SAINTE-BEUVE ET U°*« D*AGOULT
La jeunesse a du temps et se sert de tout. Je suis vieux, et j'ai chassé tous les nuages. Je me mortifie moins, et je vois plus juste. II est dommage que tout cela ne puisse durer et que le moment où l'on est le plus maître de soi et de sa pensée soit celui où elle est le plus près de faiblir et de finir (i). »
Tout cela était exact, au fond, et Sainte-Beuve nous explique fort bien ses différentes mues en disant qu'il était un esprit philosophique. Les esprits de cette nature finissent rarement, en effet, par le Credo. Cependant m'est avis qu'il se vante ou qu'il s'abuse en assimilant au cygne de Léda son christianisme de la période romantique. Quand il fit les Consolations j il était tout aussi sincère — j'aime à le croire du moins — que lorsqu'il fit Joseph De^lorme. Autrement, il aurait joué une comédie qui ne serait pas digne de lui. Que dans son christianisme à la René le cœur ait eu plus de place que la logique et la raison, je le veux bien. Que ce soient les deux yeux noirs du Livre d'amour qui aient précipité sa conversion, c'est possible encore. Mais cela dut se faire insensiblement et comme à son insu. En tout cas, il n'est pas douteux que, de i83o à i84o et même un peu plus tard, il fut réellement chrétien. On n'a pour s'en rendre compte qu'à lire les premiers volumes de Port-RoyaL II ne cessa de l'être — et la rencontre est assez curieuse — qu'aux approches de la mort de Chateaubriand. II ne l'était
(i) Lettre inédite.
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plus OU si peu I à Liège, quand il professa son cours sur lui et sur « son groupe littéraire». Et cependant — chose remarquable — il ne douta jamais de la sincérité religieuse de René. Tout en prenant plaisir à mettre à nu son épicurisme catholique, il n'osa pas dire que sa religion avait été pour lui « comme le Cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles ». Pourtant il aurait pu lui appliquer ce mot aussi justement qu'à lui-même I... Non, ce qui fait la force de la critique de Sainte-Beuve, ce par quoi il demeurera en quelque sorte supérieur à son œuvre, c'est qu'à travers toutes ses transformations il ne chercha jamais que la vérité.
Hortense, qui le connaissait à fond et regretta plus d'une fois de le voir descendre la pente qui mène au matérialisme, lui rendait sous ce rapport pleine et entière justice.
J'ouvre ses Enchantements et j'y lis, sous la date de 1849 •
«Je dîne à Paris chez M™®Hamelin avec Didier très aimable. Sainte-Beuve, que je pressentais là, vient le soir. Je ne l'avais pas vu depuis deux ans ; il est violent, emporté, amusant. Il dit que les lettres de Chateaubriand que je lui ai prêtées sont admirables... C'est la dernière fois que je l'ai vu, car nous n'avons plus fait que nous écrire plus ou moins souvent, nenoustrouvantplus dans les mêmes lieux. Il voulait venir me voir à Bezons, mais il attendait l'inspiration pour ses visites, comme pour la poésie, afin de savoir plaire. Il ne vint pas et resta pour moi tou-
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jours le Sainte-Beuve frêle, maigre, et un peu malade que j'avais connu, mais il garda plus réellement, et à jamais, ces deux traits de son haut caractère : le désintéressement et la sincérité. »
Restons sur cette équitable et forte parole. Je pourrais citer encore mainte lettre de cette incomparable amie, car c'est à peine si j'ai écrémé sa correspondance, et elle vaut qu'on la publie toute (i). Mais en de pareilles études il faut savoir se borner. A mon commentaire je n'ajouterai donc, en terminant^ que l'expression d'un regret profond — celui qu'Hortense ait jugé à propos de détruire les lettres de Sainte- Beuve. C'est une perte irréparable.
(i) Je renvoie le lecteur au volume de ses Lettres à Sainte-Beuve, qui parait en même temps que celui-ci.