M. RENAN AU PURGATOIRE
(Seplemhre 1003)
M. RENAN AU PURGATOIRE (i)
J'ai fait un rêve. J'assistais à l'entrée de Chincholle au purgatoire. 11 avait cette allure affairée et importante que nous lui avons vue tant de fois en province. On le reconnut, il serra quelques-mains.
— Diable ! disait- il en s'épongeant le front, il fait chaud chez vous, messieurs.
(i) Apris di\-lmil mois que iMM. Cliiuchollc et Quollion nous ont quilles et quand ou a cesse de se hallre aiilour de la slalue de Trégiiier, faul-il déjii un commenlaire au commenlaire que je fis de ces enterrements et de celle érection ? Je songe à celle clef que M. de Banville,
Soudain il fit le geste de saisir son calepin et se précipita vers un groupe d'âmes ecclésiastiques oii il venait d'apercevoir M. Renan :
— Mon cher maître, quelle surprise de vous trouver ici î . . .
— En effet, dit M. Renan, j'ai frisé l'enfer. Mes vieux maîtres de Saint-Sulpice, qui sont tous au ciel, ont pu m'obtenir les circonstances atténuantes. Rs firent valoir, non sans coquetterie, qu'en me donnant tout mon hébreu ils avaient assumé une part de mes crimes... Par exemple, je suis ici jusqu'à la fermeture.
— Enchanté, répliqua poliment Chin-
AÏeillard, dut joindre à la réimpression de ses jeunes Odes Funambulesques. Il sut en profiter pour plaire davantage. Mieux vaut ici que je me fie à trente lecteurs qui
voudront bien, peut-être, me lire lentement.
cholle. Voulez-vous me permettre une question ? Le public serait curieux de savoir... Mais vous ne me reconnaissez pas ? M. Renan, les mains enlacées sur son ventre et tel que sa mémoire nous réjouit encore, à peine un peu fondu, s'excusa, protesta, s'inclina, puis dit avec onction :
— A ous êtes sans doute, cher monsieur, le démon de la curiosité.
— Je suis Chincholle.
M. Renan exagéra son expression de déférence au point qu'un assistant, un homme simple, un pieux hagiographe crut à une méprise et voulut la dissiper :
— Chincholle par un cli auvergnat : un rédacteur bien connu du Figaro.
— Très bien, dit M. Renan, très bien ! J'ai beaucoup lu M. Chincholle, et avec une particulière sympathie, car les Auvcr-
gnats appartiennent a cette race celtique qui fut ma mère et ma nourrice. En tant que Celte, vous étiez un imaginatif, monsieur ChinchoUe, mais notre respectable liagiographe vient de marquer très justement ce que vous deviez au Plateau Central : à une facilité incomparable pour inventer des fables, vous joigniez une prodigieuse acti^âté physique. Comme tous vos compatriotes, vous excelliez a porter des fardeaux, mais vous les hissiez en rêvant. A ous avez monté Teau chaque matin dans les colonnes de votre estimable journal ; c'était une eau enchantée, car a ceux qui buvaient à longs traits vos articles, l'actualité apparaissait toujours plus belle ou plus exécrable, plus extraordinaire enfin qu'aucun des faits antérieurs. ^ ous trouverez ici, monsieur ChinchoUe, notre activité intellectuelle
bien modeste. C'est que nous vivons sur des qualités et sur des défauts fixés. Ilélas î l'ère est close pour nous des mérites et des démérites. Notre rôle se borne a nous purifier. Comme nous, monsieur Chincholle, vous vous purifierez, mais, j'en suis sûr, plus rapidement que celui qui se félicite de vous donner la bienvenue.
ciiiNciiOLLE (avec émotion)
Aoilà, mon cher maître, un des meilleurs discours de réception que vous ayez prononcés. Quelle contrariété pour nous deux que ce soit en dehors de l'Académie française!... Pour répondre à votre gracieuseté envers la presse, dont me voici une fois encore le délégué, je vous apporte une nouvelle qui faisait, quand j'ai quitté Paris, le meilleur des sujets darlicle. Elle
56 HUIT JOURS CHEZ m. iœnan
vous concerne : vous êtes toujours à la mode. Quelle magnifique occasion d'intervieAV ! Mais devinez de quoi il s'agit ? c'est de la cliose qui vous intéresse le plus au monde,