EN PROMENADE
Vers les quatre heures, en longeant l'Océan, nous sommes allés à Perros-Guirec, qui est un petit village de baigneurs, à huit cents mètres de la maison Renan. En avant, avec sa maîtresse et son maîtrenageur, marchait mon ami Simon, qui a peu de goût pour la compagnie des gens de lettres, fussent-ils les plus notoires du monde. « Ce sont personnes susceptibles, me dit-il, et leur vanité, excusable dans
leurs œuvres, n'est pas justifiée le plus souvent par leurs agréments mondains. »
L'illustre penseur, considérable, et son chapeau à la main, traînait un peu à cause de ses rhumatismes. Nous étions fort salués, et il paraissait jouir de cet le bienveillance de Fautomne et des gens. Après qu'il eut un peu soufïlé, il me parla de cette douceur qu'il goûtait à être aimé dans son pays natal, où jadis on l'eût écharpé.
— A Ischia, me dit-il, je passais des étés délicieux avec Hébert, mais cette terre d'Italie, courtisane qui ne s'est jamais refusée, ne sut s'assurer mon cœur. Il me fallait le foyer de mon père, la vie de Bretagne. Croyez-moi, c'est une idée excessive de leurs devoirs qui poussait mes compatriotes à violenter leurs âmes. Ils m'ont toujours aimé sans qu'ils le sussent. Le
directeur de Saint--Sulpice, l'abbé Le Hir (Arthur-Marie), était de Morlaix. Il fut attristé par la flexion que je dus imprimer à ma vie. Dune haute science d'orientaliste, il eut à reviser à son point de vue mes travaux. Il fut brutal. C'est le ton des prêtres dans leurs polémiques. Mais il s'en excusait presque. Il écrivait: ce M. Renan » a-t-il encore le droit d'exiger de nous )) que notre indignation se contienne ? En » repoussant ses attaques, nous ne faisons )) que nous défendre ; nous soutenons une » lutte généreuse pour ce que l'homme a )) de plus cher et de plus inviolable, pro » arls et focls ( i ) . »
(i) Dans cette citation et les suivantes, on a rétabli le texte exact. Epigraphie phénicienne, juin et juillet i86'i, dans les Etudes religieuses, historiques et littéraires.
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Il s'agissait de ma mission en Phénicie, et cet excellent homme continuait avec la gaucherie la plus adorable du monde : (( M. Renan sait que je ne le hais pas. Plut » au ciel que la Providence, qu'il n'invoque w plus, fît tomber entre ses mains quelques » rouleaux poudreux, enfouis pendant des » siècles, oii fussent consignées les annales » de Tyr et de Sidon ! Plût au ciel que, -» laissant là la Bible, il s'honorât lui-même, » en honorant sa patrie, par des travaux » d'histoire et d'archéologie sur les pays » qui ont été le théâtre de ses recherches ! » J'applaudirais à ses efforts, je louerais » ses succès, et. s'il était nécessaire, j'ex- » cuserais ses écarls, dont les plus habiles » ne sont pas siirs de se préserver. Mais » c'est lui qui nous oblige a changer notre » voie. » Et à la fin : «J'achève ma tâche,
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» disait-il, avec la douloureuse perspective )) d'éloigner pour longtemps un ami des )) jours anciens que nos bras ouverts ne se » sont pas lassés d'attendre, mais avec la » conscience d'accomplir un devoir. »
Tandis que l'épiscopat presque entier, m'injuriait avec colère, Le Ilir est avant tout peiné. Il souffre de me haïr. Ce n'est qu'en se forçant qu'il grossit sa voix. Tel fut le cœur de la Bretagne à mon égard : elle m'adora toujours. . . 11 n'en est pas moins vrai, ajouta l'illuslrc vieillard en levant soudain ses paupières sur un regard magnifique de glace et d'intelligence (i), il n'en est pas moins vrai qu'il y a vingt ans tout ce monde-là se fût sanctifié à me mettre en pièces.
(i) Voir la note à la lin du volume, sur le Regard de ^I. Reium.
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— Je pense qu'aujourd'hui notre sécurité est parfaite, lui dis-je en m'essayant à plaisanter.
— J'invite les maires à dîner, volontiers. On voit les sous-préfets et les chefs de gare pleins de prévenance à mon endroit. D'ailleurs ici, k deux pas de Lannion, nous sommes dans un pays civilisé par les baigneurs. Mais il ne conviendrait point que je m'aventurasse dans une réjouissance du Finistère, dans un pardon, veux-je dire, parmi quinze cents gaillards d'intelligence courte, touchés d'alcool et qu'un geste du vicaire peut déchaîner. Je retrouve de vieilles relations de familles. Si vous étiez Breton, nous serions cousins; la politesse le veut. L'autre jour, à la gare de Lannion, un aiguilleur a serré la main de mon fils Ary, et lui a dit que j'étais un brave
homme, que mon père avait été son parrain. Puis il la chargé de me souhaiter le bonjour. Au vrai, ma mère n*a laissé ici cV autres parents que Joseph Morand. (M. Renan disait Joson, et m'ajoutait que luimême, sa mcre l'appelait £'/v?<?5//r). Morand est avocat à Lannion, où son père, jadis, fut grclïicr du tribunal. Nous nous sommes beaucoup aimés. En 1800, j'avais huit ans ; ma mcre et moi, nous élions chez les Morand, au manoir de Travcrn, près de Trebeurden, au bord de la mer. Je vois encore notre banc de pierre abrité de la brise, et les vagues qui se pressaient. Je lisais Télémaque. Ma mère aimait beaucoup Télémaque, monsieur. C'est un bien beau roman. Et une vieille femme accourut disant : a Ar révolution so e Paris ! La révolution est à Paris ! » Nous restc\mes
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désespérés, à cause de mon frère Alain qui était là-bas, et nous pensions qu'on allait tout tuer.
Je ne sais comment M. Renan me dit cette histoire, mais j'y trouvai, dans un raccourci touchant, ce milieu étroit et sentimental où, petit enfant près de sa mère, il préparait son génie.
Avait-il deviné mon émotion? Il me dit d'un ton alTectueux :
— N ous aussi, vous aimez Télémaque.
Eh bien î venez demain matin, je vous lirai les pages chimériques que je me plus à écrire en rêvant que Fénelon m'eût approuvé. \ ous voulez savoir d"un vieil homme s'il est heureux. Vous doutez qu'il lui suffise d'avoir écrit des pages qui plaisent, et de dîner avec de belles amies a Paris. Le vieil liomme vous montrera que
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son bonheur est la certitude qu'il n'a pas démérité du petit garçon de Trebeurden, qui lisait Télémaque à sa mère auprès de l'Océan.
Simon, qui a ses liabiludes, venait d'entrer dans la petite pâtisserie de Perros. J'allai le rejoindre, car je sais que M. Renan aime marcher seul. Et puis il alTectionne un certain nombre de considérations étymologiques, sur l'île Tome, par exemple, dont le nom vient de Slorna, grec, ou de San tome, espagnol, qui, je l'avoue, m'ennuient.