‹ HortenseChapitre 7 sur 11 · G [I0UTE.\5E · texte numérisé non relu

G [I0UTE.\5E

de grossir sa voix, ni de froncer le sourcil : c'aurait été admettre qu'il y avait latte entre sa fille et lui. Une fois sa volonté exprimée, il ne pensait pas avoir à s'occuper de la faire exécuter, tant cela lui paraissait à lui-même nécessaire et inévitable! Hortense eût voulu lai parler encore de son mariage, il eût manifesté autant d'étonnementcjuesi elle eût voulu s'opposer à un fait accompli. Du moment cjue, dans sa maison, il avait donné un ordre, il le considérait comme exécuté et n'admettait pas la moindre discussion à ce sujet. Sa femme aussi n'avait qu'une seule ressource quand les volontés de son mari la contrariaient en quelque chose; elle ne répliquait pas une syllabe, et M. Delaunay était tellement persuadé qu'on lui obéirait, cju'il négligeait ensuite de s'informer si on lui avait obéi.

Ainsi il avait ordonné, deux ans auparavant, la vente d'un cheval qui n'avait jamais quitté la maison et dont lui-même se servait tous les jours depuis ce temps, aimant mieux supposer qu'on en avait acheté un autre semblable au premier, que d'admettre un instant qu'on n'avait pas suivi ses ordres de point en point. Il avait mis à la porte un jardinier qui, depuis six mois, évitait un peu ses regards et continuait tranquillement son service.

Hortense s'adressa à sa mère, lui avoua son amour, la supplia de la protéger. Mais la mère lui répondit avec raison qu'il n'y avait pas moyen de tromper M. Delaunay sur ce point; qu'on ne pouvait lui faire penser que sa fille était mariée, comme on lui avait laissé croire que le cheval péchard avait été vendu, etc. Elle plaignit sa fille., pleura an peu avec elle et lui conseilla de

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se résigner. D'ailleurs , selon toutes les apparences, Fernand l'avait oubliée, et elle ne le reverrait jamais. Le mari qu'on lui proposait avait toutes les qualités qui font naitre l'amour, tandis que Fernand n'avait que celles qu'il donne, etc.

Hortense passa une triste nuit à réfléchir sur sa situation. Quand elle avait vu sa mère lui refuser son appui et lui démontrer, bien loin de rencourager, l'impossibilité où elle était de résister à son père, elle s'était sentie désespérée, et elle avait été dérober un flacon où son père tenait enfermé de l'arsenic dont on avait quelquefois besoin pour la destruction de certains animaux malfaisants. Rentrée dans sa chambre, elle avait prié Dieu, elle avait pleuré, et son énergie fiévreuse l'avait abandonnée. Alors elle pensa à fuir, cà se cacher, jusqu'au moment où

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elle pourrait, à force de supplications, obtenir de son père son union avec Fernand. Peut-être n'aurait-elle jamais cette permission, mais au moins elle ne serait pas à un autre que celui qu'elle aimait, elle pourrait correspondre avec lui, savoir ce qu'il faisait, être dans la même ville que lui ; mais elle n'osait s'aventurer seule et sans appui au milieu du monde. Au moment de prendre une semblable résolution, elle vit apparaître à ses yeux tous les dangers dont jusquelà elle n'avait fait que soupçonner l'existence, renfermée qu'elle avait toujours été dans la forteresse de la famille.

Elle hésita encore quelques jours; mais^ M. Delaunay lui ayant dit que, d'après une lettre, l'oncle du jeune homme était allé lui-même à Paris pour le chercher et le ramener, elle écrivit à Laure. lui raconta toute son histoire et lui fit

part de sa résolution; elle finissait sa lettre par ces mots :

« Je pars. Ne me réponds pas. Dans quelques jours, je serai auprès de toi.

» Ta malheureuse Hortense. »

Dans l'atelier.

A vrai dire, la nature avait fort passablement fait les choses à l'égard de l'homme, et il a besoin de se donner tant de peine pour être malheureux, qu'il faut croire que réellement il y trouve une volupté particulière, et que l'on peut se dispenser de le plaindre. Il a appelé bonheur tout ce qui est impossible, et malheur tout ce qui est inévitable. Un homme vraiment sage est celui qui sait jouir de tous les petits bonheurs

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qu'il rencontre. Je ferai quelque jour un très gros livre sur les petits bonheurs; je consacrerai un bon nombre de pages au retour de l'hiver, de l'hiver que l'on est si content de voir partir, et que l'on reçoit cependant de si bon cœur quand il revient. Si, aux premiers rayons de soleil de mai, fleurissent à la fois les pâles roses des haies et les genêts sur les bords des bois; si son feu créateur fait épanouir, en même temps que les ileurs du printemps, les pensées d'amour, les douces joies sans cause, les promenades sur les rives vertes des fleuves, les nuits tièdes et étoilées, les voix pleines et vibrantes des fauvettes

* cachées dans les lilas, les journées que l'on passe tout entières couché dans les prairies en fleurs,

. et les douces tristesses et les friandes mélancolies, l'hiver aussi apporte ses fêtes. C'est à la douce chaleur du foyer rallumé qu'éclosent les longues

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soirées et les causeries, devant un feu qui pétille tandis que la pluie bat les vitres avec fureur. C'est à la lueur du foyer que renaissent les longues lectures, et les souvenirs, et les airs que l'on aime, joués sur le piano ou sur l'orgue placés dans un coin de l'atelier ; et les amis vagabonds reparaissent, et retrouvent avec joie leurs pipes accrochées à la muraille et préservées de tout attentat par l'inscription qu'ils y ont mise :

Odi profanum vulgus, et arceo.

L'hiver, on a des tapis, des cou?;sins, des carreaux; l'hiver, on rit de ce bon rire d'enfant que l'on ne trouve que près de ceux avec qui on a été enfant, ces frères de rencontre ; toutes ces joies sont les fleurs de l'hiver et s'épanouissent au foyer.

Fernand était avec Charles Lefloch dans l'aie-

lier d'Antoine Huguet ; Antoine travaillait d?ns un coin d'après un modèle de femme, elle rapin, Gargantua, nettoyait des pinceaux.

FERNAND. — Tu entends, Gargantua! s'il se présente ici un habit marron...

CHARLES LEFLOCH. — Est-cc que tu attcuds ton oncle ?

FERNAND. — Oui. Cet habit marron renferme mon oncle. Écoute-moi bien, Gargantua, et profite de cette occasion que je t'offre de suspendre pendant quelques minutes tes importants travaux. On fera entrer cet habit marron ici et non dans ma chambre; on le recevra bien; on lui donnera de moi l'opinion la plus avantageuse possible, toujours comme avocat, et on lui dira que je n'y suis pas, que je suis en voyage pour quelques jours. Je n'ai pas envie de promener mon oncle dans Paris, de le conduire sur la colonne de

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la placeYendônie et sur les tours de Notre-Dame. Je ne paraîtrai (lue le dernier jour de son séjour à Paris, dont il faudra s'informer, pour régler avec lui mes comptes de tutelle, car j'ai vingt et un ans depuis trois jours, et voilà le but vertueux de son voyage. Le lendemain de son départ, il y aura un festin somptueux auquel il faut convier tous les amis qu'on rencontrera d'ici là.

CHARLES. — Ah ! le rideau de la voisine d'en face est ouvert.

ANTOINE. — Voilà deux jours qu'elle n'a pas paru.

CHARLES. — Je le crois bien î elle ne peut se mettre à la fenêtre sans rencontrer tes deux gros yeux fixés sur elle comme des yeux de serpent sur un oiseau.

FERNAND. — Est-ce qu'elle est réellement jolie?

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CHARLES. — Qu'est-ce que cela te fait à toi, Céladon, Daphnis! à toi qui as renoncé aux -amours ! à toi aux yeux de qui il n'y a plus qu'une femme dans le monde ?

ANTOINE. ~ Et une femme que tu adores sans savoir où elle est ni si elle pense à toi; une femme qui s'est moquée de toi évidemment. Allons, ne prends pas des airs féroces. Gargantua, donne-moi un bouclier et une dague ; Fernand va sauter sur moi. Tu demandes si la voisine est jolie? Juges-cn par les effets qu'elle a produits. Vois quelle révolution dans le costume de Charles. Lui avais-tu jamais vu des manchettes?

CHARLES. — Vois comuie Antoine Huguet se pose à la fenêtre de façon à dessiner son profil.

ANTOINE. — Ei Gargantua, cet Hippolyte jusqu'ici indompté, ce f^irouche Gargantua, qui, jus-

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qu'à l'âge de quatorze ans qu'il a atteint, avait toujours été insensible aux traits de l'Amour, Gargantua lui-même lisse ses cheveux avec tout ce qu'il trouve d'huile grasse dans l'atelier. CHARLES. — Gargantua est notre rival.

Il est jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.

FERNAisD. — Pour décamper.

ANTOINE. — Mais que te font, à toi, tous ces détails sur notre voisine, ou plutôt comment peuxtu les entendre sans scrupule ? Xe crains-tu pas de commettre, en l'occupant quelques instants d'une autrC; une infidélité envers ta belle inconnue, qui peut-être n'existe pas*?

CHARLES, chantant.

Hélas! elle a fui comme une ombre!

L'inconnue en question s'appelait la Mélancolie, €t elle avait une robe bleue ; elle a disparu tout

à coup sans qu'on en ait jamais eu de nouvelles. Si j'osais donner mon avis, vu ses perfections surnaturelles et sa disparition féerique, je penserais que ce n'est pas une femme, mais une dame blanche ou \mQdame noire; qu'elle appartient à la classe redoutable des djinns^ des farfadets.

AiNTOiNE. — Des ombres, des mdnes, des larves^ des lémures.

CHARLES. — Des lamies^ dessjjectres, des fantômes^ des goules.

ANTOINE. — Des loups-garous j des grands veneurs.

FERNAND. — Je uc peusc pas que les respectables personnes dont vous parlez aient l'habitude de porter des jarretières comme celle-ci.

CHARLES. — Apparition de jarretières, que Ton ferait évanouir avec trois mots.

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FERNAND. — Parlons de la voisine.

ANTOINE. — Prends garde de manquer de fidélité à ta vision ; les amantes de l'autre monde ne plaisantent pas : elle t'étranglerait comme un poulet.

FERNAND. — Eh bicu^ pouF me guérir de ma folie, je vais aimer la voisine.

CHARLES. — Que tu n'as pas vue.

FERNAND. — Que je n'ai pas vue, mais que j'aime déjà à la folie.

ANTOINE. — Je déclare que je te cède mes droits, me mettant ainsi au niveau de Nisus et d'Euryale, de Pylade et d'Oreste, et de tous les fameux amis dont l'histoire a conservé le souvenir.

CHARLES. — Elle entrouvre sa fenêtre ; elle est

habillée; elle va sortir. C'est singulier, à cette

heure-ci. Il fera nuit dans une heure.

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FERNAND. — Charles , viens avec moi. (Il diante.)

A peine Charles etFernand étaient-ils sortis,que M. Lefebvre frappa à la porte de l'atelier. Gargantua alla ouvrir et revint dire à Antoine Huguet :

— Monsieur, c'est un habit marron.

— Fais-le entrer.

M. LEFEBVRE. — Ah! pardou, messieurs, je me trompe... Le portier m'aura mal indiqué... JVI. Fernand Lefebvre ?

GARGANTUA. — C'est ici.

M. LEFEBVRE. — Gommcut , ici ?

GARGANTUA. — Oui, mousieur, ici.

M. LEFEBVRE. — Et il n'y est pas?

GARGANTUA. — Je vais le chercher, monsieur ; asseyez-vous.

L'oncle s'assied et jette des regards effarés au-

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iûur de lui. Ce modèle en désordre, ces étoffes précieuses jetées par terre, ces armes étincelantes, ces pipes, le costume d'Antoine Kuguet, vêtu en brigand napolitain, tout lui est inconnu. Pendant ce temps, Gargantua, qui a trouvé un peu ridicule que l'oncle Lefebvre ait demandé si son neveu était dans l'atelier après l'avoir tout entier parcouru du regard, se met à chercher dans les armoires, dans le four du poêle, dans le carton à chapeau, dans les cartons à dessins , sous les étoffes , dans plusieurs cornets de papier, et revient dire gravement à M. Lefebvre :

— Non, monsieur, il n'y est pas; mais il va peut-être rentrer. Attendez-le un moment.

M. Lefebvre n'ose regarder que du coin do l'œil Antoine Huguet, qui ne s'occupe pas de lui. Gargantua s'est remis à l'ouvrage. On

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frappe : c'est Edgar Sagan. Il entre sans parler. Après quelques instants, il dit :

— Gargantua, la Rothschild,

Gargantua lui apporte une pipe garnie en argent et du feu. Edgar Sagan fume sans parler. Le silence le plus profond règne dans Tatelier. L'oncle ose à peine croiser et décroiser ses bras.

ANTOINE, à Sagan. — Monsieur vient sans doute pour consulter notre illustre ami, le célèbre avocat Fernand Lefebvre ?

L'oncle retourne la tête du côté d'Antoine.

SAGAN, sans se déconcerter, répond : — Oui, monsieur, et je viens de bien loin. Pourvu, monsieur, qu'il consente à se charger de mon affaire.

ANTOINE. — Il en a tanti

M. LEFEBVRE. — Vraiment, il a t...?

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SAGAN. — Monsieur, il s'agit d'une affaire de cinq cent mille francs. 11 y a cent mille francs pour lui.

ANTOINE. — Vous devez savoir, monsieur, que ceci ne sera pour lui qu'une médiocre considération.

M. LEFEBVRE. — Comment ! cent m... ?

ANTOINE. — lia refusé dernièrement de plaider pour un homme puissamment riche^ dont la cause était juste. Mais il avait appris que, dans son enfance, cet homme avait volé des pèches à un voisin de son père.

M. LEFEBVRE, S aclrcsscint à Antoine. — Comment ! monsieur...?

ANTOINE, à Sacjaa. — Il est d'une sévérité inouïe î On vient de toutes les parties de la France pour lui apporter des affaires; il n'en accepte que quelques-unes.

loi- IIOUTE^SE

M. LEFEBVRE, à Antoine. — Mais est-ce bien de M. FernandLefebvre...?

A^-TOINE, à Sagan. — Et, si votre droit n'est pas parfaitement établi, il est inutile de l'attendre.

SAGAN. — Oh ! monsieur, s'il refuse, je suis ruiné ! Il n'y a que lui dont l'invincible éloquence puisse porter la lumière dans l'âme des juges.

M. LEFEBVRE. — Savcz-vous, moscieurs, si uiou neveu... ?

SAGAN. — Quoi ! monsieur serait l'oncle... ?

M. LEFEBviiE. — Ou!, moiislcur, je suis l'oncle de M. Fernand Lcfebvre, frère de son père, et m'appclant, comme lui, Lefebvre, de mon nom.

SAGAN. — Oh ! monsieur, accordez-moi votre protection, et ma reconnaissance n'aura point de bornes; il s'agit, monsieur, de toute ma fortune

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qu'il dépend de votre neveu de me conserver. Au nom Ciii ciel, monsieur, parlez pour moi!

M. LEFEBVRE. — Je uo refusc pas, monsieur, de dire quelques mots à mon neveu. Votre situation me touche vivcm^ent; mais je ne puis rien vous promettre sur le résultat ; si votre affaire n'est pas juste... mon neveu...

A^'TOI^•E HUGUET. — Monsieur, ne bougez pas, je vous en prie, ne bougez pas. C'est étonnant comme monsieur ressemble à l'empereur !

M. LEFEBVRE. — Comment?

ANTOINE. — Ne remuez pas, laissez-moi faire une esquisse.

SAGAN. — En effet, c'est frappant !

M. LEFEBVRE. — Mais...

ANTOINE. — Xe parlez pas ; vous dérangez la bouche. Gargantua, quitte tout et fais le profil de monsieur..

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M. Lefebvre voulut faire encore quelques observations ; mais Antoine Huguet lui dit impérieusement que ce serait une très-mauvaise grâce de sa part que de ne pas leur permettre de profiter d'un hasard qui leur oftrait le plaisir de faire une esquisse parfaitement ressemblante du grand homme. M. Lefebvre, qui ressemblait beaucoup plus à Odry qu'à l'empereur, finit par céder et resta la tète droite, les yeux fixes, respirant à peine, tandis que Antoine Huget et Gargantua, sans s'occuper de lui davantage, continuaient tranquillement la besogne commencée. Au bout d'une mortelle demi-heure, M. Lefebvre se lève et se promène dans l'atelier.

Voyant que M. Lefebvre ne se décide pas à s'en aller, Antoine Huguet entonne une de ces chansons connues dans les ateliers sous le nom de scies.

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Air '.Ah! tous dirais-je, maman '1

Quand trois poules vont aux champs ,

La première va devant,

La seconde suit la première ,

La troisième est la dernière.

Quand trois poules vont aux champs,

La première va devant,

La seconde suit la première,

La troisième est la dernière.

Quand trois poules vont aux champs, La première, etc.

Et on continue toujours ainsi jusqu'à ce que la personne qu'on veut renvoyer prenne la fuite. M. Lefebvre ne s'en alla pas. Edgar Sagan entonna une autre scie.

Air :

Y avait quatre jeunes gens du quartier,

Y avait quatre jeunes gens du quartier,

Y avait quatre jeunes gens du quartier ; Ils étaient tous les quatre malades, Ils étaient tous les quatre malades,

A des aclG.>;

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On les conduit à l'hôpital , On les conduit îi l'hôpital , Al al.

Ils demandèrent du bouillon , Ils demandèrent du bouillon ; Mais il n'était ni chaud ni bon , Mais il n'était ni chaud ni bon , Ou on.

On les mit tous les quatre tête -bêche , On les mit tous les quatre tête-bêche , C'est l'ordinaire de la maison , C'est l'ordinaire de la maison ,

Oïl on on on.

Ça commence à vous ennuyer , Ça commence ii vous ennuj-er , Er er.

Eh bien , je vais recommencer.

Y avait quatre jeunes gens du quartier,

Y avait quatre jeunes gens du quartier,

Y avait quatre jeunes gens du quartier ; Ils étaient tous les quatre malades...

Etc., etc.

A la troisième reprise d'une scie de ce genre, on tuerait volontiers son meilleur ami pour le faire taire.

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M. Lefebvre ne bronchait pas à la onzième. Antoine Huguet prit la parole.

ANTOINE. — C'est M. Fernand Lefebvre que vous demandez?

M. LEFEBVRE. — M. Femand Lefebvre.

AîJîTOiNE. — Eh bien, il ne sera pas ici avant huit jours; il est à la campagne,

M. LEFEBVRE. — Pourquoi diable ne me disiezvous pas cela tout de suite? C'est que je pars ce soir pour le Havre, où j'ai des affaires, et je ne reviendrai guère à Paris que dans un mois.

A>T0iKE. — Il sera bien désolé !

M. LEFEBVRE. — Ce u'cst doucqu'à mon retour que nous pourrons faire nos comptes... Du reste, je dois l'emmener avec moi pour des raisons qu'il connaît et que je lui expliquerai ultérieurement... Messieurs, je vous salue.

— Monsieur, nous sommes les vôtres.

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Pendant que l'onde Lefebvre posait pour le portrait de l'empereur Napoléon, Fernand était descendu avec Charles dans la rue. Ils attendirent en vain la voisine pendant une heure. Ils allaient quitter la place, quand Charles s'écrie :

— La voilà ! la voilà qui rentre ! Il paraît qu'elle était sortie pendant que nous descendions l'escalier.

FERNAND. — Allons, à tou poste !

Charles se détache, va près de la jeune voisine, et lui parle bas. Elle hâte le pas. Charles la suit toujours en parlant. Elle le prie de la laisser tranquille.

Alors Fernand arrive.

— Monsieur, qu'est-ce que c'est que d'insulter une femme dans la rue? Je vous prie de laisser mademoiselle continuer tranquillement son chemin.

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— Monsieur, je ne reçois pas d'ordres...

— ^ïonsieur, vous voudrez bien cependant ne pas désobéir à celui que je vous donne.

— Monsieur, vous êtes un sot.

— Monsieur, voici ma carte.

— Voici la mienne, monsieur.

Charles se retire.

FERNAND. — Mademoiselle, décidément, ce quartier n'est pas sur, et je vous demande la permission de vous offrir mon bras jusque chez vous.

La voisine s'incline et place sa main sur le bras de Fernand. Il y a vingt pas à faire. Fernand n'a presque pas eu le temps de parler. Cependant la voisine frappe à sa porte, et, là, elle salue gracieusement Fernand et lui fait entendre ces mots :

— Merci, monsieur Fernand.

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Elle entre brusquement et ferme la porte.

Fernand reste entièrement pétrifié. Comment peut-elle savoir son nom? D'autre part, cette voix ne lui était pas inconnue.

Le lendemain, Fernand reçut une lettre par h posle :

(( Fernand, je suis près de vous, j'ai tout quitt] pour ne pas trahir la foi que je vous ai jurée. J'ai abandonné mes parents et leur maison ; il y a un mois que je vous vois tous les jours; le souvenir du quartier que vous m'avez désigné m'a fait choisir un logement dans votre rue ; le hasard me l'a fait prendre précisément en face

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de vos fenêtres. Depuis un mois, je passe ma vie à vous regarder quand vous êtes chez vous, à vous attendre quand vous n'y êtes pas. Mon amie d'enfance, LaureLemault,près de laquelle je me suis d'abord réfugiée, a engagé toute sa famille dans nos intérêts ; son père a écrit au mien pour obtenir et mon pardon et son consentement à mon mariage avec vous. Ce consentement peut seul me rendre à mes parents et m'arracher au désespoir qui serait mon seul asile. La position honorable de M. Lemault et la chaleur de son intervention me donnent bon espoir. Jusque-là, mon Fernand, nous ne devons pas nous voir; on ne doit pas mal interpréter ma conduite. Je veux vous conserver une épouse digne de vous, et vous ne ferez rien pour me détourner de ma résolution. J'attends la réponse de mon père à M. Lemault; si elle est favorable, je retour-

lîOI'iTENSE îOo

nerai dans ma famille , où vous viendrez me chercher ; si elle ne l'est pas , mon parti est pris. Si je ne suis pas à vous, je ne serai à personne.

» HORTE>'SE. »

Après son premier mouvement de joie d'avoir retrouvé Hortense, Fernand se sentit frémir en se rappelant comment il l'avait retrouvée. Il fouilla soigneusement dans sa mémoire s'il n'c.vait rien fait ni rien dit, la veille, qui put le faire soupçonner ; il pensa avec effroi que c'était un grand hasard si, dans la distribution des rôles, il ne s'était pas trouvé chargé d'insulter Hortense et Charles de la protéger. 11 lui répondit. 11 espérait tout de l'avenir; le hasard, qui les avait fait se rencontrer, puis se réunir, lui paraissait quelque chose de providentiel. Malgré le désir qu'il aurait eu de la voir, d'être près d'elle, d'en-

tendre sa voix, surtout après une aussi longue absence, plus qu'une absence, puisqu'il l'avait crue perdue pour lui, il ne pouvait qu'approuver les scrupules d'HortensCj et il ne pouvait s'empêcher d'avouer que la retenue et la sévérité de l'amante augmenteraient encore l'amour réservé à l'épouse. îl ne sortirait plus de sa chambre maintenant pour être plus près d'elle : il espérait la voir quelquefois dans la journée au travers de ses rideaux. Suivait un serment solennel de ne pas se décourager, même par un refus du père, mais d'attendre et de lutter.

Les choses se passèrent ainsi que le désirait Hortense. Le matin de bonne heure, avant que Paris fût éveillé, à l'heure où l'on n'entend encore que le pas lourd des maçons qui vont à l'ouvrage, et le bruit strident des charrettes des laitières qui arrivent, les deux amants se disaient

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bonjour par leurs fenêtres. Tout le jour, ils travaillaient derrière ces nièmes fenêtres fermées, et ne se perdaient presque pas de vue. Le soir, vers dix heures, les fenêtres se rouvraient, et on osait se dire :

— Bonsoir î bonne nuit î

Hortense attendait la lettre de son père à M. Lemault dans une extrême anxiété : c'était sa vie ou sa mort. Son sang, échauffé par toute l'agitation de son existence depuis qu'elle avait rencontré Fernand, augmentait l'exaltation naturelle de ses idées, qae chaque jour de retard rendait de plus en plus sombres.

Pour Fernand, il voyait tout en rose, et ses lettres à Hortense ne parlaient que de leur bonheur.

Ce n'étaient que projets pour l'avenir, plans pour leur existenso quand ils seraient mariés.

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Parfois Hortense, quoiqu'elle crût moins que lui à un heureux résultat, se laissait entraîner par la confiance de Fernancl, et tous deux alors, parlant de l'avenir, entraient tour à tour dans les détails les plus minutieux. Certes, jamais le bonheur n'eût trouvé de gens plus disposés et plus préparés à le recevoir. Toutes les questions plus ou moins importantes étaient discutées ; le meuble du salon serait cramoisi ; on dînera à six heures et demie; deux domestiques et une cuisinière seront parfaitement su [lisants. Pour ce qui regarde les enfants, les filles seront élevées à la maison; Fernand veut que les fils soient mis au collège. Leur tendre mère veut les garder près d'elle. Après une discussion qui remplit plusieurs lettres, on finit par s'entendre au moyen de concessions mutuelles. Hortense gardera ses fils jusqu'à l'âge de douze ans. On ^^«.ssem tous

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les étés à la campagne ; il faudra demeurer sur le bord d'une rivière, avoir un grand jardin. Hortense veut avoir des pigeons ; Fernand craint que les pigeons ne fassent quelque dégât.

Mais Hortense rappelle les beaux pigeons blancs, protecteurs de leurs amours. A ce propos, elle raconte à Fernand le triste sort des deux pauvres pigeons. Fernand accorde les pigeons ; mais il sent un vif besoin de clouer sur la porte de la cour de sa future maison de campagne M. Qaantin, comme on y cloue des belettes, des éperviers et des chauves-souris. Alors on se raconte toutes les tristesses , tous les désespoirs causés par l'absence. Fernand a été plus malheureux qu'Hortense : il se croyait oublié, abandonné. M. Quantin, auteur de ses chagrins, en sera puni tôt ou tard. Il est surpris que M. Quantin se permette encore de vivre après s'être ainsi

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oublié. Ce n'est que provisoirement qu'il le recommande à la justice divine.

Il fait une Colombéide, c'est-à dire deux cents vers sur les pigeons. Le poëme est terminé par une malédiction éloquente contre M. Quantin. Le poëte maudit M. Quantin, et le père et la mère qui lui ont donné le jour, et la nourrice qui lui a fourni le lait, et le bœuf de la peau duquel sont faites ses bottes, et le bottier qui les a faites, et les brebis dont la laine a fait le drap de ses habits, et la terre qui a produit le blé avec lequel on fait le pain qu'il a mangé, et le couteau qui a coupé ce pain, et celui qui l'a fait. L'air qu'il cxpire, après l'avoir respiré, répand sur la terre la famine, la peste et la guerre!

Dans d'autres moments, Hortense, exaltée, écrivait à son amant que, s'ils ne pouvaient être unis, elle mourrait. Fernand répondait

HORTEXSE 211

qu'il était parfaitement prêt à mourir avec elle.

— Est-ce bien vrai? demandait Hortense.

— Je le jure par mon amour! répliquait Fernand.

Un soir, un commissionnaire apporta à Hortense une lettre sur l'adresse de laquelle il y avait écrit : «Très-pressée.» C'était l'écriture de Laure Lemault.

« Ma chère Hortense, je n'ai que de mauvaises nouvelles à te donner. Ton père e:rt à Paris...»

Hortense laissa échapper la lettre et fut quelque^ instants sans pouvoir continuer sa lecture. Ses mains tremblaient, un brouillard devant ses yeux l'empêchait de distinguer les caractères.

c( Il est arrivé fort ému et a demandé à parler à mon père. Leur conversation a été très-longue et très-animée... Malgré que j'écoutasse près

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d'une cloison, je n'en ai pu saisir que quelques mots. Ton père parlait plus haut que le mien ; il aimerait mieux te voir morte que de manquer à une promesse sacrée faite à son ami mourant. Il était venu pour tuer ton amant et te tuer toimùme si ta faute était plus grave qu'il ne le croyait. Mon père lui a fait de très-beaux discours sur les malheurs qui suivraient un mariage forcé. Ce qu'il a promis à son ami, c'est de contribuer au bonheur du fils qu'il laissait. Mais croit-il que, si cet ami existait ou revenait au monde, il voulût donner à son fils une femme éprise d'un autre homme ? Ce qu'il appelle f. délité à sa promesse n'est-il pas, au contraire, une trahison pour son ami mort?... N'aura-t-il pas à lui demander compte de la vie de chagrins, de haines, d^ennuis de toutes sortes, à laquelle il condamnera le fils qu'il lui a\ait recomm?vndé ?

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» Ton père a été inflexible ; il a exigé de mon père qu'il lui dit où tu te cachais. Mon père a hésité. Ton père alors s'est emporté, a parlé de procureur du roi, de détournement de mineure, d'une complicité, etc.

» Mon père alors a dit :

» — Monsieur, je désire ne plus avoir aucune occasion de me rencontrer avec un homme aussi ridiculement violent; ma fille seule sait l'adresse de la vôtre. Je vais la faire descendre.

» Il a sonné, et un domestique s'est mis à me chercher dans toute la niaison. Je l'ai envoyé dire à mon père quej'étais sortie avec ma mère. Alors mon père a dit au tien :

» — Aussitôt que ma fille sera rentrée, je vous enverrai l'adresse de mademoiselle Hortense.

)i Ton père est parti en exhalant contre toi les plus affreuses menaces. Je t'écris en toute

^Jl liOKTENSZ

hâte pendant que mon père, que je n'ai pu fléchir, envoie ton adresse au plus opiniâtre auteur de jours que j'aie jamais imaginé. Il faut que tu te caches : tu n'as peut-être pas d'argent; je t'envoie quelques louis de mes économies. Fais-moi savoir le lieu de ta retraite. Je vais prier Dieu pour toi, ma pauvre Hortense.

» Laure Lemault. »

Hortense, en proie à la frayeur la plus violente et à un horrible désespoir, voulait s'enfuir tout de suite; mais, la nuit, seule, où aller? Elle attendit le jour. Elle s'endormit de fatigue, et, le matin, une femme qui la servait la trouva en proie à une fièvre violente. Une seconde lettre qu'elle reçut n'était pas faite pour la ca'.mer ; elle était de son père. La veille au soir, en des-

Cendant un e'scalier, il s'était foulé une jambe; sans cela, il serait allié la chercher dans l'asile où elle cachait sa honte. Cet accident l'empêchait de se lever. Elle devait donc profiter de ce délai, que le hasard lui offrait. Il lui ordonnait de suivre le commissionnaire, de venir le trouver à son hôtel. Si elle hésitait, il se ferait porter dans une chaise à porteurs, il tuerait son suborneur.

Hortense renvoya le commissionnaire et dit qu'elle allait répondre. Elle demanda une plume et du papier, et écrivit avec une rapidité incroyable une trentaine de lignes. Jamais cette plume n'avait eu un mouvement aussi rapide, même quand l'oiseau qui la portait traversait les mers pour chercher des climats plus doux.

EUe dit à sa servante qu'elle voulait s'habil-

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1er. Elle avait le teint animé , les yeux étincelants. Cette fille lui fit quelques observations.

— Mademoiselle est trop malade, elle ferait mieux de rester au lit.

Hortense parut céder, écrivit une lettre pour Laure et chargea la servante de la porter.

— Vous porterez ensuite celle-ci à son adresse ; c'est pour mon père. Elle ne doit arriver que dans une heure et demie.

— Est-ce que mademoiselle va rester seule, malade comme elle l'est ?

— Envoyez-moi la portière.

— Mademoiselle n'aimerait pas mieux qu'on envoyât cette lettre par un commissionnaire?

— Non, il faut que vous la portiez vous-même. Envoyez-moi la portière.

La servante est partie, la portière monte.

IIORTENSE 217

— Aidez-moi à m'iiabiller. Une robe blanche dans le tiroir d'en haut.

— Celle-ci?

— Non, une autre plus belle.

— Mademoiselle va sortir?

— Oui, je vais chercher mon père. Le mariage est décidé.

— Quel mariage?

— Ah ! vous ne savez pas... mon mariage avec

Fernand.

— Mademoiselle est malade, elle ferait mieux de se coucher.

— Moi, malade? Jamais je ne me suis mieux

portée, jamais je n'ai été aussi heureuse. Tous

allez aller chez un traiteur: vous direz qu'on

m'apporte ce que j'écris sur ce papier, tout de

suite ; allez vite. Ah! vous m'apporterez aussi ce

que je mets en note ici.

218 HOr.TENSE

Seule, Hortense se jette à genoux, pleure, prie Dieu, brûle toutes les lettres de Fernand, son trésor. On revient, on lui apporte ce qu'elle a demandé. Elle prie qu'on la laisse seule. Un quart d'heure après, elle demande un commissionnaire et une voilure ; elle envoie chez Fernand le dîner qu'on lui apporte, et elle-même traverse la rue, renvoie la voiture, arrive avec le commissionnaire, monte, frappe; Fernand ouvre.

Le visage d'Hortense, si animé tout k l'heure, devient pâle comme celui d'une morte ; ses yeux seuls semblent lancer du feu.

— Oui, c*est Hortense. Écoutez- moi; nous ne pouvons passer ainsi notre vie. C'est aujourd'hui que doit commencer notre bonheur.

— Mon Dieul Hortense, qu'avcz-vous donc?

HOrvTENSE 210

Vous êtes pille ; un trernblemeni convulsif agite vos membres.

-r- Ah! je suis heureuse ! Nous allons être unis pour jamais î

— Comment', votre père a consenti?...

— Non. Mais qu'importe? J'ai apporté le repas de noces. Allumez des bougies ; donnez-moi une glace, que je mette dans mes cheveux le bouquet de fleurs d'oranger. Trouvez-vous qu'il me va bien?

— Vous êtes plus belle que je ne vous ai jamais vue.

— Ah ! tant mieux ! Eh bien, vous ne me verrez jamais plus belle que cela. Mettez un autre habit, votre plus beau.

— Pourquoi? que voulez-vous faire?

— Vous le verrez.

Femand va quelques instants dans une autre

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pièce ; quand il rentre, le couvert est mis sur une petite table.

— Ah ! vous êtes bien plus beau comme cela. Écoutez-moi. On ne veut pas nous bénir; c'est Dieu qui nous bénira. Mettez -vous à genoux près de moi ; tenez cet anneau. Vous me prenez pour épouse?

— Oh I oui.

— Et, moi, je prends Fernand pour époux. 0 mon Dieu, bénissez notre union!... Mettez-moi l'anneau à la main. Nous voilà mariés. Conduisezmoi à la table du festin.

On mange, on boit, ou plutôt on ne mange ni ne boit guère.

Fernand prend une bouteille pour verser du vin.

— Non, pas celui-là, pas encore, c'est pour le dessert; c'est pour porter la santé des époux;

HORTE>SE 221

c'est le dernier que nous boirons. Vous ne mangez pas de fruits?

— Non.

— Eh bien... Oh I il y a quelque chose que je ne vous ai pas encore dit. Il s'agissait d'avoir quelques heures de ce bonheur ou de traîner une longue existence dans le désespoir. J'ai choisi les quelques heures de bonheur, et j'ai choisi pour vous et pour moi.

— Comment, Hortense? Mais je ne vous comprends pas.

— Vous allez me comprendre. Voici ce que c'est : mon père est à Paris.

— Ah!

— Il refuse son consentement; il vous cherche pour vous tuer. Moi, il veut m'enfermer dans un couvent, où je mourrais lentement de désespoir : nous serions séparés pour toujours. J'ai mieux

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aimé venir auprès de vous. Dans deux heures, il sera ici ; je lai ai envoyé l'adresse avec une lettre où il y a :

« J'ai l'honneur de vou!3 faire part du mariage iit de la mort de votre fille Hortense avec M.Fer-^nand, peintre, demeurant rue ... n'* ...»

— Mon lîortoiisc, mon amie, calmez-vous !

— Pourquoi ne m'appelez vous pas votre femme ?

— Ma femme, je t'en prie, calme-toi ; tes paroles ont un désordre!...

— Mais non, tout cela est très-raisonnable, je t'assure : je suis ta femme. N'est-ce donc pas assez qu'une seconde de ce bonheur, et ne pouvons-nous pas l'acheter de toute notre vie , d'une vie surtout que nous passerions séparés et malheureux î Nous allons mourir ; ce vin est empoisonné.

HORÏENSE 223

— Hortense, tu es folle !

— Non î c'est vous qui êtes lâche î Si nous vivons, nous sommes séparés. Il vaut mieux mourir ; si vous préférez la vie, si vous n'osez mourir avec moi, je mourrai seule avec ma couronne de fleurs d'oranger!...

Et, plus rapide que la pensée, Hortense s'était précipitée sur la fenêtre, l'avait ouverte, et s'élançait. Fernand la retint dans ses bras et referma la fenêtre.

— Hortense !... mon amie î...

— Il n'ose pas m'appeler sa femme ! Tu mentais donc quand tu me disais que tu mourrais si njus n'étions pas unis? Tu mentais!....

— Mon Hortense I calme -toi, tout espoir n'est pas perdu.

— Tout est perdu, car je me tuerai seule; ce que j'ai fait, ma présence ici me déshonore si je

no meurs pas. Avez-vous donc pensé un moment que , sans la mort pour me réiYigier , j'aurais jamais pu venir ici? Mais vous n'osez pas !

— Hortense, le ciel m'est témoin que c'est toi que je veux sauver.

— Me sauver est impossible ; ma mort est décidée !

Elle prend la bouteille et emplit un verre .

— Écoute 1 buvons, et nous mourrons ensemble... dans une heure, peut-être plus tard. Une heure ! Mon Dieu , trouves-tu donc que c'est trop cher que la payer de tout le reste d'une vie pleine de désespoir ?

— Hortense, tu as raison ; toute la vie pour une heure ! Donne, donne ; je veux boire le premier !

— Écoute-moi, dit Hortense arrêtant la main

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que Fernand avançait pour prendre le verre, écoute-moi ; dis- moi que tu es heureux comme moi. L'autre vie est un asile que Dieu a ouvert à tous les malheureux ; nous allons nous y réfugier, et, là, nous aurons le bonheur que nous n'avons pas trouvé ici-bas. Dans une heure, si mon cœur ne me trompe pas, si ce que nous apprend la religion de la justice et de la clémence divine n'est pas un mensonge, nous jouirons ensemble d'une vie immortelle; mais, si l'on nous a trompés, si tout finit à la tombe, je ne regrette rien en mourant : cette heure que nous avons à nous renferme plus de bonheur que ne nous en promettait l'existence la plus longue tout entière. Fernand passa son bras autour de la taille d'Hortense, qui laissa tomber sa charmante tète sur l'épaule de son amant; puis il prit le verre de l'autre main.

22Ô ÏIORTENSE

A ce moment, des coups violents ébranlèrent la poitc de la chambre de Fcrnand. Fernand se précipita vers la porte; mais, au moment où il ■en approchait, elle céda aux coups redoublés dont on la frappait, et elle tomba en éclats. Ua homme, soutenu par une domestique, s'élança dans la chambre en s'écriant :

— Ma fille 1 ma fille ! Où est ma fille? Pais il tomba dans un fauteuil.

Horlenso s'écria :

— Mon père !

Et elle se jeta à ses genoux, puis dans ses bras, et fondit en larmes.

A ce moment arriva l'habit marron, connu sous le nom de M. Lefebvre.

— Ahçà! quel bruit! que se passc-t-il chez toi, mon neveu? Diable! une jeune fille et... Comment! c'est vous, monsieur Delaunay?

IJ ou TE. s SE 227

— C'est vous, monsieur Lefebvre ? que faitesvous ici? par quel hasard?...

— Mais vous?... cett^ belle demoiselle qui pleure?...

— Ah ! monsieur Lefebvre, tout est perdu ! la malheureuse me déshonore, et je ne peux plus tenir à mon pauvre ami la parole que je lui avais donnée quand il est mort.

— Mais comment est-elle ici ?

— Oh ! je ]a croyais morte!... Mais où est le scélérat qui déshonore toute mia famille?

— Vous ne me répondez pas. Comment, vous et votre fille, vous trouvez-vous ici?

— Ah ! monsieur Lefebvre , Dieu m'est témoin que je voulais la tenir, cette promesse sacrée ; mais maintenant !... Ah ! dites-le bien à voire neveu...

— Dites-le-lui vous-même...

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