BÉRAT^GBK ET CHATEAUBRIAND I
Sainte-Beuve doit être content : c'est fait.
Cependant Chateaubriand se lassa vite de ces escapades hors de saison, car avec lui le plaisir ne durait guère, et il était alors sollicité de tant de côtés par les événements ! Un jour, pour se distraire d'Hortense, il lui conseilla d'aller faire un petit voyage en Angleterre. Elle le prit au mot ; mais quand elle revint, le charme était rompu, elle avait trouvé une nouvelle chaussure à son pied. Sur le moment, René se fâcha, c'était peut-être la première fois qu'une femme aimée lui était infidèle. Il en fut d'abord très humilié et très chagrin; mais, à la réflexion, il se rendit compte que cette jeune muse ne pouvait décemment cf embarquer sa vie », comme il disait, « sur un vieux vaisseau naufragé », et il lui pardonna sa trahison. Bien plus, après l'avoir boudée pendant quelque temps, il consentit à la recevoir, à dîner de nouveau avec elle, en tête à tête, avant de
donné à IVL de Chateaubriand ses dernières joies, ses derniers ressou- Tcnirs de René, car M"*» Hécamier le prend avec lui sur un ton plus bas ; ce n'est plus notre' Chateaubriand, elle en a fait un autre ; mais pour vous il se retrouve des restes de souffle et des bruits lointains de Germanie et de Gaule sauvage. Gardez bien ses derniers petits billets; ce seront des choses vraies de la part d*un génie illustre, mais qui a eu trop peu de ces éclairs de vérité. Vous lui ferez honneur un jour de ces gagnes imprévus. Sa mémoire aura fort à faire, car il est comme ceux qui ont trop longtemps vécu. » [Chateaubriand et son groupe littéraire, t. H, pp. 452 et 897.)
Chateaubriand a pourtant rendu hommage au talent d'Hortense vers la fin de ses Mémoires :
« La nouvelle école a jeté ses pensées dans un autre moule : W^^ Tastu marche an milieu du chœur moderne des femmes poètes, en prose ou en vers, les Allart, les Waldor, les Valmore, les Ségalas, les Revoil, les Mercœur, etc., etc. » (t. VI, p. 4o5).
l3o HORTKNSB ALLART DB MÉRITENS
s'expatrier en SuissejCt il s'établit entre eux un commerce de lettres, coupé de visites, qui dura jusqu'à la mort de René.
Voici quelques extraits de leur correspondance. Hortense a publié dans ses Enchantements une partie des lettres de Chateaubriand, mais tronquées et sans le moindre souci de l'ordre chronologique. On en trouvera plusieurs ici dans leur texte intégral.
Paris, mai 1831.
« Je pars demain à la première heure. Oh I merci encore une fois de la bonne soirée que j'ai passée avec vous mardi. Je ne suis point ce que vous croyez ni ce que vous dites ; vous pouvez m'enchaîner, me retenir à toujours. Je pars presque heureux de je ne sais quel charme qui s'attache à votre singulier génie, et de je ne sais quel espoir que vous m'avez laissé. Oui, nous nous reverrons et nous n'aurons plus peur l'un de l'autre (i). N'avez-vous pas accepté les deux années qui sont tombées sur ma tête et qui vous ont embellie? Ah! jeunesse de mon cœur, est-ce un songe que ce jour ? Non, c'est une réalité qui m'a rendu, par votre repentir, le plus heureux des hommes. Je vous reconnais pour la muse de Rome et la dame d'Étampes (2). Souvenez-
(i) Elle lui avait demandé sa parole de cheralier de Saint-Louis que, lorsqu'il la rererrait, il n'essaierait pas d'attenter à sa vertu, et, bien que cet engagement rendit « la partie inégale », il avait promis,
(s) Quand il était allé prendre les eaux de Gauterets, il lui avait donné rendez-vous à Étampes. Voir Ui Enchantements ^ p. i56.
BÉRÂMGER ET GHATIAUBRIAND l3l
VOUS. Ne détruisez plus cette chimère, si c'est une chimère. Nous travaillerons. Je veux aimer votre talent comme votre personne. Vous serez ma dernière muse^ mon dernier enchantement, mon dernier rayon de soleil. Donc pibint d'adieu. Je mets mon âme à vos pieds. »
« Nogent, mai 1831.
« Je viens de sortir de Paris par ce boulevard que je n'avais pas revu et que j'aurais voulu ne plus jamais revoir. Si vous saviez combien je suis triste ! Vous souvient-il que je vous écrivis du haut des montagnes, et que ma lettre alla vous chercher sur votre passage ? Je vous écris encore sur les chemins du monde; toujours errant, toujours vous me retrouverez. Si je puis quelque chose pour votre bonheur ; si vous voulez me reprendre pour rendre à vos sentiments leur vraie nature, et à votre talent son langage ; si vous me mettez à part des autres hommes, et me placez hors la loi vulgaire, vous m'annoncerez votre visite comme une fée : les tempêtes, les neiges, la solitude, Finconnu des Alpes iront bien à vos mystères et à votre magie. Ma vie n'est qu'un accident ; je sens que je ne devais pas naître : acceptez de cet accident la passion, la rapidité et le malheur. Surtout répondez-moi. Ecrivez-moi de ces lettres qui réchauffent, comme vous m'en avez tant écrit, aux premiers temps de notre amour. Que je me sente encore aimé, j'en ai si grand besoin 1 Je vous donnerai plus
l32 HORTENSE ALLART DE MBRITBNS
dans un jour qu'un autre dans de longues années. A bientôt, je baise vos pieds et vos mains. »
« Paris, 1er décembre 1831.
« Depuis le jour où je vous ai écrit, j'ai pensé mourir d'une fièvre de nerfs, occasionnée par l'excès du travail, aujourd'hui je suis sorti pour la première fois par ordre du médecin ; mon travail est achevé et envoyé d'aujourd'hui même à la presse (i). Je n'attaque personne individuellement, j'ai même supprimé de mon propre mouvement des choses qu'on aurait pu prendre pour un acte indirect. Il restera pourtant des choses dures, mais générales, et dans le combat je ne puis les éviter. Je ne sais ce qui arrivera, je suis parmi les vaincus et un ennemi franc et découvert ; il serait peu généreux de me battre à terre, d'arrêter mon ouvrage. Au surplus, comme ils voudront. J'espère pouvoir me traîner un peu pendant cinq ou six jours ; après cela, si vous voulez me voir, vous le direz ; je n'ai pas encore lu votre Irakienne (2). J'en meurs d'envie. — Je ne sais si vous pourrez me lire. La main me tremble, j'ai la fièvre. Au revoir, et à bientôt, j'espère; ne me faites pas trop attendre. »
Voilà le ton général des lettres de l'enchanteur. Quant à celles d'Hortense à Chateaubriand, nous
(i) Il s*agissait de sa brochure sur le bannissement de la famille royale, dont il est parlé plus loin.
(a) Nouvelle d'Hortense, pour laquelle il lui avait donné des conseils.
BJSIUN6BR ET CHATEAUBRIAND l33
n'en possédons qu'une seule, tirée des papiers du g^and écrivain, — car je ne compte pas comme telles les trois ou quatre petits billets de rendez-vous dont j^'ai fait état plus haut. — Cette lettre est de 1842; elle prouve qu'à cette époque les relations d'Hortense avec Chateaubriand étaient toujours aussi tendres. Du reste sa correspondance avec Sainte- Beuve suffirait aie prouver. J'y puiserai tout à Theure à pleines mains. Voyons d'abord la lettre :
a Herblay, 8 août [4842].
« On a dit à Paris qu'il vous est arrivé un accident sans danger ni suite, à Néris. Vous seriez bien aimable de me donner de vos nouvelles. N'écrivez pas vous-même, puisque vous me dites que cela vous gêne. Vous dictez très bien, dictez donc. Vous m'aviez promis de m'écrire ; mais il faut toujours aller chercher les grands hommes.
« Hé bien! ma Régence (i), y avez- vous pensé? Mon Espartero, le voilà. Je ne la cède qu'à vous. Mais vous n'en voudrez pas. Soyez son maître; enseignez-lui comment il pourrait s'emparer de la Régence et de tout, délivrer l'Italie, soulever l'univers, gagner à jamais la cause de la liberté. Jamais homme ne vit le sort lui préparer un si beau rôle, s'il veut le saisir. C'est moi qui l'ai jadis envoyé à vos pieds. Il y reviendrait dans sa gloire. Ceci serait très amu-
(i) Cette lettre se rapporte aux événements qui suivirent la mort tragique du duc d'Orléans (i3 juillet 1849)*
l34 H0RTBM8£ ALLAHT DE MJ^IUNS
San t. En êtes-vous inquiété ? Et votre profond dédain confond-il hommes, femmes, régents, régentes?
(( Je voudrais bien soigner votre santé aux eaux. Êtes-vous content? Vous portez- vous mieux? Si Dieu nous rendait à tous deux la jeunesse, voudriezvous disputer la Régence à Thiers ou m'entrainer en Italie ?
« Il y a ici, dans la Seine, une île assez grande, abandonnée à la nature, couverte de hautes herbes, d'arbres en liberté et d'animaux sauvages. C'est là que je vais penser à vous : on y entend le bruit des colibris, le frémiss ment des saules, les doux murmures de vos déserts d'Amérique : il y a une odeur de plantes marines, et les mauves bleues dont vous orniez le front à'Atala.
y y dis vos vers :
Que de ces prés rémaii plaît.à mon cœur (1) !
« Quand revenez-vous ? Faites-moi écrire un mot. Je vous suis fidèle à outrance dans ma solitude.
« Adieu 1 vive le Régent 1 vive l'Italie I vive la liberté ! vive Chateaubriand ! vive l'Europe 1 vive la grande Régence universelle (2) ! »
Dépouillons, à présent, les lettres d'Hortense à Sainte-Beuve où il est parlé de René :
« 16 mars 1842 [d'Herblaj].
« J'ai reçu ce matin le billet le plus adorable de
(i) L* Amour à la Campoffne.
(2) Lettre inédite, communiquée par M. Pailhès.
séllANGBR ET CHATEAUBRIAND l35
M. de Chateaubriand, et je rae plais à vous unir quand vous avez tant de rapports; il n^a pas lu encore, car il ne m'en parie pas 1 On ne voudrait jamais avouer nos faiblesses catholiques, mais, à part le XVIII® siècle, que vous êtes des gens admirables 1 »
« 15 février 1843.
« J'irai à Paris vendredi prochain 1 7 . Je vous attendrai de 3 à 6 heures, rue Sain t-Nicaise . Apportezmoi des nouvelles de M. de Chateaubriand. Il est malade, au lit, et dicte ses lettres. Est-ce sérieux ? il ne m'en dit rien, mais tout est sérieux à son âge. Vous seul, vous serez un jour tout ce qui me restera de la race et du génie de René. »
ft 1843.
« Suivez-vous le régime que je vous ai indiqué, allez-vous suivant les quais jusqu'au Champ-de- Mars, promenade que j'ai faite souvent avec René I Le voyez-vous chez M"*® Récamier? Il dit qu'il est toujours souffrant. »
c 28 mai 1843 [de MoaUobaa].
« J'ai eu une lettre de René, mais pas encore de la Reine (i), à laquelle j'ai écrit une lettre assez mélancolique. »
(i) Elle appelait ainsi George Sand, depuis qne Bëranger l'ayait surnommée « la Reine de notre nouvelle génération littéraire ». (Lettre à Napoléon Peyrat, du 20 novembre i834.)
l36 HORTENSB ALLART DE lléRITBNS
« 2 mars 1844 [d'Herblayj.
« Ayez la bonté de faire porter ce billet chez M. de Chateaubriand. »
cl845.
« Dites-moi si vous voyez René ; il m'écrit bien tristement, et son état me touche et m'afflige. »
« 2 novembre 1845.
« Si on est sévère pour René, il n'aura que l'inconvénient de la mode qu'il a trop cherchée, mais qui lui reviendra, car tout tourne en ce monde, et les écrivains de cette trempe ont leur temps comme les couleurs. Toute sa vie est expliquée par le mot de Platon, léffery ailé et sacré ; c'est ce qu'il a été, ce que vous êtes tous, poètes, ce qui vous fait pardonner un vol parfois capricieux, le départ, le retour sur un fond saint et adorable. »
« 12 novembre 1845, lundi soir.
a Je reprends. Je vous ai quitté pour mes hommes d'État, mais j'étais triste] et rêveuse etsombre comme l'automne, de sorte que je vous ai fait ce soir une infidélité. J'ai été chercher l'automne et la tendresse et la tempête où je savais la trouver ; j'ai pris ces 6« et 7« livres des Martyrs où sont les images, les horizons, les passions des Gaules et de la Germanie, et
BBRÀNGER ET GHATSAUBRIAND iSj
certes, quand vous traitez Chateaubriand si sëvèrerement, et je dirai si durement pour son âge, vous oubliez des beautés qui, dans leur genre, n'ont rien d'égal dans notre langue. C'est le sentiment de la nature bien autrement que ne l'a eu Rousseau, avec une impression de l'infini, avec quelque chose de fier et de sublime qui laisse loin le rustique amant de Julie. Mais tout cela et des souvenirs très vifs (car autrefois, en lui lisant tout haut ces beaux passages, je l'ai fait fondre en pleurs) ne m'ont pas fait verser de larmes, et je n'ai pu en répandre enGn, et beaucoup, que quand Socrate passe sa main dans les cheveux de Phédon et lui dit : « Demain, ô Phédon I tu feras couper ces beaux cheveux ! » Hé bien, monsieur, quand je vous appelais René, Pitt et Platon, je ne disais qu'une même chose, qu'un même nom-; voici ce que j'ai vu ce soir en lisant la mort de Socrate. Laissez-moi donc rappeler le poète en vous, car le poète est sacré. Le sacré et le saint, voilà ce qu'il faut sauver. »
« 4 janvier 1846.
«Béranger m'écrit: « Votre poète est mort, sa cage est muette. » Il dit qu'il n'en est pas ainsi de Chateaubriand, qui vient d'ajouter quelques pages à ses Mémoires. Il se plaint de vous qui abandonnez sa vieillesse. Allez donc le voir, il est malade et ennuyé. »
l38 H0RTBN9E ALLART DE M^RITBNS
« J'ai consacré ce dimanche à René dont j*aî reçu l^autre jour une vive et charmante lettre. »
« Est-il vrai que madame de Chateaubriand est morte ? Vous me la représentiez comme un tyran, il y a un mois (i) ; ce tyran était-t*il si malade? Estelle morte subitement? Comment René prend-îl la mort de Céluta ? A-t-îl pu aller à Penterremeit? En est-41 étonné, frappé? Cette mort si près est Uen désagréable. Enfin il est libre, et, tel que je le coi^nais, il peut encore oublier son ége autant qu'on l'oublie à vingt ans, au moins pour les idées et les enchantements. Dites-moi tout ce que vous savez* Vous ne demandez qu'à me parier de ces gens-là... Répondez-moi vite sur René. Quand vous voulez Tattaquer par-ci, par-là, vous me faites rire. Qui doit avoir des reproches, de lui, âgé et d'un autre bord, ou de vous autres, son école, jeunes et de ce
(i) Sainte-Beuve éeriTaii alors à Hortense :
« Un mort bien illustre, et qai mérite de s'appeler mort, en effet, puisqu'il ne vit phis de la seale yie qu'il arait rèrét, Chateadmasdest bien malheureux ; il ne peut plua sortir de sa chambre. M'°* Récamicr Fy ya voir tous les jours, mais elle ne le yoit que sous le feu des regards de M™* de Chateaubriand, qui se renge ainsi de dnquairte années de délaissement. £Ue a le demies mot gur k sublime Tolage et sur tant de beautés qui Tont tour à tour ravi. Cette femme est spirituelle^ dévote et ironique ; moyennant toutes ses rertus, elle se passe tous ses défauts. Ah! que vous valez mieux, vous autres !... » (Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 397.)
BéRAN6BR KT GHATEAUBRIAND l39
siècle, qui vous êtes rejetës aux vieilleries et qui commencez des romans, en disant : JPauaisfait une bonne première communion ? Ce n'est pas ainsi que commencent Zadig et t Ingénu. On peut aimer un homme sans prendre ses opinions, mais on ne peut les blâmer quand on est de son école. O Amaury, prêtre et repentant (r) ! »
« 16 mai 1847.
« Je n*ai pas été voir René; il m'écrit qu'il ne se mariera plus, mais il va, je croîs, à Passy (2) avec sa belle (3). »
Arrêtons là nos citations. Cette dernière phrase surtout vaut la peine qu'on la commente. Si tout ce qui précède justifie les Enchantements d'Hortense et témoigne de la gratitude qu'elle avait gardée à Chateaubriand, le mot relatif à son mariage dénote
(1) A propos de la mort de W^* de ChatesobriaDd, Hortenie ëen(t dans ses Enchantements (p. 3 19) : '< En février 1847, j'apprends la mort de M"« de Chateaubriand. Je vais à Paris, j'écris, le lendemain on m'avertit qu'une personne qui ne peut monter (il marchait mal) m'attend en voilure. Je mets unchapeau, je descends, je trouve M. de Chateaubriand qui me demande si je veux faire une promenade avec lui. Je monte dans sa voiture. Il est aimable et tendre. Quand la voiture commence à marcher, il se tourne tout entier de mon c6té pourme regarder. II était enveloppé dans un élégant manteau. Il me dit qu'il s'ennuie. Nous parlons de Rome. Je l'ai vu plusieurs fois chez lui et en nous promenant. Il m'a charmée et touchée. Il ne peut marcher, il est mélancolique, il a ses anciennes grâces, cette distinction, cette élévation qui en font un homme si attrayant. L'âge, au lieu de changer la beauté de son visage, la rend plus remarquable. »
(a) « A Passy », c'était chez Déranger.
J3) « Sa belle », c'était M»« Récamier. — Tous ces fragmente soat tirés de la Correspondance inédite d'Hortense AUart avec Sainte- Beuve.
l40 HORTBNSB ALLART DE MÉRITXNS
assez qu'il portait légèrement le deuil de sa femme. A vrai dire, on s'en doutait déjà ; cependant il n'est pas mauvais que ce doute devienne une certitude. Il a écrit dans ses Mémoires que madame de Chateaubriand avait contribué à rendre sa vie plus digne. Entendez qu'elle avait couvert ses dérèglements. Néanmoins, s'il avait eu à choisir entre la dignité et l'éclat, je ne crois pas qu'il eût hésité. Il savait effectivement beaucoup plus de gré à madame Récamier de l'éclat qu'elle avait répandu sur sa vie qu'à sa femme de la dignité qu'elle y avait mise. La preuve en est qu'après avoir écrit « qu'il ne se marierait plus », il offrit d'épouser madame Récamier en secondes noces. Mais Juliette eut le bon esprit et le bon goût de refuser. Quels avantages lui aurait rapportés ce mariage in extremis ? Aurait-elle changé de rôle et de figure aux yeux de l'histoire ? Non ; dès lors il était plus décent et plus naturel qu'elle demeurât jusqu'au bout madame Récamier, Le nom de Chateaubriand, se substituant au sien si tard, n'aurait rien ajouté à sa gloire.
Revenons à Béranger* Chateaubriand écrit parfois l'histoire d'une manière qui n'est pas tout à fait conforme à la vérité : non qu'il la trahisse, il ne va pas jusque-là, mais il n'en dit qu'une partie, quand il y est intéressé, à seule fin de garder le beau rôle.
BÉRÀNGBR KT CHATEAUBRIAND l4l
Parlant des événements de i83o, qui mirent fin à sa carrière politique, il fait cette déclaration dans ses Mémoires d' Outre-tombe.
« Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce qu'on appelait mon parti. Un vieux chevalier de Saint- Louis, qui m'est inconnu, m'écrivait, du fond de sa tourelle : « Réjouissez-vous, monsieur, d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu. » Très bien, mon brave gentilhomme, vous êtes poète aussi.
(( A la fin d'un dîner au Café de Paris, dîner que je donnais à MM. Béranger et Armand Carrel avant mon départ pour la Suisse, M. Béranger nous chanta l'admirable chanson imprimée :
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie.
Fuir son amour, notre encens et nos soins ?
« On y remarquait cette strophe sur les Bourbons :
Et tu voudrais t'attacher à leur chute I Connais donc mieux leur folle vanité :
Au rang des maux qu'au ciel même elle impute. Leur cœur ingrat met ta fidélité.
« A cette chanson, qui est de l'histoire du temps, je répondis de la Suisse par une lettre qu'on voit imprimée en tête de ma brochure sur la proposition Brique ville (i). »
Tout cela, à un mot près que j'ai souligné, est rigoureusement exact; mais, si le ton fait la chanson,
(i) Mémoires d'Oatre-tombe, i. I, p. 449»
l4a H0RTKN8B ALLART DK MSRITENS
les circonstances où celle-là fat composée lui donnent toute sa valeur. Je vais les raconter, puisque Chateaubriand a jugé à propos de les taire.
Lorsqu'au mois d'avril i83o> il allait oflFrir à Béranger un fauteuil académique, il avait sa pensée de derrière la tête : il rêvait d'être chanté par le chansonnier. Il lui écrivait :
a Je suis aussi vieux que votre admirable Jaif errant; malheureusement, je ne puis plus courir comme lui et je ne serai pas chanté par vous (i). »
Trois mois après, au lendemain des barricades, il disait encore : « Que de belles chansons à faire 1 » Mais Déranger, qui le voyait venir, feignait de ne pas comprendre. Il écrivait, le 20 août i83o, à Hortense AUart :
« Mon rôle est fini ; pour faire de la politique en couplets, il me faut, à moi, des persécutions à craindre, de l'oppression à subir. Je ne suis pas né pour être du parti vainqueur. Aussi me suis-je empressé d'aller visiter votre ami, aussitôt qu'il eut pris position ; jusque-là, je crus devoir m'en abstenir, parce que rien ne doit influer sur ces sortes de déterminations qui décident de la vie d'un homme illustre. Beaucoup de personnes ont blâmé son discours (2) ; je ne suis pas du nombre; il lui sied bien, selon moi. Aussi nous sommes-nous bien entendus. Un seul
(i) Lettre de Chateaubriand à BéraDger, datée du 37 avril i83o. Corresp.de Bérangert t. I, p. 406.
(s) Son discours prononcé, à la Chambre des pairs, le 7 août id3o.
BÉRANGKR ET GHATEikUBIUAND l43
point nous a fait différer : il veut quitter la France, et je me suis permis deux fois de combattre cette idée de tout mon pouvoir. Mes raisons ont paru faire de Teffet sur son esprit. Je retournerai le voir incessamment; aussitôt qu'une nouvelle indisposition, fruit des fatigues que tout ceci m'a causées, me permettra de reprendre mes courses. Je vous avoue que son sort m'attriste beaucoup; le premier jour que je le revis, je tombai dans une mélancolie profonde. La France n'aura-t-elle pas à rougir de laisser un pareil homme en proie au besoin (i)? »
Cependant Chateaubriand partit pour la Suisse, le i6 mai i83ï , en secouant sur la France la poussière de ses souliers. Etait-ce sans esprit de retour? Oh ! que non. Il y avait dans cette fuite, qui affectait l'apparence d'une émigration nouvelle, un peu de comédie et beaucoup de mise en scène. Chateaubriand voulait se faire regretter et qu'on le rappelât à l'occasion. Mais qui avait assez d'autorité ou de popularité pour élever la voix avec quelque chance d'être compris ? Un seul homme : c'était justement celui dont les couplets chargés de salpêtre avaient fait sauter le trône de Charles X. Chateaubriand lui donna à entendre qu'une chanson dans les circonstances présentes lui serait très agréable. Comment refuser ce plaisir à quelqu'un dont on se croit l'obligé?... Oui, mais cette chanson était singulièrement difficile à faire. A tort ou à raison, Chateaubriand passait pour
(i) Lettres choisies de Béranger. — Voir V Appendice^
l44 HORTENSK ALLART DB UÉRITUfS
être mêlé aux manœuvres carlistes. Si la chose se vérifiait, quelle situation serait la sienne, à lui, Béranger? Il ne pouvait décemment louer l'illustre écrivain sans mentir à ses propres opinions et sans courir le risque de trahir son propre parti. Il s'en ouvrit à Henri de La touche, à qui Testime de Chateaubriand donnait en l'espèce une particulière compétence. Henri de Latouche avait été longtemps, dans la Vallée-aux-Loups, le voisin de l'auteur d'Atdla. Il y habitait même encore et se vantait d'en être le paysan (i).
Latouche engagea Déranger à satisfaire Chateaubriand. Et, au commencement de septembre i83i, quand celui-ci vint à Paris pour essayer de vendre sa maison de la rue d'Enfer, la chanson était assez avancée pour que Béranger se risquât à lui en dire quelques couplets. Chateaubriand la trouva tout à fait à son goût et aurait voulu que le poète la terminât sur l'heure. Mais Béranger, ayant le travail fort lent, refusait de la livrer à la publicité avant de l'avoir soumise à Henri de Latouche, « juge sévère et délicat ». Impatienté, Chateaubriand lui écrivit, le i4 septembre :
«Eh bien, monsieur, ma chanson? Je pars; si vous voulez que je revienne, il faut que j'emporte vos ordres. Il faut aussi que je vous réponde, et j'ai besoin d'avoir sous les yeux mon acte d'accusation.
(i) Il signait alors : « Le paysan de la Vallëe-auz-Loups, »
BÉRANGER ET CHATEAUBRIAND l45
« Hyacinthe (i) est chargé de vous faire mes sommations respectueuses et de réclamer mon trésor.
« Si je ne vous revois pas, monsieur, recevez jusqu'à mon retour mes remerciements et mes admirations aussi vives que sincères (2). »
Cette chanson n'était donc pas imprimée^ quand Chateaubriand repartit pour la Suisse. Elle ne le fut que quelques jours plus tard, par les soins du libraire Ladvocat, qui en fit faire des placards pour les journaux (3), à Tinsu de Déranger, comme il appert de sa correspondance avec Henri de Latouche.
Mais que Chateaubriand Tait emportée manuscrite ou imprimée (4), la chose en elle-même est sans importance. Ce qui en a beaucoup, au contraire, c'est rintrigue amusante qu'il noua, entre son départ et son retour, pour avoir le droit de dire qu'en rentrant en France il cédait à la pression de l'opinion publique.
(i) Hyacinthe Pilorge, son secrétaire.
(3) Corresp. de Béranger, t. U.
(3) Elle parut dans le National du aê septembre i83i, avec la note que Yoici :
« M. Ladyocat, éditeur duNouveau Diable boiteux^ nous communique une chanson de Béranger destinée à faire partie des premières livraisons de son recueil. Cette chanson, adressée à M. de Chateaubriand, est un hommage rendu aux nobles sentiments de ce grand écrivain^qui rêya longtemps l'alliance impossible de la liberté et de la légitimité. Le poète, dont de tristes mécomptes avaient, depuis un an, refroidi la verve, a retrouvé ses patriotiques inspirations pour convier l'illustre exilé à se vouer désormais sans partage au service d'une patrie qui n'est jamais ingrate envers Thomme de génie. »
(4) Et il est évident qu'il l'avait emportée manuscrite, mais, par une attentio& délicate, Béranger l'avait datée du jour même où Chateaubriand quittait de nouveau la France (i4 septembre x83i). C'est, en eflfet, la date qu'elle porte dans le National.
l46 HORTENSB ALLART DK idoUTEMS
Voici la chanson :
A M. DE CHATEAUBRIAND Air d:Oetavie
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie.
Fuir notre amour (1), notre encens et nos soins ?
N'entends-tu pas la France qui s'écrie :
« Mon beau ciel pleiu'e une étoile de moins ? »
Où donc est-il ? se dit la tendre mère.
Battu des vents que Dieu seul fait changer, Pauvre aujourd'hui comme le vieil Homère, Il frappe, hélas 1 au seuil de l'étranger.
Proscrit jadis, la naissante Amérique Nous le rendit après nos longs discords.
Riche de gloire et, Colomb poétique, D'un nouveau monde étalant les trésors.
Le pèlerin de Grèce et d'Ionie, Chantant plus tard le cirque et TAlhambra, Nous revit tous dévots à son génie.
Devant le Dieu que sa voix célébra.
De son pays qui lui doit tant de lyres.
Lorsque la sienne en pleurant s'exila.
Il s'enquérait aux débris des empires Si des Français n'avaient point passé là.
C'était Fépoque où, fécondant l'histoire, La grande épée, eSroi des nations»
Resplendissante au soleil de la gloire, En fit sur nous rejaillir les rayons.
Ta voix résonne, et soudain ma jeunesse Brille à tes chants d'unenoble rougeur.
(i) Bérang;er avait écrit « son amoor » ; Henri de Latooche mit « notre » et Béranj^er loi dit qae c'était mituz, mais, par la suite, il rétablit le mot primitif.
BÉnANGER BT GHATBAUBIUAND 1^'j
J'offire aujourd'hui, pour prix de mon ivresse, Un peu d'eau pure au pauvre voyageur.
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie^ Fuir son amour^ notre encens et nos soins ?
N'entends-tu pas la France qui s'écrie :
Mon beau ciel pleure une étoile de moins ?
Des anciens rois quand revient la famille^ Lui, de leur sceptre appui religieux, Veut aux Bourbons faire adopter pour fille La Liberté qui se passe d'aïeux.
Son éloquence à ces rois fit Taumône ; Prodigue fée, en ses enchantements.
Plus elle voit de rouille à leur vieux trône. Plus elle y sème et fleurs et diamants.
Mais de nos droits il gardait la mémoire ; Les insensés dirent : ce Le ciel est beau, Chassons cet homme, et soufflons sur sa gloire. Comme au grand jour on éteint un flambeau. »
Et tu voudrais t'attacher à leur chute I Connais donc mieux leur folle vanité :
Au rang des maux qu'au ciel même elle impute, Leur cœur ingrat met ta fidélité.
Va ; sers le peuple en butte à leurs bravades, Ce peuple humain, des grands talents épris, Qui t'emportait, vainqueur aux barricades.
Comme un trophée, entre ses bras meurtris.
Ne sers que lui. Pour lui ma voix te somme D'un prompt retour après un triste adieu.
Sa cause est sainte : il souffre, et tout grand homme Auprès du peuple est l'envoyé de Dieu.
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie.
Fuir son amour, notre encens et nos soins ?
N'entends-tu pas la France qui s'écrie :
(L Mon beau ciel pleure une étoile de moins ? »
l48 IIORTBNSE ALLART DE MÉRITENS
On connaît la réponse de Chateaubriand à Déranger, Datée de Genève, 24 septembre i83i, elle parut dans le National du 26 octobre et, cinq jours après, à la librairie Le Normant, en tête de sa brochure intitulée : De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille . En voici la conclusion :
« Enfin, monsieur, les organes de Topinion, presque tous les journaux ont témoigné de mon absence des regrets dont je me trouve singulièrement honoré. Votre éloquence, prodigue fée, vient à son tour orner de fleurs de diamants non pas mon vieux trône^ je n'en ai point, mais mon vieux bâton de pèlerin; comment serais-je invulnérable à la flatterie d'une muse qui a dédaigné de flatter les rois ? Quand cette muse me somme d'un prompt retour,je me sens très disposé à la suivre dans son temple, c'est-à-dire dans ma patrie. »
Et, en effet, Chateaubriand était si pressé de mettre fin à son exil volontaire qu'il rentra à Paris avant même que sa lettre eût vu le jour.
Ce ne fut pas pour longtemps, du reste. Depuis l'avènement du roi Louis-Philippe, c'était à qui, parmi les légitimistes et les républicains, aurait dit au nouveau souverain les choses les plus dures. Usurpateur pour les premiers, il n'était qu'un escamoteur pour les seconds. Et le National de Carrel lui faisait une guerre sans merci. Mais rien n'égalait la morgue hautaine du vicomte de Chateaubriand,
BÉRANGER ET CHATEAUBRIAND l4g
Quant fut publiée sa brochure, on crut que le ministère lui mettrait la main au collet. C'était trop tôt. M. Thiers avait encore certains égards pour lui et se réservait pour une occasion meilleure — ou pire. Tout à coup on apprend que la duchesse de Berry a fait son apparition en Vendée. L'occasion cherchée semble venue. Un matin, M. de Chateaubriand est arrêté avec MM. Hyde de Neuville, de Fitz-James et Berryer, réputés ses complices. C'était le i6 juin 1882. Béranger fut navré, Hortense aussi; ils n'étaient pas au bout de leurs peines.
Après quatorze jours de prison préventive, — très douce d'ailleurs, — Chateaubriand fut remis en liberté. Qu'allait-il faire? Écoutons Béranger. Il écrivait, le 2 juillet, à Hortense :
« J'ai été voir notre ami deux fois dans sa prétendue prison, il me paraît bien enfant. Bon Dieul qu'il a besoin de gloire et de bruit! Du reste, il est fort spirituel et fort aimable. Mais il ne devrait pas écrire si souvent dans les journaux. Sa première lettre, datée de la prison, le met dans la nécessité, pour être conséquent, de sortir de France, à présent que le voilà libre. Heureusement, les inconséquences ne lui coûtent pas. Je voudrais bien qu'il nous restât. Il fait semblant de m'aimer; moi, je lui suis vraiment attaché, mais je ne puis prendre sur moi de le . lui prouver autant que je le voudrais (i).»
Béranger commençait à regretter sa chanson. Cha-
(i) Lettres choisies de Béranger, — Voir V Appendice.
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teaubriand, « pour être conséquent », fit donc de nouveau ses malles, l^e choléra sévissait à Paris : c'était le moment de voyager. René alla dtner avec Hortense à VArc^en-ciel et repartit pour la Suisse, où sa femme et puis M™« Récamier le rejoig-nirent. On Vj croyait installé définitivement, quand le voilà qui débarque à Paris sans tambour ni trompette... Qu'est-ce que je dis là? C'est au milieu d'un bruit énorme, provoqué par une lettre de lui aux directeurs de journaux, qu'il fit sa rentrée dans la capitale. Et quelle en était la cause? Un fait très grave, il faut en convenir. La duchesse de Berry avait été arrêtée à Nantes, et Berryer était allé à Genève en instruire Chateaubriand. En présence de cette situation, il n'y avait pas à hésiter. Du moment que Chateaubriand s'était constitué l'avocat de Henri V, sa place n'était plus à Genève, mais à Paris.
Cela se passait au mois de novembre 1882. Le mois suivant, paraissait le Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry ^ qui contenait l'apostrophe fameuse : « Madame, votre fils est mon roi 1 » Quelques journaux, l'ayant imprimée, furent traduits devant les tribunaux. Chateaubriand fut enveloppé dans la poursuite. D'où grande colère de Bérânger. Le 22 février i833, il écrivait à Hortense Allart :
« Concevez-vous le procès fait à M. de Chateaubriand ! Quoi I la brochure paraît et elle passe sans poursuites, et à propos de je ne sais quelle visite qu'on lui fait, le voilà en jugement pour cette même
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brochure ! Je suis sur qu'il est loin de s'en affliger. A sa place, je m'en réjouirais. Pourtant une chose m'inquiète. Selon moi^ une fois sur les bancs, il sera condamné. Or, la prison ne lui va pas du tout. Il lui faut la liberté matérielle ; la vue d'un verrou doit lui agacer les nerfs. Comment fera-t-il pour passer trois mois (il ne peut être condamné à moins) entre quatre murailles? Je crains pour sa santé. Il ne tient pas assez aux témoignages d'attachement et d'intérêt pour qu'ils lui soient une compensation suffisante. Vraiment ces réflexions m'affligent, et vous ne m'en dites pas un mot ! Je voudrais cju'on pût se donner un remplaçant en prison, je serais son homme. Moi, cela me va. Dites-lui que, si on veut faire cet arrangement, mon paquet sera bientôt fait. Certes, j'aimerais mieux me voir encore là que lui. Je vous assure qu'il y sera malade. La captivité aura bien vite dissipé tout ce qu'il aura eu de plaisir à glorifier Henri V devant le tribunal. Mais, encore une fois, concevez-vous des stupides comme les gens qui nous gouvernent 1 Chateaubriand en prison I Quelle victoire (i) I »
Il n'y était pas encore; et Béranger se tourmentait bien mal à propos. En tout cas, Chateaubriand envisageait cette éventualité d'une façon plus joyeuse. Il avait écrit à Hortense, le 28 janvier :
« Mon amie, ne comptez pas sur ma visite au-
(i) Lettres choisies de Béranger, — Voir à V Appendice.
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jourd'hui : je suis cloué chez moi dans ratlenle de l'huissier; les uns disent qu'il viendra me signifier les ordres de la cour royale, les autres qu'il ne viendra pas, et qu'on veut me tenir sous le coup de la menace pour me laisser le temps de la fuite. C'est bien mal me connaître. Il faut que je sache un peu où j'en suis pour fixer le jour de notre dîner. Si je dois finir mes jours en prison, je veux vous dire adieu avant. Je pense que vendredi, sauf accident, serait un jour possible parce qu'alors, si je n'ai entendu parler de rien, il est probable que les choses en seront restées là. Votre infidélité veut-elle bien me permettre de baiser ses pieds (i) ? »
Comment doncl... Cependant, n'ayant rien reçu de Chateaubriand le lendemain, « Son Infidélité » fut dans l'inquiétude. Elle en fut tirée, le 3o au soir, par ce petit mot :
« Je viens de recevoir F assicf nation pour demain^ presque avec votre billet. Vous voyez que j'ai plusieurs rendez-vous. N'allez pas me traiter d'infidèle. Je vous écrirai demain après l'entrevue, pour vous dire où nous en sommes et si je serai libre vendredi. Donc à bientôt (2). »
Mais l'événement ne leur permit pas de dtner ensemble. Le 3i janvier, Chateaubriand écrivait : « J'ai été interrogé, j'ai refusé de répondre en ce
(i) Les Enchantements y p. aaô.
(2) Les Enchantements y p. aay.
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qui me regarde, j'ai répondu en ce qui louche les jeunes gens inculpés : je crois qu'il y aura procès. J'irai vous voir aussitôt que la tempête sera un peu apaisée. Je vous écrirai. De votre côté, écrivez-moi avec toute la douceur de vos trompeuses paroles. Le procès, s'il y a lieu, ne pourra être plaidé avant un mois ou six semaines; ainsi je verrai naître avec vous les premières fleurs du printemps. M. Déranger m'a envoyé son petit volume (i), je l'ai dévoré; jamais il n'a rencontré tant de talent et de charme. Je vais commencer Valentine.
Vous vieiUîrez, ô ma jeune maîtresse.
Vous vieillirez et je ne serai plus I
« Voilà ce qui me vengera de votre trahison. »
Valentine était un [roman dont Chateaubriand avait entretenu plus d'une fois Hortense; — je crois même qu'il lui destinait le principal rôle. — Mais les affaires de la duchesse de Berry ne lui laissèrent pas le temps de l'écrire. Acquitté en Cour d'assises, le 37 février i833, il partit presque aussitôt pour Prague, où il plaida près de Charles X la cause de la
(i) Lire à ce sujet, dans la Corresp. de Bérangery t. II, p. ii5, la très belle lettre que Chateaubriand adressa au chansonnier, le 1" février i833 :
... « J*ai couru vite à ce que je connaissais. Le Vieux caporal, VAlchimiste, le Jaif errant sont des chefs-d'œuvre de goût, de sentiment et de philosophie. Je ne sais que vous dire du reste, tout me plaît également.. . Dans le son de votre joyeuse lyre il y a quelque chose qui m'attendrit; votre talent a conservé toute sa jeunessc,mais une jeunesse qui a traversé le temps en apprenant la vie. Vous chantez mieux que jamais du fond de vos années. »
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mère de Henri V. El quand il revint à Paris, ce fut pour s'occuper de la rédaction de ses Mémoires.
Entre temps, il avait eu la joie de voir Lamennais — par la grâce d'Hortense — se rapprocher de lui et lier connaissance avec Bëranger.