SCENE IV
iMILIE, CINKA, FÜLVIE.
^Îracïs aux Dieux , Cinna, ma frayeur étoit vainc; Aucun de tes amis ne t’a manqué de foi ,
Et je n’al point eu lieu de m’employer pour toi. Octave en ma présence a tout dit à Livie ,
Et par cette nouvelle il m’a rendu la vie,
d: M’ujle
le désavouerez-vous, et du don qu’il mcfait> Voudrez-vous retarder le bienheureux effet ?
L’effet est en ta main.
Mais plutôt en la vôtre,
Je suis toujours moi-même, et mon ctsur n’est point autre: Mc donner à Cinna, c’est ne lui donner rien ;
C’est seulement lui faire un présent de son bien.
Cinna.
Vous pouvez toutefois... O Ciel ! l’osai-je dire î
Que puis-je , et que crains-tu ?
Cinna.
Je tremble, je soupire ,
Et vois que si nos coeurs avoient mêmes désirs ,
Je n’aurois pas besoin d’expliquer mes soupirs.
Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire»
Mais je n’ose parler, et je'ne puis me taire.
C’est trop me gêner, parle.
Cinna.
Il faut vous obéir ;
Je vais donc vous déplaire, et vous m’allez haïr.
Je vous aime , Émilie , et le ciel me foudroie ,
Si cette passion ne fait toute ma joie,
Et si je ne vous aime avec toute l’ardeur
Que peut un digne objet attendre d’un grand cœur,
D iij
Mais voyez à quel prix vous me donnez votre ame ! En me rendant heureux , vous me rendez Infâme. Cette bonté d’Auguste
Il suffit, je t’entends s Je vois ton repentir et tes vœux inconstans :
Les faveurs du Tyran emportent tes promesses ;
Tes feux et tes sermens codent à ses caresses ,
Et ton esprit crédule ose s’imaginer Qu’Auguste pouvant tout , peut aussi me donner.
Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne : Mais ne crois pas qu’ ainsi jamais je t’appartienne.
Il peut faire trembler la terre sous ses pas ,
Mettre un Roi hors du trône et donner ses États , De scs proscriptions rougir la terre et l’onde ,
Et changer à son gré l’ordre de tout le monde ; Mais le coeur d’Émilie est hors de son pouvoir.
Aussi n’est-ce qu’à vous que je veux le devoir;
Je suis toujours moi-mSme , et ma foi toujours pure, la pitié que je sens ne me rend point parjure ; J’obéis sans réserve à tous vos sentimens ,
Et prends vos intérêts par de-Ià mes sermens.
J’ai pu, vous le savez , sans parjure etsans crime. Vous laisser échapper cette illustre victime :
César se dépouillant du pouvoir souverain ,
Kous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein ;
La conjuration s’en alloit dissipée ,
Vos desseins avortés , votre haine trompée:
Mol seul j’ai rafFermi son esprit étonné ,
Et pour vous l’immoler ma main l’a couronné.
Pour me l’immoler , traître ! et tu veux que moi-mfime Je retienne ta main ! qu’il vive , et que je l’aime 1 Que je sois le butin de qui l’ose épargner ,
Et le prix du conseil qui le force à regner 1
Kc me condamnez point quand je vous ai scnùe :
Sans moi , vous n’auriez plus de pouvoir sur sa vie >
Et , malgré scs bienfaits , je rends tout à l’amour , Quand je veux qu’il périsse , ou vous doive le jour. Avec les premiers voeux de mon obéissance ,
Souffrez ce foible effort de ma rcconnoissance »
Que je tâche de vaincre un indigne courroux ,
Et vous donner pour lui l’amour qu’il a pour vous.
Une ame généreuse et que la vertu guide Fuit la honte des noms d’ingrate et de perfide ;
Elle en hait l’infamie attachée au bonheur ,
Et n’accepte aucun bien aux dépens de l’honneur.
Je fais gloire pour moi de cette ignominie :
La perfidie est noble envers la tyrannie ;
Et quand on rompt le cours d’un sort si malheureux » Les coeurs les plus ingrats sont les plus généreux.
Vous faites des vertus au grc de votre haine.
Je me fais des vertus dignes d’une Romaine.
Un cœur vraiment Romain...
Ose tout pour ravir Une odieuse vie à qui le fait servir ;
Il fuit plus que la mort , la honte d’être esclave.
C’est rêtre avec honneur , que de l’être d’Ocravc ; Et nous voyons souvent des Rois à nos genoux > Pcmander pour appui tels esclaves que nous.
Il abaisse à nos pieds l’orgueil des diadèmes ,
Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes ; Il prend d’eux les tributs dont il nous enrichit ,
Et leur impose un joug dont il nous affranchit.
L’indigne ambition que ton cœur se propose !
Pour être plus qu’un Roi , tu te crois quelque chose ! Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain , Qu’il prétende égaler un citoyen Romain ?
Antoine sur sa tête attira notre haine ,
En se déshonorant pour l’amour d’une Reine: Attale , ce grand Roi , dans la pourpre blanchi > Qui du Peuple Romain se nommoit l’affranchi , Quand de toute l’Asie il se fut vu l’arbitre ,
Eût encor moins prisé son trône que ce titre. Souviens-toi de ton nom , soutiens sa dignité ,
Et , prenant d’un Romain la générosité ,
Sache qu’il n’en est point que le ciel n’ait fait naître Pour commander aux Rois et pour vivre sans maître.
TRAGÉDIE. 4j
te Ciel a trop fait voir en de tels attentats Qu’il hait les assassins et punit les ingrats ;
£t quoi qu’on entreprenne et quoi qu’on exc'eute , Quand il élève un trône, il en venge la chute:
Il SC met du parti de ceux qu’il fait régner ;
Le coup dont on les tue est long-tems à saigner ;
£t quand à les punir il a pu se résoudre ,
De pareils châtimens n’appartiennent qu’au foudre.
Dis que de leur parti toi-meme tu te rends ,
De te remettre au foudre à punir les Tyrans.
Je ne t’en parle plus , va , sers la tyrannie , Abandonne ton ame à son lâche génie ;
Et , pour rendre le calme à ton esprit flottant ,
Oublie et ta naissance et le prix qui t’attend.
Sans emprunter ta main pour servir macoIerCi Je saurai bien venger mon pays et mon pcrc.
J’aurois déjà l’honneur d’un si fameux trépas ,
Si l’amour jusqu’ici n’eût arreté mon bras.
C’est lui qui , sous tes loix , me tenant asservie^
M’a fait en ta faveur prendre soin de ma vie;
Seule contre un Tyran , en le faisant périr ,
Par les mains de sa garde il me falloir mourir :
Je t’eusse par ma mort dérobé ta captive ;
Et , comme pour toi seul l’amour veut que je vive, l’ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi ,
Et te donner moyen d’être digne de moi.
Pardonnez-moi , grands Dieux , si je me suis trompée, Quand j’ai pensé chérir un neveu de Pompée ,
Et si d’un faux semblant mon esprit abusé A fait choix d’un esclave en son lieu supposé !. . *
3c t’aime toutefois, quel que tu puisses Être ;
Et si pour me gagner il faut trahir ton maître »
Mille autres à Tenvî recevroient cette loi ,
S’ils pouvoient m’acquérir à meme prix que toi.
Mais n’appréhende pas qu’un autre ainsi m’obtienne. Vis pour ton cher Tyran , tandis que je meurs tienne ; Mes jours avec les siens sc vont précipiter ,
Puisque ta lâcheté n’ose me mériter.
Viens me voir dans son sang et dans le mien baignée. De ma seule vertu mourir accompagnée ,
Et te dire en mourant , d’un esprit satisfait : te N’accuse point mon sort, c’est toi seul qui l’as fait.
Je descends dans la tombe où tu m’as condamnée , « Où la gloire me suit, qui t’étoit destinée ;
Je meurs en détruisant un pouvoir absolu ;
M Mais je vivrois à toi , si tu l’avois voulu. »
Eh bien ! vous le voulex , il faut vous satisfaire ;
Il faut affranchir Rome , il faut venger un pere,
Il faut sur un Tyran porter de justes coups ;
Mais apprenez qu’ Auguste est moins Tyran que vous. S’il nous ôte à son gré nos biens , nos jours', nos femmes , Il n’a point , jusqu’ici , tyrannisé nos âmes ;
Mais l'empire inhumain qu’excrceiv- vos beautés ,
> Porcc jusqu’aux esprits et jusqu’aux volontés.
Vous me faites priser ce qui me déshonore;
Vous me faites haïr ce que mon ame adore ;
Vous me faites répandre un sang pour qui je dois
Exposer tout le mien , et mille et mille fois ;
Vous le voulez ; j’y cours: ma parole est donnée; Mais ma main auflî-tot, contre mon sein tournée , Aux mânes d’un tel Prince immolant votre amant,
A mon crime forcé joindra mon châtiment ;
Et , pas. cette action dans l’autre confondue , Recouvrera ma gloire aulfi-t6t que perdue.
Adieu.
( lï sort, )