran qui m’oppresse ! » Cinna.
Ami , n’accable plus un esprit malheureux Qui ne forme qu’en lâche un dessein généreux.
Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute ,
Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte i Mais pardonne aux abois d’une vieille amitié Qui ne peut expirer sans me faire pitié ;
Et laisse-moi de grâce , attendant Emilie ,
Donner un libre cours à ma mélancolie:
Mon chagrin t’importune , et le trouble où je suis Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis.
Maxime.
Vous voulez rendre compte à l’objet qui vous blesse De la bonté d’Octave et de votre foiblcssc.
L’entretien des amans veut un entier secret.
Adieu. Jp me retire en confident discret.
( Il sort. )
tragédie.