‹ Horace, tragédie. Éd. nouv. à l'usage des classes, avec une introd., des éclaircissements et des notesChapitre 62 sur 159 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

Tout ce que je voyais me semblait Curiace,

Tout ce qu'on me disait me parlait de ses feux,

Tout ce que je disais l'assurait de mes vœux. 210

Le combat général aujourd'hui se hasarde;

J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde;

Mon esprit rejetait ces funestes objets,

Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix.

La nuit a dissipé des erreurs si charmantes ; 215

Mille songes affreux, mille images sanglantes,

Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur,

iM'onl arraché ma joie et rendu ma terreur :

J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite;

Un spectre, en paraissant, prenait soudain la fuite; 220

Ils s'effaçaient l'un l'autre; et chaque illusion

Redoublait mon effroi par sa confusion.

JULIE

C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète.

CAMILLE

Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite:

Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, 225

Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix.

JULIE

Par là finit la guerre, et la paix lui succède.

CAMILLE

Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède !

213. Objets, ce mot très vague, dont Corneille use et abuse, a ici le sens d'idées.

214. Pensers, pour pensées, comme aux vers 708 et 1352; cet infinitif pris substantivement, dit M. Marty-Laveaux, avait déjà vieilli du temps de Corneille, qui, en revisant ses pièces, le supprima en quelques endroits. Dans sa Conformité au langage français avec le grec, Henri Estienne avait remarqué le rapport des deux langues relativement à cette f^iculté de former des noms des infinitifs en y ajoutant l'article. Mais le français a ce privilège que n'a pas le grec de pouvoir mettre au pluriel ces substantifs verbaux comme des substantifs ordinaires. Penser, plus rare aujourd'hui, fut très employé au xvni° siècle comme au xvn', et A. Chénier écrivait :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

215. Charmant, qui charme, qui enchante, sens étymologique qui s'est fort affaibli depuis.

216. « Ce songe est beau en ce qu'il alarme un esprit rassuré par un oracle. » (Voltaire.) Ajoutons qu'il est naturel, étant donné le caractère de Camille, qui passe d'un extrême à l'autre. Mais la tragédie classique fit plus tard des songes un emploi intempérant, et, dans son dédain pour ce ressort usé, Grimm s'écriait : « Au diable la race de ces songeurs ! c'est une chjse si peu naturelle qu'un songe I »

219. De suite, suivant un certain ordre; rien de suivi, dont le sens apparût nettement.

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