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Huit contes choisis. Selected and edited with notes by Elizabeth M. White

C'ÉTAIT une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d'employés. Elle n'avait pas de dot, pas d'espérances, aucun moyen d'être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué ; et elle se laissa 5 marier avec un petit commis du ministère de l'instruction publique.

Elle fut simple, ne pouvant être parée, mais malheureuse comme une déclassée;^ car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beauté, leur grâce et 10 leur charme leur servant de- naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct d'élégance, leur souplesse d'esprit, sont leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus grandes dames.

Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes 15 les délicatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même pas aperçue, la torturaient et l'indignaient. 20 La vue de la petite Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets désolés et des

rêves éperdus. Elle songeait aux antichambres muettes, capitonnées^ avec des tentures orientales, éclairées par de hautes torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les 5 larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons coquets, parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les

10 plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes envient et désirent l'attention.

Quand elle s'asseyait, pour diner, devant la table ronde couverte d'une nappe de trois jours,- en face de son mari qui découvrait la soupière en déclarant

15 d'mi air enchanté: « Ah! le bon pot-au-feu! je ne sais rien de meilleur que cela . . .» elle songeait aux dîners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages anciens et d'oiseaux étranges au milieu d'une forêt de féerie ; elle songeait

20 aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchotées et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de gelinotte.

Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et

25 elle n'aimait que cela ; elle se sentait faite pour cela. Elle eiàt tant désiré plaire, être enviée, être séduisante et recherchée.

Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait plus aller voir, tant elle souf-

30 frait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, do désespoir et de détresse.

Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant à la main une large enveloppe.

— Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi.

Elle déchira vivement le papier et en tira une carte imprimée qui portait ces mots : 5

(( Le ministre de l'instruction publique et ^M""® Georges Ramponneau prient i\l. et Al"^* Loisel de leur faire l'honneur de venir passer la soirée à l'hôtel du ministère, le lundi 18 janvier.»

Au lieu d'être ravie, comme l'espérait son mari, elle 10 jeta avec dépit l'invitation sur la table, murmurant:

— Que veux-tu que je fasse de cela?

— Alais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais, et c'est une occasion, cela, 15 une belle ! J'ai eu une peine infinie à l'obtenir. Tout

le monde en veut ; c'est très recherché et on n'en donne pas beaucoup aux employés. Tu verras là tout le monde officiel.

Elle le regardait d'un œil irrité, et elle déclara avec 20 impatience :

— Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller là?

Il n'y avait pas songé ; il balbutia :

— Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle 25 me semble très bien, à moi . . .

Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins de la bouche ; il bégaya : 30

— Qu'as-tu ? qu'as-tu ?

Mais, par un effort violent, elle avait dompté sa

peine et elle répondit d'une voix calme en essuyant ses joues humides :

— Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par conséquent je ne peux aller à cette fête. Donne ta

5 carte à quelque collègue dont la femme sera mieux nippée que moi.

Il était désolé. Il reprit :

— Voyons, JMathilde. Combien cela coiiterait-il, une toilette convenable, qui pourrait te servir encore

lo en d'autres occasions, quelque chose de très simple? Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant aussi à la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus immédiat et une exclamation effarée du commis économe.

15 Enfin, elle répondit en hésitant:

— Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs je pourrais arriver.

Il avait un peu pâli, car il réservait juste cette

somme pour acheter un fusil et s'offrir des parties de

20 chasse, l'été suivant, dans la plaine de Nanterre,^ avec

quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par là,

le dimanche.

Il dit cependant :

— Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais 25 tâche d'avoir une belle robe.

Le jour de la fête approchait, et M™® Loisel semblait triste, inquiète, anxieuse. Sa toilette était prête cependant. Son mari lui dit un soir;

— Qu'as-tu ? Voyons, tu es toute drôle depuis trois 30 jours.

Et elle répondit:

— Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre sur moi. J'aurai l'air misère comme tout/ J'aimerais presque mieux ne pas aller à cette soirée.

Il reprit : 5

— Tu mettras des fleurs naturelles. C'est très chic en cette saison-ci. Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques.

Elle n'était point convaincue.

— Non ... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir 10 l'air pauvre au milieu de femmes riches.

Alais son mari s'écria :

— Que tu es bête ! Va trouver ton amie M™*' Forestier et demande-lui de te prêter des bijoux. Tu

es bien assez liée avec elle pour faire cela. 15

Elle poussa un cri de joie:

— C'est vrai. Je n'y avais point pensé.

Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse.

j^jme Forestier alla vers son armoire à glace, prit 20 un large coffret, l'apporta, l'ouvrit, et dit à M™® Loisel :

— Choisis, ma chère.

Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix vénitienne, or et pierreries, d'un 25 admirable travail. Elle essayait les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours :

— Tu n'as plus rien autre ?

— Mais si.- Cherche. Je ne sais pas ce qui peut 30 te plaire.

Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin

noir, une superbe rivière de diamants ; et son cœur se mit à battre d'un désir immodéré. Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l'attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante,^ et demeura en extase 5 devant elle-même.

Puis, elle demanda, hésitante, pleine d'angoisse :

— Peux-tu me prêter cela, rien que cela ?

— Mais, oui, certainement.

Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec em- 10 portement, puis s'enfuit avec son trésor.

Le jour de la fête arriva. Al'"* Loisel eut un succès. Elle était plus jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être

15 présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le ministre la remarqua.

Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès, dans une

20 sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de cette victoire si complète et si douce au cœur des femmes.

Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari,

25 depuis minuit, dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les femmes s'amusaient beaucoup.

Il lui jeta sur les épaules les vêtements qu'il avait apportés pour la sortie, modestes vêtements de la vie

30 ordinaire, dont la pauvreté jurait avec- l'élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut s'enfuir. i)our

ne pas être remarquée par les autres femmes qui s'enveloppaient de riches fourrures.

Loisel la retenait :

— Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre. 5

Mais elle ne Técoutait point et descendait rapidement l'escalier. Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouvèrent pas de voiture ; et ils se mirent à chercher, criant après les cochers qu'ils voyaient passer de loin.

Ils descendaient vers la Seine, désespérés, grelot- lo tants. Enfin ils trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules qu'on ne voit dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent été^ honteux de leur misère pendant le jour.

Il les ramena jusqu'à leur porte, rue des Martyrs, 15 et ils remontèrent tristement chez eux. C'était fini, pour elle. Et il songeait, lui, qu'il lui faudrait être au ^Ministère à dix heures.

Elle ôta les vêtements dont elle s'était enveloppée les épaules, devant la glace, afin de se voir encore une 20 fois dans sa gloire. ]\Iais soudain elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivière autour du cou !

Son mari, à moitié dévêtu déjà, demanda:

— Qu'est-ce que tu as ?

Elle se tourna vers lui, affolée : 25

— J'ai^. . . j'ai ... je n'ai plus la rivière de madame Forestier.

Il se dressa, éperdu :

— Quoi ! . . . comment ! ... Ce n'est pas possible !

Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les 3° plis du manteau, dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point.

Il demandait :

— Tu es sûre que tu l'avais encore en quittant le bal?

— Oui, je l'ai touchée dans le vestibule du Minis- 5 tère.

— Mais, si tu 1 avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendu tomber. Elle doit être dans le fiacre.

— Oui. C'est probable. As-tu pris le numéro? 10 — Xon. Et toi, tu ne l'as pas regardé?

— Non.

Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla.

— Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons 15 fait à pied, pour voir si je ne la retrouverai pas.

Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour se coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée.

Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien 20 trouvé.

Il se rendit à la Préfecture de police, aux journaux, pour faire promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures, partout enfin où un soupçon d'espoir le poussait.

25 Elle attendit tout le jour, dans le même état d'effarement devant cet affreux désastre.

Loisel revint le soir, avec la figure creusée, pâlie; il n'avait rien découvert.

— Il faut, dit-il, écrire à ton amie que tu as brisé 30 la fermeture de sa rivière et que tu la fais réparer.

Cela nous donnera le temps de nous retourner. Elle écrivit sous sa dictée.

Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute espérance.

Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara:

— Il faut aviser à remplacer ce bijou.

Ils prirent, le lendemain, la boîte qui l'avait ren- 5 fermé, et se rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta ses livres :

— Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière; j*ai dii seulement fournir l'écrin.

Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant 10 une parure pareille à l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin et d'angoisse.

Ils trouvèrent, dans une boutique du Palais-Royal/ un chapelet de diamants qui leur parut entièrement semblable à celui qu'ils cherchaient. Il valait quarante 15 mille francs. On le leur laisserait à trente-six mille.

Ils prièrent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente-quatre mille francs, si le premier était retrouvé avant la fin de février. 20

Loisel possédait dix-huit mille francs que lui avait laissés son père. Il emprunterait le reste.

Il emprunta, demandant mille francs à l'un, cinq cents à l'autre, cinq louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut af- 25 faire aux usuriers, à toutes les races de prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signature sans savoir même s'il pourrait y faire honneur, et, épouvanté par les angoisses de l'avenir, par la noire misère qui allait s'abattre sur lui, par la per- 30 spective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle.

lO HUIT CONTES CHOISIS

en déposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs.

Quand M™^ Loisel reporta la parure à M°^® Forestier, celle-ci lui dit, d'un air froissé :

5 — Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car je pouvais en avoir besoin.

Elle n'ouvrit pas l'écrin, ce que redoutait son amie. Si elle s'était aperçue de la substitution, qu'aurait-elle pensé? qu'aurait-elle dit? Ne l'aurait-elle pas prise 10 pour une voleuse?

M™® Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti, d'ailleurs, tout d'un coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne ; on changea de loge-

15 ment; on loua sous les toits une mansarde.

Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et

20 les torchons, qu'elle faisait sécher sur une corde ; elle descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta l'eau, s'arrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'épicier, chez le boucher, le panier au

25 bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable argent.

Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres, obtenir du temps.

Le mari travaillait le soir à mettre au net^ les

30 comptes d'un commerçant, et la nuit, souvent, il faisait de la copie à cinq sous la page.

Et cette vie dura dix ans.

Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de l'usure, et l'accumulation des intérêts superposés.

M™® Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était 5 devenue la femme forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande eau^ les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau, elle s'asseyait auprès de la fenêtre, et elle 10 songeait à cette soirée d'autrefois, à ce bal, où elle avait été si belle et si fêtée.

Que serait-il arrivé si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait? qui sait? Comme la vie est singulière, changeante ! Comme il faut peu de chose pour 15 vous perdre ou vous sauver!

Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Elysées^ pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant. C'était M"^® Forestier, 20 toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante.

M™® Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler? Oui, certes. Et maintenant qu'elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas?

Elle s'approcha. 25

— Bonjour, Jeanne.

L'autre ne la reconnaissait point, s'étonnant d'être appelée ainsi familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia :

— Mais . . . madame ! . . . Je ne sais. . . . Vous devez 30 vous tromper.

— Non. Je suis Mathilde Loisel.

Son amie poussa un cri :

— Oh ! . . . ma pauvre Mathilde, comme tu es changée ! . . .

5 — Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue ; et bien des misères ... et cela à cause de toi !.. .

— De moi . . . Comment ça ?

— Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que lo tu m'as prêtée pour aller à la fête du Ministère.

— Oui. Eh bien ?

— Eh bien, je l'ai perdue.

— Comment! puisque tu me l'as rapportée.

— Je t'en ai rapporté une autre toute pareille. Et 15 voilà dix ans que nous la payons.^ Tu comprends que

ça n'était pas aisé pour nous, qui n'avions rien . . . Enfin c'est fini, et je suis rudement- contente, j^jme Forestier s'était arrêtée.

— Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants 20 pour remplacer la mienne?

— Oui. Tu ne t'en étais pas aperçue, hein? Elles étaient bien pareilles.

Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et naïve. ]y/[me Forestier, fort émue, lui prit les deux mains. 25 — Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs ! . . .

C'ÉTAIT l'heure du thé, avant l'entrée des lampes. La villa dominait la mer ; le soleil disparu avait laissé le ciel tout rose de son passage, frotté de poudre d'or ; et la Méditerranée, sans une ride, sans un frisson, lisse, luisante encore sous le jour mourant, semblait une 5 plaque de métal polie et démesurée.

Au loin, sur la droite, les montagnes dentelées dessinaient leur profil noir sur la pourpre pâlie du couchant.

On parlait de l'amour, on discutait ce vieux sujet, lo on redisait des choses qu'on avait dites, déjà, bien souvent. La mélancolie douce du crépuscule alentissait^ les paroles, faisait flotter un attendrissement dans les âmes, et ce mot : « amour,» qui revenait sans cesse, tantôt prononcé par une forte voix d'homme, tantôt 15 dit par une voix de femme au timbre léger, paraissait emplir le petit salon, y voltiger comme un oiseau, y planer comme un esprit.

Peut-on aimer plusieurs années de suite?

— Oui, prétendaient les uns. 20

— Non, affirmaient les autres.

On distinguait les cas, on établissait des démarcations, on citait des exemples ; et tous, hommes et femmes, pleins de souvenirs surgissants et troublants, qu'ils ne pouvaient citer et qui leur montaient aux 25 lèvres, semblaient émus, parlaient de cette chose ba-

nale et souveraine, l'accord tendre et mystérieux de deux êtres, avec une émotion profonde et un intérêt ardent.

]\Iais tout à coup quelqu'un, ayant les yeux fixés au 5 loin, s'écria :

— Oh! voyez, là-bas, qu'est-ce que c'est?

Sur la mer, au fond de l'horizon, surgissait une masse grise, énorme et confuse.

Les femmes s'étaient levées et regardaient sans com- 10 prendre cette chose surprenante qu'elles n'avaient jamais vue.

Quelqu'un dit :

— C'est la Corse !^ On l'aperçoit ainsi deux ou trois fois par an dans certaines conditions d'atmos-

15 phère exceptionnelles, quand l'air d'une limpidité parfaite ne la cache plus par ces brumes de vapeur d'eau qui voilent toujours les lointains.

On distinguait vaguement les crêtes, on crut reconnaître la neige des sommets. Et tout le xnonde restait

20 surpris, troublé, presque effrayé par cette brusque apparition d'un monde, par ce fantôme sorti de la mer. Peut-être eurent-ils de ces visions étranges, ceux qui partirent, comme Colomb, à travers les océans inexplorés.

25 Alors un vieux monsieur, qui n'avait pas encore parlé, prononça:

— Tenez, j'ai connu dans cette île, qui se dresse devant nous, comme pour répondre elle-même à ce que nous disions et me rappeler un singulier souvenir, j'ai

30 connu un exemple admirable d'un amour constant, d'un amour invraisemblaldenient heureux.

Le \oici.

Je fis, voilà cinq ans, un voyage en Corse. Cette île sauvage est plus inconnue et plus loin de nous que l'Amérique, bien qu'on la voie quelquefois des côtes de France, comme aujourd'hui.

Figurez-vous un monde encore en chaos, une tem- 5 pête de montagnes que séparent des ravins étroits où roulent des torrents ; pas une plaine, mais d'immenses vagues de granit et de géantes ondulations de terre couvertes de maquis^ ou de hautes forêts de châtaigniers et de pins. C'est un sol vierge, inculte, dé- 10 sert, bien que parfois on aperçoive un village, pareil à un tas de rochers au sommet d'un mont. Point de culture, aucune industrie, aucun art. On ne rencontre jamais un morceau de bois travaillé, un bout de pierre sculptée, jamais le souvenir du goût enfantin ou raf- 15 fine des ancêtres pour les choses gracieuses et belles. C'est là même ce qui frappe le plus en ce superbe et dur pays : l'indifférence héréditaire pour cette recherche des former séduisantes qu'on appelle l'art.

L'Italie, où chaque palais, plein de chefs-d'œuvre, 20 est un chef-d'œuvre lui-même, où le marbre, le bois, le bronze, le fer, les métaux et les pierres attestent le génie de l'homme, où les plus petits objets anciens qui traînent dans les vieilles maisons révèlent ce divin souci de la grâce, est pour nous tous la patrie sacrée 25 que l'on aime parce qu'elle nous montre et nous prouve l'effort, la grandeur, la puissance et le triomphe de l'intelligence créatrice.

Et, en face d'elle, la Corse sauvage est restée telle qu'en ses premiers jours. L'être y vit dans sa maison 30 grossière, indifférent à tout ce qui ne touche point son \/ existence même ou ses querelles de famille. Et il est

l6 HUIT CONTES CHOISIS

resté avec les défauts et les qualités des races incultes, violent, haineux, sanguinaire avec inconscience, mais aussi hospitalier, généreux, dévoué, naïf, ouvrant sa porte aux passants et donnant son amitié fidèle pour 5 la moindre marque de sympathie.

Donc, depuis un mois j'errais à travers cette île magnifique, avec la sensation que j'étais au bout du monde. Point d'auberges, point de cabarets, point de routes. On gagne, par des sentiers à mulets, ces ha-

10 meaux accrochés au flanc des montagnes, qui dominent des abîmes tortueux d'où l'on entend monter, le soir, le bruit continu, la voix sourde et profonde du torrent. On frappe aux portes des maisons. On demande un abri pour la nuit et de quoi vivre jusqu'au

15 lendemain. Et on s'assoit à l'humble table, et on dort sous l'humble toit ; et on serre, au matin, la main tendue de l'hôte qui vous a conduit jusqu'aux limites du village.

Or, un soir, après dix heures de marche, j'atteignis

20 une petite demeure toute seule au fond d'un étroit vallon qui allait se jeter, à la mer une lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de maquis, de rocs éboulés et de grands arbres, enfermaient comme deux sombres murailles ce ravin lamcn-

25 tablement triste.

Autour de la chaumière, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin, quelques grands châtaigniers, de V quoi vivre enfin, une fortune pour ce pays pauvre. La femme qui me reçut était vieille, sévère et propre,

30 par exception. L'homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis se rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit :

LE BOXHEUR 17

— Excusez-le ; il est sourd maintenant. Il a quatrevingt-deux ans.

Elle parlait le français de France. Je fus surpris. Je lui demandai :

— Vous n'êtes pas de Corse? 5 Elle répondit :

— Non ; nous sommes des continentaux. Mais voilà cinquante ans que nous habitons^ ici.

Une sensation d'angoisse et de peur me saisit à la pensée de ces cinquante années écoulées dans ce trou 10 sombre, si loin des villes où vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l'on se mit à manger le seul plat du dîner, une soupe épaisse où avaient cuit ensemble des pommes de terre, du lard et des choux.

Lorsque le court repas fut fini, j'allai m'asseoir 15 devant la porte, le cœur serré par la mélancolie du morne paysage, étreint par cette détresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en certains lieux désolés. Il semble que tout soit près de finir, l'existence et l'univers. On perçoit brusquement 20 l'affreuse misère de la vie, l'isolement de tous, le néant de tout, et la noire solitude du cœur qui se berce et se trompe lui-même par des rêves jusqu'à la mort.

La vieille femme me rejoignit et, torturée par cette 25 curiosité qui vit toujours au fond des âmes les plus résignées :

— Alors vous venez de France ? dit-elle.

— Oui, je voyage pour mon plaisir.

— Vous êtes de Paris, peut-être? 30

— Non, je suis de Nancy. -

Il me sembla qu'une émotion extraordinaire l'agi-

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tait. Comment ai-je vu ou plutôt senti cela, je n'en sais rien.

Elle répéta d'une voix lente :

— Vous êtes de Nancy ?

5 L'homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds.

Elle reprit :

— Ça ne fait rien. Il n'entend pas. Puis, au bout de quelques secondes :

lo — Alors vous connaissez du monde à Nancy?

— Mais oui, presque tout le monde.

— La famille de Sainte-Allaize ?

— Oui, très bien ; c'étaient des amis de mon père.

— Comment vous appelez-vous ?

15 Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis prononça, de cette voix basse qu'éveillent les souvenirs :

— Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare, qu'est-ce qu'ils sont devenus?

20 — Tous sont morts.

— Ah ! Et les Sirmont, vous les connaissiez ?

— Oui, le dernier est général.

Alors elle dit, frémissante d'émotion, d'angoisse, de je ne sais quel sentiment confus, puissant et sacré, 25 de je ne sais quel besoin d'avouer, de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait tenues jusque-là enfermées au fond de son cœur, et de ces gens dont le nom bouleversait son âme :

— Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est 30 mon frère.

Et je levai les yeux vers elle, effaré de surprise. Et tout d'un coup le souvenir me revint.

Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine.^ Une jeune fille, belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait été enlevée par un sous-officier de hussards du régiment que commandait son père.

C'était un beau garçon, fils de paysans, mais portant 5 bien le dolman bleu, ce soldat qui avait séduit- la fille de son colonel. Elle lavait vu, remarqué, aimé en regardant défiler les escadrons, sans doute. ]\lais comment lui avait-elle parlé, comment avaient-ils pu se voir, s'entendre? comment avait-elle osé lui faire 10 comprendre qu'elle l'aimait? Cela, on ne le sut jamais.

On n'avait rien deviné, rien pressenti. Un soir, comme le soldat venait de finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les retrouva pas. 15 On n'en eut jamais des nouvelles et on la considérait comme morte.

Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon.

Alors je repris à mon tour :

— Oui, je me rappelle bien. \'ous êtes mademoi- 20 selle Suzanne.

Elle fit (( oui,» de la tête. Des larmes tombaient de ses yeux. Alors, me montrant d'un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure, elle me dit :

— C'est lui. 25 Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le

voyait encore avec ses yeux séduits.^ Je demandai :

— ■ Avez-vous été heureuse au moins ?

Elle répondit, avec une voix qui venait du cœur : 2<y

— Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais rien regretté.

Je la contemplais, triste, surpris, émerveillé par la puissance de l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle était devenue elle-même une paysanne. Elle s'était faite à^ sa vie sans charmes, 5 sans luxe, sans délicatesse d'aucune sorte, elle s'était pliée à ses habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une 10 bouillie de choux et de pommes de terre au lard.- Elle couchait sur une paillasse à son côté.

Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui! Elle n'avait regretté ni les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni la tiédeur par- 15 fumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais besoin que de lui; pourvu qu'il fiit là, elle ne désirait rien.

Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, 20 et ceux qui l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire, tout ce qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence d'un 25 bout à l'autre.

Elle n'aurait pas pu être plus heureuse.

Et toute la nuit, en écoutant le souffle rauque du

vieux soldat étendu sur son grabat, à côté de celle

qui l'avait suivi si loin, je pensais à cette étrange et

^o simple aventure, à ce bonheur si complet, fait de si peu.

lA je ])artis au soleil levant, après avoir serré la main des deux vieux époux.

Le conteur se tut. Une femme dit :

— C'est égal, elle avait un idéal trop facile, des besoins trop primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait être qu'une sotte.

Une autre prononça d'une voix lente : 5

— Qu'importe ! elle fut heureuse.

Et là-bas, au fond de l'horizon, la Corse s'enfonçait dans la nuit, rentrait lentement dans la mer, effaçait sa grande ombre apparue comme pour raconter ellemême l'histoire des deux humbles amants qu'abritait lo son rivage.

LE BAPTEME

Devant la porte de la ferme, les hommes endimanchés attendaient. Le soleil de mai versait sa claire lumière sur les pommiers épanouis, ronds comme d'immenses bouquets blancs, roses et parfumés, et qui met- 5 talent sur la cour entière un toit de fleurs. Ils semaient sans cesse autour d'eux une neige de pétales menus, qui voltigeaient et tournoyaient en tombant dans l'herbe haute, où les dents-de-lion brillaient comme des flammes, où les coquelicots semblaient des 10 gouttes de sang.

Une truie somnolait sur le bord du fumier, tandis qu'une troupe de petits porcs tournaient autour, avec leur queue roulée comme une corde.

Tout à coup, là-bas, derrière les arbres des fermes, 15 la cloche de l'église tinta. Sa voix de fer jetait dans le ciel joyeux son appel faible et lointain. Des hirondelles filaient comme des flèches à travers l'espace bleu qu'enfermaient les grands hêtres immobiles. Une odeur d'étable passait parfois, mêlée au souffle doux 20 et sucré des pommiers.

Un des hommes debout devant la porte se tourna vers la maison et cria :

— Allons, allons, Mélina, v'ià que ça sonne ! Il avait peut-être trente ans. C'était un grand pay- 25 san, que les longs travaux des champs n'avaient point encore courbé ni déformé. Un vieux, son père, noueux

LE BAPTEME 23

comme un tronc de cliêne, avec des poignets bossues et des jambes torses, déclara :

— Les femmes, c'est jamais prêt/ d'abord.

Les deux autres fils du vieux se mirent à rire, et l'un, se tournant vers le frère aîné, qui avait appelé 5 le premier, lui dit :

— Va les quérir, Polyte. AU'- viendront point avant midi.

Et le jeune homme entra dans sa demeure.

Une bande de canards arrêtée près des paysans se 10 mit à crier en battant des ailes ; puis ils partirent vers la mare de leur pas lent et balancé.

Alors, sur la porte demeurée ouverte, une grosse femme parut qui portait un enfant de deux mois. Les brides blanches de son haut bonnet lui pendaient sur 15 le dos, retombant sur un châle rouge, éclatant comme un incendie, et le moutard, enveloppé de linges blancs, reposait dans les bras de la garde.

Puis la mère, grande et forte, sortit à son tour, à peine âgée de dix-huit ans, fraîche et souriante, tenant 20 le bras de son homme. Et les deux grand'mères vinrent ensuite, fanées ainsi que de vieilles pommes, avec une fatigue évidente dans leurs reins forcés, tournés depuis longtemps par les patientes et rudes besognes; Une d'elles était veuve; elle prit le bras du grand- 25 père, demeuré devant la porte, et ils partirent en tête du cortège, derrière l'enfant et la sage-femme. Et le reste de la famille se mit en route à la suite. Les plus jeunes portaient des sacs de papier pleins de dragées.

Là-bas, la petite cloche sonnait sans repos, appelant 30 de toute sa force le frêle marmot attendu. Des gamins montaient sur les fossés ; des gens apparaissaient

aux barrières ; des filles de ferme restaient debout entre deux seaux pleins de lait qu'elles posaient à terre pour regarder le baptême.

Et la garde, triomphante, portait son fardeau vivant, 5 évitait les flaques d'eau dans les chemins creux, entre les talus plantés d'arbres. Et les vieux venaient avec cérémonie, marchant un peu de travers, vu l'âge et les douleurs; et les jeunes avaient envie de danser, et ils regardaient les filles qui venaient les voir passer;

10 et le père et la mère allaient gravement, plus sérieux, suivant cet enfant qui les remplacerait, plus tard, dans la vie, qui continuerait dans le pays leur nom, le nom des Dentu, bien connu par le canton.

Ils débouchèrent dans la plaine et prirent à travers

15 les champs pour éviter le long détour de la route.

On apercevait l'église maintenant, avec son clocher

-- pointu. Une ouverture le traversait juste au-dessous du toit d'ardoises ; et quelque chose remuait là-dedans, allant et venant d'un mouvement vif, passant et repas-

20 sant derrière l'étroite fenêtre. C'était la cloche qui sonnait toujours, criant au nouveau-né de venir, pour la première fois, dans la maison du bon Dieu.

Un chien s'était mis à suivre. On lui jetait des dragées, il gambadait autour des gens.

2$ La porte de l'église était ouverte. Le prêtre, un grand garçon à cheveux rouges, maigre et fort, un Dentu aussi, lui, oncle du petit, encore un frère du père, attendait devant Tautel. Et il baptisa suivant les rites son neveu Prosper-César, qui se mit à pleurer

30 en gotitant le sel symbolique.^

Quand la cérémonie fut achevée, la famille demeura sur le seuil pendant que l'abbé quittait son surplis; puis

LE BAPTEME 25

on se remit en route. On allait vite maintenant, car on pensait au diner. Toute la marmaille du pays suivait, et, chaque fois qu'on lui jetait une poignée de bonbons, c'était une mêlée furieuse, des luttes corps à corps, des cheveux arrachés ; et le chien aussi se 5 jetait dans le tas pour ramasser les sucreries, tiré par la queue, par les oreilles, par les pattes, mais plus obstiné que les gamins.

La garde, un peu lasse, dit à l'abbé, qui marchait auprès d'elle: lo

— Dites donc, m'sieu le curé, si ça ne vous opposait pas^ de m' tenir un brin vot' neveu pendant que je m' dégourdirai. J'ai quasiment une crampe dans les estomacs.

Le prêtre prit l'enfant, dont la robe blanche faisait 15 une grande tache éclatante sur la soutane noire, et il l'embrassa, gêné par ce léger fardeau, ne sachant comment le tenir, comment le poser. Tout le monde se mit à rire. L^ne des grand'mères demanda de loin :

— Ça ne t' fait-il point deuil,- dis, l'abbé, qu' tu n'en 20 auras jamais de comme ça?

Le prêtre ne répondit pas. Il allait à grandes enjambées, regardant fixement le moutard aux yeux bleus, dont il avait envie d'embrasser encore les joues rondes. Il n'y tint plus, et, le levant jusqu'à son 25 visage, il le baisa longuement.

Le père cria :

— Dis donc, curé, en veux-tu un?

Et on se mit à plaisanter, comme plaisantent les gens des champs. 30

Dès qu'on fut assis à table, la lourde gaieté campagnarde éclata comme une tempête. Les deux autres

fils allaient aussi se marier ; leurs fiancées étaient là, arrivées seulement pour le repas ; et les invités ne cessaient de lancer des allusions à toutes les générations futures que promettaient ces unions.

5 Ils tapaient du poing sur la table, poussaient des cris. Le père et le grand-père ne tarissaient point en propos polissons. La mère souriait ; les vieilles prenaient leur part de joie et lançaient aussi des gaillardises.

Le curé, habitué à ces débauches^ paysannes, restait

10 tranquille, assis à côté de la garde, agaçant du doigt la petite bouche de son neveu pour le faire rire. Il semblait surpris par la vue de cet enfant, comme s'il n'en avait jamais aperçu. Il le considérait avec une attention réfléchie, avec une gravité songeuse, avec

15 une tendresse éveillée au fond de lui, une tendresse inconnue, singulière, vive et un peu triste, pour ce petit être fragile qui était le fils de son frère.

Il n'entendait rien, il ne voyait rien, il contemplait l'enfant. Il avait envie de le prendre encore sur ses

20 genoux, car il gardait, sur sa poitrine et dans son cœur, la sensation douce de l'avoir porté tout à l'heure, en revenant de l'église. Il restait ému devant cette larve d'homme comme devant un mystère ineffable auquel il n'avait jamais pensé, un mystère auguste et saint,

25 l'incarnation d'une âme nouvelle, le grand mystère de la vie qui commence, de l'amour qui s'éveille, de la race qui se continue, de l'humanité qui marche toujours.

La garde mangeait, la face rouge, les yeux luisants.

30 gênée par le petit qui l'écartait de la table. L'abbé lui dit :

— Donnez-le-moi. Je n'ai pas faim.

LE BAPTEME 27

Et il reprit l'enfant. Alors tout disparut autour de lui, tout s'effaça ; et il restait les yeux fixés sur cette figure rose et bouffie.

Le bruit des mangeurs devenait effrayant. L'enfant, agacé par ces clameurs, se mit à pleurer. 5

Mais la mère s'était levée; elle prit son fils et l'emporta dans la chambre voisine. Elle revint au bout de quelques minutes en déclarant qu'il dormait tranquillement dans son berceau.

Et le repas continua. Hommes et femmes sor- 10 taient de temps en temps dans la cour, puis rentraient se mettre à table. Les viandes, les légumes, le cidre et le vin s'engouffraient dans les bouches, allumaient les yeux, faisaient délirer les esprits.

La nuit tombait quand on prit le café. Depuis long- 15 temps le prêtre avait disparu, sans qu'on s'étonnât de son absence.

La jeune mère enfin se leva pour aller voir si le petit dormait toujours. Il faisait sombre à présent. Elle pénétra dans la chambre à tâtons ; et elle avançait, 20 les bras étendus, pour ne point heurter de meuble. Mais un bruit singulier l'arrêta net ; et elle ressortit effarée, sûre d'avoir entendu remuer quelqu'un. Elle rentra dans la salle, fort pâle, tremblante, et raconta la chose. Tous les hommes se levèrent en tumulte, gris 25 et^menaçants ; et le père, une lampe à la main, s'élança.

L'abbé, à genoux près du berceau, sanglotait, le front sur l'oreiller où reposait la tête de l'enfant.

Sur toutes les routes autour de Goderville/ les paysans et leurs femmes s'en venaient vers le bourg; car c'était jour de marché. Les mâles allaient, à pas tranquilles, tout le corps en avant à chaque mouvement 5 de leurs longues jambes torses, déformées par les rudes travaux, par la pesée sur la charrue qui fait en même temps monter l'épaule gauche et dévier la taille, par le fauchage des blés qui fait écarter les genoux pour prendre un aplomb solide, par toutes les besognes

10 lentes et pénibles de la campagne. Leur blouse bleue, empesée, brillante, comme vernie, ornée au col et aux poignets d'un petit dessin de fil blanc, gonflée autour de leur torse osseux, semblait un ballon prêt à s'envoler, d'oti sortaient une tête, deux bras et deux pieds.

15 Les uns tiraient au bout d'une corde une vache, un veau. Et leurs femmes, derrière l'animal, lui fouettaient les reins d'une branche encore garnie de feuilles, pour hâter sa marche. Elles portaient au bras de larges paniers d'où sortaient des têtes de poulets par-

20 ci, des têtes de canards par-là. Et elles marchaient d'un pas plus court et plus vif que leurs hommes, la taille sèche, droite et drapée dans un petit châle étriqué, épingle sur leur poitrine plate, la tête enveloppée d'un linge blanc collé sur les cheveux et surmontée

25 d'un bonnet.

Tuis, un char à bancs passait, au trot saccadé d'un

bidet, secouant étrangement deux hommes assis côte à côte et une femme dans le fond du véhicule, dont elle tenait le bord pour atténuer les durs cahots.

Sur la place de Goderville, c'était une foule, une cohue d'humains et de bêtes mélangés. Les cornes 5 des bœufs, les hauts chapeaux à longs poils des paysans riches et les coiffes des paysannes émergeaient à la surface de rassemblée. Et les voix criardes, aiguës, glapissantes, formaient une clameur continue et sauvage que dominait parfois un grand éclat poussé 10 par la robuste poitrine d'un campagnard en gaieté, ou le long meuglement d'une vache attachée au mur d'une maison.

Tout cela sentait l'étable, le lait et le fumier, le foin et la sueur, dégageait cette saveur aigre, affreuse, hu- 15 maine et bestiale, particulière aux gens des champs.

Maître Hauchecorne, de Bréauté, venait d'arriver à Goderville, et il se dirigeait vers la place, quand il aperçut par terre un petit bout de ficelle. Maître Hauchecorne, économe en vrai Normand, pensa que 20 tout était bon à ramasser qui peut servir ; et il se baissa péniblement, car il souffrait de rhumatismes. Il prit, par terre, le morceau de corde mince, et il se disposait à le rouler avec soin, quand il remarqua, sur le seuil de sa porte, maître Malandin, le bourrelier, qui 25 le regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d'un licol,^ autrefois, et ils étaient restés fâchés, étant rancuniers tous deux. Maître Hauchecorne fut pris d'une sorte de honte d'être vu ainsi, par son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle. Il 30 cacha brusquement sa trouvaille sous sa blouse, puis dans la poche de sa culotte ; puis il fit semblant de

chercher encore par terre quelque chose qu'il ne trouvait point, et il s'en alla vers le marché, la tête en avant, courbé en deux par ses douleurs.

Il se perdit aussitôt dans la foule criarde et lente, 5 agitée par les interminables marchandages. Les paysans tâtaient les vaches, s'en allaient, revenaient, perplexes, toujours dans la crainte d'être mis dedans,^ n'osant jamais se décider, épiant l'œil du vendeur, cherchant sans fin à découvrir la ruse de l'homme et 10 le défaut de la bête.

Les femmes, ayant posé à leurs pieds leurs grands paniers, en avaient tiré leurs volailles qui gisaient par terre, liées par les pattes, l'œil effaré, la crête écarlate. Elles écoutaient les propositions, maintenaient leurs 15 prix, l'air sec, le visage impassible, ou bien tout à coup, se décidant au rabais proposé, criaient au client qui s'éloignait lentement : ^

— C'est dit, maît' Anthime. J' vous 1' donne. Puis, peu à peu, la place se dépeupla, et ÏAngehts 20 sonnant midi, ceux qui demeuraient trop loin se répandirent dans les auberges.

Chez Jourdain, la grande salle était pleine de mangeurs, comme la vaste cour était pleine de véhicules de toute race, charrettes, cabriolets, chars à bancs, til- 25 burys, carrioles innommables, jaunes de crotte, déformées, rapiécées, levant au ciel, comme deux bras, leurs brancards, ou bien le nez par terre et le derrière en l'air.

Tout contre les dîneurs attablés, l'immense chemi-

30 née, pleine de flamme claire, jetait une chaleur vive

dans le dos de la rangée de droite. Trois broches

tournaient, chargées de poulets, de pigeons et de

gigots ; et une délectable odeur de viande rôtie et de jus ruisselant sur la peau rissolée, s'envolait de l'âtre, allumait les gaietés, mouillait les bouches.

Toute l'aristocratie de la charrue mangeait là, chez maît' Jourdain, aubergiste et maquignon, un malin 5 qui avait des écus.

Les plats passaient, se vidaient comme les brocs de cidre jaune. Chacun racontait ses affaires, ses achats et ses ventes. On prenait des nouvelles des récoltes. Le temps était bon pour les verts, mais un peu rn^^e^ 10 pour les blés.

Tout à coup, le tambour roula, dans la cour, devant la maison. Tout le monde aussitôt fut debout, sauf quelques indifférents, et on courut à la porte, aux fenêtres, la bouche encore pleine et la serviette à la main. 15

Après quÇil^^t terminé son roulement, le crieur public lança d'une voix saccadée, scandant ses phrases à contre-temps.

— Il est fait assavoir- aux habitants de Goderville, et en général à toutes — les personnes présentes au mar- 20 ché, qu'il a été perdu ce matin, sur la route de Beuzeville, entre — neuf heures et dix heures, un portefeuille en cuir noir, contenant cinq cents francs et des papiers d'affaires. On est prié de le rapporter — à la mairie, incontinent, ou chez maître Fortuné Houlbrèque, de 25 Manneville. Il y aura vingt francs de récompense.

Puis l'homme s'en alla. On entendit encore une fois au loin les battements sourds de l'instrument et la voix affaiblie du crieur.

Alors on se mit à parler de cet événement, en énu- 30 mérant les chances qu'avait maître Houlbrèque de retrouver ou de ne pas retrouver son portefeuille.

Et le repas s'acheva.

On finissait le café, quand le brigadier de gendarmerie parut sur le seuil.

Il demanda:

5 — IMaître Hauchecorne, de Bréauté, est-il ici?

Maître Hauchecorne, assis à l'autre bout de la table, répondit :

— Me v'ià.

Et le brigadier reprit:

lo — Maître Hauchecorne, voulez-vous avoir la complaisance de m'accompagner à la mairie. M. le maire voudrait vous parler.

Le paysan, surpris, inquiet, avala d'un coup son petit verre, se leva et, plus courbé encore que le matin, car 15 les premiers pas après chaque repos étaient particulièrement difficiles, il se mit en route en répétant:

— Me v'ià, me v'ià.

Et il suivit le brigadier.

20 Le maire l'attendait, assis dans un fauteuil. C'était le notaire de l'endroit, homme gros, grave, à phrases pompeuses.

— Maître Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce matin ramasser, sur la route de Beuzeville, le portefeuille

25 perdu par maître Houlbrèque, de Manneville.

Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeuré^ déjà par ce soupçon qui pesait sur lui, sans qu'il comprît pourquoi.

— Mé, mé, j'ai ramassé çu portafeuille ?- 30 — Oui, vous-même.

— Parole d'honneur, je n'en ai smilenient point eu connais.sance.

— On vous a vu.

— On m'a vu, mé? Qui ça qui m'a vu?

— M. Malandin, le bourrelier.

Alors le vieux se rappela, comprit et, rougissant de colère : 5

— Ah ! i^ m'a vu, çu manant ! I m'a vu ramasser c'te ficelle-là, tenez, m'sieu le maire.

Et, fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde.

Mais le maire, incrédule, remuait la tête. lo

— Vous ne me ferez pas accroire, maître Hauchecorne, que M. Alalandin, qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille.

Le paysan, furieux, leva la main, cracha de côté pour attester son honneur, répétant: ^ 15

— C'est pourtant la vérité du bon Dieu, la sainte vérité, m'sieu le maire. Là, sur mon âme et mon salut, je r répète.

Le maire reprit :

— Après avoir ramassé l'objet, vous avez même 20 encore cherché longtemps dans la boue, si quelque pièce de monnaie ne s'en était pas échappée.

Le bonhomme suffoquait d'indignation et de peur.

— Si- on peut dire ! ... si on peut dire . . . des menteries comme ça pour dénaturer un honnête homme ! 25 Si on peut dire ! . . .

Il eut beau protester, on ne le crut pas.

Il fut confronté avec M. Malandin, qui répéta et soutint son affirmation. Ils s'injurièrent une heure durant. On fouilla, sur sa demande, maître Hauche- 3° corne. On ne trouva rien sur lui.

Enfin, le maire, fort perplexe, le renvoya, en le pré-

venant qu'il allait aviser le parquet et demander des ordres.

La nouvelle s'était répandue. A sa sortie de la

mairie, le vieux fut entouré, interrogé avec une curio-

5 site sérieuse ou goguenarde, mais où n'entrait aucune

indignation. Et il se mit à raconter l'histoire de la

ficelle. On ne le crut pas. On riait.

Il allait, arrêté par tous, arrêtant ses connaissances, recommençant sans fin son récit et ses protestations, 10 montrant ses poches retournées, pour prouver qu'il n'avait rien.

On lui disait :

— Vieux malin, va !

Et il se fâchait, s'exaspérant, enfiévré, désolé de 15 n'être pas cru, ne sachant que faire, et contant toujours son histoire.

La nuit vint. Il fallait partir. Il se mit en route avec trois voisins à qui il montra la place où il avait ramassé le bout de corde ; et tout le long du chemin il 20 parla de son aventure.

Le soir, il fit une tournée dans le village de Bréauté, afin de la dire à tout le monde. Il ne rencontra que des incrédules.

Il en fut malade toute la nuit.

25 Le lendemain, vers une heure de l'après-midi, Marins Paumelle, valet de ferme de maître Breton, cultivateur à Ymauvilîe, rendait le portefeuille et son contenu à maître Houlbrèque, de Manneville.

Cet homme prétendait avoir, en effet, trouvé l'objet 30 sur la route ; mais, ne sachant pas lire, il l'avait rapporté à la maison et donné à son patron.

La nouvelle se répandit aux environs. Maître

Hauchecorne en fut informé. 11 se mit aussitôt en tournée et commença à narrer son histoire complétée du dénouement. Il triomphait.

— Ç' qui m' faisait deuil, disait-il, c'est point tant la chose, comprenez-vous ; mais c'est la menterie. Y 5 a rien qui vous nuit comme d'être en réprobation pour une menterie.

Tout le jour il parlait de son aventure, il la contait sur les routes aux gens qui passaient, au cabaret aux gens qui buvaient, à la sortie de l'église le dimanche 10 suivant. Il arrêtait des inconnus pour la leur dire. Maintenant, il était tranquille, et pourtant quelque chose le gênait sans qu'il siàt au juste ce que c'était. On avait l'air de plaisanter en l'écoutant. On ne paraissait pas convaincu. Il lui semblait sentir des pro- 15 pos derrière son dos.

Le mardi de l'autre semaine, il se rendit au marché de Goderville uniquement poussé par le besoin de conter son cas.

IMalandin, debout sur sa porte, se mit à rire en le 20 voyant passer. Pourquoi?

Il aborda un fermier de Criquetot, qui ne le laissa pas achever et. lui jetant une tape dans le creux de son ventre, lui cria par la figuré: «Gros malin, va!» Puis lui tourna les talons. -5

Maître Hauchecorne demeura interdit et de plus en plus inquiet. Pourquoi l 'avait-on appelé «gros malin» ?

Quand il fut assis à table, dans l'auberge de Jourdain, il se remit à expHquer l'affaire.

Un maquignon de Montivilliers lui cria: 30

— Allons, allons, vieille pratique, je la connais, ta ficelle !

Hauchecorne balbutia :

— Puisqu'on Ta retrouvé, çu portafeuille ! Mais l'autre reprit:

— Tais-té, mon pé/ y en a un qui trouve, et y en a 5 un qui r 'porte. Ni vu ni connu, je t'embrouille.^

Le paysan resta suffoqué. Il comprenait enfin. On l'accusait d'avoir fait reporter le portefeuille par un compère, par un complice.

Il voulut protester. Toute la table se mit à rire.

10 II ne put achever son dîner et s'en alla, au milieu des moqueries.

Il rentra chez lui. honteux et indigné, étranglé paj la colère, par la confusion, d'autant plus atterré qu'i] était capable, avec sa finauderie de Normand, de faire

15 ce dont on l'accusait, et même de s'en vanter comme d'un bon tour. Son innocence lui apparaissait confusément comme impossible à prouver, sa malice étant connue. Et il se sentait frappé au cœur par l'injustice du soupçon.

20 Alors il recommença à conter l'aventure, en allon-^ géant chaque jour son récit, ajoutant chaque fois des raisons nouvelles, des protestations plus énergiques^ des serments plus solennels qu'il imaginait, qu'il préparait dans ses heures de solitude, l'esprit uniquement

25 occupé de l'histoire de la ficelle. On le croyait d'autant moins que sa défense était plus compliquée et son argumentation plus subtile.

— Ça, c'est des raisons d' menteux,^ disait-on derrière son dos.

30 II le sentait, se rongeait les sangs,** s'épuisait en efforts inutiles.

Il dépérissait à vue d'œil.

Les plaisants maintenant lui faisaient conter (( la Ficelle » pour s'amuser, comme on fait conter sa bataille au soldat qui a fait campagne. Son esprit, atteint à fond, s'affaiblissait.

\'ers la fin de décembre, il s'alita. 5

Il mourut dans les premiers jours de janvier, et, dans le délire de l'agonie, il attestait son innocence, répétant :

— Une 'tite ficelle . . . une 'tite ficelle . . . t'nez, la voilà, m'sieu le maire. lo

Paris était bloqué/ affamé et râlant. Les moineaux se faisaient bien rares sur les toits, et les égouts se dépeuplaient. On mangeait n'importe quoi.

Comme il se promenait tristement par un clair 5 matin de janvier le long du boulevard extérieur, les mains dans les poches de sa culotte d'uniforme et le ventre vide, M. Morissot, horloger de son état et pantouflard^ par occasion, s'arrêta net devant un confrère qu'il reconnut pour un ami. C'était M. Sauvage, une 10 connaissgjice du bord de l'eau.

Chaque dimanche, avant la guerre, Morissot partait dès l'aurore, une canne en bambou d'une main, une boîte en fer-blanc sur le dos. Il prenait le chemin de fer d'Argenteuil,^ descendait à Colombes,* puis gagnait 15 à pied l'île Marante.^ A peine arrivé en ce lieu de ses rêves, il se^rnettait à pêcher; il péchait jusqu'à la nuit.

Chaque dimanche, il rencontrait là un petit homme replet et jovial, M. Sauvage, mercier, rue Notre-Dame- 20 de-Lorette, autre pêcheur fanatique. Ils passaient souvent une demi- journée côte à côte, la ligne à la main et les pieds ballants au-dessus du courant ; et ils s'étaient pris d'amitié l'un pour l'autre.

En certains jours, ils ne parlaient pas. Quelque- 25 fois ils causaient ; mais ils s'entendaient admirable-

ment sans rien dire, ayant des goûts semblables et des sensations identiques.

Au printemps, le matin, vers dix heures, quand le soleil rajeuni faisait flotter sur le fleuve tranquille cette petite buée qui coule avec l'eau, et versait dans le 5 dos des deux enragés pêcheurs une bonne chaleur de saison nouvelle, Morissot parfois disait à son voisin : « Hein ! quelle douceur ! » et ]\I. Sauvage répondait : «Je ne connais rien de m.eilleur.» Et cela leur suffisait pour se comprendre et s'estimer. lo

A l'automne, vers la fin du jour, quand le ciel, ensanglanté par le soleil couchant, jetait dans l'eau des figures de nuages écarlates, empourprait le fleuve entier, enflammait l'horizon, faisait rouges comme du feu les deux amis, et dorait les arbres roussis déjà, fré- 15 missants d'un frisson d'hiver, AI. Sauvage regardait en souriant Morissot et prononçait : « Quel spectacle ! » Et Morissot émerveillé répondait, sans quitter des yeux son flotteur : « Cela vaut mieux que le boulevard, hein ? » 20

Dès qu'ils se furent reconnus, ils se serrèrent les mains énergiquement, tout émus de se retrouver en des circonstances si différentes. Al, Sauvage, poussant un soupir, murmura : « En voilà des événements ! » AIorissot, très morne, gémit : « Et quel temps ! C'est au- 25 jourd'hui le premier beau jour de l'année.»

Le ciel était, en effet, tout bleu et plein de lumière.

Ils se mirent à marcher côte à côte, rêveurs et tristes. Morissot reprit : « Et la pêche ? hein ! quel bon souvenir ! » 30

M. Sauvage demanda: «Quand y retourneronsnous ? »

Ils entrèrent dans un petit café et burent ensemble une absinthe ; puis ils se remirent à se promener sur les trottoirs.

jMorissot s'arrêta soudain : <( Une seconde verte/ 5 hein ? » M. Sauvage y consentit : « A votre disposition.» Et ils pénétrèrent chez un autre marchand de vins.

Ils étaient fort étourdis en sortant, troublés comme des gens à jeun dont le ventre est plein d'alcool. Il 10 faisait doux. Une brise caressante leur chatouillait le visage.

IM. Sauvage, que l'air tiède achevait de griser, s'arrêta : (( Si on y allait ? »

— Où ça?

15 — A la pêche, donc.

— Mais où ?

— Mais à notre île. Les avant-postes français son' auprès de Colombes. Je connais le colonel Dumoulin on nous laissera passer facilement.»

20 IMorissot frémit de désir: «C'est dit. J'en suis.> Et ils se séparèrent pour prendre leurs instruments Une heure après, ils marchaient côte à côte sur 1. grand'route. Puis ils gagnèrent la villa qu'occupai le colonel. Il sourit de leur demaî'de et consentit 25 leur fantaisie. Ils se remirent en marche, munis d'u laisser-passer.

Bientôt ils franchirent les avant-po-tes, traversèrei Colombes abandonné, et se trouvé; ent au bord d( petits champs de vigne qui descendent vers la Sein 30 II était environ onze heures.

En face, le village d'Argenteuil semblait mort. L hauteurs d'Orgemont- et de Sannois'^ dominaient to

DEUX AMIS 4ï

le pays. La grande plaine qui va jusqu'à Nanterre^ était vide, toute vide, avec ses cerisiers nus et ses terres grises.

M. Sauvage, montrant du doigt les sommets, murmura : <( Les Prussiens sont là-haut ! » Et une inquié- 5 tude paralysait les deux amis devant ce pays désert.

((Les Prussiens! » Ils n'en avaient jamais aperçu, mais ils les sentaient là depuis des mois, autour de Paris, ruinant la France, pillant, massacrant, affamant, invisibles et tout-puissants. Et une sorte de terreur 10 superstitieuse s'ajoutait à la haine qu'ils avaient pour ce peuple inconnu et victorieux.

]\Iorissot balbutia : (( Hein ! si nous allions en rencontrer ? »

^L Sauvage répondit, avec cette gouaillerie" pari- 15 sienne reparaissant malgré tout :

(( Nous leur offririons une friture.»

Mais ils hésitaient à s'aventurer dans la campagne, intimidés par le silence de tout l'horizon.

A la fin, ]\L Sauvage se décida : (( Allons, en route ! 20 mais avec précaution.» Et ils descendirent dans un champ de vigne; courbés en deux, rampant, profitant des buissons pour se couvrir, l'oeil inquiet, l'oreille tendue. i'

L'ne bande de terre nue restait à traverser pour 25 gagner le bord du fleuve. Ils se mirent à courir ; et dès qu'ils euretît atteint la berge, ils se blottirent dans les roseaux sec^.

Alorissot colla sa joue par terre pour écouter si on ne marchait pas dans les environs. Il n'entendit rien. 30 Ils étaient bien seuls, tout seuls.

Ils se rassurèrent et se mirent à pêcher.

42 HUIT COXTES CHOISIS

En face d'eux l'île Marante abandonnée les cachait à l'autre berge. La petite maison du restaurant était close, semblait délaissée depuis des années.

M. Sauvage prit le premier goujon, jMorissot at- 5 trapa le second, et d'instant en instant ils levaient leurs lignes avec une petite bête argentée frétillant au bout du fil : une vraie pêche miraculeuse.

Ils introduisaient délicatement les poissons dans

une poche de filet à mailles très serrées, qui trempait à

10 leurs pieds. Et une joie délicieuse les pénétrait, cette

joie qui vous saisit quand on retrouve un plaisir aimé

dont on est privé depuis longtemps.

Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les épaules ; ils n'écoutaient plus rien ; ils ne pensaient plus à rien ; 15 ils ignoraient le reste du monde ; ils péchaient.

Mais soudain un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit trembler le sol. Le canon se remettait à tonner.

Morissot tourna la tête, et par-dessus la berge il 20 aperçut là-bas, sur la gauche, la grande silhouette du Mont-Valérien,^ qui portait au front une aigrette blanche, une buée de poudre qu'il venait de cracher.

Et aussitôt un second jet de fumée partit du sommet de la forteresse* et quelques instants après une 25 nouvelle détonation gronda.

Puis d'autres suivirent, et de moment en moment, la montagne jetait son haleine de mort, soufflait ses vapeurs laiteuses qui s'élevaient lentement dans le ciel calme, faisaient un nuage au-dessus d'elle. 30 M. Sauvage haussa les épaules: (( Voilà qu'ils recommencent,» dit-il.

Morissot, qui regardait anxieusement plonger coup

sur coup la plume de son flotteur, fut pris soudain d'une colère d'homme paisible contre ces enragés qui se battaient ainsi, et il grommela: «Faut-il être stupide pour se tuer comme ça.»

M. Sauvage reprit: « C'est pis que des bêtes.» ^ 5 Et Morissot, qui venait de saisir une ablette, déclara: (( Et dire que ce sera toujours ainsi tant qu'il y aura des gouvernements.»

M. Sauvage l'arrêta : « La République n'aurait pas

déclaré la guerre ...»

Morissot l'interrompit : « Avec les rois on a la guerre au dehors ; avec la République on a la guerre au dedans.»

Et tranquillement ils se mirent à discuter, débrouillant les grands problèmes politiques avec une raison 15 saine d'hommes doux et bornés, tombant d'accord sur ce point, qu'on ne serait jamais libres. Et le Mont- Valérien tonnait sans repos, démolissant à coups de boulet des maisons françaises, broyant des vies, écrasant des êtres, mettant fin à bien des rêves, à bien des 20 joies attendues, à bien des bonheurs espérés, ouvrant en des cœurs de femmes, en des cœurs de filles, en des cœurs de mères, là-bas, en d'autres pays, des souffrances qui ne finiraient plus.

« C'est la vie,» déclara M. Sauvage. 25

«Dites plutôt que c'est la mort,» reprit en riant

Morissot.

Mais ils tressaillirent effarés, sentant bien qu'on venait de marcher derrière eux; et ayant tourné les yeux, ils aperçurent, debout contre leurs ^ épaules, 30 quatre hommes, quatre grands hommes armés et bar- Inis, vêtus comme des domestiques en livrée et coiffes

de casquettes plates, les tenant en joue au bout de leurs fusils.

Les deux lignes s'échappèrent de leurs mains et se mirent à descendre la rivière.

5 En quelques secondes, ils furent saisis, attachés, emportés, jetés dans une barque et passés dans l'île.

Et derrière la maison qu'ils avaient cru abandonnée,

ils aperçurent une vingtaine de soldats allemands.

Une sorte de géant velu, qui fumait, à cheval sur une

10 chaise, une grande pipe de porcelaine, leur demanda,

en excellent français : u Eh bien, messieurs, avez-vous

fait bonne pêche ? »

Alors un soldat déposa aux pieds de l'officier le

filet plein de poissons, qu'il avait eu soin d'emporter.

15 Le Prussien sourit: ((Eh! eh! je vois que ça n'allait

pas mal. Mais il s'agit d'autre chose. Écoutez-moi

et ne vous troublez pas.

(( Pour moi, vous êtes deux espions envoyés pour

me guetter. Je vous prends et je vous fusille. Vous

20 faisiez semblant de pêcher, afin de mieux dissimuler

vos projets. Vous êtes tombés entre mes mains,

tant pis pour vous ; c'est la guerre.

(( Mais comme vous êtes sortis par les avant-postes, vous avez assurément un mot d'ordre pour rentrer. 25 Donnez-moi ce mot d'ordre et je vous fais grâce.»

Les deux amis, livides, côte à côte, les mains agitées d'un léger tremblement nerveux, se taisaient.

L'officier reprit: ((Personne ne le saura jamais, vous rentrerez paisiblement. Le secret disparaîtra 30 avec vous. Si vous refusez, c'est la mort, et tout de suite. Choisissez.»

Ils demeuraient immobiles sans ouvrir la l)ouche.

Le Prussien, toujours calme, reprit en étendant la main vers la rivière : a Songez que dans cinq minutes vous serez au fond de cette eau. Dans cinq minutes ! Vous devez avoir des parents ? »

Le Alont-Valérien tonnait toujours. 5

Les deux pêcheurs restaient debout et silencieux. L'Allemand donna des ordres dans sa langue. Puis il changea sa chaise de place pour ne pas se trouver trop près des prisonniers ; et douze hommes vinrent se placer à vingt pas, le fusil au pied. 10

L'officier reprit : « Je vous donne une minute, pas deux secondes de plus.»

Puis il se leva brusquement, s'approcha des deux Français, prit jNIorissot sous le bras, l'entraîna plus loin, lui dit à voix basse: «Vite, ce mot d'ordre? 15 Votre camarade ne saura rien, j'aurai l'air de m'attendrir.»

IMorissot ne répondit rien.

Le Prussien entraîna alors i\L Sauvage et lui posa la même question. 20

M. Sauvage ne répondit pas.

Ils se retrouvèrent côte à côte.

Et l'officier se mit à comm.ander. Les soldats élevèrent leurs armes.

Alors le regard de IMorissot tomba par hasard sur 25 le filet plein de goujons, resté dans l'herbe, à quelques pas de lui.

L'n rayon de soleil faisait briller le tas de poissons qui s'agitaient encore. Et une défaillance l'envahit. Malgré ses efforts, ses yeux s'emplirent de larmes. 30

Il balbutia : « x\dieu, monsieur Sauvage.»

M. Sauvage répondit: <( Adieu, monsieur Morrisot.»

Ils se serrèrent la main, secoués des pieds à la tète par d'invincibles tremblements.

L'officier cria : Feu !

Les douze coups n'en firent qu'un.

5 M. Sauvage tomba d'un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla, pivota et s'abattit en travers sur son camarade, le visage au ciel, tandis que des bouillons de sang s'échappaient de sa tunique crevée à la poitrine. 10 L'Allemand donna de nouveaux ordres.

Ses hommes se dispersèrent, puis revinrent avec des cordes et des pierres qu'ils attachèrent aux pieds des deux morts ; puis ils les portèrent sur la berge.

15 Le Mont-Valérien ne cessait pas de gronder, coiffé maintenant d'une montagne de fumée.

Deux soldats prirent Morissot par la tête et par les jambes ; deux autres saisirent ]\L Sauvage de la même façon. Les corps, un instant balancés avec force, 20 furent lancés au loin, décrivirent une courbe, puis plongèrent, debout, dans le fleuve, les pierres entraînant les pieds d'abord.

L'eau rejaillit, bouillonna, frissonna, puis se calma, tandis que de toutes petites vagues s'en venaient jus- 25 qu'aux rives.

Un peu de sang flottait.

L'officier, toujours serein, dit à mi-voix: a C'est le tour des poissons maintenant.»

Puis il revint vers la maison.

30 Et soudain il aperçut le filet aux goujons dans l'herbe. Il le ramassa, l'examina, sourit, cria: « Wilhelm ! »

Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prussien, lui jetant la pêche des deux fusillés, commanda : « Faismoi frire tout de suite ces petits animaux-là pendant qu'ils sont encore vivants. Ce sera délicieux.»

Puis il se remit à fumer sa pipe. S

Quelle singulière idée j'ai eue, vraiment, ce soir-là, de choisir pour reine M"^® Perle^» Tt— c^/^'^W^^ Je vais tous les ans faire les Roi^^ chez mon vieil ami Chantai. Mon père, dont il était le plus intime cama- ^ rade, m'y conduisait quand j'étais enfant. J'ai continué, et je continuerai sans doute tant que je vivrai, et tant qu'il y aura un Chantai en ce monde.

Les Chantai, d'ailleurs, ont une existence singulière ; ils vivent à Paris comme s'ils habitaient Grasse,- Yvelo tôt ou Pont-à-IMousson.

Ils possèdent, auprès de l'Observatoire,^ une maison dans un petit jardin. Ils sont chez eux, là, comme en province. De Paris, du vrai Paris, ils ne connaissent rien, ils ne soupçonnent rien ; ils sont si loin, si loin ! 15 Parfois, cependant, ils y font un voyage, un long voyage. AI™® Chantai va aux grandes provisions, comme on dit dans la famille. Voici comment on va aux grandes provisions.

M"® Perle, qui a les clefs des armoires de cuisine

20 (car les armoires au linge sont administrées par la

maîtresse elle-même), M"^ Perle prévient que le sucre

touche à sa fin, que les conserves sont épuisées, qu'il

ne reste plus grand'chose au fond du sac à café.

Ainsi mise en garde contre la famine, M'"® Chantai 25 passe l'inspection des restes, en pniiant des notes sur

un calepin. Puis, quand elle a inscrit beaucoup de chiffres, elle se livre d'abord à de longs calculs et ensuite à de longues discussions avec j\r^® Perle. On finit cependant par se mettre d'accord et par fixer les quantités de chaque chose dont on se pourvoira pour 5 trois mois : sucre, riz, pruneaux, café, confitures, boîtes de petits pois, de haricots, de homard, poissons salés ou fumés, etc., etc.

Après quoi, on arrête le jour des achats et on s'en va, en fiacre, dans un fiacre à galerie,^ chez un épicier 10 considérable qui habite au delà des ponts, dans les quartiers neufs.

]\I™® Chantai et AP^® Perle font ce voyage ensemble, mystérieusement, et reviennent à l'heure du dîner, exténuées, bien qu'émues encore, et cahotées dans le 15 coupé, dont le toit est couvert de paquets et de sacs, comme une voiture de déménagement.

Pour les Chantai, toute la partie de Paris située de l'autre côté de la Seine constitue les quartiers neufs, quartiers habités par une population singulière, bru- 20 yante, peu honorable, qui passe les jours en dissipations, les nuits en fêtes, et qui jette l'argent par les fenêtres. De temps en temps cependant, on mène les jeunes filles au théâtre, à l'Opéra-Comique ou au Français,- quand la pièce est recommandée par le jour- 25 nal que lit M. Chantai.

Les jeunes filles ont aujourd'hui dix-neuf et dixsept ans ; ce sont deux belles filles, grandes et fraîches, très bien élevées, trop bien élevées, si bien élevées qu'elles passent inaperçues comme deux jolies poupées. 30 Jamais l'idée ne me viendrait de faire attention ou de faire la cour aux demoiselles Chantai ; c'est à peine si

50 HUIT COXTES CHOISIS

on ose leur parler, tant on les sent immaculées ; on a presque peur d'être inconvenant en les saluant.

Quant au père, c'est un charmant homme, très instruit, très ouvert, très cordial, mais qui aime avant tout 5 le repos, le calme, la tranquillité, et qui a fortement contribué à momifier ainsi sa famille pour vivre à son gré, dans une stagnante immobilité. Il lit beaucoup, cause volontiers, et s'attendrit facilement. L'absence de contacts, de coudoiements et de heurts a rendu

10 très sensible et délicat son épiderme, son épidémie moral. La moindre chose l'émeut, l'agite et le fait souffrir.

Les Chantai ont des relations cependant, mais des relations restreintes, choisies avec soin dans le voisi-

15 nage. Ils échangent aussi deux ou trois visites par an avec des parents qui habitent au loin.

Quant à moi, je vais dîner chez eux le 15 août et le jour des Rois.^ Cela fait partie de mes devoirs comme la communion de Pâques pour les catholiques.

20 Le 15 aoiàt, on invite quelques amis, mais aux Rois, je suis le seul convive étranger.

Donc, cette année, comme les autres années, j'ai été dîner chez les Chantai pour fêter l' Epiphanie. -*

Selon la coutume, j'embrassai M. Chantai, M™®

25 Chantai et M"® Perle, et je fis un grand salut à M"®^ Louise et Pauline. On m'interrogea sur mille choses, sur les événements du boulevard, sur la politique, sur ce qu'on pensait dans le public des affaires du Tonkin, et sur nos représentants. M"'^ Chantai,

30 une grosse dame, dont toutes les idées nie font l'effet d'être carrées à la façon des pierres de taille, avait cou-

tume (l'émettre cette phrase comme conclusion à toute discussion politique : « Tout cela est de la mauvaise graine pour plus tard.» Pourquoi me suis- je toujours imaginé que les idées de ]\I™® Chantai sont carrées ? Je n'en sais rien ; mais tout ce qu'elle dit prend cette 5 forme dans mon esprit : un carré, un gros carré avec quatre angles symétriques. Il y a d'autres personnes dont les idées me semblent toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. Dès qu'elles ont commencé une phrase sur quelque chose, ça roule, ça va, ça sort par 10 dix, vingt, cinquante idées rondes, des grandes et des petites que je vois courir l'une derrière l'autre, jusqu'au bout de l'horizon. D'autres personnes aussi ont des idées pointues . . . Enfin, cela importe peu.

On se mit à table comme toujours, et le dîner s'a- 15 cheva sans qu'on eîit dit rien à retenir.

Au dessert, on apporta le gâteau des Rois.^ Or, chaque année, ^I. Chantai était roi. Était-ce l'effet d'un hasard continu ou d'une convention familiale, je n'en sais rien, mais il trouvait infailliblement la fève 20 dans sa part de pâtisserie, et il proclamait reine M™® Chantai. Aussi, fus- je stupéfait en sentant dans une bouchée de brioche- quelque chose de très dur qui faillit me casser une dent. J'ôtai doucement cet objet de ma bouche et j'aperçus une petite poupée de porce- 25 laine, pas plus grosse qu'un haricot. La surprise me fit dire : « Ah ! » On me regarda, et Chantai s'écria en battant des mains : « C'est Gaston. C'est Gaston. Vive le roi ! vive le roi ! ))

Tout le monde reprit en chœur : « Vive le roi ! » Et 2<^ je rougis jusqu'aux oreilles, comme on rougit souvent, sans raison, dans les situations un peu sottes. Je de-

meurais les yeux baissés, tenant entre deux doigts ce grain de faïence, m 'efforçant de rire et ne sachant que faire ni que dire, lorsque Chantai reprit : « Maintenant, il faut choisir une reine.»

5 Alors je fus atterré. En une seconde, mille pensées, mille suppositions me traversèrent l'esprit. Voulait-on me faire désigner une des demoiselles Chantai ? Étaitce là un moyen de me faire dire celle que je préférais?- Était-ce une douce, légère, insensible poussée des pa-

10 rents vers un mariage possible? L'idée de mariage rôde sans cesse dans toutes les maisons à grandes filles et prend toutes les formes, tous les déguisements, tous les moyens. Une peur atroce de me compromettre m'envahit, et aussi une extrême timidité, devant l'atti-

15 tude si obstinément correcte et fermée de M"®^ Louise et Pauline. Élire l'une d'elles au détriment de l'autre, me sembla aussi difficile que de choisir entre deux gouttes d'eau ; et puis, la crainte de m'aventurer dans une histoire où je serais conduit au mariage malgré

20 moi, tout doucement, par des procédés aussi discrets, aussi inaperçus et aussi calmes que cette royauté insignifiante, me troublait horriblement.

Mais tout à coup, j'eus une inspiration, et je tendis à M"® Perle la poupée symbolique. Tout le monde fut

25 d'abord surpris, puis on apprécia sans doute ma délicatesse et ma discrétion, car on applaudit avec furie. On criait : « Vive la reine ! vive la reine ! »

Quant à elle, la pauvre vieille fille, elle avait perdu toute contenance ; elle tremblait, effarée, et balbu-

30 tiait : « Mais non . . . mais non . . . mais non . . . pas moi ... je vous en prie . . . pas moi ... je vous en prie . . .))

Alors, pour la première fois de ma vie, je regardai M"® Perle, et je me demandai ce qu'elle était.

J'étais habitué à la voir dans cette maison, comme on voit les vieux fauteuils de tapisserie sur lesquels on s'assied depuis son enfance sans y avoir jamais pris 5 garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu'un rayon de soleil tombe sur le siège, on se dit tout à coup : (( Tiens, mais il est fort curieux, ce meuble ; » et on découvre que le bois a été travaillé par un artiste, et que l'étoffe est remarquable. Jamais je n'avais pris 10 garde à Al"^ Perle.

Elle faisait partie de la famille Chantai, voilà tout; mais comment ? A quel titre ? — C'était une grande personne maigre qui s'efforçait de rester inaperçue, mais qui n'était pas insignifiante. On la traitait ami- 15 calement, mieux qu'une femme de charge, moins bien qu'une parente. Je saisissais tout à coup, maintenant, une quantité de nuances dont je ne m'étais point soucié jusqu'ici ! AI™® Chantai disait : <.< Perle.» Les jeunes filles : a M"® Perle,» et Chantai ne l'appelait 20 que Mademoiselle, d'un air plus révérend peutêtre.

Je me mis à la regarder. — Quel âge avait-elle? Quarante ans ? Oui, quarante ans. — Elle n'était pas vieille, cette fille, elle se vieillissait. Je fus soudain 25 frappé par cette remarque. Elle se coiffait, s'habillait, se parait ridiculement, et, malgré tout, elle n'était point ridicule, tant elle portait en elle de grâce simple, naturelle, de grâce voilée, cachée avec soin. Quelle drôle de créature, vraiment! Comment ne l'avais-je jamais 30 mieux observée? Elle se coiffait d'une façon grotesque, avec de petits frisons vieillots tout à fait farces ;

et, sous cette chevelure à la \ ierge conservée, on voyait un grand front calme, coupé par deux rides profondes, deux rides de longues tristesses, puis deux yeux bleus, larges et doux, si timides, si craintifs, si 5 humbles, deux beaux yeux restés si naïfs, pleins d'étonnements de fillette, de sensations jeunes et aussi de chagrins qui avaient passé dedans, en les attendrissant, sans les troubler.

Tout le visage était fin et discret, un de ces visages

10 qui se sont éteints sans avoir été usés, ou fanés par les fatigues ou les grandes émotions de la vie.

Quelle jolie bouche! et quelles jolies dents! Mais on eiit dit qu'elle n'osait pas sourire !

Et, brusquement, je la comparai à M™® Chantai !

15 Certes, M^^® Perle était mieux, cent fois mieux, plus fine, plus noble, plus fière.

J'étais stupéfait de mes observations. On versait du Champagne. Je tendis mon verre à la reine, en portant sa santé avec un compliment bien tourné. Elle

20 eut envie, je m'en aperçus, de se cacher la figure dans sa serviette ; puis, comme elle trempait ses lèvres dans le vin clair, tout le monde cria : (( La reine boit ! la reine boit ! » Elle devint alors toute rouge et s'étrangla. On riait; mais je vis bien qu'on l'aimait beau-

25 coup dans la maison.

Dès que le dîner fut fini. Chantai me prit par le bras. C'était l'heure de son cigare, heure sacrée. Quand il était seul, il allait le fumer dans la rue ; quand il avait quelqu'un à dîner, on montait au billard, et il jouait 30 en fumant. Ce soir-là, on avait même fait du feu dans le billard, à cause des Rois ; et mon vieil ami prit sa

queue, une queue très fine qu'il frotta de blanc avec grand soin, puis il dit :

— A toi, mon garçon !

Car il me tutoyait, bien que j'eusse vingt-cinq ans, mais il m'avait vu tout enfant. S

Je commençai donc la partie; je fis quelques carambolages ; j *en manquai quelques autres ; mais comme la pensée de M"^ Perle me rôdait dans la tête, je demandai tout à coup :

— Dites donc, monsieur Chantai, est-ce que ^V^^ lo Perle est votre parente?

Il cessa de jouer, très étonné, et me regarda.

— Comment, tu ne sais pas? tu ne connais pas l'histoire de M"^ Perle ?

— Mais non. 15

— Ton père ne te l'a jamais racontée?

— Mais non.

— Tiens, tiens, que c'est drôle ! ah ! par exemple, que c'est drôle ! Oh ! mais c'est toute une aventure !

Il se tut, puis reprit : 20

— Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes ça aujourd'hui, un jour des Rois!

— Pourquoi ?

— Ah ! pourquoi ! Écoute. Voilà de cela quarante

et un ans, quarante et un ans aujourd'hui même, jour 25 de l'Epiphanie. Nous habitions alors Roùy-le-Tors, sur les remparts ; mais il faut d'abord t'expliquer la maison pour que tu comprennes bien. Roùy est bâti sur une côte, ou plutôt sur un mamelon qui domine un grand pays de prairies. Nous avions là une maison 30 avec un beau jardin suspendu, soutenu en l'air par les vieux murs de défense. Donc la maison était dans la

ville, dans la rue, tandis que le jardin dominait la plaine. Il y avait aussi une porte de sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d'un escalier secret qui descendait dans l'épaisseur des murs, comme on en trouve 5 dans les romans. Une route passait devant cette porte qui était munie d'une grosse cloche, car les paysans, pour éviter le grand tour, apportaient par là leurs provisions.

Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette 10 année-là, aux Rois, il neigeait depuis une semaine. On eût dit la fin du monde. Quand nous allions aux remparts regarder la plaine, ça nous faisait froid dans lame, cet immense pays blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme du vernis. On eiJt dit que le bon Dieu 15 avait empaqueté la terre pour l'envoyer au grenier des vieux mondes. Je t'assure que c'était bien triste.

Nous demeurions en famille à ce moment-là, et nombreux, très nombreux : mon père, ma mère, mon oncle et ma tante, mes deux frères et mes quatre cou- 20 sines; c'étaient de jolies fillettes; j'ai épousé la dernière. De tout ce monde-là, nous ne sommes plus que trois survivants : ma femme, moi et ma belle-sœur qui habite Marseille. Sacristi, comme ça s'égrène, une famille ! ça me fait trembler quand j'y pense! Moi, 25 j'avais quinze ans, puisque j'en ai cinquante-six.

Donc, nous allions fêter les Rois, et nous étions très

gais, très gais ! Tout le monde attendait le dîner dans

le salon, quand mon frère aîné, Jacques, se mit à dire :

« Il y a un chien qui hurle dans la plaine depuis dix

30 minutes ; ça doit être une pauvre bête perdue.»

Il n'avait pas fini de parler, que la cloche du jardin tinta. Elle avait un gros son de cloche d'église qui

faisait penser aux morts. Tout le monde en frissonna. Mon père appela le domestique et lui dit d'aller voir. On attendit en grand silence ; nous pensions à la neige qui couvrait toute la terre. Quand l'homme revint, il affirma qu'il n'avait rien vu. Le chien hurlait tou- 5 jours, sans cesse, et sa voix ne changeait point de place.

On se mit à table ; mais nous étions un peu émus, surtout les jeunes. Ça alla bien jusqu'au rôti, puis voilà que la cloche se remet à sonner, trois fois de suite, trois grands coups, longs, qui ont vibré jusqu'au bout 10 de nos doigts et qui nous ont coupé le souffle, tout net. Nous restions à nous regarder, la fourchette en l'air, écoutant toujours, et saisis d'une espèce de peur surnaturelle.

Ma mère enfin parla: «C'est étonnant qu'on ait 15 attendu si longtemps pour revenir ; n'allez pas seul, Baptiste; un de ces messieurs va vous accompagner.»

Mon oncle François se leva. C'était une espèce d'hercule, très fier de sa force et qui ne craignait rien au monde. Mon père lui dit : « Prends un fusil. On 20 ne sait pas ce que ça peut être.»

Mais mon oncle ne prit qu'une canne et sortit aussitôt avec le domestique.

Nous autres, nous demeurâmes frémissants de terreur et d'angoisse, sans manger, sans parler. Mon 25 père essaya de nous rassurer : a Vous allez voir, dit-il, que ce sera quelque mendiant ou quelque passant perdu dans la neige. Après avoir sonné une première fois, voyant qu'on n'ouvrait pas tout de suite, il a tenté de retrouver son chemin, puis, n'ayant pu y parvenir, il 30 est revenu à notre porte.»

L'absence de mon oncle nous parut durer une heure.

Il revint enfin, furieux, jurant: «Rien, nom de nom,^ c'est un farceur ! Rien que ce maudit chien qui hurle à cent mètres des murs. Si j'avais pris un fusil, je l'aurais tué pour le faire taire.»

5 On se remit à dîner, mais tout le monde demeurait anxieux ; on sentait bien que ce n'était pas fini, qu'il allait se passer quelque chose, que la cloche, tout à l'heure, sonnerait encore.

Et elle sonna, juste au moment où l'on coupait le

10 gâteau des Rois. Tous les hommes se levèrent ensemble. I\Ion oncle François, qui avait bu du Champagne, affirma qu'il allait le massacrer, avec tant de fureur, que ma mère et ma tante se jetèrent sur lui pour l'empêcher. IMon père, bien que très calme et

15 un peu impotent (il traînait la jambe depuis qu'il se l'était cassée en tombant de cheval), déclara à son tour qu'il voulait savoir ce que c'était, et qu'il irait. Mes frères, âgés de dix-huit et de vingt ans, coururent chercher leurs fusils ; et comme on ne faisait guère at-

20 tention à moi, je m'emparai d'une carabine de jardin et je me disposai aussi à accompagner l'expédition.

Elle partit aussitôt. Mon père et mon oncle marchaient devant, avec Baptiste, qui portait une lanterne. Mes frères Jacques et Paul suivaient, et je venais der-

25 rière, malgré les supplications de ma mère, qui demeurait avec sa sœur et mes cousines sur le seuil de la maison.

La neige s'était remise à tomber depuis une heure; et les arbres en étaient chargés. Les sapins pliaient

30 sous ce lourd vêtement livide, pareils à des pyramides blanches, à d'énormes pains de sucre ; et on apercevait à peine, à travers le rideau gris des flocons menus et

pressés, les arbustes plus légers, tout pâles dans l'ombre. Elle tombait si épaisse, la neige, qu'on y voyait tout juste à dix pas. ]\Iais la lanterne jetait une grande clarté devant nous. Quand on commença à descendre par l'escalier tournant creusé dans la mu- 5 raille, j'eus peur, vraiment. Il me sembla qu'on marchait derrière moi ; qu'on allait me saisir par les épaules et m'emporter; et j'eus envie de retourner; mais comme il fallait retraverser tout le jardin, je n'osai pas. 10

J'entendis qu'on ouvrait la porte sur la plaine ; puis mon oncle se remit à jurer : « Xom d'un nom, il est reparti ! Si j'aperçois seulement son ombre, je ne le rate pas, ce c . . . -là.»

C'était sinistre de voir la plaine, ou, plutôt, de la 15 sentir devant soi, car on ne la voyait pas ; on ne voyait qu'un voile de neige sans fin, en haut, en bas, en face, à droite, à gauche, partout.

]\Ion oncle reprit : a Tiens, revoilà le chien qui hurle ; je vais lui apprendre comment je tire, moi. Ça sera 20 toujours ça de gagné.))

Alais mon père, qui était bon, reprit : a II vaut mieux l'aller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. Il aboie au secours, ce misérable ; il appelle comme un homme en détresse. Allons-y.» 25

Et on se mit en route à travers ce rideau, à travers cette tombée épaisse, continue, à travers cette mousse qui emplissait la nuit et Tair, qui remuait, flottait, tombait et glaçait la chair en fondant, la glaçait comme elle l'aurait brûlée, par une douleur vive et rapide sur 30 la peau, à chaque toucher des petits flocons blancs.

Nous enfoncions jusqu'aux genoux dans cette pâte

6o HUIT CONTES CHOISIS

molle et froide; et il fallait lever très haut la jambe pour marcher. A mesure que nous avancions, la voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle cria : « Le voici ! » On s'arrêta pour l'observer, comme 5 on doit faire en face d'un ennemi qu'on rencontre dans la nuit.

Je ne voyais rien, moi ; alors, je rejoignis les autres, et je l'aperçus; il était effrayant et fantastique à voir, ce chien, un gros chien noir, un chien de berger à lo grands poils et à tête de loup, dressé sur ses quatre pattes, tout au bout de la longue traînée de lumière que faisait la lanterne sur la neige. Il ne bougeait pas ; il s'était tu ; et il nous regardait.

Mon oncle dit : « C'est singulier, il n'avance ni ne 15 recule. J'ai bien envie de lui flanquer un coup de fusil.»

Mon père reprit d'une voix ferme : « Non, il faut le prendre.»

Alors mon frère Jacques ajouta: « Mais il n'est pas 20 seul. Il y a quelque chose à côté de lui.»

Il y avait quelque chose derrière lui, en effet, quelque chose de gris, d'impossible à distinguer. On se remit en marche avec précaution.

En nous voyant approcher, le chien s'assit sur son 25 derrière. Il n'avait pas l'air méchant. Il semblait plutôt content d'avoir réussi à attirer des gens.

Mon père alla droit à lui et le caressa. Le chien lui lécha les mains; et on reconnut qu'il était attaché à la roue d'une petite voiture, d'une sorte de voiture joujou 30 enveloppée toute entière dans trois ou quatre couvertures de laine. On enleva ces linges avec soin, et comme Baptiste approchait sa lanterne de la porte de

MADEMOISELLE PERLE 6l

cette carriole qui ressemblait à une niche roulante, on aperçut dedans un petit enfant qui dormait.

Nous fiâmes tellement stupéfaits que nous ne pouvions dire un mot. Mon père se remit le premier, et comme il était de grand cœur, et d'âme un peu exaltée, 5 il étendit la main sur le toit de la voiture et il dit : « Pauvre abandonné, tu seras des nôtres ! » Et il ordonna à mon frère Jacques de rouler devant nous notre trouvaille.

]\Ion père reprit, pensant tout haut : « Quelque enfant 10 d'amour dont la pauvre mère est venue sonner à ma porte en cette nuit d'Epiphanie, en souvenir de l'Enfant Dieu.»

Il s'arrêta de nouveau, et, de toute sa force, il cria quatre fois à travers la nuit vers les quatre coins du 15 ciel : « Nous l'avons recueilli ! » Puis, posant la main sur l'épaule de son frère, il murmura : « Si tu avais tiré sur le chien, François? . . .»

Mon oncle ne répondit pas, mais il fit, dans l'ombre, un grand signe de croix, car il était très religieux, 20 malgré ses airs fanfarons.

On avait détaché le chien, qui nous suivait.

x\h ! par exemple, ce qui fut gentil à voir, c'est la rentrée à la maison. On eut d'abord beaucoup de mal à monter la voiture par l'escalier des remparts ; on y par- 25 vint cependant et on la roula jusque dans le vestibule.

Comme maman était drôle, contente et effarée ! Et mes quatre petites cousines (la plus jeune avait six ans), elles ressemblaient à quatre poules autour d'un nid. On retira enfin de sa voiture l'enfant qui dormait 30 toujours. C'était une fille, âgée de six semaines environ. Et on trouva dans ses langes dix mille francs

en or, oui, dix mille francs ! que papa plaça pour lui faire une dot. Ce n'était donc pas une enfant de pauvres. Nous avons fait mille suppositions et on n'a jamais rien su . . . mais là, jamais rien . . . jamais 5 rien ... Le chien lui-même ne fut reconnu par personne. Il était étranger au pays. Dans tous les cas, celui ou celle qui était venu sonner trois fois à notre porte connaissait bien mes parents, pour les avoir choisis ainsi.

lo \'oilà donc comment ]\r^® Perle entra, à l'âge de six semaines, dans la maison Chantai.

On ne la nomma que plus tard. M"® Perle, d'ailleurs. On la fit baptiser d'abord : « Alarie, Simonne, Claire,» Claire devant lui servir de nom de famille.

15 Je vous assure que ce fut une drôle de rentrée dans 3 la salle à manger avec cette mioche réveillée qui regardait autour d'elle ces gens et ces lumières, de ses yeux vagues, bleus et troublés.

On se remit à table et le gâteau fut partagé. J'étais

20 roi ; et je pris pour reine AP'® Perle, comme vous, tout â l'heure. Elle ne se douta guère, ce jour-là, de l'honneur qu'on lui faisait.

Donc, l'enfant fut adoptée, et élevée dans la famille. Elle grandit ; des années passèrent. Elle était gentille,

25 douce, obéissante. Tout le monde l'aimait et on l'aurait abominablement gâtée si ma mère ne l'eût empêché.

Ma mère était une femme d'ordre et de hiérarchie. Elle consentait à traiter la petite Claire comme ses

30 propres fils, mais elle tenait cependant à ce que la distance qui nous séparait fût bien marquée, et la situation bien établie.

' Aussi, dès que l'enfant put comprendre, elle lui fit connaître son histoire et fit pénétrer tout doucement, même tendrement dans l'esprit de la petite, qu elle était pour les Chantai une fille adoptive, recueillie, mais en somme une étrangère. 5

Claire comprit cette situation avec une singulière intelligence, avec un instinct surprenant ; et elle sut prendre et garder la place qui lui était laissée, avec tant de tact, de grâce et de gentillesse, qu'elle touchait mon père à le faire pleurer. 10

Ma mère elle-même fut tellement émue par la reconnaissance passionnée et le dévouement un peu craintif de cette mignonne et tendre créature, qu'elle se mit à l'appeler : a Ma fille.» Parfois, quand la petite avait fait quelque chose de bon, de délicat, ma mère 15 relevait ses lunettes sur son front, ce qui indiquait toujours une émotion chez elle et elle répétait: « Mais c'est une perle, une vraie perle, cette enfant !» — Ce nom en resta à la petite Claire qui devint et demeura pour nous M^'® Perle. 20

M. Chantai se tut. Il était assis sur le billard, les pieds ballants, et il maniait une boule de la main gauche, tandis que de la droite il tripotait un linge qui ^ servait à effacer les points sur le tableau d'ardoise et que nous appelons « le linge à craie.» Un peu rouge, 25 la voix sourde, il parlait pour lui maintenant, parti dans ses souvenirs, allant doucement, à travers les choses anciennes et les vieux événements qui se réveillaient dans sa pensée, comme on va, en se promenant, dans les vieux jardins de famille où l'on fut élevé, et 30 où chaque arbre, chaque chemin, chaque plante, les

houx pointus, les lauriers qui sentent bon, les ifs dont la graine rouge et grasse s'écrase entre les doigts, font surgir, à chaque pas, un petit fait de notre vie passée, un de ces petits faits insignifiants et délicieux qui 5 forment le fond même, la trame de l'existence.

]\Ioi, je restais en face de lui, adossé à la muraille, les mains appuyées sur ma queue de billard inutile.

Il reprit, au bout d'une minute : « Cristi, qu'elle était jolie à dix-huit ans ... et gracieuse ... et par- 10 faite . . . Ah ! la jolie . . . jolie . . . jolie ... et bonne . . . et brave ... et charmante fille ! . . . Elle avait des yeux . . . des yeux bleus . . . transparents, . . . clairs . . . comme je n'en ai jamais vu de pareils . . . jamais!

Il se tut encore. Je demandai : « Pourquoi ne s'est- 15 elle pas mariée? »

Il répondit, non pas à moi, mais à ce mot qui passait (( mariée.»

— « Pourquoi ? pourquoi ? Elle n'a pas voulu . . . pas voulu. Elle avait pourtant trente mille francs de 20 dot, et elle fut demandée plusieurs fois . . . elle n'a pas voulu ! Elle semblait triste à cette époque-là. C'est quand j'épousai ma cousine, la petite Charlotte, n.ia femme, avec qui j'étais fiancé depuis six ans.»

Je regardais M. Chantai et il me semblait que je 25 pénétrais dans son esprit, que je pénétrais tout à coup dans un de ces humbles et cruels drames des cœurs honnêtes, des cœurs droits, des cœurs sans reproches, dans un de ces cœurs inavoués, inexplorés, que personne n'a connu, pas même ceux qui en sont les 30 muettes et résignées victimes.

Et, une curiosité hardit' \\\v |)oussant t«»iit à coup, je prononçai :

— C'est VOUS qui auriez dû l'épouser, Monsieur Chantai ?

Il tressaillit, me regarda, et dit :

— Moi ? épouser qui ?

— M"« Perle. 5

— Pourquoi ça ?.. .

— Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine. Il me regarda avec des yeux étranges, ronds, effarés,

puis il balbutia :

— « Je l'ai aimée . . . moi? . . . comment? qu'est-ce lo qui t'a dit ça ?.. . »

— (( Parbleu, ça se voit ... et c'est même à cause d'elle que vous avez tardé si longtemps à épouser votre cousine qui vous attendait depuis six ans.»

^li II lâcha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit 15 à deux mains le linge à craie, et, s'en couvrant le visage, se mit à sangloter dedans. Il pleurait d'une façon désolante et ridicule, comme pleure une éponge qu'on presse, par les yeux, le nez et la bouche en même temps. Et il toussait, crachait, se mouchait dans le 20 ui linge à craie, s'essuyait les yeux, éternuait, recommençait à couler par toutes les fentes de son visage, avec un bruit de gorge qui faisait penser aux gargarismes.

Moi, effaré, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus que dire, que faire, que tenter. 25

Et soudain, la voix de M'"® Chantai résonna dans l'escalier : « Est-ce bientôt fini, votre fumerie ? )>

J'ouvris la porte et je criai : <( Oui, madame, nous descendons.»

Puis, je me précipitai vers son mari, et, le saisissant 30 par les coudes : « Monsieur Chantai, mon ami Chantai, écoutez-moi ; votre femme vous appelle, remettez-

VOUS, remettez-vous vite, il faut descendre; remettezvous.»

Il bégaya: «Oui... oui... je viens... pauvre fille! ... je viens . . . dites-lui que j'arrive.» 5 Et il commença à s'essuyer consciencieusement la figure avec le linge qui, depuis deux ou trois ans, essuyait toutes les marques de l'ardoise, puis il apparut, moitié blanc et moitié rouge, le front, le nez, les joues et le menton barbouillés de craie, et les yeux gonflés,

10 encore pleins de larmes.

Je le pris par les mains et l'entraînai dans sa chambre en murmurant : (( Je vous demande pardon, Monsieur Chantai, de vous avoir fait de la peine . . . mais ... je ne savais pas . . . vous . . . vous comprenez . . .

15 II me serra la main : « Oui . . . oui ... il y a des moments difficiles . . .»

Puis il se plongea la figure dans sa cuvette. Quand il en sortit, il ne me parut pas encore présentable ; mais j'eus l'idée d'une petite ruse. Comme il s'inquiétait,

20 en se regardant dans la glace, je lui dis: « Il suffira de raconter que vous avez un grain de poussière dans l'œil, et vous pourrez pleurer devant tout le monde autant qu'il vous plaira.»

Il descendit en effet, en se frottant les yeux avec son

25 mouchoir. On s'inquiéta ; chacun voulut chercher le grain de poussière qu'on ne trouva point, et on raconta des cas semblables où il était devenu nécessaire d'aller chercher le médecin.

Moi, j'avais rejoint M"® Perle et je la regardais,

30 tourmenté par une curiosité ardente, une curiosité qui devenait une souffrance. Elle avait dû être bien jolie en effet, avec ses yeux doux, si grands, si calmes, si

MADEMOISELLE l'ERLE 67

larges qu'elle avait l'air de ne les jamais fermer, comme font les autres humains. Sa toilette était un peu ridicule, une vraie toilette de vieille fille, et la déparait sans la rendre gauche.

Il me semblait que je voyais en elle, comme j'avais 5 vu tout à l'heure dans l'âme de M. Chantai, que j'apercevais, d'un bout à l'autre, cette vie humble, simple et dévouée ; mais un besoin me venait aux lèvres, un besoin harcelant de l'interroger, de savoir si, elle aussi, l'avait aimé, lui ; si elle avait souffert comme lui de 10 cette longue souffrance secrète, aiguë, qu'on ne voit pas, qu'on ne sait pas, qu'on ne devine pas, mais qui s'échappe, la nuit, dans la solitude de la chambre noire. Je la regardais, je voyais battre son cœur sous son corsage à guimpe, et je me demandais si cette douce 15 figure candide avait gémi chaque soir, dans l'épaisseur moite de l'oreiller, et sangloté, le corps secoué de sursauts, dans la fièvre du lit briilant.

Et je lui dis tout bas, comme font les enfants qui cassent un bijou pour voir dedans : « Si vous aviez vu 20 pleurer M. Chantai tout à l'heure, il vous aurait fait pitié.»

Elle tressaillit : « Comment, il pleurait ?

— Oh ! oui, il pleurait !

— Et pourquoi ça ? 25 Elle semblait très émue. Je répondis :

— A votre sujet.

— A mon sujet?

— Oui. Il me racontait combien il vous avait aimée autrefois ; et combien il lui en avait coiàté d'épouser sa 30 femme au lieu de vous ...»

Sa figure pâle me parut s'allonger un peu ; ses yeux

toujours ouverts, ses yeux calmes se fermèrent tout à coup, si vite qu'ils semblaient s'être clos pour toujours. Elle glissa de sa chaise sur le plancher et s'y affaissa doucement, lentement, comme aurait fait une écharpe 5 tombée.

Je criai : « Au secours ! au secours ! M"® Perle se trouve mal.»

M™® Chantai et ses filles se précipitèrent, et comme on cherchait de l'eau, une serviette et du vinaigre, je

lo pris mon chapeau et je me sauvai.

Je m'en allai à grands pas, le cœur secoué, l'esprit plein de remords et de regrets. Et parfois aussi j'étais content; il me semblait que j'avais fait une chose louable et nécessaire.

15 Je me demandais: «Ai- je eu tort? Ai- je eu raison?» Ils avaient cela dans l'âme comme on garde du plomb dans une plaie fermée. Alaintenant ne seront-ils pas plus heureux? Il était trop tard pour que recommençât leur torture et assez tôt pour qu'ils s'en sou-

20 vinssent avec attendrissement.

Et peut-être qu'un soir du prochain printemps, émus par un rayon de lune tombé sur l'herbe, à leurs pieds, à travers les branches, ils se prendront et se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance étouffée

25 et cruelle ; et peut-être aussi que cette courte étreinte fera passer dans leurs veines un peu de ce frisson qu'ils n'auront point connu, et leur jettera, à ces morts ressuscites en une seconde, la rapide et divine sensation de cette ivresse, de cette folie qui donne aux amoureux

30 plus de bonheur en un tressaillement, que n'en peuvent cueillir, en toute leur vie, les autres hommes !

MOX OXCLE JULES

Un vieux pauvre, à barbe blanche, nous demanda l'aumône. Mon camarade Joseph Davranche lui donna cent sous. Je fus surpris. Il me dit :

— Ce misérable m'a rappelé une histoire que je vais te dire et dont le souvenir m.e poursuit sans cesse. La 5 voici :

Ma famille, originaire du Havre, ^ n'était pas riche. On s'en tirait,- voilà tout. Le père travaillait, rentrait tard du bureau et ne gagnait pas grand'chose. J'avais deux sœurs. lo

Ma mère souffrait beaucoup de la gêne où nous vivions, et elle trouvait souvent des paroles aigres pour son mari, des reproches voilés et perfides. Le pauvre homme avait alors un geste qui me navrait. Il se passait la main ouverte sur le front, comme pour 15 essuyer une sueur qui n'existait pas, et il ne répondait rien. Je sentais sa douleur impuissante. On écono- Q misait sur tout; on n'acceptait jamais un dîner, pour n'avoir pas à le rendre ; on achetait les provisions au Ar^ rabais, les fonds de boutique."^ Mes sœurs faisaient 20 leurs robes elles-mêmes et avaient de longues discussions sur le prix d'un galon qui valait quinze centimes le mètre. Notre nourriture ordinaire consistait en soupe grasse et bœuf accommodé à toutes les sauces. Cela est sain et réconfortant, paraît-il ; j'aurais préféré 25 autre chose.

On me faisait des scènes abominables pour les boutons perdus et les pantalons déchirés.

Mais chaque dimanche nous allions faire notre tour de jetée^ en grande tenue. jNIon père, en redingote.. 5 en grand chapeau, en gants, offrait le bras à ma mère, pavoisée comme un navire un jour de fête. Mes sœurs, prêtes les premières, attendaient le signal du départ; mais, au dernier moment, on découvrait toujours une tache oubliée sur la redingote du père de 10 famille, et il fallait bien vite l'effacer avec un chiffon mouillé de benzine.

Mon père, gardant son grand chapeau sur la tête,

attendait, en manches de chemise, que l'opération fût

terminée, tandis que ma mère se hâtait, ayant ajusté

15 ses lunettes de myope, et ôté ses gants pour ne les

pas gâter.

On se mettait en route avec cérémonie. Mes sœurs marchaient devant, en se donnant le bras. Elles étaient en âge de mariage, et on en faisait montre en ville. Je 20 me tenais â gauche de ma mère, dont mon père gardait la droite. Et je me rappelle l'air pompeux de mes pauvres parents dans ces promenades du dimanche, la rigidité de leurs traits, la sévérité de leur allure. Ils avançaient d'un pas grave, le corps droit, les jambes 25 raides, comme si une affaire d'une importance extrême eiàt dépendu de leur tenue.

Et chaque dimanche, en voyant entrer les grands navires qui revenaient de pays inconnus et lointains, mon père prononçait invariablement les mêmes pa- 30 rôles :

— Hein ! si Jules était là-dedans, quelle surprise !

Mon oncle Jules, le frère de mon père, était le seul espoir de la famille, après en avoir été la terreur. J'avais entendu parler de lui depuis mon enfance, et il me semblait que je l'aurais reconnu du premier coup, tant sa pensée m'était devenue familière. Je savais 5 tous les détails de son existence jusqu'au jour de son départ pour l'Amérique, bien qu'on ne parlât qu'à voix basse de cette période de sa vie.

Il avait eu, paraît-il, une mauvaise conduite, c'està-dire qu'il avait mangé quelque argent, ce qui est 10 bien le plus grand des crimes pour les familles pauvres. Chez les riches, un homme qui s'amuse fait des bêtises. Il est ce qu'on appelle, en souriant, un noceur. Chez les nécessiteux, un garçon qui force les parents à écorner le capital devient un mauvais sujet, un 15 gueux, un drôle !

Et cette distinction est juste, bien que le fait soit le même, car les conséquences seules déterminent la gravité de l'acte.

Enfin l'oncle Jules avait notablement diminué l'hé- 20 ritage sur lequel comptait mon père, après avoir d'ailleurs mangé sa part jusqu'au dernier sou.

On l'avait embarqué pour l'Amérique, comme on faisait alors, sur un navire marchand allant du Havre à New-York. 25

Une fois là-bas, mon oncle Jules s'établit marchand de je ne sais quoi, et il écrivit bientôt qu'il gagnait un peu d'argent et qu'il espérait pouvoir dédommager mon père du tort qu'il lui avait fait. Cette lettre causa dans la famille une émotion profonde. Jules, qui ne 30 valait pas, comme on dit, les quatre fers d'un chien, ^ devint tout à coup un honnête homme, un garçon de

cœur, un vrai Davranche, intègre comme tous les Davranche.

Un capitaine nous apprit en outre qu'il avait loué une grande boutique et qu'il faisait un commerce im- 5 portant.

Une seconde lettre, deux ans plus tard, disait : (( Mon cher Philippe, je t'écris pour que tu ne t'inquiètes pas de ma santé, qui est bonne. Les affaires aussi vont bien. Je pars demain pour un long voyage

10 dans l'Amérique du Sud. Je serai peut-être plusieurs années sans te donner de mes nouvelles. Si je ne t'écris pas, ne sois pas inquiet. Je reviendrai au Havre une fois fortune faite. J'espère que ce ne sera pas trop long, et nous vivrons heureux ensemble ...»

15 Cette lettre était devenue l'évangile de la famille. On la lisait à tout propos, on la montrait à tout le monde.

Pendant dix ans, en effet, l'oncle Jules ne donna plus de nouvelles ; mais l'espoir de mon père gran-

20 dissait à mesure que le temps marchait; et ma mère aussi disait souvent :

— Quand ce bon Jules sera là, notre situation changera. En voilà un qui a su se tirer d'affaire !^

Et chaque dimanche, en regardant venir de l'horizon 25 les gros vapeurs noirs vomissant sur le ciel des serpents de fumée, mon père répétait sa phrase éternelle :

— Hein ! si Jules était là-dedans, quelle surprise ! Et on s'attendait presque à le voir agiter un mouchoir, et crier :

30 — Ohé ! Philippe.

On avait échafaudé mille projets sur ce retour assuré ; on devait même acheter, avec l'argent de l'oncle,

une petite maison de campagne près dlngouville.^ Je n'affirmerais pas que mon père n'eût point entamé déjà des négociations à ce sujet.

L'aînée de mes sœurs avait alors vingt-huit ans ; l'autre vingt-six. Elles ne se mariaient pas, et c'était 5 là un gros chagrin pour tout le monde.

Un prétendant enfin se présenta pour la seconde. Un employé, pas riche, mais honorable. J'ai toujours eu la conviction que la lettre de l'oncle Jules, montrée un soir, avait terminé les hésitations et emporté la 10 résolution du jeune homme.

On l'accepta avec empressement, et il fut décidé qu'après le mariage toute la famille ferait ensemble un petit voyage à Jersey.

Jersey est l'idéal du voyage pour les gens pauvres. 15 Ce n'est pas loin ; on passe la mer dans un paquebot et on est en terre étrangère, cet îlot appartenant aux Anglais. Donc, un Français, avec deux heures de navigation, peut s'offrir la vue d'un peuple voisin chez lui et étudier les mœurs, déplorables d'ailleurs, de 20 cette île couverte par le pavillon britannique, comme disent les gens qui parlent avec simplicité.

Ce voyage de Jersey devint notre préoccupation, notre unique attente, notre rêve de tous les instants. 25

On partit enfin. Je vois cela comme si c'était d'hier: le vapeur chauffant contre le quai de Granville ;- mon père, effaré, surveillant l'embarquement de nos trois colis ; ma mère inquiète ayant pris le bras de ma sœur non mariée, qui semblait perdue depuis 30 le départ de l'autre, comme un poulet resté seul de sa couvée ; et, derrière nous, les nouveaux époux qui

restaient toujours en arrière, ce qui me faisait souvent tourner la tête.

Le bâtiment siffla. Nous voici montés, et le navire, quittant la jetée, s'éloigna sur une mer plate 5 comme une table de marbre vert. Nous regardions les côtes s'enfuir, heureux et fiers comme tous ceux qui voyagent peu.

Mon père tendait son ventre,^ sous sa redingote

dont on avait, le matin même, effacé avec soin toutes

lo les taches, et il répandait autour de lui cette odeur de

benzine des jours de sortie, qui me faisait reconnaître

les dimanches.

Tout à coup, il avisa deux dames élégantes à qui deux messieurs offraient des huîtres. Un vieux ma- 15 telot déguenillé ouvrait d'un coup de couteau les coquilles et les passait aux messieurs, qui les tendaient ensuite aux dames. Elles mangeaient d'une manière délicate, en tenant l'écaillé sur un mouchoir fin et en avançant la bouche pour ne point tacher leurs robes. 20 Puis elles buvaient l'eau d'un petit mouvement rapide et jetaient la coquille à la mer.

Mon père, sans doute, fut séduit par cet acte distingué de manger des huîtres sur un navire en marche. Il trouva cela bon genre, raffiné, supérieur, et il 25 s'approcha de ma mère et de mes sœurs en demandant : — Voulez-vous que je vous offre quelques huîtres? Ma mère hésitait, à cause de la dépense ; mais meo deux sœurs acceptèrent tout de suite. Ma mère dit, d'un ton contrarié :

30 — J'ai peur de me faire mal à l'estomac. Offre ça aux enfants seulement, mais pas trop, tu les rendrais malades.

Puis, se tournant vers moi, elle ajouta :

— Quant à Joseph, il n'en a pas besoin ; il ne faut point gâter les garçons.

Je restai donc à côté de ma mère, trouvant injuste cette distinction. Je suivais de l'œil mon père, qui 5 conduisait pompeusement ses deux filles et son gendre vers le vieux matelot déguenillé.

Les deux dames venaient de partir, et mon père indiquait à mes sœurs comment il fallait s'y prendre pour manger sans laisser couler l'eau; il voulut même 10 donner l'exemple et il s'empara d'une huître. En essayant d'imiter les dames, il renversa immédiatement tout le liquide sur sa redingote et j'entendis ma mère murmurer :

— Il ferait mieux de se tenir tranquille. 15 Mais tout à coup mon père me parut inquiet ; il

s'éloigna de quelques pas, regarda fixement sa famille pressée autour de l'écailleur,^ et, brusquement, il vint vers nous. Il me sembla fort pâle, avec des yeux singuliers. Il dit, à mi-voix à ma mère : 20

— C'est extraordinaire, comme cet homme qui ouvre les huîtres ressemble à Jules.

Ma mère interdite demanda:

— Quel Jules ? . . .

Mon père reprit : 25

— Mais . . . mon frère ... Si je ne le savais pas en bonne position, en Amérique, je croirais que c'est lui.

]\Ia mère effarée balbutia :

— Tu es fou ! Du moment que tu sais bien que 30 ce n'est pas lui, pourquoi dire ces bêtises-là?

Mais mon père insistait ;

— \'a donc le voir, Clarisse: j'aime mieux que tu t'en assures toi-même, de tes propres yeux.

Elle se leva et alla rejoindre ses filles. ]\loi aussi, je regardais l'homme. Il était vieux, sale, tout ridé, 5 et ne détournait pas le regard de sa besogne.

Msi mère revint. Je m'aperçus qu'elle tremblait. Elle prononça très vite :

— Je crois que c'est lui. \'a donc demander des renseignements au capitaine. Surtout sois prudent,

10 pour que ce garnement ne nous retombe pas sur les bras, maintenant !

Mon père s'éloigna, mais je le suivis. Je me sentais étrangement ému.

Le capitaine, un grand monsieur, maigre, à longs 15 favoris, se promenait sur la passerelle d'un air important, comme s'il eût commandé le courrier des Indes.

Mon père l'aborda avec cérémonie, en l'interrogeant sur son métier avec accompagnement de compliments : 20 — Quelle était l'importance de Jersey ? Ses productions? Sa population? Ses mœurs? Ses coutumes? La nature du sol, etc., etc.

On eijt cru qu'il s'agissait au moins des États-Unis d'Amérique.

25 Puis on parla du bâtiment qui nous portait, V Express; puis on en vint à l'équipage. Mon père, enfin, d'une voix troublée :

— V^ous avez là un vieil écailleur d'huîtres qui paraît bien intéressant. Savez-vous quelques détails

30 sur ce bonhomme?

Le capitaine, que cette conversation finissait par irriter, répondit sèchement :

— C'est un vieux vagabond français que j'ai trouvé en Amérique l'an dernier, et que j'ai rapatrié. Il a, paraît-il, des parents au Havre, mais il ne veut pas retourner près d'eux, parce qu'il leur doit de l'argent.

Il s'appelle Jules . . . Jules Darmanche ou Darvanche, 5 quelque chose comme ça, enfin. Il paraît qu'il a été riche un moment là-bas, mais vous voyez où il en est réduit maintenant.

Mon père qui devenait livide, articula, la gorge serrée, les yeux hagards: 10

— Ah ! ah ! très bien . . . , fort bien . . . Cela ne m'étonne pas ... Je vous remercie beaucoup, capitaine.

Et il s'en alla, tandis que le marin le regardait s'éloigner avec stupeur. 15

Il revint auprès de ma mère, tellement décomposé qu'elle lui dit :

— Assieds-toi ; on va s'apercevoir de quelque chose. Il tomba sur le banc en bégayant :

— C'est lui, c'est bien lui ! 20 Puis il demanda :

— Qu'allons-nous faire ? . .

Elle répondit vivement:

— Il faut éloigner les enfants. Puisque Joseph sait tout, il va aller les chercher. Il faut prendre garde 25 surtout que notre gendre ne se doute de rien.

Mon père paraissait atterré. Il murmura :

— Quelle catastrophe !

Ma mère ajouta, devenue tout à coup furieuse :

— Je me suis toujours doutée que ce voleur ne ferait 30 rien, et qu'il nous retomberait sur le dos ! Comme si on pouvait attendre quelque chose d'un Davranche ! . . .

Et mon père se passa la main sur le frunt, comme il faisait sous les reproches de sa femme. Elle ajouta :

— Donne de l'argent à Joseph pour qu'il aille payer 5 ces huîtres, à présent. Il ne manquerait plus que

d'être reconnus par ce mendiant. Cela ferait un joli effet sur le navire. Allons-nous-en à l'autre bout, et fais en sorte que cet homme n'approche pas de nous !

Elle se leva, et ils s'éloignèrent après m'avoir remis lo une pièce de cent sous.

Mes sœurs, surprises, attendaient leur père. J'affirmai que maman s'était trouvée un peu gênée par la mer, et je demandai à l'ouvreur d'huîtres:

— Combien est-ce que nous vous devons, mon- 15 sieur?

J'avais envie de dire : mon oncle.

Il répondit:

— Deux francs cinquante.^

Je tendis mes cent sous et il me rendit la monnaie. 20 Je regardais sa main, une pauvre main de matelot toute plissée, et je regardais son visage, un vieux et misérable visage, triste, accablé, en me disant :

— C'est mon oncle, le frère de papa, mon oncle ! Je lui laissai dix sous de pourboire. Il me re-

25 mercia :

— Dieu vous bénisse, mon jeune monsieur! avec l'accent d'un pauvre qui reçoit l'aumône. Je pensai qu'il avait dû mendier, là-bas !

Mes sœurs me contemplaient, stupéfaites de ma gé- 30 nérosité.

Quand je remis les deux francs à mon père, ma mère, surprise, demanda :

— Il y en avait pour trois francs ?\ . . Ce n'est pas possible.

Je déclarai d'une voix ferme :

— J'ai donné dix sous de pourboire.

^la mère eut un sursaut et me regarda dans les yeux :

— Tu es fou ! Donner dix sous à cet homme, à ce gueux ! . . .

Elle s'arrêta sous un regard de mon père, qui désignait son gendre. lo

Puis on se tut.

Devant nous, à l'horizon, une ombre violette semblait sortir de la mer. C'était Jersey.

Lorsqu'on approcha des jetées, un désir violent me vint au cœur de voir encore une fois mon oncle Jules, 15 de m'approcher, de lui dire quelque chose de consolant, de tendre.

Mais, comme personne ne mangeait plus d'huîtres, il avait disparu, descendu sans doute au fond de la cale infecte où logeait ce misérable. 20

Et nous sommes revenus par le bateau de Saint- Malo,^ pour ne pas le rencontrer. ^la mère était dévorée d'inquiétude.

Je n'ai jamais revu le frère de mon père !

Voilà pourquoi tu me verras quelquefois donner cent 25 sous aux vagabonds.

EN \^OYAGE

Le wagon était au complet^ depuis Cannes ;- on causait, tout le monde se connaissant. Lorsqu'on passa Tarascon,^ quelqu'un dit: (^ C'est ici qu'on assassine.» Et on se mit à parler du mystérieux et insaisissable 5 meurtrier qui, depuis deux ans. s'offre, de temps en temps, la vie d'un voyageur. Chacun faisait des suppositions, chacun donnait son avis ; les femmes regardaient en frissonnant la nuit sombre derrière les vitres, avec la peur de voir apparaître soudain une tête

10 d'homme à la portière. Et on se mit à raconter des histoires effrayantes de mauvaises rencontres, des tête-à-tête avec des fous dans un rapide,^ des heures passées en face d'un personnage suspect.

Chaque homme savait une anecdote à son honneur,

15 chacun avait intimidé, terrassé et garrotté quelque malfaiteur en des circonstances surprenantes, avec une présence d'esprit et une audace admirables. L^n médecin, qui passait chaque hiver dans le Midi, voulut à son tour conter une aventure :

20 — Moi, dit-il, je n'ai jamais eu la chance d'expérimenter mon courage dans une affaire de cette sorte ; mais j'ai connu une femme, une de mes clientes, morte aujourd'hui, à qui arriva la plus singulière chose du monde, et aussi la plus mystérieuse et la plus attendris-

25 santé.

C'était une Russe, la comtesse Marie Baranow. une

EN VOYAGE Si

très grande dame, d'une exquise beauté. Vous savez comme les Russes sont belles, du moins comme elles nous semblent belles, avec leur nez fin, leur bouche délicate, leurs yeux rapprochés, d'une indéfinissable couleur, d'un bleu gris, et leur grâce froide, un peu 5 dure ! Elles ont quelque chose de méchant et de séduisant, d'altier et de doux, de tendre et de sévère, tout à fait charmant pour un Français. Au fond, c'est peut-être seulement la différence de race et de type qui me fait voir tant de choses en elles. 10

Son médecin, depuis plusieurs années, la voyait menacée d'une maladie de poitrine et tâchait de la décider à venir dans le midi de la France ; mais elle refusait obstinément de quitter Pétersbourg. Enfin l'automne dernier, la jugeant perdue, le docteur prévint le mari 15 qui ordonna aussitôt à sa femme de partir pour IMenton.^

Elle prit le train, seule dans son wagon, ses gens de service occupant un autre compartiment. Elle restait contre la portière, un peu triste, regardant passer 20 les campagnes et les villages, se sentant bien isolée, bien abandonnée dans la vie, sans enfants, presque sans parents, avec un mari dont l'amour était mort et qui la jetait ainsi au bout du monde sans venir avec elle, comme on envoie à l'hôpital un valet malade. 25

A chaque station, son serviteur Ivan venait s'informer si rien ne manquait à sa maîtresse. C'était un vieux domestique aveuglément dévoué, prêt à accomplir tous les ordres qu'elle lui donnerait.

La nuit tomba, le convoi roulait à toute vitesse." 30 Elle ne pouvait dormir, énervée à l'excès. Soudain la pensée lui vint de compter l'argent que son mari

lui avait remis à la dernière minute, en or de France. Elle ouvrit son petit sac et vida sur ses genoux le flot luisant de métal.

Mais tout à coup un souffle d'air froid lui frappa 5 le visage. Surprise, elle leva la tête. La portière venait de s'ouvrir. La comtesse Marie, éperdue, jeta brusquement un châle sur son argent répandu dans sa robe, et attendit. Quelques secondes s'écoulèrent, puis un homme parut, nu-tête, blessé à la main, ha- 10 letant, en costume de soirée. Il referma la porte, s'assit, regarda sa voisine avec des yeux luisants, puis enveloppa d'un mouchoir son poignet dont le sang coulait.

La jeune femme se sentait défaillir de peur. Cet 15 homme, certes, l'avait vue compter son or, et il était venu pour la voler et la tuer.

Il la fixait toujours, essoufflé, le visage convulsé, prêt à bondir sur elle sans doute.

Il dit brusquement:

20 — ]\Iadame, n'ayez pas peur !

Elle ne répondit rien, incapable d'ouvrir la bouche, entendant son cœur battre et ses oreilles bourdonner.

Il reprit :

25 — Je ne suis pas un malfaiteur, madame.

Elle ne disait toujours rien, mais, dans un brusque mouvement qu'elle fit, ses genoux s'étant rapprochés, son or se mit à couler sur le tapis comme l'eau coule d'une gouttière.

30 L'homme, surpris, regardait ce ruisseau de métal, et il se baissa tout à coup pour le ramasser.

Elle, effarée, se leva, jetant à terre toute sa fortune,

et elle courut à la portière pour se précipiter sur la voie. Mais il comprit ce qu'elle allait faire, s'élança, la saisit dans ses bras, la fit asseoir de force, et la maintenant par les poignets : « Écoutez-moi, madame, je ne suis pas un malfaiteur, et, la preuve, c'est que 5 je vais ramasser cet argent et vous le rendre. Mais je suis un homme perdu, un homme mort, si vous ne m'aidez à passer la frontière. Je ne puis vous en dire davantage. Dans une heure, nous serons à la dernière station russe ; dans une heure vingt, nous fran- 10 chirons la limite de l'Empire. Si vous ne me secourez point, je suis perdu. Et cependant, madame, je n'ai ni tué, ni volé, ni rien fait de contraire à l'honneur. Cela je vous le jure. Je ne puis vous en dire davantage. 15

Et, se mettant à genoux, il ramassa l'or jusque sous les banquettes, cherchant les dernières pièces roulées au loin. Puis, quand ce petit sac de cuir fut plein de nouveau, il le remit à sa voisine sans ajouter un mot, et il retourna s'asseoir à l'autre coin du w^agon. 20

Ils ne remuaient plus ni l'un ni l'autre. Elle demeurait immobile et muette, encore défaillante de terreur, mais s'apaisant peu à peu. Quant à lui, il ne faisait pas un geste, pas un mouvement; il restait droit, les yeux fixés devant lui, très pâle, comme s'il eût été 25 mort. De temps en temps elle jetait vers lui un regard brusque, vite détourné. C'était un homme de trente ans environ, fort beau, avec toute l'apparence d'un gentilhomme.

Le train courait dans les ténèbres, jetait par la 30 nuit ses appels déchirants, ralentissait parfois sa marche, puis repartait à toute vitesse. Mais soudain

il calma son allure, siffla plusieurs fois et s'arrêta tout à fait.

Ivan parut à la portière afin de prendre les ordres.

La comtesse Marie, la voix tremblante, considéra 5 une dernière fois son étrange compagnon, puis elle dit à son serviteur, d'une voix brusque :

— Ivan, tu vas retourner près du comte, je n'ai plus besoin de toi.

L'homme, interdit, ouvrait des yeux énormes. Il 10 balbutia :

— Mais . . . barine.^ Elle reprit :

— Non, tu ne viendras pas, j'ai changé d'avis. Je veux que tu restes en Russie. Tiens, voici de l'argent

15 pour retourner. Donne-moi ton bonnet et ton manteau.

Le vieux domestique, effaré, se décoiffa et tendit son manteau, obéissant toujours sans répondre, habitué aux volontés soudaines et aux irrésistibles caprices 20 des maîtres. Et il s'éloigna, les larmes aux yeux. Le train repartit, courant à la frontière. Alors la comtesse Marie dit à son voisin :

— Ces choses sont pour vous, monsieur, vous êtes Ivan, mon serviteur. Je ne mets qu'une condition à

25 ce que je fais: c'est que vous ne me parlerez jamais, que vous ne me direz pas un mot, ni pour me remercier, ni pour quoi que ce soit.^

L'inconnu s'inclina sans prononcer une parole. Bientôt on s'arrêta de nouveau et des fonctionnaires 30 en uniforme visitèrent le train. La comtesse leur tendit les papiers et, montrant l'homme assis au fond de son wagon :

— C'est mon domestique Ivan, dont voici le passeport.

Le train se remit en route.

Pendant toute la nuit, ils restèrent en tête-à-tête, muets tous deux. 5

Le matin venu, comme on s'arrêtait dans une gare allemande, l'inconnu descendit; puis, debout à la portière :

— Pardonnez-moi, madame, de rompre ma promesse ; mais je vous ai privée de votre domestique, il lo est juste que je le remplace. N'avez- vous besoin de rien ?

Elle répondit froidement :

— Allez chercher ma femme de chambre.

Il y alla. Puis disparut. 15

Quand elle descendait à quelque buffet, elle l'apercevait de loin qui la regardait. Ils arrivèrent à Menton.

Le docteur se tut une seconde, puis reprit :

— Un jour, comme je recevais mes clients dans mon cabinet, je vis entrer un grand garçon qui me dit: 20

— Docteur, je viens vous demander des nouvelles de la comtesse Marie Baranow. Je suis, bien qu'elle ne me connaisse point, un ami de son mari.

Je répondis :

— Elle est perdue. Elle ne retournera pas en Russie. 25 Et cet homme brusquement se mit à sangloter, puis

il se leva et sortit en trébuchant comme un ivrogne. Je prévins, le soir même, la comtesse qu'un étranger était venu m'interroger sur sa santé. Elle parut émue et me raconta toute l'histoire que je viens de vous dire. 30 Elle ajouta :

— Cet homme que je ne connais point me suit maintenant comme mon ombre, je le rencontre chaque fois que je sors ; il me regarde d'une étrange façon, mais il ne m'a jamais parlé.

5 Elle réfléchit, puis ajouta :

5 — Tenez, je parie qu'il est sous mes fenêtres.

Elle quitta sa chaise longue, alla écarter les rideaux et me montra en effet l'homme qui était venu me trouver, assis sur un banc de la promenade, les yeux levés 10 vers l'hôtel. Il nous aperçut, se leva et s'éloigna sans ^° retourner une fois la tête.

Alors, j'assistai à une chose surprenante et douloureuse,' à l'amour muet de ces deux êtres qui ne se connaissaient point.

15 II l'aimait, lui, avec le dévouement d'une bête sau~ ^- vée, reconnaissante et dévouée à la mort. Il venait

chaque jour me dire: a Comment va-t-elle?» comprenant que je l'avais deviné. Et il pleurait affreusement quand il l'avait vue passer plus faible et plus pâle 20 chaque jour.

^ Elle me disait :

— Je ne lui ai parlé qu'une fois, à ce singulier homme, et il me semble que je le connais depuis vingt ans.

25 Et quand ils se rencontraient, elle lui rendait son salut avec un sourire grave et charmant. Je la sentais heureuse, elle si abandonnée et qui se savait perdue, je la sentais heureuse d'être aimée ainsi, avec ce respect et cette constance, avec cette poésie exa-

30 gérée, avec ce dévouement prêt à tout. Et pourtant, fidèle à son obstination d'exaltée, elle refusait désespérément de le recevoir, de connaître son nom, de lui

parler. Elle disait : « Xon, non, cela me gâterait cette étrange amitié. Il faut que nous demeurions étrangers l'un à l'autre.»

Quant à lui, il était certes également une sorte de Don Quichotte,^ car il ne fit rien pour se rapprocher 5 d'elle. Il voulait tenir jusqu'au bout l'absurde promesse de ne lui jamais parler qu'il avait faite dans le wagon.

Souvent, pendant ses longues heures de faiblesse, elle se levait de sa chaise longue et allait entr'ouvrir 10 son rideau pour regarder s'il était là, sous sa fenêtre. Et quand elle l'avait vu, toujours immobile sur son banc, elle revenait se coucher avec un sourire " aux lèvres.

Elle mourut un matin, vers dix heures. Comme je 15 sortais de l'hôtel, il vint à moi, le visage bouleversé ; il savait déjà la nouvelle.

— Je voudrais la voir une seconde, devant vous, dit-il.

Je lui pris le bras et rentrai dans la maison.

Quand il fut devant le lit de la morte, il lui saisit 20 la main et la baisa d'un interminable baiser, puis il se sauva comme un insensé.

Le docteur se tut de nouveau, et reprit :

— Voilà, certes, la plus singulière aventure de chemin de fer que je connaisse. Il faut dire aussi 25 que les hommes sont des drôles de toqués. -

Une femme murmura à mi-voix :

— Ces deux êtres-là ont été moins fous que vous ne croyez ... Ils étaient ... ils étaient . . .

Mais elle ne pouvait plus parler, tant elle pleurait. 30 Comme on changea de conversation pour le calmer, on ne sut pas ce qu'elle voulait dire.

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