CHAPITRE IV
HORTENSE, SAINTE-BEUVE ET Mme D'AGOULT
I. — Sainte-Beuve et le Clou d'or, — Comme quoi ce chapitre fait suite à celui de Mme d'Arbouville dans mon livre sur Sainte-Beuve. — C'est Béranger qui avait mis Fillustre critique en rapports avec Hortense. — Le pied-à-terre d'Hortense, rueSaint-Nicaise. — Ses premières lettres à Sainte-Beuve. — Sentiment qu'elle éprouve pour lui. — Il lui fait, en 1841, les vers qu'il a publiés à la suite de Joseph Delorme. — Pourquoi Sainte-Beuve se contenta de planter « le clou d'or » avec Hortense. — Influence de M. Mole sur lui. — Tory par nécessité. — Hortense et M™^ d'Agoult.
II. — « La Corinne du quai Malaquais. » — Sonnet de Sainte- Beuve à la comtesse Marie. — Fut-il l'amant de Mm« d*Agoùlt?
— Lettres de Mme d'Agoult à Hortense et à Sainte-Beuve. — Lehmann et Charles Didier. — A propos des romans de Lucres ia eideNélida. — Hortense prend parti pour Mme d'Agoult contre George Sand et la raccorde avec Sainte-Beuve.
— Lettres inédites d'Hortense à ce sujet. — Séjour de M™e d'Agoult à Herblay. — Sainte-Beuve l'y rejoint. — Lettre inédite de Mme d'Agoult g^r Port-Royal. — M°»e d'Agoult jugée par Barbey d'Aurevilly. — Comme quoi elle était autre chose qu'un bas-bleu et qu'un « pantalon bleu».
III. — Lettre inédite de Sainte-Beuve à Hortense. — Il lui demande de rester sur « le clou d'or». — Hortense en prend malaisément son parti. — Sa correspondance littéraire avec lui. — Son opinion sur Bayle, Senancour et Joubert. — Son faible pour Cicéron et Tacite. — Les hommes politiques contemporains qu'elle préférait. — Chatam et Pitt. — Ce qu'elle pensait de Hume. — C'est elle qui procura à Sainte-
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Beuve les lettres de Bonstettenet qui lui donna le Pline de cet écrivain. — Mignet et Sismondi. — Le style dans les ouvrages de longue haleine. — Ce qu'Hortense écrivait à Sainte- Beuve sur VHistoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers. — Ses lettres sur Porl-RoyaL — Elle envoie à Sainte-Beuve le livre de la princesse Belgiojoso sur la Formation du dogme catholique, — Son opinion sur ce livre. — Jugement définitif qu'elle portait sur le Port-Roual de Sainte-Beuve. — Elle lui reprochait de préférer Lucrèce à Virgile. — Lettre inédite à ce sujet. — Comment Sainte-Beuve expliquait ses différentes mues. — Le Cygne de Léda. — Hortense rend hommage au désintéressement et à la sincérité de Sainte-Beuve. — Pourquoi brûla-t-elle les lettres du grand critique ? — Perte irréparable.
Si mon livre sur Sainte-Beuve était encore à faire, je mettrais ce chapitre à la suite de celui que j'ai consacré à M"® d'Arbouville. Il le complète, en effet, sur un point important, qui est « le clou d'or ». On sait quel sens attachait à ce mot le grand critique.
« Posséder, disait-il, vers l'âge de trente-cinq à quarante ans, et ne fût-ce qu'une seule fois, une femme qu'on connaît depuis longtemps et qu'on a aimée, c'est ce que j'appelle planter ensemble le clou d'or de l'amitié (i). »
Pour Sainte-Beuve, l'amitié entre homme et femme n'était durable qu'à ce prix. Il fallait, suivant lui, « qu'il n'y ait pas toujours eu amitié pure et simple; qu'à un moment aussi court, aussi fugitif que vous voudrez, la passion ait parlé, qu'il y ait eu abandon, faiblesse. » Lorsqu'il disait celaà M°*® d'Arbouville, je crois qu'il l'avait expérimenté avec Hor.
(i) Cf. le Clou d'or, publié par Joies Troubat, cbez Galmann hérj.
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tense. Mais M™® d'ArbouvîUe avait de Tamitié une conception plus pure ; s'il est vrai, comme il Ta écrit lui-même, qu'elle ne sut pas être entièrement son amie (i), elle ne Ten aima pas moins à sa façon, qui fut très noble et très touchante...
Un vieil adage conseille à l'homme de rester sur sa faim. La sagesse, en amitié, consistait, aux yeux de jyjme d'Arbouville, à rester sur son désir. Malheureusement, Hortense ne fut jamais maîtresse du sien. Quand il était un pieu trop vif, au besoin elle le faisait naître chez l'ami qu'elle voulait posséder.
Tout d'un coup un regard humide Avertît tendrement qu'il est temps de s'aimer,
lui "disait Sainte-Beuve dans une pièce de vers que nous trouverons plus loin. Et comme elle était très
(i) Il écrivait, le 3 avril i853, à M«« du Gravier : « A toutes les questions sur M"» d'Arbouville, je crois qu'il n'y a qu'une réponse : Elle avait l'imagination 1 elle avait la foi et le ^niel avec cela, on pleure, on rit, on s'intéresse à des créations nées de nous-mêmes, on les fait vivre aux yeux de tous, on y met de soi et Ton ne s'y met pas tout entier : c'est là l'éternel mystère. Sa souffrance . réelle était sa laideur : elle la recouvrait d'un voile éblouissant d'esprit, de bienveillance, d'agrément. La louange lui était très chère et la consolait de beaucoup de choses. Elle était très dépendante du monde et de l'opinion. Elle dépendait des salons, elle qui valait mieux. Elle avait une source naturelle et sincère, une source qu'on peut appeler créole de bonté, un trésor de sensibilité qu'elle n'avait placé k fonds perdus nulle part : cela se retrouvait et circulait dans les œuvres de sa composition et de sa fantaisie. Ma plume est trop lourde pour parler d'elle aujourd'hui : excusez-moi, nous en reparlerons à quelque heure vague de l'après-midi. Elle voulait plaire et être aimée plutôt qu'aimer. — J'en sais quelque chose. » {Lettres inédites de Sainte-Beuve à j|f«« du Gravier, publiées par M. G. Michaut dans la Bévue latine du a5 septembre 1906.)
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désirable, on s'empressait généralement de répondre à ses avances.
Les relations de Sainte-Beuve avecHortense AUart remontaient à Tannée i83i. C'est Béranger qui les avait présentés Tun à l'autre. L'année suivante, Hortense communiquait à Sainte-Beuve, pour Taider à peindre leur ami commun plus au vif, la lettre de Béranger sur le Grenier^ que j'ai donnée chapitre précèdent (i),et Sainte-Beuve lui procurait une loge pour la première représentation du Roi s* amuse (2). Hortense était alors au plus fort de sa passion pour Bulwer. Cependant Sainte-Beuve lui plut tout de suite par sa conversation diserte, sa parole douce et mesurée, la richesse extraordinaire de sa culture intellectuelle. Longtemps après, elle écrivait à George Sand qu'il avait a toujours été tourmenté des choses divines (3) »• Comme elle connaissait elle-même ce divin tourment, je ne serais pas surpris qu'elle ait voulu l'apaiser, — ou l'entretenir, — quand, en i84i, elle se jeta dans les bras de notre « Joseph Delorme ». Elle était libre, à ce moment, lui aussi. Dix ans plus tôt, il lui aurait laissé son manteau, comme il fit à George Sand, parce qu'il avait, le cœur plein d'une autre image 1
(i)Page 86.
(a) Corresp.de Victor /rii^o,lettre à Sainte-Beuve da i3 novembre iSSa.
(3) George Sand, Histoire de ma vie, t. IV, ëd. de 1876.
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Celk ne Tempêcha pas d'ailleurs, d'apprécier sa beauté, son mérite, et de louer son roman de Seœtus dans la Revue des Deux Mondes {i).Ma.is il ne sentit réellement tout son charme que dans Tépanouissement de la quarantième année. Elle venait d'accomplir son second voyage en Italie et, tout en habitant le bourg d'Herblay, elle avait loué rue Saint-Nicaise, à deux pas de la maison où le père de Béranger avait tenu jadis un cabinet de lecture, un appartement à THôtel du Rhône, où elle prenait plaisir à recevoir ses amis. C'est là qu'elle revit Sainte-Beuve. Il lui fit passer en causeries des journées si charmantes, que, pour être plus seule avec lui, pour en jouir davantage, elle l'invita à venir la voir dans sa petite maison d'Herblay (2).
Les premières lettres d'Hortense au critique des Lundis sont de cette époque. Il eût été fâcheux qu'il les eût anéanties, car elles lui font encore plus d'honneur à lui qu'à elle, et elles prouvent— comme je l'ai soutenu mainte et mainte fois — que Sainte- Beuve, en dépit de sa laideur proverbiale, eut autant de succès auprès des femmes du monde que s'il avait eu sur les épaules la tête olympienne de René (3). Il est vrai qu'il était de sa race !
(1) No du 1 5 mai 1883.
(a) « J'ai connu peu d'hommes qui savaient causer, a-t-elle écrit dans ses Notes inédites. Sampayo, Libri, Passy, Sainte-Beuve. Quant à Chateaubriand, il ne discutait pas, il plaisantait doucement, il était fin, agréable, mais il ne traitait pas une question. Je n'ai vraiment causé qu'avec Sampayo, Libri et Sainte-Beuve ».
(3) Peut-être même est^îe pour cela qu'il avait conservé cette correspondance. En tout cas, elle détruit radicalement certaine légende
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Hortense lui écrivait d'Herblay, le 21 août i84i :
« Sparte avait de saintes lois, Cicéron parle de sa piété, les anciens se servent du mot sacré, il ne faut donc pas dire que le christianisme a tout découvert, et en fait de sainteté même, Tlnde était aussi forte que lui.
« Vous êtes scrupuleux, êtes-vous saint? Le scrupuleux ne sera jamais saint pour lui. Moi qui ne suis ni sainte ni scrupuleuse, j'aime à nager dans ces idées-là, et j'aime à y nager avec vous. Vous m'avez dit que j'étais très pure, et je vous trouve très naïf quand vous vous livrez vous-même avec tant de grâce et de modestie. Où votre naïveté ne pourrait-elle point entraîner ma pureté, si elle n'était elle-même rangée sous de saintes lois? La naïveté et la pureté aux prises 1 Mais qui sait les chemins, et quels chemins 1 où elles ne s'engageraient point!
c( Il y a une chose agréable par-dessus tout dans ce siècle de copies, de rôles, de statues, c'est l'originalité, et bien que vous ayez sans doute marché parfois sous quelque étendard, il y a un fond chez vous très original, en même temps qu'il est très spirituel, 1res fort, très aimable et très doux.
« C'est à l'âge où nous sommes, d'ailleurs, que le caractère se dessine tout à fait, et qu'on connaît son
relative à ses conquêtes féminines. S'il faut en croire M. G. Michaut, qui en fait état au cours du Livre d*amour de Sainte-Beuve (p. 307), il aurait déclaré, dans un passage de ses Cahiers inédits, qu'il n'avait jamais possédé qu'Adèle. J'en conclus que ce passage était écrit avant sa liaison avec Hortense et que ses fameux Cahiers — une des richesses du regretté vicomte de SpoSlberch de Lovenjoul— n'étaient pas tenus à j our.
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chemin et tout. Vous disiez très bien, Tautre jour, que si le sort vous avait préparé la politique, vous en eussiez fait avec plaisir. C'est ce qu'il faut à l'avenir en France, que le pays prépare et offre la politique aux hommes distingués. Mais si vous l'appelez un peu, elle viendra.
« J'ai repris canem sensium, il y a dans la loi allemande qui primas currit, l'autre dit grand chien^ puis-je y mettre chien dressé? Pour le payer autant qu'un esclave il fallait qu'il eût un mérite. La femme se payait 600 sous, et l'homme 200. Mais la femme qui n'avait pu avoir d'enfant, et la femme après 4o ans ne se payaient que 200, comme l'homme. Il semble, à voir leur loi, qu.e la femme fesait les enfants à elle seule. A la loi de combat, ils disent : « Si la femme est guerrière, elle combattra. » Donc il y avait des femmes guerrières, donc il y avait des amazones. Que les détails de nos lois, la procédure, l'héritage, etc., soient antipoétiques, vous avez raison ; mais cette société guerrière, rustique, forte, qui en est aux lois de la nature plus qu'aux lois sociales, à la poésie d'Homère ou d'Abraham plus qu'à la vie civile, certes elle est intéressante et pittoresque ou rien ne Test. Ils tfont pas le seul chien sensium^ ils en ont de trente espèces avec des noms allemands. Je reviendrai avec vous sur ce gros livre. Montesquieu appelle ces lois « d'une simplicité admirable ».
« Adieu poète, adieu penseur, adieu chrétien, impie, incrédule, adieu homme naïf ! j'espère vous voir bientôt. Demain samedi, à 4 heures, vous trou-
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verîez la voiture d'Herblay. Maïs vous êtes peut-être en Suisse !
« Je rouvre ma lettre pour vous dire qu'il m'est très désagréable d'écrire tout cela à M. Delorme, que je ne connais point (i). »
Tel est le ton général des lettres d'Hortense à Sainte-Beuve : de la critique littéraire et philologique, de l'histoire, de la politique, de la morale... le tout broché sur un fond de sympathie et d'amitié amoureuse qui chaque jour ira s'accentuant davantage. Car si elle fut ensorcelée comme les autres par sa parole dorée, ses airs de petit saint qui n'en veut qu'à l'esprit, ses façons discrètes de s'y insinuer de proche en proche, Hortense fut peut-être la seule capable de lui tenir tête, de discuter sur toutes choses avec lui, de le redresser à l'occasion et de lui donner, sur les auteurs anciens et modernes, de belles et bonnes références.
Cependant, Sainte-Beuve, n'ayant pu se rendre à son invitation, pour raison de santé, reçut d'elle la nouvelle lettre que voici :
Herblay, 24 août 1841.
« Votre maladie c'est le talent, permettez-moi de ne point m'en inquiéter. J'espère vous donner à dîner,
(i) Cette lettre inédite était adressée à « Monsieur Delorme, cour du Commerce, n<* 2, près la rue Saint^Aodré-des-Ârts ». On sait que Sainte-Beuve s'était caché Ik, en i83o, pour éviter, s*ii faut en croire Pavie, les corvées de la garde nationale. Il y resta jusqu*à son entrée à la bibliothèque Mazarine.
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hôtel du Rhône, à la fin de la semaine, je ne vous ai plus attendu ici avec la pluie. J'irai à Paris pour prendre des livres, et je vous écrirai alors.
« Vous m'avez fait des vers! j'en suis curieuse, envoyez-les moi donc tout de suite par la poste.
« Vous dites donc chien de meute,cQ n'est pas mal et vaut peut^tre mieux que chien dressé; cependant ce dernier terme est plus vague ; le vôtre veut dire de chasse, et je ne sais plus si le sensium est de chasse. Cela s'éclaircira par d'autres passages çà et là. Je suis indignée de la loi des Visigoths, lourde, basse, pédante et bavarde. Les barbares ne frappent de coups que les esclaves ; les Visigoths frappent l'homme libre. C'est en comparant les lois des autres barbares à celles des Visigoths que Montesquieu trouvait les premiers d'une simplicité admirable. Les Visigoths ne sont pas simples, ils imitent mal les Romains, ils n'ont rien de la valeur et de l'indépendance primitives des Goths.
« Voici, monsieur, ce que fait l'amazone, tandis que vous êtes couché sur le dos. Mais vous m'avez rappelée à temps quand j'allais m'égarer, et je suis revenue en paix à la meute primi cursalis {sensius),
« Vous m'avez dit très bien que les vers étaient favorables, et qu'il fallait un cadre ainsi pour la pensée. Mais je ne fais pas de vers et je vous envoie, en place, une chose qui ne vaut peut-être pas le voyage; vous en allumerez votre feu. A la place de : « Que la hache, il faudrait peut-être : la hache du cultivateur attendri, etc., etc. » — La phrase : « Ils se plurent
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à te consacrer des autels, etc., etc. » est à refaire. Cela n'est rien et demanderait beaucoup de soin et de style. J'aurais quelques observations à vous faire (si je l'ose) sur vos derniers vers. « La volupté rage » ne me plaît guère. N'avez-vous pas de mot plus délicieux? Il y a enfin deux passages qui ne me semblent pas assez clairs. Ce sont les couplets ou versets 4 et 5. De votre côté vous me direz si mon genre va. « A bientôt,
Deux jours après, Hortense était à Paris, et le lendemain, — 27 août, — à l'issue d'un dîner en tête à tète, Sainte-Beuve recevait le prix du sentiment qu'il lui inspirait.
C'est du moins ce que nous laisse entendre cette pièce de vers :
A HORTENSB Avoc un Mare-Âurilê qa'«llo m'avait demandé.
Voici donc le stoïque et sa mâle sagesse
En retour d'un présent plus doux :
Il faut être Aspasie ou vous, Pour songer à tels noms, le soir d'une caresse
Ou le matin d'un rendez-vous.
Au lieu du frais chapeau, parure des bergères, Au lieu d'un ruban bleu nouant vos cheveux blonds. Vous voulez, Hypatie, et la terre et les sphères. Et vous courez aux plus grands noms
(i) Lettre inédite.
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Jamais de Tullius et de son éloquence, De ses bons mots qu'on applaudit^ Et de sa vanité bien moindre qu'on ne dit Et de ses nobles dons chers à tout ce qui pense^
Jamais de Charlemagne et de nos vieilles lois, De certain Gondebaud, le Numa'de nos bois.
Jamais du droit salique et du rang de la femme, De cent objets divers, et de tous avec flamme.
Je ne me suis vu tant causer Qu'auprès de vous, ce jour, lendemain du baiser !
Il est doux, quoi qu'on dise, avec celle qui charme D'échanger plus d'un mot, de croiser plus d'une arme, De parler gloire et Grèce et Rome, et cœtera. Pourvu qu'en tous propos la grâce insinuante Mêle je ne sais quoi de Ninon souriante Que Dacîer toujours ignora (1).
On écoute, on s'enflamme. A vous sur toute chose
La politique plaît (2), et pour vous plaire on ose ;
Sur un fond de désir je m'y sens animer;
Pitt ou Thiers, peu m'importe, et ma verve est rapide.. .
Tout d'un coup, un regard humide Avertit tendrement qu'il est temps de s'aimer.
Plus d'un, en lisant ces beaux vers, à la suite de Joseph Delorme, dans Tédition définitive, i^e sera demandé à qui ils étaient dédiés et ce qu'ils signifiaient au juste. On le saura désormais, surtout si l'on prend
(i) Allusion à une lettre que lui avait écrite Hortense, le 7 oclobre 1841 :« Voulez-vous toujours Ninon-Dacier?»)et qui était suivie d*une citation empruntée à M** Dacier.
(a) Sainte Beuve écrivait à M»« de Solms, le 27 octobre 1860 : « M™« Hortense AUart était très libérale et se croyait appelée à je ne sais quelle influence politique... » (Lettre publiée dans le Correspondant du 10 août 1907.)
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la peine de lire ce qu^Horlense écrivait à Sainte- Beuve le 5 septembre i84i.
« Rien de si commode, pour ne pas dire de si doux que de plaire un instant à un poète. Si Ton donne quelques pauvres aperçus sur ce grand Pascal, on a bien dit ; si l'on parle des Dieux, c'est bon ; des malades, encore mieux. On a des yeux, qu'ils sont beaux I un front admirable ; des cheveux incroyables ; on n'a pas i5 ans, on est une enfant ; on est gentille, on va voltiger. Allez, inventez, créez, je vous regarde faire, je sais que les poètes ont de pareilles fêtes, je m'y prête avec complaisance, et pour finir par railler, j'ai toujours en vue, pour garder une éternelle modestie, le grand esprit que vous trouvez à Marie (i).
« Heureuse race que celle des poètes ! Ne croyez pas que je n'aime pas du tout les vers ; il y en a qui m'enchantent et que je sais presque déjà par cœur dans votre volume (2), ceux-ci, d'abord :
Songe charmant, douce espérance !
tout cela et les paroles de Milton. Surtout, surtout, Adieu à la poésie^ et Retour à la poésie.
Ma bouche alors aimait redire,
tout cela admirable jusqu'au bout.
De nuit, ô Phébé, quand tu n'oses, tout cela jusqu'au bout et Hamlet,
(i) M«« d'Ajçoult.
(a) Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme,