‹ Horace, tragedie de P. CorneilleChapitre 57 sur 105 · AUGUSTE. LIVIE · texte numérisé non relu

AUGUSTE. LIVIE

Auguste.

Ladami , on me trahit , et la main qui me tue Rend sous mes déplaisirs ma constance 'abattue i Cinna, Cinna, le traître !....

Euphorbe m’a tout dit ,

Seigneur; et j*aî pâli cent fois à ce récit.

Mais écouteriez-vous les conseils d’une femme ? Auguste.

Hélas ! de quel conseil est capable mon ame ?

Votre sévérité , sans produire aucun ftuit , Seigneur, jusqu’à présent a fait beaucoup de bruit. Par les peines d’un autre , aucun ne s’intimide : Salvidicn à bas a soulevé Lépide ;

Murene a succédé , Cépion l’a suivi ,

Le jour à tous les deux dans les tourmens ravi N’a point mêlé de crainte à la fureur d’Egnace , Dont Cinna maintenant ose prendre la place ;

Et dans les plus bas rangs , les noms les plus abjects Ont voulu s’ennoblir par de si hauts projets.

Après avoir en vain puni leur insolence ,

Essayez sur Cinna ce que peut la clémence ;

Eaites son châtiment de sa confusion ,

Cherchez le plus utile en cette occasion.

Sa peine peut aigrir une ville animée ,

Son pardon peut servir à votre renommée ;

Et ceux que vos rigueurs ne font qu’efFarouchcr , Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.

Auguste.

Gagnons-les tout-à-fait en quittant cet Empire Qui nous rend odieux , contre qui l’on conspire ; J’ai trop , par vos avis , consulté U-dessus ;

Ne m’en parlez jamais , je ne consulte plus.

Cesse de soupirer , Rome , pour ta franchise :

Si je t’ai mise aux fers , moi-même je les brise.

Et te rends ton État , après l’avoir conquis ,

.Plus paisible et plus grand que je ne te l’ai pris.

Si tu me veux haïr , hais-moi sans plus rien feindre i Si tu me veux aimer , aime-moi sans me craindre :

De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d’honneur ,

Lassé comme il en fut j’aspire à son bonheur.

Assex et trop long-tems son exemple vous flatte :

Mais gardez que sur vous le contraire n’éclate :

Ce bonheur sans pareil qui conserva scs jours »

Ne seroit pas bonheur s’il arrivoit toujours.

Auguste.

Eh bien ! s’il est trop grand , si j’ai tort d’y prétendre, J’abandonne mon sang à qui voudra l’épandre.

Après un long orage , il faut trouver un port ,

Et je n’en vois que deux , le repos ou la mort.

Quoi ! vous voulez quitter le fruit de tant de peines 1 Auguste.

Quoi î vous voulez garder l’objet de tant de haines 1

Seigneur , vous emporter à cette extrémité ,

C’est plutôt désespoir que générosité.

» Auguste.

Régnef et caresser une main si traîtresse.

Au lieu de sa vertu , ç’est montrer sa foiblesse,

C’est régner sur vous-meme , et , par un noble choix , Pratiquer la vertu la plus digne des Bois.

Vous m’aviei bien promis des conseils d’une femme : Vous me tenez parole , et c’en sont-là , Madame.

Après tant d’ennemis à mes pieds abattus ,

Depuis vingt ans je régné , et j’en sais les vertus ;

Je sais leurs divers ordres , et de quelle nature Sont les devoirs d’un Prince en cette conjoncture.

Tout son peuple est blessé par un tel attentat ,

Et la seule pensée est un crime d’État ,

Une offense qu’en fait à toute sa Province ,

Dont il faut qu’il la venge , ou cesse d’ètré Prince..

Donnez moins de croyance à votre passion.

Auguste.

Ayez moins de foiblcsse, ou moins d’ambition.

Ne traitez pas si mal un conseil salutaire.

Auguste.

Le Ciel m’inspirera ce qu’ici je dois faire.

Adieu , nous perdons tems.

Je ne vous quitte point ,

Seigneur , que mon amour n’ait obtenu ce point. Auguste.

C’est l’amour des grandeurs qui vous rend importune ^

( Il sort. )

L I V T E , seule.

J’aime votre personne , et non votre fortune.

Il m’échappe ; suivons et forçons-le de voir Qu’il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir; Et qu’enfin la clémence est la plus belle marque Qui fasse à l’univers connoître un vrai Monarque.

( Elle son. )

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