SUR HORACE
S I l’on reprocha à Corneille d’avoir pris dans n contemporain les beautés les plus touchantes U Cid y on dut le louer d'avoir transporté sur la sene Françoise » dans Les Horacts , les mor> eaux les plus éloquens de Tite-Live , et même le les avoir embellis. » Voltaire , Préface des loraccs , édition de P. Corneille avec des ^Commentaires.
La persécution qu’on avoit exercée contre le Zià , fit craindre à Corneille qu’Horace n’eût las un meilleur sort. « Témoin , observe Péisson , ( Histoire de l'Académie Françoise ) ces »aroles qu’il écrivit à un de scs amis et des niens , lorsqu’ayant publie sa nouvelle Tra- ;édie , il courut un bruit que l’on feroit encore les Observations et un Jugement sut cette Piece :
ivilj JUGEMENS ET ANECDOTES.
Horace , dit-il , fut condamné par les Duumvîrs ; mais il fut absous par le Peuple. «
cc Le succès a fait voir que Corneille eut tort de s’abandonner à une semblable crainte. ( Parfaict , Histoire du Théâtre François , tomft sixième , page seconde de la Préface et de l’Histoire. ) On ne pouvoir pas avoir oublié ce qui étoit arrivé à l'occasion de son dernier Ou> vrage : aussi Horace fut-il universellement applaudi. Personne n’osa écrire contre une Piece plus parfaite que le Cid.... La Tragédie d’Horace présente un événement aussi grand qu’intéressant : les épisodes augmentent encore cet intérêt , et la versification achevé de rendre ce Poème un des chef-d’oeuvres du Théâtre François. »
« Pour découvrir tout le secret de diversifier agréablement une action , il ne faudroit que découvrir Part dont Horace est conduit. ( Fontenelle , Réfiexions sur la Poétique. ) Les trois Horaces combattent pour Rome ,.et les trois Curiaces pour Albc j deux Horaces sont tués , et le troisième , quoique resté seul » trouve moyen de vaincre les trois Curiaccs : voilà ce que l’His-
JUGEMENS ET ANECDOTES, xix
olrc fournit , et rien n’est plus simple. Que ’on examine quels ornemens et combien d’ornemens différens le Poëte y a ajoutés j plus on l’examinera , plus on en sera surpris. 11 fait les Horaces et les Curiaces alliés, et prêts à s’allier encore. L’un des Horaces a épousé Sabine » sœur des Curiaccs , et l’un des Curiaces aime Camille , sœur des Horaces. Lorsque le Théâtre s’ouvre , Albc et Rome sont en guerre j et ce )our-là même il se doit donner une bataille décisive* Sabine se plaint d’avoir ses freres dans une armée et son mari dans l’autre, et de n’être en état de se réjouir des succès de l’un , ni de l’autre parti. Camille espéroit la paix, ce jour-là même , et croyoit devoir épouser Cüriace sur la foi d’un Oracle qui lui avoit été rendu } mais un songe a renouvcllé ses craintes. Cependant Culiace lui vient annoncer que les Chefs d’Albe et de Rome, sur le point de donner la bataille , ont eu horreur de tout le sang qui s’alloit répandre, et ont résolu de finir cette guerre par un combat de trois contre trois i qu’en attendant , ils ont fait une trêve. Camille reçoit avec transport une si heureuse nouvelle , et Sabine ne
XX JUGEMENS ET ANECDOTES
doit pas être moins contente. Ensuite les trois Horaces sont choisis pour être les combattans de Rome , et Cutiace les félicite de cet honneur , et se plaint en même tcms de ce qu’il faut que ses bcaux-freres périssent , ou qu’Albe , sa patrie , soit sujette de Rome. Mais quel redoublement de douleur pour lui^ quand il apprend que ses deux freres et lui sont choisis pour être les combattans d’Albe ! Quel trouble recommence entre tous les personnages ! La guerre n’étoit pas si terrible pour eux. Sabine et Camille sont plus alarmées que jamais : il faut que l’une perde ou sor mari ou ses freres ; l’autre , ses freres ou son amant , et cela par les mains les uns des autres. Les combattans eux- mêmes sont émus et attendris. Cependant il faut partir , et ils vont sur le champ de bataille. Quand les deux armées les voient , elles ne peuvent souffrir que des personnes si proches combattent ensemble , et l’on fait un sacrifice pour savoir la volonté des Dieux. L’espérance renaît dans le cœur de Sabine } mais Camille n’augure rien de bon* On leur vient dire qu’il n’y a plus rien à espérer j que les Dieux approuvent lo combat , et que les
JTJGEMENS ET ANECDOTES- xx|*
;ombattans sont aux mains. Nouveau désespoir, rouble plus grand que jamais. Ensuite vient la nouvelle que deux Horaces sont tués , le troi> sletue en fuite , et les trois Curiaces maîtres du champ de bataille. Camille regrette ses deux frétés , et a une joie sccrette de ce que son amant est vainqueur. Sabine, qui ne perd ni ses frétés , ni son mari , est contente ; mais le pere des Horaces , uniquement touché de l’intérêt de Rome , qui va être sujette d’Albe, et delà honte qui rejaillit sur lui par la fuite de son fils , jure qu’il le punira de sa lâcheté , et lui ôtera la vie de ses propres mains , ce qui redonne une nouvelle inquiétude à Sabine. Mais on apporte enfin au vieil Horace une nouvelle toute contraire : la fuite de son fils n’étoit qu’un stratagème dont il s’est servi pour vaincre les trois Curiaces , qui sont demeurés morts sur le champ de bataille. Rien n’est plus admirable que la maniéré dont cette action est menée : on n’en trouvera ni l’original chez les Anciens, ni la copie chez les Modernes. Le secret de cette conduite consiste , ce me semble , à couper une action en autant de parties qu’il y en a qui puissent
XKil JUGEMENS ET ANECDOTES.
produire difiFérens sentimens dans les person-. nages , soit que ces sentimens soient d'especes opposées , soit que dans la même espece les uns aient seulement plus de force que les autres. Faire passer les personnages de la joie à la dou> leur , de la crainte à l’espérance » ou d’une moindre joie , d’une moindre crainte à une plus grande ; voilà deux especes de contraste.... Le plus grand contraste est entre les especes opposées , comme d’un ambitieux à un amant , d’un tyran à un héros ; mais on peut aussi dans la même espece en trouver un très-agréable. C’est ainsi qu’Horace et Curiace , tous deux vertueux , tous deux également possédés de l’amour de la patrie , ne se rtssemblent point , même dans les sentimens qui leur sont communs. L’un a une férocité noble » l’autre quelque chose de plus tendre et de plus humain. Mais il n’appartient pas à tout le monde de ménager du contraste entre ce qui se ressemble. Enfin , lorsque deux personnages ne peuvent avoir de dififérence marquée , il est bon du moins de donner des raisons particulières pour n’être pas du même avis , ou dans le même mouvement de passion. C’est
encore
JüGEMENS ET ANECDOTES. xriî|
:vcore un coup de Maître qu’a fait M. Corneille, ans Horace. Sabine et Camille ont le même atactere , et à-peu-pres le mênic interet j mais , jrdinairemcnr , quand l’une espère , l’autre craint...» :»
V oici comment s’exprime , à l’occasion des Horacès , TAuteur du Dictionnaire Dramatique , tome second , page 42^, e< Ne cherchez rien de supérieur , ni. peut-être d’égal aux quatre premiers actes de cette Tragédie. Le cinquième est un long plaidoyer qui tient même à une nouvelle action. Mais que la férocité sublime qui règne dans ce Drame caractérise bien les premiers siècles de Rome ! Tout , >usqu*à la sorte d’éloquence que Corneille y emploie , a rapport au tems ou vivoient ses Héros : mérite rare , et dont peu de nos Poëtes tragiques ont senti la nécessité, »
« 11 falloit que Corneille inventât , dit M. Gaillard. ( Eloge couronné à l’Acadéinie de Rouen » en 1768. ) Nous lui devons , non-seulement tant de genres qu’il a créés , mais encore des subdivisions importantes de ces mêmes genres. £n voici une , par exemple , qui vaut un
xxiv JUGEMENS ET ANECDOTES.
genre entier. La plupart des Poctes Dranaatiquct ji*ont qu’un nœud pour toutes leurs Pièces j des tyrans dans la Tragédie , des parens ridicules dans la Comédie , forment ce nœud , pat le* traverses qu’ils suscitent aux personnages inté«> lessans. Ce ressort trop usé seroit un défaut, s’i] n’étoit souvent nécessaire. Corneille a donné l’idée d’un nœud plus puissant , qui tient plus aux choses qu’aux caractères , qui , sans aucune injustice de la part des hommes , sans qu’un tyran opprime , ou menace l’innocence , sans qu’il en coûte à l’Auteur de souiller son pinceau pat des couleurs noires et des traits coupables , en* n’admettant , enfin , que des personnages honnêtes et vertueux , met un obstacle invincible au bonheur , par le seul concours des conjonctures , par la seule opposition des devoirs et des penchans. C’est ainsi que Rodrigue et Chîmene ( dans le Cid ) , et tous les personnages de la Tragédie d’Horace , parce qu’ils font tous ce qu’ils doivent faire , parce qu’ils sont tous vertueux , sont tous infortunés. Les Pièces où cette espece de nœud domine , l’emportent de beaucoup sur les autres par le charme de l’intérêt i
JUGEMENS ET ANECDOTES, xxr
aussi ce genre a-t-il été suivi et perfectionné...» Mais ce genre a du être inventé pat Corneille i c’est une suite naturelle du principe qui le por> toit à exciter toujours l’admiration. Dans ce système , n’avoir à peindre que des caractères honnêtes , étoit un avantage inestimable , et les penchans mis en opposition avec (es devoirs dévoient toujours leur être immolés.... Horace ne vous fait-il point passer mille fois de l’espérance à la crainte , et de la joie au désespoir ? Ne voyez-vous pas la foudre qui menace , qui fuit , qui revient en grondant » qui s’éloigne encore , qui éclate enfin , et frappe à la fois tout ces personnages illustres et infortunés ? Si le qu'il mdu^ rut ne voiis paroît qu’une horreur sublime , si vous ne sentez pas les larmes paternelles que la nature mêle en secret à cette férocité Romaine ; si cet autre soldat Romain , qui dit à son beaufrère :
Albe vous a nommé , je ne vous connois plus ,
vous étonne sans vous toucher, attendrissezvous donc au moins avec ce Curiace qui s’écrie :
y> Je vous connois encore , et c’est ce qui me tue ;
c ij
itïvl JUGEMENS ET ANECDOTE^.'
avec ce Curiace qui
. . Rend grâces aux Dieux de n’8trc pas Romain ^ a> Pour conserver encor quelque chose d’hunsain. (i )
Pleurez sur cette tendre Sabine , qui ressent à la fois tous les dangers , tous Its malheurs d’Albê
(r) cc Cette tkade, remarque Voltaire , Édition de P. Corneille, avec des Commentaires, fit un effet surprenant sur tout le Public , et ces deux vers sont devenus un proverbe, ou plutôt une maxime admirable... A CCS mors : Je ne vous connais plus.... Je vous eonnois entore.,.. on se récria d’adini ration • on n’avoit jamais rien vu de si sublime. Il n’y a pas dans Longin^un seul exemple d’une pareille grandeur. Ce sont ces traits qui ont mérité à Corneille le nom de Grand , non-seulement pour le distinguer de son frere , mais du reste des hommes, ühe telle scene fait pardonner mille défauts.... Au fameux qu'il mourut , trait du plus grand sublime , et auquel il n’en est aucun de comparable dans toute l’anriquité , tout l’auditoire fut si transporté , qu’on n’emendit jamais le vers foible qui suit ; et le morceau , N'eût-il que d'un moment retardé sa défaite , étant plein de chaleur , augmenta encore la force du qu'il mourut. Que de beautés i et d’où naissent-elles ? d’une simple méprise très-naturelle , sans complication d’événemens , sans aucune intrigue recherchée, sans aucun effort. Il y a d’autres beautés tragiques i mais cclle-ci est au premier rang.^
JUGEMENS ET ANECDOTES, xxvij
de Rome , et dont le cœur sensible est percé de tant de coups j versez des larmes de sang avec cette Camille , dont le frere a tué Tamant ; partagez sa fureur , insultez avec elle aux triomphes de Rome , irritez avec elle le bras dénaturé <jui va la réunir à Coriace. Suivez votre cœur 5 il retrouvera Corneille jusques dans ce cinquième acte , dont le grand défaut est de n’etre qu'éloquent i il entendra ce cri si paternel et si Romain , ce cri du vieil Horace :
« . . Quoi ! qu’on envoie un vainqueur au supplice... »
En Pierre de Laudun , sieur d’Aiga-
licrs , Languedocien , fit imprimer à Paris , chez David le Clerc , in~it , une Tragédie intitulée Les Horaces , dont le sujet est Iç même que celui de Corneille.
Tullus Hostilius , Roi des Romains, veut terminer la guerre contre les Albains. Mutius Suffitius , Dictateur d’Albe , propose les trois Curiaces pour combattre contre trois Romains. Le pere des trois Horaces les offre pour défenseurs de Rome. Les Horaces et les Curiaces combattent sut le Théâtre. Deux des premiers , et les trois derniers sont tués. Horatia , femme
xxvii) JUGEMENS ET ANECDOTES.
de Tun des Curiaces , s’exhale en reproches contre celui de ses freres qui survit à -son époux , et il la poignarde. Tullus veut le punir j mais le peuple l'absout , et lui décerne le triomphe. Mutius vient rendre hommage à Tullus , qui traîtreusement le fait mourir. Le Ciel venge cet attentat, en lançant sa foudre sur Tullus et son confident.
« L’Auteur ne pouvoir terminer sa Tragédie d’une maniéré plus bruyante , » observe Parfaicr, Histoire du Théâtre François, tome troisième , page ÇI4.
ce Excepté le trait d’Histoire , dit le Duc de la Valliere , Bibliothèque du Théâtre François , tome premier , page 314, il n’y a nul rapport entre cette Tragédie et celle que le grand Corneille a composée depuis , sous le meme titre > sans parler de la mauvaise versification de l’une , ni des idées sublimes qu’on trouve sans cesse dans l’autre , on ne rencontre pas la plus légère ressemblance , ni dans les scènes , ni dans la conduite î et il est très-vraisemblable que du tems de Corneille , d’Aigaliers étoit déjà aussi oublié qu’il l’est de nos jours. »
A l’une des représentations de l’Horace de
JÜGEMENS ET ANECDOTES, xxix
Corneille , en Province , l’Actrice chargée da rôle de Sabine changea un mot d'une maniéré plaisante. Scene sixième , du second acte , Sabine dit à son époux et à son frere , pour les dissuader de combattre l’un contre l’autre
cc Achetez par ma mort le droit de vous haïr :
)-> Albc le veut et Rome ; il faut leur obéir : a> Qu’un de vous deux me tue et que l’autre mcvcnge ; aî Alors votre combat n’aura plus tien d’étrange, &c.a*
L’Actrice débita le troisième de ces vers ainsi :
Qu’un de vous deux nie tue et que l’autre me 3> mange, &c. aa
Ce qui ne manqua pas de faire beaucoup rire.
La Demoiselle Duclos , l’une de nos plus célébrés Actrices , jouant un jour le rôle de Camille , après ces imprécations , voulant se saqver dans la coulisse , s’embarrassa les jambes dans la queue de sa robe , et tomba. Beaubourg , qui jouoit Horace , la poursuivant , au lieu de la tuer suc le Théâtre , ôta son chapeau fort civilement , la conduisit au bord de la coulisse , renfonça son chapeau , tira son épée , et fit ensuite .l’action de la tuer. L’Auteur des Anecdotes
XXX ’ JUGEMENS ET ANECDOTES
Dramatiques , tome premier , pages 43 y et 4}<î , en rapportant celle-ci , remarque que Baron n’auroit pas eu cette mal-adresse , et qu’il auxoit fait l’action de tuer Camille dans sa chute g ce, qui eût en quelque sorte diminué l’atrocité de cette action. Il ajoute qu’au vers d’Horace à Curiace :
(( Albe vous a nommé , je ne vous connois plus > &c. »
Baron avoir l’art de le dire en en adoucissant la dureté ; de sorte que cçla signifioit seulement : Jg ne veux plus vous connoUre : je combaitras comme si je ne vous connoissois pas ; que Corneille en avoir été surpris et l’en avoit félicité.
On nomme ordinairement cette Tragédie les Horaces , et on ne l’affiche pas autrement que sous ce titre. Cependant Corneille ne l’a jamais imprimée que sous le nom d’Horace seulement»
HORACE
TRAGÉDIE; Représentée en
PERSONNAGES
TULLE, Roi de Rome.
Le vieil HORACE, Chevalier Romain.
HORACE, son Fils.
C ü R I A C E , Gentilhomme d’Albe , Amant de Camille.
.VALERE, Chevalier Romain , amoureux de Camille.
SABINE, Femme d’Horace , et Sœur de Curiace. CAMILLE, Amante de Curiace , et Soeur d’Horace. JULIE, Dame Romaine, Confidente de Sabine et de Camille.
F L A V I A N , Soldat de l’Armée d’Albc.
P R O C U L E , Soldat de l’Armée de Rome*
La Scene est a Rome , dans, une Salie de la maison d'Horace,
HORACE