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évangélique de Florence. Et, deux ans plus tâi, en iSSy, étant à Rome elle avait dit à son fils Marcus, en lui montrant le dôme de Saint-Pierre : « Mon enfant, à partir d'aujourd'hui, tu es protestant 1 » Marcus était trop jeune alors pour comprendre, mais le grain, bon ou mauvais, qu'on a semé dans une âme d'enfant lève tôt ou tard. J'ai ouvert par curiosité la brochure de combat que Marcus publia, en 1876, sous le titre : le Concordat Napoléon et le Catholicisme j à propos de Cenquête de Mun (i), et j'ai constaté qu'il s'y montre très sévère pour l'Église en général et pour les évéques et le pape en particulier. Telle mère, tel fils !
Cependant, Marcus tenait ausside son père. Il avait son esprit, son visage, son originalité; à peine âgé de dix-huit ans, il amusait sa mère en lui parlant des femmes, de son envie de se marier et de son désir d'avoir un enfant !...
Il faut entendre Hortense raconter ses fredaines à Sainte-Beuve :
« 3 novembre 1845.
« J'ai passé la journée dans la forêt sous une pluie de feuilles. C'était fort beau ; le pied des grands arbres est entouré de jeunes arbres ; on ne voit que verdure d'automne; c'est un endroit dont les siècles et la nature se sont emparés. J'y ai pensé à la poésie, à vous, à Tamitié, car tous mes sentiments moins
(t) Brochure de 5a pages (Amyot, éditeur).
sages se sont envolés à l'approche de Thiver, où je vous vois repris et tiraillé par les belles. Je reprends donc tous les avantaiy^es de lautomne et me trouve doucement dans Tétat de la forôt.
« J'y avais commandé pour demain un déjeuner, mais, au retour, la petite maîtresse de mon fils Ta pris en arrivant, avec un joli chapeau rose, et le déjeuner sera pour eux. Allez donc, amour, en chapeau rose, mais sentirez-vous si bien le langage de l'automne? »
c iâ novembre.
« Le petit chapeau rose est revenu, elle ne bouge d'ici, ils se lèvent î\ deux heures, que dois-je faire ? Il veut la prendre avec lui à Paris. Écrivez-moi el parlez-moi de vous. »
a 13 novembre.
<( Mon curé, qui est un homme d'esprit et de vos amis, vient de publier un livre traduit de Tindoustani. Il m'a priée d'en faire un article qui a paru ou va paraître dans la Revue indépendante. Vous voyez qu'on est lettré à Herblay! Je suis interrompue par mon fils, qui vient de mettre sa petite en voiture. »
(( 15 août 1846.
« Je voudrais vous amuser de ce qui se passe ici, mais l'amitié n'ose : je crains de déplaire à une femme
que j'estime, mais qui a, comme vous, un tel goût des formes et de la jeunesse que voilà la seconde fois que mon étourneau de fils manque une occasion qui nous aurait tous transportes. Passy me Ta envoyé pour six semaines, et cet enfant, beau, simple, agréable n'a jamais su ni voulu comprendre une beauté qu'il confond trop avec sa mère. Il aime toujours celle petite fille de Taulre année, qui esl si jolie, elle est venue mal k propos ici pour tout gâter; et j'ai en vain parlé de M"*® de Charrière , de Benjamin Constant, des amitiés durables, des lettres et des femmes encore séduisantes. 11 nie cela, il dit que c'est vicieux, il n'est point fat, cl ne veut rien comprendre. Enfin il est parti après sLx semaines et, après un accueil charmant, il a reçu un adieu trop glacé, car je ne le conçois guère là-dedans. Mon fils est un garçon plutôt moqueur et ironique, qui voit comme son père le côté ridicule de toute chose, et qui a beaucoup d'esprit, mais il ne le laisse guère voir, étant timide et réservé. Je ne vous l'ai pas envoyé, pensant que ces garçons de vingt ans sont toujours ennuyeux puisqu'ils ne savent pas causer, mais il est à vos ordres si vous pouviez avoir besoin de lui pour des commissions ou pour lire tout haut. 11 m'a dit de vous en avertir, en vous prévenant qu'il est encore trop bête pour oser vous chercher, mais qu'il le fera plus tard avec un grand empressement. »
« 28 août.
« Mon fils, enlevé encore ce soir par sa petite maî-
6G iioutense aixvixt de méixitens
tresse, me laisse une soirée solitaire. Je me sens stoïcienne de la tête aux pieds. »
a ler décembre.
« Oui, vantez la jeunesse I Cet enfant dit déjà du petit chapeau rose : « Comment m'en débarrasser? Que dois-je faire ? » Je réponds : « Quoi ! une fille si belle I » Il dit : « Je voudrais qu'elle fût laide, ce serait un changement, ce ne serait plus elle. » Hélas I il est fils de ce penseur qui me disait dans Torage de noire passion : « Permcltez-moi une expression vulgaire, mais laissez-moi vous dire que le jeu n'en vaut pas la chandelle I » Voilà ce que sont les penseurs et surtout les poètes. Mais vous sentez que, si jamais Minerve a pu aimer, cela a dû être l'éclair d'un moment. »
« 4 février 18i8, de Passy.
« Je n'ai ici ni la ville ni la comparfne, mais j'ai mon fils, plein de journaux et plein d affaires, avec le naturel de Sampayo qui se déclare, un enfant qui ne pense qu'à la politique. 11 me raconte que sa petite maîtresse, pour le retenir la nuit, lui prépare les journaux du soir; et quand il dit : « Je vais lire les journaux », elle les lui présente avec un beau sourire. »
Pauvre petit chapeau rose I encore quelques nuits d'amour, et le coup de vent du 24 Février vous cm-
portera, avec les journaux de Marcus et le parapluie de Louis-Philippe, loin, bien loin, sans espoir de retour !
Ce n'est pas la seule chose que la révolution de 1848 ait emportée, dans la vie ou autour d'Hortense. Bulwer la définissait : « Une invasion de barbares conduits par Orphée. » Hortense, à Texemple de tant d'autres, s'en prit à Orphée lui-même de tous les maux qui s'abattirent en quelques mois sur son foyer et sur le pays. Et le plus grand de ces maux, en ce qui la regardait, fut la dispersion de ses amis, car, tout en vivant dans la retraite, elle n'aimait pas la solitude; elle avait besoin d'entretenir un commerce quasi journalier de lettres ou de visites avec tous ceux qui lui étaient chers.
Or, à peine Chateaubriand était-il mort que Sainte- Beuve quitta Paris pour aller faire un cours de littérature à rUniversité de Liège. Puis ce fut au tour de Libri de passer la frontière, on sait dans quelles circonstances. M"*® de Méritens a toujours été persuadée que Libri fut la victime des jésuites. Ils ont le bras si long I On prête si facilement aux riches 1 11 y eut à cette époque tant de manigances, rue de Poitiers! Elle n'était pas d'ailleurs la seule qui crût à l'innocence de ce singulier bibliophile. Mérimée partag^eait sa conviction et même il la paya un peu cher.
68 HORTENSB ALLART DE MÂRITENS
Mais rien n'honore plus un homme que la fidélité à ses amis, et Libri se défendait si bien, il criait si fort, de l'autre côté de la Manche, qu'il eût ébranlé les pierres.
Il écrivait de Londres à M"^« de Mérilens, le 17 décembre i85o:
« Vous êtes une amie admirable,ily a presque plaisir à se voir calomnié pour être défendu comme vous le faites. Vos lettres me font grand bien et un plaisir infini. Ecrivez-moi souvent... Vous verrez la leçon que je graverai sur le front des magistrats français. Jusqu'à présent on n'a vu que des jeux d'enfants. 11 y a dans ma nature une chose dont j'ai fait plusieurs fois l'expérience et qui est très utile. Aux approches d'un danger et à mesure que le moment critique approche, je sens un esprit plus net et plus calme, et ma résolution plus ferme et plus arrêtée.
<* Apprêtez-vous à voir TOUT le monde avoir peur. Laissez-les aller, ils me reviendront. Ne me sont-ils pas revenus après la publication du Rapport Boucly?
« Je compterai toujours sur vous, car vous êtes de ceux qui disent : Etiam si omnes, ego non.
<( Mille choses à Marcus, son souvenir m'est très cher.
a Apprêtez-vous à juger les coups (i). »
(i) LeUre inédite. — Voir à V Appendice, — Quand il écriyait ces lignes» Libri avait été condamné» le aa juin i85o, à dix années de réclusion, à la dégradation et à la perte de ses emplois publics, pour
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Puis vint ensuite le coup d'Etat, qui ferma la bouche au plus bavard des correspondants d'Hortense : — c'est ainsi qu'elle appelait M. Thiers. — Depuis lors, elle n'eut plus avec qui causer, rue Sain t-Nicaise où elle avait gardé un pied-à- terre, que Béranger qui commençait à radoter, et une demi-douzaine de vieilles femmes, dont M™® Regnault de Saint-Jean d'Angély et la duchesse de Raguse, les protectrices de sa jeunesse. Elle prit Paris en grippe et son cher village d'Herblay lui devint insupportable. Pour comble de malheur, la santé de son fils Henri lui causait depuis quelque temps de sérieuses inquiétudes. Gomme elle était mère avant tout, elle pensa que le changement d'air lui ferait du bien et se mit à voyager. Après avoir habité Bezons et Coulangesla-Vineuse, elle s'établit dans la vallée de Talouan, à trois heues de Sens, où elle mena trois ou quatre ans la vie de fermière. Mais cette vallée de la Bourgogne était tout de même bien éloignée de Paris pour une Parisienne comme elle. Et puis Marcus s'ennuyait tant de sa mèrel Un beau jour, elle lâcha sa ferme, et ses vaches et sa basse-cour pour revenir s'installer dans la banlieue, à Thiais.
Inutile de dire que, dans rintervalle, elle n avait pas laissé se rouiller sa plume. Sans parler de la correspondance qu'elle entretenait avec Bulwer, Béranger,
les audacieuses souslractions qu'il avait commises dans nos grandes bibliothèques, en qualité d'inspecteur général, et malgré tous les efforts tentés par ses amis, il mourut à Fiesole (Toscane), le a8 septembre 1869, sans avoir été réhabilité.
IIORTRNSE ALLART OB MKUITENR
tous les jours, au fur et à mesure qu'elle se pénétrait, Sainte-Beuve aidant, de l'esprit de Port-Royal. Elle s'imajî^ina qu'elle le possédait, le jour où Saint- Martin, « le philosophe inconnu )),lui fit comprendre le sacrifice du calvaire et que « le désir en nous est la racine de réternité».
Cette disposition d'esprit, toute nouvelle chez M™^ de Méritcns, ne lui fut pas inutile dans l'épreuve cruelle qui lui était réservée : la mort de son fils Henri, en 1862, la trouva résignée à la volonté de Dieu ! Peu de temps après, elle publia, sous le titre de Noiwellc concorde des quatre évangéliste$,\xne vie de Jésus qui pourrait être mise entre toutes les mains chrétiennes, et, de ce jour, sa vie, à elle, fut vraiment édifiante.
M. Thiers, qui l'appelait « ma très ancienne amie », lui avait fait obtenir une petite pension d'un millier de francs, en qualité de femme de lettres (i).
(i) n lui écrivait en 1861 :
a Ma très ancienne amie, j ai parlé à M. de Rothschild, après Bulwer. Tout ce que la recommandation la plus chaude peut faire a ëtc fait. Maintenant il faut que votre fils se rappelle par sa présence à MM. de Rothschild, et si cela ne suffit pas je reviendrai à la charjçe.
« Je viens de lire le petit volume de M. Paul Boitcau (a). Je l'ai trouvé plein de sens, de finesse et d'esprit. Si j'avais su que je lui devais l'envoi de ce volume, je l'en aurais remercié déjà depuis longtemps. Ne sachant pas son adresse, je vous prie de me servir d'intermédiaire et de lui communiquer textuellement le passage de ma cttre.
« Mille et mille amitiés,
ft A. TniKRS.
(n) Il 8*Aîn^Mit du petit livre de Paul Boiteau sur Béranger.
Non seulement elle se suffisait avec cette somme quasi ridicule, mais encore elle avait Tart de faire le bien tout autour d'elle, en sorte que les gens de Monlihéry l'avaient surnommée « la bonne dame ».
Le scandale de ses Enchantements Tétonna beaucoup : elle ne l'avait pas plus cherché que saint Auguslin dans ses Confessions ^ et elle croyait avoir, sinon sanctifié, à tout le moins purifié ses confidences par les prières qui les terminent. C'était une âme simple et naturelle du xviii® siècle, à qui le sens moral pouvait faire défaut, mais dont la sincérité n'était pas douteuse.
J'avais fait appel aux souvenirs de ceux qui pouvaient l'avoir connue dans ses dernières années. Une de ses petites-filles a bien voulu rédiger à mon intention la note suivante :
a Dans sa retraite de Montlhéry, M*"® Hortense Allart de Méritens vivait au milieu des paysans de l'endroit. L'air de Montlhéry convenait à sa santé. La vieille tour féodale, encore solidement debout, s'harmonisait avec ses méditations sur la politique et l'histoire. Du haut de ses créneaux, elle revoyait,
« Vous aurez mes Tolumes eu novembre, après quoi je prends ma retraite. »
El le i3 février 1864 :
« Je suis grippé, fatigue et incapable dVcrîre. Je vois le personnage dont vous me parlez, je fais cas de son grand talent et de son caractère indépendant; je suis bien avec lui, mais je ne puis me permettre de lui parler d'un sujet aussi intime que c^lui qui vous tient au ccenr.
« Mille amitiés,
ff A. THIERS. »
(Lettres inédites.)
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dans une immense et ravissante étendue circulaire, des châteaux et des domaines familiers aux jours de sa jeunesse. Dans la belle saison, elle s'installait pour de longues heures à l'ombre du petit bois de pins qui lui rappelait l'Italie, au-dessous de la tour, sur la colline en pente rapide dont le sable tiède et fin a séché l'encre de ses nombreuses lettres.
« Elle avait remplacé l'habillement élégant mais simple dont elle se parait d'habitude, par un costume seyant à son âge, mais fait avec les étoffes de cotonnade employées parles paysans. Une longue capote de percale finement froncée défendait son visage contre le vent et le soleil; le large parapluie de coton bleu des paysans, en harmonie si gaie avec la campagne, l'abritait dans les longues promenades qu'elle faisait de préférence sous la [)luie. Elle se drapait, sans jamais y penser, comme une Polymnie, dans un châle léger et chaud; une robe unie s'arrêtait au ras de ses chevilles pour le jeu alerte de ses petits sabots. Des manches larges et de très longs gants qu'elle faisait et même brodait adroitement elle-même complétaient ce costume si commode pour son genre de vie. Un sac, où elle emportait toujours de quoi lire et écrire lorsqu'elle partait en promenade, pendait à son fin poignet dont lu délicatesse cachait une force d'acier... Quand je cherche à me la rappeler, je la retrouve tout entière dans le tableau où elle fut peinte par Ducis, frère du poète, vers l'âge de quatorze ans(i). M™« llortense Allart de Méritens a
(i) C'est ce tableau que nous rcproduisoos en Ictc de cet ouvrage.
écrit que c'était Minerve qu'on retrouve aux deux extrémités de la vie. C'est vraiment la jeune fille au regard ingénument réfléchi et profond du portrait de Ducis qu'on retrouvait dans le visage jamais embrumé de cette grand'mèrc si étincelante de vie, d'intérêt et de gaieté^ dont le rire olympien sonne encore aux oreilles de ceux qui l'ont entendu. Elle pleurait cependant presque aussi facilement, mais, par un don singulier, les larmes l'avaient toujours embellie et rajeunie...
« Un soir de février, à l'entrée de la saison qu'elle avait toujours redoutée, elle convint avec une voisme de quelque détail pour le lendemain. Rien d'anormal ne paraissait en elle, on l'avait vue tout le jour vaquer à ses occupations habituelles. Cependant elle n'ouvrit pas le lendemain. On avertit son fils, qui la trouva sur son lit entièrement vôtue et ne donnant plus signe de vie. Elle était morte de la rupture d'un anévrisme. Ainsi était morte sa mère, jeune encore, pendant qu'occupée à sa toilette elle relevait ses lourds cheveux . »
On m'avait raconté qu'après sa mort son fils Marcus avait brillé toute sa correspondance. D'après les renseignements que m'a donnés sa famille, c'est ellemême qui, dans son irritation contre Barbey d'Aurevilly et consorts, accomplit cet autodafé (i).
(i) En adressant à Marcos la lettre de George Sand qae nous publions an début de cet article, elle avait écrite en marge : « A jeter ao feu! )»
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Heureusement, une partie de ses papiers étaient alors en la possession de Marcus.
Toutes les lettres que je viens de citer, à Texccption des siennes, proviennent de sa succession . Mais les plus importantes, parmi celles qui me serviront à la montrer dans ses rapports avec Déranger, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Lamennais et les autres, sont incontestablement celles qu'elle écrivit au critique des Lundisjde i84i à i848. Lorsqu'on les aura lues, — et les fragments que j'en ai déjà publiés en donnent un avant-goût, — on saura un gré infini à Sainte-Beuve de les avoir conservées. Quant à moi, je ne saurais trop remercier ici M. Jules Troubat de me les avoir communiquées.
Un mot maintenant sur la tombe de M""® de Méritens. C'est grâce à r Intermédiaire des chercheurs et des curieux que je l'ai trouvée. Je la croyais à Mont- Ihéry; elle est dans le petit cimetière de Bourg-la- Reine, à deux pas de celle d'André Theurict, qui précisément était maire de cette commune quand le corps de Marcus y fut rapporté. Car, de môme que ]\jrae jç Mérilens avait voulu reposer auprès de son fils Henri, Marcus, qui mourut à Lunéville,le 12 janvier 1901, voulut reposer auprès de sa mère.
Ils sont là tous les trois, qui dorment côte à côte, comme la poule et les poussins dont parle l'Écriture^ sous une pierre basse, fleurie de lichen, et que rien ne désigne au regard du passant.
Voici leur épitaphe :