‹ Huit jours chez M. RenanChapitre 14 sur 22 · MAURICE-QUENTIN DE LA TOUR · texte numérisé non relu

MAURICE-QUENTIN DE LA TOUR

Aux psychologues à systèmes.

J'ai passé la journée dans ces trois peliles salles, solitaires et froides, du musée de Saint-Quentin, où sont réunis la plupart des pastels de Maurice-Quentin de La Tour. Nul endroit où nous puissions serrer de plus près ce que furent, en réalité, ces filles de l'Opéra, ces publicistes, ces femmes si tendres, tous ces causeurs originaux de qui la légende nous laisse près du cœur des images délicieuses, mais trop vagues. La

Tour eut la passion de rendre la nature, sans Tembellir ni l'exagérer, et roccasion de portraicturer beaucoup des figures fameuses du xvni'^ siècle.

Ses crayons fixaient non seulement les contours, les traits de naissance, mais la physionomie, cette poussière des chagrins et des félicités qui reste aux plis d'un visage froissé par la vie. A oici l'une des chapelles où peuvent méditer le plus abondamment les amateurs d'àmes. Ils n'y trouveront pas seulement des images illustres ou saisissantes : ce musée vaut surtout comme l'expression la plus complète de cette passion vive dont sont possédés quelques esprits pour écouler, regarder et comprendre les autres hommes. Je tiens l'œuvre de La Tour pour le témoignage le plus parfait que nous possédions de la curiosité psychologique.

TROIS STATIONS DE PSYCHOTHERAPIE lOQ

La Tour eut, à un degré incroyable, le goût de deviner et d'exprimer la façon particulière qu'a chaque homme de chercher le bonheur. Un Vinci, de sa Joconde à son Saint-Jean, nous indique son rêve irréalisable. La Tour, dans les quatre-vingt-sept pastels que j'examine, se propose uniquement de nous faire voir les âmes les plus intéressantes qu'il a rencontrées et d'y porter la lumière.

Au musée de Saint-Quentin , on m'entend, ce n'est pas le métier du grand artiste qui m'arrête, mais j'admire qu'un homme ait enfermé sa vie dans la seule curiosité de comprendre quelques variétés de l'âme humaine.

Les crayons d'un Sainte-Beuve vont moins loin dans l'analyse. Embarrassés d'anecdotes, compliqués des goûts de l'au-

IIO TROIS STATIONS DE PSYCHOTHERAPIE

teur lui-même, les portraits des Lundis ne valent pas, comme témoignages sur Thumanité morte, ces pastels de La Tour, où rien n'existe qui ne soit significatif.

Ces quatre-vingt-sept visages qui, de tous ces murs, me regardent, il leur a tiré leurs secrets k fleur de peau. Le pli de leurs lèvres, le poids de leurs paupières, toute cette atmosphère du visage que notre instinct saisit pour aimer ou haïr un homme, mais qui n'a pas de nom, m'apparaissent, mis en valeur dans ses pastels avec une prodigieuse sûreté de psychologue. Ces morts, embrumés aujourd'hui par tant de querelles, La Tour me les montre sans voiles, prisonniers pour jamais sous ces glaces. Il me les exphque. Machinalement, aux marges du catalogue, j'ai pris quelques notes qu il me dictait...

Voilà Rousseau, et j'ai écrit : ccTracassier, craintif, mélange de jalousie et de dédain, mais dédain très particulier, dédain qui blâme et salit tout. Et pouitant, qui ne l'aimerait, ce Jean-Jacques, avec sa jeune figure de laquais dévoré de sensualité et de chagrin î »

Voici d'Alembert : «Assez en bois... Je m'explique qu'il ait supporté si courageusement les traits, même posthumes, de M^^^ de Lespinasse, et je comprends aussi qu'elle, si tendre, ait osé le ménager si peu : par tempérament, il devait souffrir moins qu'aucun autre, car il avait des dispositions naturelles au dévouement. ))

Et madame Favart : ce C'est Ja sottise de la spécialisation : sotte, irrémédiablement sotte, ne pouvant exprimer qu'un person-

nage étroit, qu'elle porte d'ailleurs à son intensité. >j

Et Louis XA : « Un homme de ce temps déjà, comme nous en voyons au cercle, dans le monde... Quel abîme entre ce galant homme, d'élégance si fine, et ses prédécesseurs, que notre imagination ne peut pas se représenter! »

Et la Gamargo : «Mademoiselle Camargo I la plus jolie figure, assurément, de toute cette galerie; elle fut jeune et vigoureuse; elle faisait voir de la finesse sur un fond de gravité voluptueuse... La jolie fille, telle que je l'imagine à dix-sept ans, quand le comte de Clermont-Tonnerre l'enleva, la paya et en fit sa maîtresse ! »

Ainsi je parcourais ces salles où La Tour a sauvé du tombeau vingt figures intéressantes. Et peu à peu, de tous ces étrangers

TROIS STATIO-NS DE PSYCHOTHÉRAPIE Il3

une tristesse tomba sur moi, si pénétrante bientôt qu'elle m'incommoda. Je ne voulus pas en voir davantage.

Etait-ce quelque regret de toutes ces beautés qui, pour jouir d'elles, ne nous laissent que la poussière d'un pastel? Ou encore, le mélancolique contraste de ces dépouilles de boudoirs classées aujourd'hui administrativement?

Non, ce qui m'attristait, c'était la philosophie même de La Tour, cette façon d'entendre la vie à laquelle son génie me faisait participer.

Je le sentis bien au musée de Saint- Quentin : perpétuelle curiosité, c'est mort sans cesse renouvelée dans l'esprit. L'émotion que me donnait telle ame mise sous verre par La Tour était balayée au cadre

Il4 TROIS STATIONS DE PSYCHOTHERAPIE

suivant; c'était mort et naissance en moi à chaque pas.

Il en va ainsi de tous ceux qui traversent la vie en purs analystes. Devant leur sympathie, que rien ne fixe, toutes les âmes s'élèvent pour tomber aussitôt, triomphatrices d'un jour. Ils accueillent tout et n'adoptent rien ; ils ne lient que des amitiés d'un soir; ils ressentent, a chaque tournant de leur curiosité, la tristesse confuse du voyageur quittant un beau pays. C'est la mort de nos amours qui déblaie notre âme pour de nouvelles amours.

On rapporte du premier des analystes de ce temps, de M. laine, un mot hautain dont la candeur éclaire nettement ce véritable carnage qu'est, dans Tordre intellectuel, la vie de ces infatigables conquérants d'âmes. Ce maître rencontre-t-il un homme

TROIS STATIONS DE PSYCHOTHERAPIE 1x5

intéressant par sa force naturelle, par l'expérience acquise ou par ses singulaiûtés, il l'entraîne à Técart, le presse de questions, le sollicite de toutes parts jusqu'à ce qu'il en ait vérifié les limites puis s'écartant : a Je Tai épuisé ! w pense-t-il.

Il a connu, lui aussi, cette desséchante ardeur psychologique, le vieillard Siméon, de qui parlent les Evangiles, celui qui, étant entré en relations avec l'Enfant Jésus et l'ayant attentivement observé, s'écria du même ton que Taine : ce Maintenant que je vous ai vu, Seigneur, vous pouvez mourir! )) Ce Siméon, avec un grand sens des nécessités de son époque, prévoyait le drame du Calvaire et, très renseigné sur les personnalités de la Judée, il désirait connaître les prétendants possibles h. ce grand rôle.

Les rédacteurs des Evangiles, dans un

ii6

TROIS STATIONS DE rSYCIIOTIlLKAPlE

but facile à comprendre, dénaturèrent légèrement ses paroles ; de ce curieux, ils firent un adorateur du Christ. En cela, du reste, ils commirent plutôt une erreur qu'une habileté; l'illusion dans laquelle ils donnèrent est commune à tous les hommes de parti que nous approchons pour mieux les étudier; nous nous prêtions, ils crurent que nous nous donnions. Mais où voit-on que Siméon ait embrassé les nouvelles doctrines ? 11 fit causer l'illustre initiateur, et l'ayant compris : a Maintenant que je vous ai vu, conclut-il, aous pouvez mourir, Seigneur. » C'est-à-dire qu'il engageait Jésus à suivre sa Passion, mais se récusait d'y participer.

Aucune passion, mais les comprendre toutes! c'est la formule des analystes.

Esprits vastes et mornes, ils évoquent à l'imagination ces plaines d'eaux où se reflétaient en fuyant les voluptueuses galères de Cléopâtre. Mais posséder les furtives images de toutes les souiTrances et de tous les bonheurs, cela valut-il jamais pour remplir nos jours une seule fièvre émouvante?

Certes, avec quelque habitude des gestes et des formules convenues, vous découvrirez une forte variété de caractères qui pourront vous distraire. Le monde des arts et les couloirs de la politique, les salons et la rue, la Bourse et le Palais, autant de théâtres oii, sans grand effort, se trouvera au bon fauteuil d'orchestre celui qui sait utiliser les libertés de 1789. Mais si des poètes naïfs, des heureux, des habiles sans générosité, et des sots prétentieux défilent

Il8 TROIS STATIONS DE PSYCHOTHERAPIE

au bout de ma lorgnette amusée, bientôt mon cœur dispersé s'attriste à ce panorama, comme il fit dans les salons de La Tour. Des figures î Des figures ! Ah ! qui me délivrera de tant de figures?...

Ici l'analyste méprise un peu ma rapide satiété et me raille :

— Si tant de visages mai'qués par la vie ne vous suffisent pas, dit-il, joignez-y le petit Bara qui fut historique en montrant son derrière.

— Ah î le derrière du petit Bara ! J'en ferais grand cas. si je pouvais participer à l'héroïsme dont il est le geste!

Se passionner autant que n'importe quel passionné, tel serait le bonheur profond.

En vain voudrions-nous borner notre jeune instinct au rôle d'observateur! Amusement d'épiderme ! Sous ce masque de

curiosité distraite, je vois l'analyste qui bâille, ce Puissances invincibles du désir et du rêve! s'écrie Taine, on a beau les refouler, elles ne tarissent pas. » La vie n'est qu'un spectacle, disait l'analyste, et il la regardait passer des hautes fenêtres de sa tour, mais chaque belle fièvre, en s'éloignant, lui laissait un de ces regrets qui, accumulés, rompront la digue : l'analyste un jour se laisse envahir par son rêve. Pas plus que Taine et les autres, La Tour n'y a échappé : cet observateur minutieux se préoccupa de systématiser le monde.

La Tour philosopha sur son art d'abord, puis sur l'organisation des sociétés et, dans son désir d'embrasser l'univers, il en vint à régler le cours des astres. Sa manie était de dégager l'harmonie qui gouverne les choses. C'est le dernier mot des observa-

teiirs ; ils veulent ordonner cette masse d'objets particuliers dont ils se sont fait des images précises. De telles passions, débridées dans des âmes qui longtemps se raidirent, poussent souvent jusqu^à la folie. Le panthéisme de La Tour offre au moins des bizaiTeries. On nous montre cet observateur minutieux qui dans ses promenades s'adresse aux arbres et, les serrant dans ses bras, leur dit : a Bientôt, mon cher ami, tu seras bon à chauffer les pauvres. » Dans son rêve métaphysique, pour aider à l'incessante transformation de la matière et parce qu'il était convaincu de l'unité de la substance, il dévora parfois ses excréments.

\oilà de fâcheuses méthodes. La Tour n'était pas doué pour saisir cette âme du monde qu'il enlre voyait. Ce merveilleux

physionomiste prêtait à l'univers une figure insuffisante. Je ne m'en étonne pas, ayant AU à ce musée de Saint-Quentin son portrait peint par Perroneau. (( La Tour, écrivais-je aux marges du catalogue, fait l'insolent, mais ne domine pas; c'est un valet qui observe les invités, ce n'est pas Saint- Simon. » Pensée exprimée trop durement!

Mais on entendra qu'il ne s'agit ici que de hiérarchie intellectuelle. Je veux dire que La Tour n'était pas de force à maîtriser les objets qu'il avait la passion d'observer.

A Saint-Quentin toujours, on le voit peint par lui-même et voici la note que je pris : c( Ce qui frappe tout d'abord dans cette tele de Picard agile, c'est qu'un tel homme devait être merveilleusement doué pour tous les arts manuels. Il voit les choses par le dehors, il excelle à "saisir leur

agencement. Certes il se préoccupe des pensées et des alïections de l'âme, car il voit combien elles modifient les physionomies, mais il n'a pas l'amour de l'âme. Il ne s'émeut pas des passions qu'il épie. » La Tour fut panthéiste pour avoir constaté une harmonie générale sous l'apparente diversité des choses, mais il ne posséda jamais de révélation intérieure, d'instinct religieux. Ce descripteur ne fut pas un intuitif. Les esprits de cette race ignorent que le seul inventaire vraiment complet de l'univers, c'est une ardente prière d'amour.

Observer, prendre des notes, les rassembler systématiquement, toute cette froide compréhension par l'extérieur nous mène moins loin que ne feraient cinq minutes d'amour. INous ne pénétrons le secret des

âmes que dans l'ivresse de partager leurs passions mêmes. C'est la méthode où se rejoignent les grands analystes et les purs instinctifs. Michelet mal renseigné sur rinde védique, sur les Iraniens, les Egyptiens et les Juifs, les enveloppe d'un tel nimbe d'amour qu'il les éclaire (dans sa Bible de l'Humanité) mieux que ne font les savants mémoires des érudits spécialistes. De même, pour adoucir l'agonie de son amant, je me fie plus aux soins délicats d'une maîtresse qui jnge la plaie avec les yeux de sa tendresse qu'à toute la science des hygiénistes. Et encore, s'il s'agit de comprendre la direction de l'univers et la vie qui emporte tous les êtres, seuls verront loin les passionnés. Un jour qu'une fille jeune dansait sur la table branlante d'un mauvais lieu d'Andalousie, ses seins

frémissaient moins que les cœurs des matelots ivres qui, pour quelques pesetas, Tallaient posséder. Or, je le vis, ces hommes grossiers, en cet instant, communiaient avec cette femme et avec la vie universelle d'une façon plus étroite que ne firent jamais les hommes à systèmes, et de celle que dévoraient leurs yeux enflammés ils se faisaient une image incomparablement plus vivante qu'aucun des chefs-d'œuvre d'observation suspendus par La Tour dans les froides salles de Saint-Quentin.

Avril 1890.

Page 1