‹ Horace tragedie en cinq actesChapitre 2 sur 48 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Ses vœux seront pour toi , si tu n’es plus contre elle.

JULIE

Ce discours me surprend , vu que depuis le temps Qu’on a contre son peuple armé nos combattants, Je vous ai vu pour elle autant d’indifférence Que si d’un sang romain vous aviez pris naissance. J’admirois la vertu qui réduisoit en vous Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux;

Et je vous consolois au milieu de vos plaintes, Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.

SABINE

Tant qu’on ne s’est choqué qu’en de légers combats. Trop foibles pour jeter un des pai tis a bas,

Tant qu’un espoir de paix a pu flatter ma peine , Oui, j’ai fait vanité d’être toute Romaine.

Si j’ai vu Rome heureuse avec quelque regret. Soudain j’ai condamné ce mouvement secret;

Et si j’ai ressenti , dans ses destins contraires , Quelque maligne joie en faveur de mes frères , Soudain , pour l’étouffer rappelant ma raison ,

J’ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison. Mais aujourd’hui qu’il faut que l’une ou l’autre tombe, Qu’Albe devienne esclave , ou que Rome succombe , Et qu’après la bataille il ne demeure plus Ni d’obstacle aux vainqueurs , ni d’espoir aux vaincus, J’aurois pour mon pays une cruelle haine ,

Si je pouvois encore être toute Romaine,

Et si je demandois votre triomphe aux dieux.

Au prix de tant de sang qui m’est si précieux.

Je m’attache un peu moins aux intérêts d’un homme; Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus j>our Rome ; Je crains pour l’une et l’autre en ce dernier effort , Et serai du parti qu’affligera le sort.

Egale à tous les deux jus(|ues à la victoire,

Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire ; Et je garde, au milieu de tant d’âpres rigueurs ,

8 HORACE

Mes larlnes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.

JULIE

Qu’on voit naître souvent de pareilles traverses ,

En des esprits divers, des passions diverses!

Et qu’à nos yeux Camille agit bien autrement!

Son frère est votre époux , le vôtre est son amant : Mais elle voit d’un œil bien différent du vôtre Son sang dans une armée, et son amour dans l’autre.

Lorsque vous conserviez un esprit tout romain , Le sien irrésolu , le sien tout incertain ,

De la moindre mêlée appréhendoit l’orage,

De tous les deux partis détestoit l’avantage ,

Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs, lu nourrissoit ainsi d’éternelles douleurs.

IMais hier, quand elle sut qu’on avoit pris journée, Et qu’enfin la bataille alloit être donnée.

Une soudaine joie éclatant sur son front....

SABINE

Ail! que je crains, Julie, un changement si prompt! Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère; Tour ce rival , sans doute, elle quitte mon frère j Son esprit , ébranlé par les objets présents ,

Ne trouve point d’absent aimable après deux ans. Mais excusez l’ardeur d’une amour fraternelle ;

Le soin que j’ai de lui me fait craindre tout d’elle: Je forme des soupçons d’un trop léger sujet.

Près d’un jour si funeste on change peu d’objet.

Les âmes rarement sont de nouveau blessées j Et dans un si grand trouble on a d’autres pensées j Mais on n’a pas aussi de si doux entretiens.

Ni de contentements qui soient pareils aux siens.

JULIE

Les causes, commeàvous,m’ensemblentfortobscures. Je ne me satisfais d’aucunes conjectures.

C’est assez de constance en un si grand danger Que de le voir, rattendre , et ne point s’affliger ;

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