‹ Hostilité démasquée [microforme]Chapitre 26 sur 46 · CREER · texte numérisé non relu

CREER

Je ne crus ni pouvoir ni devoir refuser l'offre qui m'était faite de travailler encore dans la mesure du possible au bien de l’éducation dans ces Territoires du Nord-Ouest. J'aurais désiré avoir pour collègue le Révérend Père Leduc, membre, comme moi, de l’ancien Bureau d'Education. Malheureusement il partait pour l’Europe en qualité de délégué des Missions Catholiques du Nord-Ouest, au Chapitre général de sa Congrégation.

Sur ces entrefaites, je me décidai moi-même à aller demander au doux climat de France, la patrie de mes ancêtres, un soulagement à l’état de souffrances auquel je me voyais depuis trop longtemps réduit. Pensant avec raison, comme l'expérience me le prouve aujourd’hui, que la première séance du Conseil de l’Tnstruction Publique serait des plus importantes et aussi des plus fécondes en résultats favorables ou désastreux pour nos écoles catholiques, je tenais extrêmement à y prendre part.

Je vis donc Monsieur Haultain, lui annonçai mon prochain départ et lui demandai s’il n'avait pas l'intention de convoquer bientôt une assemblée du Conseil. Sa réponse fut qu’il allait y aviser de suite et même il me fixa la date pour une époque assez rapprochée. Je résolus alors de différer mon départ et j’attendis jusqu’au jour indiqué. J'espérais recevoir à tout moment ma nomination officielle, aussi bien qu’avis de la convocation du dit Conseil. Vaine attente ; le jour fixé pour la réunion arriva sans un seul mot d'avis de la part de qui de droit.

Je vis donc Monsieur Hautain de nouveau pour lui expliquer l'impossibilité où je me trouvais de prolonger plus longtemps mon séjour à Regina. Je le priai en même temps, s’il devait tenir une assemblée du Conseil avant mon retour d'Europe, de ne plus songer à ma nomination, mais de vouloir bien choisir un autre qui pût prendre part à cette première et importante réunion.

Trois moïs plus tard j'étais en chemin pour m'en revenir au Canada; encore deux semaines et je devais revoir Regina, quand paraît-il, à mon insu, je fus officiellement nomméavec le Révérend Monsieur l'abbé Caron, membre adjoint du nouveau Conseil de l’Tr truction Publique.

En même temps que sa nomination officielle, le Révérend Monsieur recevait avis de se rendre le même jour, c’est-à-dire une heure plus tard seulement, aux Bureaux du Département de l'Education, afin de prendre part aux délibérations du Conseil, ou plutôt afin d'exposer ses vues et ses désirs, car il lui était interdit de donner un vote quelconque. II est tout nouveau dans le pays et n’a pas encore eu le temps de se mettre au courant de la question scolaire si difficile et si compliquée. Il ignore complètement les anciens règlements et n’a aucune idée de ceux qui vont être proposés à son approbation. N'importe, il faut qu’il se rende de suite, sans

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Pendant huit ans j'avais été membre du précédent Bureau. On savait à Régina combien je tenais à cette première session; on savait de plus que j'étais très prochainement attendu, Puisque Monsieur Haultain persistait à me désigner comme membre du Conseil, pourquoi ne pas en différer la convocation de quelques jours et me permettre ainsi d’être présent aux délibérations ?

Peu après mon retour je vis le Révd Monsieur Caron. Au cours de la conversation, la question des écoles vint naturellement sur le tapis et à ce propos, la pensée de la fameuse scène du Conseil de l'Instruction, me vint subitement à l’esprit.

A propos, dis-je à Monsieur Caron, où en êtes-vous avec le nouveau Conseil ? a-t-il été enfin régulièrement et officiellement organisé? y a-t-il eu convocation et réunion ? a-t-on fait quelque chose ?

Mais oui, me répondit-il, vous et moi en sommes membres

honoraires ; nous avons eu une première assemblée.

Il me dit alors l'embarras où il s'était trouvé et l'accusation que Monsieur Haultain faisait peser sur lui d’avoir approuvé les nouveaux livres imposés dans les écoles catholiques comme dans les ecoles protestantes.

Au mois de septembre de cette même année 1893, Monsieur Caron arrive chez moi et dépose sur mon bureau une copie du fameux règ'ement passé par le Conseil de l'Education, concernant les livres classiques désormais obligatoires dans toutes les écoles. [1 me semble que ce règlement ainsi que les minutes de l'assemblée du Conseil auraient convenablement dû m'être adressées depuis

Llongtemps par le secrétaire. Je suis membre du dit Conseil et je

n'ai pas reçu officiellement un seul document de sa part.

Messieurs, je n’accuse personne, je constate des faits,

L'Assemblée Législative était alors en session. T1 fut convenu que nos deux députés catholiques à la Chambre, messieurs A. Prince et Boucher, s’uniraient au révérend Monsieur Caron et à moi et que nous demanderions une entrevue avec les membres de l'Exécutif.

Au cours de cette entrevue, nous nous pluignions amèrement de ce que nos livres de lecture et d'histoire nous avaient été injustement retirés. Sur ce, monsieur Haultain affirma que la chose s'était faite du consentement de monsieur Caron. Mis ainsi en demeure, ce dernier répondit que telle n'avait jamais été son intention, La preuve en est dans la lettre par lui adressée à Sa Grandeur Mgr Taché et publiée par le regretté et si digne archevêque dans son Mén'oire sur les Ecoles. Ce Mémoire, monsieur le président et messieurs du comité, est entièrement à votre disposition, il est actuellement déposé devant vous. En tous cas, s’il est

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échappé au révérend monsieur Caron, quelques paroles capables de donner lieu à un simple malentendu, ce malentendu ne peut subsister après les explications claires et précises subséquemment données par lui, de vive voix et par écrit.

Vous avouerez, Messieurs, que j'ai un peu raison d’être plus ou moins blessé des procédés dont je viens de me plaindre trop longuement peut-être. Je veux bien croire qu’il n’y a eu avcune mauvaise volonté, aucune intention répréhensible, mais enfin les apparences étaient au moins rassurantes pour la minorité catholique dont je viens défendre les intérêts et les droits.

Je me hâte d'ajouter qu'il n’y a point eu, à ma connaissance, d'autre séance du Conseil de l'Education jusqu’à ce jour. Et maintenant j'arrive à la question des griefs exposés dans le mémoire dont lecture a été donnée à l’ouverture de cette session du Comité. J’éviterai autant que possible de toucher aux points déjà ai clairement traités par le Révérend Père Leduc. Veuillez-donc, Messieurs, m'accorder encore quelques minutes de patiente et de bienveillante attention.

Pour ce qui concerne les écoles normales, j'y suis si peu opposé en principe, que la section Catholique de l’ancien Bureau d’Education, a toujours travaillé de concert avec la section Protestante pour procurer à nos instituteurs des Territoires du Nord-Ouest l'avantage de ces institutions. Mais en admettant le principe, nous n’avons jamais prétendu que les sessions d'école normale pouvaient être établies sur des bases aussi rigoureuses, aussi absolues qu’elles l’ont été par le nouveau Conseil de l’Instruction Publique.

Pour ma part j'étais convaincu et je le suis encore, qu’une seule

espèce d'école normale obligatoire pour tous sans distinction ne | pourrait jamais fonctionner sans de graves inconvénients, sans M d’insurmontables difficultés. Si à titre d’essai un règlement fut passé avec l’assentiment de la section catholique, pour une session #

normale obligatoire dans l’Assiniboia, le Bureau tout entier résolut

de ne pas étendre cette obligation à la Saskatchewan et à l'Alberta. |

Pourquoi ? parce que nous réclamions au nom de la minorité, des

sessions d'écoles normales à nous, ayant droit, aussi bien que la majorité protestante, à une ou plusieurs institutions de ce genre.

De plus, nous savions parfaitement que, vu les Règles et Constitu-

Sœurs enseignantes se verraient dans l'impossibilité absolue de se conformer à des Règlements en opposition directe avec leur vocation.

Parce que le Conseil de l’Instruction Publique n’a pas tenu compte de cet état de choses, la conséquence est aujourd'hui que, pratiquement parlant, les sœurs vouées à l’enseignement dans ce: Territoires, ne pourront plus obtenir de certificats professionnels et par conséquent ne pourront plus enseigner.

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Mais, je vous le demande, monsieur le Président, est-ce que de longues années d'expérience péniblement et constamment acquises dans l'art d'enseigner, dans les meilleures académies du Continent européen, ne valent pas mieux que la formation normale offerte à nos instituteurs dans les Territoires du Nord-Ouest ? Je ne crois pas que vous puissiez penser et juger autrement. Si pourtant vous allez jusque-là, vous ne refuserez pas les sessions spéciales que, par vous, nous demandons à la Législature pour les religieuses et les dames seules, dans un de nos couvents des Territoires du Nord- Ouest.

La minorité avait autrefois le pouvoir d'établir une école de sa dénomination, indépendamment des districts scolaires déjà érigés. [ n'en est pas ainsi, il faut maintenant qu’elle attende que la majorité se soit organisée, et alors seulement, si par ailleurs elle est en noinbre suffisant, la minorité peut demander l'établissement d’un district séparé dans les mêmes limites que le district public.

Ce système, Messieurs, est défectueux pour plusieurs raisons que vous apprécierez. Prenons par exemple une portion des Territoires où aucune école n’a encore été établie; la minorité est absolument liée et doit se passer d'école jusqu’à ce que la majorité en ait une de son choix.

Supposons maintenant que la majorité a son district public dûment érigé et que la minorité de ce district ne se compose que d'un nombre insuffisant pour former et soutenir une école séparée, qu'arrivera-t-i1? C’est que la minorité sera privée d'école de sa dénomination. Pourquoi ne pourrait-elle pas dans ce cas s'unir à ses coreligionnaires résidant à proximité voulue mais en dehors du district public, pour former ersemble un district scolaire séparé ? Ceci serait conforme à la section 14 de la Constitution des Territoires du Nord-Ouest.

Nous demandons donc que les pouvoirs conférés autrefois à la minorité, lui soient rendus, c’est-à-dire, qu’elle ait encore la faculté d'établir des écoles séparées, indépendamment des districts scolaires déjà existants.

Si je représente ici avec le Révérend Père Leduc, les Catholiques des Territoires, laissez-moi vous dire, Monsieur le Président,

Maque je représente aussi les Canadiens-Français, et comme tel, au atholique, nos }

nom du droit et de la justice, je réclame l’usage de la largue française dans nos écoles fréquentées en grande majorité par des enfants canadiens-français. Nous avons en Canada deux largues officiellement reconnues, sans la connaissance desquelles, nous le savons bien, nos enfants ne sauraient occuper plus tard les positions sociales auxquels ils ont droit comme les vôtres. Nous voulons qu'ils apprennent et sachent l'anglais ; mais nous voulons aussi qu'ils connaissent la langue de nos ancêtres, la belle et noble langue

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française que nous avons appris à bégayer sur les genoux de nos mères, et d’une importance majeure dans un pay: comme le nôtre.

La preuve évidente et palpable que nous étudions l'anglais, c'est | P q £

qu’il vous est très difficile, Messieurs, de rencontrer des Canadiens- Français qui ne parlent pas cette langue au moins d’une manière tiès satisfaisante. Elle est enseignée dans toutes nos écoles du Nord-Ouest ; mais est-ce une raison pour mettre des obstacles à l’enseignement du français tel que nous y avons droit ? L'expérience prouve que la connaissance d’une langue étrangère est indispensable pour atteindre un degré d'instruction vraiment

digne de ce nom. Si nos concitoyens de langue anglaise ne pensent B

pas comme nous, et si pour un motif ou pour un autre, ils ne veulent pas donner au français une étude aussi sérieuse et aussi approfondie

que celle par nous donnée à l'anglais, c’est leur affaire; mais ils!

n'ont pas le droit de nous dire : ‘ Vous irez jusque là et vous n'irez pas plus loin. Puisque nous ne connaissons et ne parlons qu'une

seule des deux langues officielles du Canada, vous n’avez pas besoin

vous, Canadiens- Français, d’être meilleurs linguistes que nous, contentez-vous donc de l'anglais, notre langue maternelle à nous, et renoncez à la langue de vos ancêtres.”

C'est pourtant ce à quoi l'Ordonnance de 1892 veut arriver, puisqu'elle enlève à nos instituteurs ie droit même de se servir de lu

langue française pour l’enseignement. On n’en permet l'usage que

pour un cours dérisoirement élémentaire contre lequel les inspecteurs ne cessent de s’insurger. Les li-res autorisés pour ce prétendn cours, les Bilingual Readers, sont en réalité composés de telle sorte qu'ils sont bien plus directement et efficacement un enseignement de l’anglais que de la langue française.

Nous affirmons qu’il est de la plus haute importance, pour les

progrès de nos enfants, que leurs instituteurs puissent leur donnerk l’enseignement dans leur propre langue et soient autorisés à lel

faire quand ils le jugeront à propos et plus avantageux pour le bien général de l’école.

Tout à l'heure je prononçais le mot d’inspecteur.

Avez-vous jamais pensé, Monsieur le Président, que nous imposer des Inspecteurs protestants, est un acte répréhensible et injuste? Ces inspecteurs sont presque tous, en vertu de leur éducation, de leurs préjugés de race et de religion, opposés et hostiles à nos écoles catholiques et françaises. Je dis plus, ils ne sont pas libres de faire leurs rapports d’inspection comme ils le voudraient, ils

doivent suivre la direction et se conformer aux vues du surinten-Ë

dant ; s'ils ne le font pas, ils s'exposent à la perte d’une position honorable et lucrative ; danger auquel un inspecteur protestant ne voudra naturellement pas s’exposer par amour pour les écoles catnoliques. Nous avons la preuve de ceci dans la noble et éner-

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gique protestation des Commissaires de St-Albert, contre l’inspection de leur école par Messieurs Goggin et Calder. Copie de cette protestation est déposée sur le bureau du Comité et vous pouvez en prendre ample connaissance. Faites-le et vous avouerez que nous sommes pleinement justifiés dans la demande que nous vous faisons aujourd’hui d’avoir des inspecteurs de notre foi et de nos convictions en matière d'éducation, ou du moins de voir nos écoles alternativement inspertées par un catholique et par un protestant. De cette sorte les rapports de l’un pourront être justement contrôlés par les rapports de l’autre,

Enfin, Messieurs, j’attire votre attention sur une dernière cbserration qui me reste à faire. Il y a, selon moi, une omission invovolontaire dans l’Ordonnance de 1892, à la clause qui a trait à l’instruction religieuse. Je ne puis croire que dans un pays chrétien comme le nôtre, nos législateurs aient voulu délibérément défendre et empêcher que la classe ne s’ouvrît par la prière.

Un des membres du Comité, Monsieur Frank Oliver, député d'Edmonton à l’Assemblée Législative, prit alors la parole:

Voici, dit il, des faits très-graves et très-sérieux qui viennent d'être proposés à notre considération par les représentants des Catholiques de ces Territoires. Ces faits devons-nous les admettie purement et simplement, ou bien sont-ils sujets à la critique et à la contradiction ?

Certainement, répondis-je, vous avez tout droit de les contrôler et d'en examiner la véracité et l'authenticité.

Alors, ajoute monsieur Oliver, que ceux qui ont quelques objections à faire se lèvent et parlent hardiment. La chose est importante et en vaut la peine. Et après un moment de silence ; Personne ne dit rien; mais enfin, il doit y avoir quelque chose à répondre. Monsieur Goggin ici présent et surintendint de l’Education est au courant de tout ce qui se passe dans ce département: c'est à lui, ce :ae semble, qu’il appartient d'éclaircir le Comité. Monsieur Goggin, avez-vous quelque chose à dire ?

Ainsi, interpellé par l'honorable député: Je ne suis que l’'humble serviteur du Conseil de l’Instruction Publique, répondit monsieur Güggin. Personne ne m'a chargé de répondre aux deux orateurs qui viennent d'adresser la parole. Que messieurs du Comité Exécutif commandent, et alors je parlerai. Aujourd'hui je n'ai rien à dire.

Alors, riposta franchement monsieur Oliver, s’il en est ainsi, acceptons donc les faits tels qu’ils nous sont exposés et agissons en conséquence.

Et monsieur le président leva la séance pour ajourner au lendemain la réunion du comité.

Pour moi, je n’ai pu m'empêcher de faire remarquer ici la

singulière attitude de monsieur le surintendant dans cette circonstance, Ilestau courant, mieux que personne, de tous les faits mentionnés par monsieur Forget et par moi. Non seulement il les connaît, mais il y est entré nécessairement presque toujours soit comme leur auteur, leur conseiller ou leur instigateur. Hélas! il me fit le triste effet de vouloir bien travailler dans l'ombre contre nos écoles, nos inetitutions et nos couvents; mais il refuse de le faire au grand jour. C’est la tactique de notre Ordonnance scolaire de 1892, bonne et coulante selon la lettre pocrite, lâche et rusée selon l'esprit.

Passons sous silence la séance du lendemain qui ne fut guère qu'une répétition de la précédente, si ce n’est toutefois que Monsieur Haultain, chef de l'Exécutif et Président du Conseil de l'Instruction Publique, voulut bien reconnaître franchement que les plaintes de Monsieur Forget, au sujet de la manière dont il a été traité comme aviseur du Conseil de l'Education, étaient en grande partie, parfaitement fondées, Monsieur Haultain reconnut Ià un malentendu regrettable, une négligence répréhensible, mais sans aucune mauvaise volonté.

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