Acte iV, se. V
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résiste, elle accuse et se lamente. Le combat est-il suspendu? alors que tout le monde autour d'elle renaît à l'espérance, elle se refuse à espérer. Nerveuse' et fébrile, elle manque visiblement d'équilibre ; l'imagination prédomine cbez elle, aux dépens de la raison.
A quoi bon, d'ailleurs, cette analyse d'un caractère changeant et tout féminin? Quelqu'un l'a faite avant nous, et c'est Camille elle-même, dans le monologue de l'acte IV. Avec quelle savante subtilité, mais aussi avec quelle douloureuse amertume, elle nous fait assister aux diverses révolutions de son âme et passe en revue les péripéties du sort dont elle a été jusqu'alors le jouet! Avec quelle indignation elle proteste contre la « brutale vertu » qu'on veut lui imposer! Avec quelle résolution presque virile elle s'engage à braver en face sorij, frère vainqueur! Que ce frère vienne maintenant; qu'à cette sœur désespérée il jette, non pas un mot de consolation émue, mais une sorte de provocation nouvelle, qu'il ait toujours à la bouche le nom de cette Rome exécrée, cause première des malheurs de Camille, tout se précipitera vers un dénouement fatal : la fiancée de Curiace oubliera qu'elle est Romaine, le soldat romain oubliera qu'il est frère. Nous savons trop à quel degré d'exaltation en sens contraire tous deux sont parvenus pour nous étonner désormais des imprécations de Camille et du coup d'épée d'Horace.
Ainsi est annoncé, expliqué, mais non pas assurément jus \ifié, le fratricide. Moralement, ce meurtre restera d'autant plus inexcusable qu'il semble commis de sang-froid, selon la juste remarque d'un critique 2, et qu'Horace, en traversant tout le théâtre pour aller poignarder sa sœur, a tout le temps de la réflexion. Mais il ne faut pas confondre l'art dramatique avec la morale en action. Peut-être est-il regrettable en soi que Rodrigue tue le comte, que Cinna et Emilie conspirent la mort de leur bienfaiteur, que Polyeucte se livre à des actes de violent fanatisme, que Rodogune, menacée de mort, veuille répondre au crime par le crime; Rodrigue, Cinna, Emilie, Polyeucte, Rodogune n'en seront pas moins glorifiés ou pardonnés par le poète, qui même se plaira parfois à nous faire admirer, fût-ce malgré nous, la monstrueuse perfidie d'une
I. • Les Latins avaient un mot pour jsignor le genre de femmes auquel appartient Camille. Ils disaient d'elle qu'cl est impotcns sui ou siiii[)lement impotens. ils entendaient par là une personne ai n'est pas maîtresse d'elle-mcine, qui se laisse emporter sans règle à tous les ènts de la passion et du caprice, qui pleure •ans ol)jet et se coiisolo sans cause, ; que nous appe'oDS aujourd'hui une ferana» nerveuse. » (M. Francisque Sarcey
S. Addison, Spcctator,
Cléopâtre. Ne nous demandons pas : l'action est-elle conforme aux règles de la stricte morale? Mais demandons-nous : est-elle vraisemblable et dramatique? Uui oserait dire qu'en ce meurtre, auquel nous sommes préparés par une si savante gradcition, la vérité dramatique — sans parler de la vérité historique — n'est pas respectée?
Non seulement le poète a pris soin de réunir en faisceau, comme on dirait aujourd'hui, toutes les circonstances atténuantes qui peuvent militer en faveur d'Horace, non seulement il a voulu que l'exaltation passionnée, égoïste, coupable de Camille nous rendit moins sensibles à son infortune, mais encore, même après le crime, il ne se détourne pas du criminel; il l'absout, au cinquième acte, par la bouche du vieil Horace, qui parle ici en citoyen plus qu'en père ;
Un premier mouvement ne fut jamais un crime,
Et la louange est due, au lieu du châtiment,
Quand la vertu produit ce premier mouvement.
Aimer nos ennemis avec idolâtrie,
De rage en leur trépas maudire la patrie,
Souhaiter à l'Etat un malheur infini,
C'est ce qu'on nomme crime et ce qu'il a puni i.
Aux yeux du vieil Horace, c'est donc Camille qui est coupable; il est vrai que le vieil Horace plaide, et que le roi Tullus, juge impartial, a besoin de rappeler qu'elle n'est point la seule coupable. « Mais Horace a sauvé Rome, et celasufEt pour que le roi oublie ou plutôt excuse complètement le crime. Non seulement il l'excuse, mais il finit par glorifier le criminel :
Vis donc, Horace, vis, ^-lerrier trop magnanime Ta vertu met ta gloire "au-dessus de ton crime ; Sa chaleur généreuse a produit ton forfait; D'une cause si belle il faut souffrir l'effet. Vis pour servir l'Etat 2.
« Servir l'Etat, c'est en cela que se résume la politique cornélienne ^. »
S'il est, en effet, une conclusion qui ressorte de la tragédia entière, c'est que le dévouement sans réserve à la pairie esC la première des lois : Horace est absous et glorifié pour avoir suivi celte loi jusqu'au bout, même en violant les lois de la nature, tandis que Camille est punie pour n'en avoir pas compris la nécessité, supérieure à tous les sentiments person-
i. Acte V, se. in.