‹ Huit mois en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 1 sur 70 · Huit mois en Amérique [microforme] · texte numérisé non relu

Huit mois en Amérique [microforme]

Mectings électoraux. Une pluie d’imprimés; un gouverneur de l'IIlinois; un orateur universitaire. M. Chase, le père des greenbacks. — Rixes et processions. — Un complot éventé; procédés électoraux des gens du Sud, — Un convoi de Mormons. — L'élection ; une promenade aux polls; fraude et désordre ; contrôle et publicité. — Majorité républicaine; tranquillité des vaincus ; bienfaits de l'orga-

nisation des partis. — Le camp Douglas ; souvenirs français. —

Une grande ville future; les populations agricoles de l’ouest. —

Columbus : derniers résultats électoraux. La dernière heure de

l'esclavage,

Chicago, 5 novembre 1864,

#4 Nous sommes en pleine bataille électorale. Avant-hier Ahne bande de musique passa sous mes fenêtres avec un MEhar tout pleiñ de femmes vêtues d’oripeaux. Je la suivis usqu'eu Court-House, où je trouvai sous le péristyle

quelques groupes clair-semés que haranguaient divers T. I

orateurs, tandis que deux hommes postés aux fenêtres les inondaient d'une pluie de petits papiers imprimés. On se ruait pour les ramasser, et j'eus quelque peine à en saisir un. C'était un de ces étranges pamphlets électoraux, moitié sermons, moitié affiches, en phrases brèves et rompues, à grand renfort de majuscules, d’exclamations, de mots isolés et interlignés, que les Américains excellent à fabriquer pour le gros public. Il portait ce titre pompeux en grandes lettres : la Vérité! Suivait une longue énumération des conséquences funestes de l’élection de Mac-Clellan. — « 20 millions d'hommes soumis à 300,000 maitres d'esclaves! — Une confédération du nord-ouest! Une insurrection démocratique {voir les menaces du World et du Chicago-Times)! — Mac-Clellan à la tête de la révolte (voir les discours à la convention de Chicago) ! — La guerre portée d'Atlanta et de Richmond à New-York, Philadelphie, Cincinnati et Chicago (voir les journaux de Richmond, complices des copperheads)! — Barricades, guerre civile, — nos rues pleines de sang, —- nos campagnes dévastées, — le crédit de l'État ruiné, — l'or à 2,000, le prix des denrées en proportion (voir l'Histoire de la Révolution française et le règne de la terreur à Paris)! » En doutez-vous? Voici le tableau comparatif des prix républicains, des prix démocratiques, des prix de Mac-Clellan, « tels que les ferait son compromis avec Jeff. Davis, c'est-à-dire la garantie de la dette rebelle et le payement des frais de la guerre aux États du sud, » — des prix rebelles enfin, tels qu’on les verra « si Belmont (1) réussit à soulever une insurrection démocratique. » Le thé, qui coûte maiu-

(4) M. Auguste Belmont est un des chefs du parti démo- M crale. 5.

L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE 3 x fenêtres imprimés.

ue peine à pliets élec-

tenant À dollar la livre, en coûtera 200; le sucre en coùtera 50, et ainsi du café, du tabac, des épices, des toiles, cotons, lainages, du charbon, du fer, du cuivre; — le plomb seul, hélas! « n’abondera que trop ». Si ce tableau

ses brèves # C | ii os vous sourit, « votez la liste rebelle ». Si au contraire Américains OA} vous voulez que le drapeau de l'Union « flotte glorieuse-

ment des lacs au golfe, de l'Atlantique au Pacifique, sur cent États libres et pas un despote, sur cinquante et dans + peu d'années cent millions d'hommes et pas un esclave, on à alors nettoyez le pays, une fois pour toutes, de ce parti mines $ du avide (Floyd), perfide (Buchanan), hypocrite (Seymour), rs furibond (Vallandigham), traître (les fils de la liberté }), Cie infâme (Fernando Wood), vendeur de nègres; auteur de =] in révoltes, de dettes et d'impôts, qui s'intitule le parti la ne Be démocrate! Votez pour Abraham Lincoln! » se 2. en s En dépit de ces fusées incendiaires, l'assemblée restait au egmatique et froide, poussant à peine, pour la forme, s des ar . quelques hurrahs de politesse : on allait, on venait, on os TUeS P . sa chuchotait avec un air de désœuvrement et d’ennui. Un | Le … ne passant pénétra dans le groupe et cria three cheers for enrées eR [ 4 Mac-Clellan! On se mit à rire. Le lendemain, la Chin Fe ai cago-Tribune racontait la procession, le meeting en ez=VOUs * ve ermes emphatiques, dignes des récits qu'on fait chez vins, des Le hous des « enthousiasmes indescriptibles » qui suivent 1, € tels ce partout les princes... « On voyait, disait-elle, les copperest-a-dire : . heads s'enfuir pâles et effrayés, comme frappés d'avance t des (Eau | ce Au sort qui les attend le 8 novembre ». 11 faut se défier ; rebelles . Male tous les récits de manifestations triomphales, de ussil à sou . 4 meelings monstrueux », dont regorgent en ce moment qui coûte Mé 7es journaux des deux partis. On ment en Amérique aussi À ardiment qu'en Europe, avec cette différence que, tout du parti démo- # e monde aÿant le droit de mentir, personne n’a le privi- Mége d'être cru.

[l portait ce | Suivait UNE tes de l’élec-

Le soir, j'ai assisté à une scène plus sérieuse : LL y à eu meeting à Bryan-Hall, dans une de ces grandes salles disposées comme des théâtres et contenant plusieurs milliers d’auditeurs, qui sont une des nécessités de la vie américaine. Le premier et le principal discours fut prononcé par le gouverneur de l'Illinois, Richard Yates, ancien démocrate, ancien membre de la convention de Chicago, et depuis lors transfuge au camp républicain, dans l'espoir, disent les langues médisantes, d'obtenir, à l'expiration prochaine de sa charge, un des deux siéges de l'Illinois dans le sénat des États-Unis. Je vois un homme robuste, en habit bleu à boutons jaunes, dans une tenue un peu dépareillée qui voudrait sembler grave, le front haut, les cheveux lungs, la bouche grande et spirituelle, mais le visage un peu raviné, à ce qu'on m'assure, par un usage immodéré des liqueurs fortes : défaut d’ailleurs assez commun parmi les hommes de l'Ouest. Saufles hang, les damn et autres grossièretés inévitables, son discours ne manquait ni de force ni d’esprit. Il commença par raconter sa conversion récente, se moquant volontiers de lui-même et habillant de la belle façon ses acolytes de la convention en homme qui sait ce dont il parle, quorumpars magna fuit. À mesure qu’il s’échauffait, ses bras et ses jambes se mettaient en danse; il aboyait et martelait les mots avec une énergie singulière; à la fin, il sautait sur place en frappant des talons pour accentuer sa parole : pantomime fort habituelle aux orateurs américains.

Après lui vint un énergumène barbu, l'œil brillant, la

voix nerveuse et vibrante, qui secouait sa crinière et cou- 4 rait sur la plate-forme, tout en débitant avec un accent étranger un dithyrambe exotique dont la pompe imagée À ravit l'auditoire. Cependant son orateur favori manquait &

euse : I y à randes salles lusieurs miltés de la vie cours fut prord Yates, anonvention de D républicain, s, d'obtenir, à es deux siéges s. Je vois un jaunes, dans sembler grave, grande et spi- € qu’on m'asfortes : défaut es de l'Ouest.

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à la foule. « Coy! Coy! » criait-on de toutes parts. Alors, au milieu des cris de joie, se lève une figure étrange, hérissée, à grosse barbe noire, à longs cheveux épais, triste et maigre, les yeux caves, l'air ténébreux, une sorte de fripier juif d'Allemagne. « Messieurs, dit-i! d’une voix tonnante et caverneuse, je ne voulais pas parler ce soir, parce que je n'ai pas vu dans la salle le drapeau des États-Unis. Je ne parle jamais sans avoir devant moi le glorieux emblème de la patrie. » Puis, avec une gravité tragique et superbe, il déclame un chapelet de pantalon-

nades excentriques qui font pâmer de rire toute la salle. IL pend les copperheads, leur coupe le cou, les hache menu, les fait brûler à petit feu, puis, faisant une visite à « monsieur le diable, un gentleman de très-bonne compagnie », s’amuse encore à les voir rôtir au fin fond de l'enfer, empalés sur des fourchettes ardentes. L'auditoire trépignait d'enthousiasme. Ce sont les friandises : qui allèchent ici le gros public. Quant à l’orateur qui tient ce beau langage, ce n’est point du tout un juif allemand : c'est le professeur Mac-Coy, un homme célèbre dans tout l'Ouest pour son éloquence irrésistible, un des premiers de la phalange d'orateurs enrôlés pour cette campagne dans l’armée républicaine.

Enfin s’est levé le vieux John Wentworth, Long John, comme on l'appelle, celui-là grand buveur, mais ancien maire de Chicago, député au congrès depuis quinze ans, maître du corps municipal de la ville et vivant encore sur les restes d'une ancienne. popularité. C’est un grand, gros Corps, un vrai colosse, une sorte de tonneau perché sur de longues jambes, avec une petite tête chauve et cramoisie, des yeux gris percés en vrille, une mâchoire épaisse et carrée, une voix-âpre et avinée, le type achevé du démagogue. On le dit orateur de talent : je n’eus pas

cette fois l'occasion d'admirer sa faconde populaire. I] venait simplement jeter un défi à ceux qui se flattent de l'exelure du congrès, car c’est contre lui que se porte à chicago tout l'effort des démocrates. Long John, s’il a de chauds partisans, a parmi les républicains eux-mêmes des ennemis implacables : il est, dit-on, brutal, emporté, dominateur. On l’accuse d’être à la fois trop avide et trop avare des deniers publics. La police de Chicago est dans la misère, j'ai vu des policemen en habits troués et en bottes percées ; mais Long John refuse obstinément d'augmenter leur paye. Enfin les *2tholiques, unis partout aux démocrates, sont ses ennem,3 particuliers : quand les sœurs de la Charité v’ulurent s'établir dans cette ville, il les persécuta grossièrement. Les démocrates de Chicago ont exploité tous ces griefs : ils ont imprimé à l'usage des républicains des listes, dites anti-Long John, d'où son nom seul est effacé. C’est pour eux une affaire d’État : s'ils échouent dans l'élection générale, ils s’en consoleront, pourvu que Long John soit battu.

Le lendemain, nouvelle fête. M. Chase, l’ancien ministre, l'inventeur du papier-monnaie, devait passer par la ville et haranguer les républicains à Sherman-hall. Deux heures auparavant, toute la salle était pleine, la rue même encombrée, et un peuple immense assiégeait les portes. Guidé par un ami officieux, je me faufilai dans les couloirs pleins de monde et montai par un escalier dérobé jusque sur la plate-forme où devait se tenir l'orateur, La foule y était dense, -et je m'y trouvais comme noyé. Tout à coup:un murmure se répand : : € Voilà Chase! » La foule se déchire, et je vois s avancer un homme blond et rasé, boutonné dans sa redingote noire, avec une démarche droite et militaire, un air de bonne grâce et de simplicité. Sa grande et robuste taille, sa

populaire. Il se flattent de ue se porte à ohn, s’il à de eux-mêmes tal, emporté, avide et trop cago est dans ; troués et en nément d'augis partout aux s: quand Îles cette ville, 1l es de Chicago rimé à l'usage ag John, d'où affaire d'Etat :

s’en console-

, l'ancien mivait passer par Sherman-hall.

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ù la bête populaire en lui parlant de cette armée qui au * lendemain de la guerre affranchirait le continent améri-

tte énorme, mais proportionnée à son corps d'athlète, son œil bleu hardi, ses traits arrêtés et énergiques, toute sa personne à un grand caractère de puissance et de fermeté. On vante beaucoup son éloquence ; j'avoue que je n’en fus pas émerveillé. Il est vrai qu'il avait parlé le matin même et passé sa journée en chemin de fer. C’est une rude vie que celle d’orateur populaire en Amérique au temps des élections, si rude que les chefs de parti n’y pourraient suffire, et qu'ils sont obligés d'engager à leur service une légion d’orateurs de métier qui font pour eux le gros ouvrage : eux-mêmes se réservent les

" grandes villes et les succès retentissants. Cependant le

public de Chicago n’est pas difficile, il s’extasie d'admiration à la pensée la plus plate, à l'effort le plus outré et le plus malheureux pour relever une période qui tombe. I n'y a eu dans toute l'allocution de M. Chase qu'un passage curieux et remarquable, celui où, après avoir gratté

cain du joug des despotes étrangers, de cette marine, la

plus belle du monde, qui, si l'Angleterre et la France se © liguaient jamais contre les États-Unis, leur donnerait à © toutes deux une leçon, — il s’est mis à se glorifier lui- # même d'avoir donné au pays le papier-monnaie. On eût ,n dit vraiment, à voir ce naïf orgueil, que l'assignat était « une trouvaille nouvelle et inimitable, et qu'il avait fallu « du génie pour imaginer en temps de détresse l’expédient « l'une émission indéfinie de papier à cours forcé. Quant 2 la foule ignorante et aveugle, venue seulement pour … voir un homme connu, elle acclamait dans la joie de sa # curiosité satisfaite la chose même dont elle murmure tous

les jours. «Je vous promets, dit M, Chase, que si vous

æ «battez cette rébellion, avant six mois chaque greenback

dans vos poches vaudra de l'or. » Là-dessus applaudissements frénétiques, cris de joie et de délire, comme si en effet la parole magique de ce nouveau Law avait changé en or le contenu de toutes les bourses. Three cheers for the father of greenbacks (1)! Et les trois cheers ébranlèrent la salle. La multitude est partout la même, et quand nous parlons en Europe de ces lumières supérieures qui permettent à l'Amérique de supporter une liberté dont nous sommes incapables, nous nous faisons à nous-mêmes une injure que nous ne méritons pas.

Ces Américains, qui nous regardent du haut de leur grandeur, sont encore au fond de grands enfants. Ils ont, il est vrai, la prétention de dominer d'une coudée tous les peuples du monde. Parvenus aisément à une fortune toute faite, ils ont l’orgueil et l’imprévoyance de tous les aventuriers heureux. Isolés par la nature du monde européen et garantis par deux mille lieues d'océan, ils se figurent devoir à leur force la sécurité qu'ils doivent surtout à leur éloignement. Ils se croient les géants de Brobdingnac et traitent avec dédain les pauvres Lilliputiens d'Europe. Lors de la guerre de Crimée, un sénateur, Reverdy Johnson (2), prenänt en pitié ces combats de mouches, disait d’un air de fatuité amusante : « Avec notre petite armée et le général Scott, nous en finirions en une semaine. » On offense les Américains en leur disant que leur pays est soumis aux conditions générales de l'humanité, Cette imperturbable assurance, cette insolente audace, est à certains égards une qualité; elle leur per-

(4) « Trois cheers pour le père des greenbacks! »

(2) M. Reverdy Johnson, sénateur démocrate de l’État du Maryland, qu'il ne faut pas confondre avec Andrew Johnson, ancien sénateur du Tennessee, aujourd’hui président des États- Unis.

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met de fouler d’un pied sûr un sol effondré, et de prosy c encore là où nous ne saurions que fermer portes et feuètres et nous cacher dans nos caves. Il faut pourtant que leur orgueil ne les pousse point par bravade au précipice. Ils sont aujourd’hui dans l'épreuve de leur virilité. Si le pied leur manque, ils ne remonteront jamais sur leurs échasses; mais, s’ils restent debout, ils sortiront de cette épreuve à la fois plus forts et plus sages.

6 novembre,

Hier soir, c'était le tour des démocrates. Ils ont tenu à Bryan-hall un grand meeting auquel j'ai-religieusement assisté, où même je me suis laissé décorer pour vingt-cinq cents d’un Mac-Clellan badge, avec les deux portraits photographiés de Mac-Clellan et de Pendleton, mais où je me suis endormi profondément. Le premier orateur, un honorable quelconque, s’étant élevé d’un ton posé au pathétique des cris continus, mon attention a commencé à se détourner et mon oreille à s’assourdir. Un petit incident m'éveilla : l'orateur, dans une de ses invectives, demandait ce qu'avait fait Lincoln des ressources immenses qui avaient passé par ses mains. « Du bien à son pays! » répondit une voix du fond de la salle. Aussitôt tumulte, agitation, menaces : il fallut que l’orateur lui-même prit sous sa protection l'interrupteur indiscret qui avait enireint le silence imposé par la coutume aux adversaires qui viennent assister aux assemblées des autres partis. Sur quoi, j'ai refermé les yeux, et je nc puis savoir ce qui s’est passé.

Rien de bien remarquable assurément. Ces meetings se ressemblent tous, comme ces clubs dont les processions

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aux flambeaux troublent toutes les nuits les rues de la ville. Quand deux clubs ennemis serencontrent, ils s’arrêtent l’un devant l’autre, se provoquent, luttent de grognements, de sifflets, de cris étranges, et se séparent après quelques coups de bâton. Hier soir, tout dormait, quand un vacarme d'instruments à vent a retenti dans la rue. C'était le Norwegian-Union-Club qui venait sérénader Long John Wentworth à l'hôtel Tremont, où ce grand citoyen a l'habitude de jouer au billard jusqu'à une heure avancée de la nuit. La longue file de torches et de lanternes a stationné quelque temps sous nos fenêtres, poussant en cadence des hp ! hip ! hurrah ! en l'honneur de John. Les démocrates, groupés sur les trottoirs et dans les rues voisines, répondaient par des hsses et des cheers pour Mac-Clellan. Une bande de gamins se rua sur la procession, quelques coups de pied et quelques brûlures de torches allumées les dispersèrent : grave événement comme il s’en passe tous les jours à Chicago. Quelquefois les rixes sont plus sérieuses. A Clinton, une réunion démocrate a été dispersée à coups de pierres.

. Ailleurs le général républicain Logan, deux fois assailli

par les démocrates, a dû se faire entourer d’une troupe d'amis armés et parler lui-même le pistolet au poing. En somme, le peuple est paisible, et les deux partis font bon ménage dans la vie privée. Les Américains, qui à l'occasion s’entre-tuent comme des chiens, ne sont pas de leur nature turbulents ni querelleurs. Seulement, leur langage est plus énergique que le nôtre, et là où nous nous contentons d’un juron ou d’une insulte, ils donnent un coup de couteau ou de pistolet.

Les faussaires de Baltimore ont tous été condamnés à la détention perpétuelle, nonobstant l'évidente complicité de Ferry avec la police : on trouvera sans doute quelque

rues de la nt, ils s’artent de grose séparent out dormait, tenti dans la venait sérémont, où ce jusqu’à une orches et de os fenêtres, en l'honneur trottoirs et usses et des mins se ru4 et quelques : grave évé- Chicago.

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moyen de le tirer d'affaire. Cependant on poursuit le procès du colonel North, autre agent électoral de l'Etat de New-York, dont le crime, dénoncé par Ferry, est loin d'être aussi fortement prouvé que celui de Donohue. Le gouverneur Seymour a fait mainte démarche pour sauver le colonel North et obtenir qu’on suspendit l'affaire; mais le ministre de la guerre Stanton a obstinément refusé de lui faire grâce. Les démocrates voient dans ce procès une infâme machination des républicains ; ceux-ci s’efforcent de lui donner, comme à celui des american knights, une importance visiblement exagérée. Il y a eu certainement des fraudes commises ; mais n’y a-t-il pas aussi de la part du gouvernement espionnage, provocation et préparation calculée d'un scandale? Le Herald, qui de son tonneau de Diogène, à l'écart de tous les partis, juge quelquefois avec bon sens et justice, remarque, : propos des manœuvres électorales, que l'usage en est ancien, et qu'il n’y faut chercher qu'un mutuel avertissement de vigilance. Dans un pays libre, la fraude est toujours. dénoncée par l'adversaire intéressé qui la surveille. Rappelez-vous les joueurs aigrefins qui se volent l’un l'autre, mais dont les tricheries équilibrées aboutissent à une égalité parfaite.

7 novembre,

Ce matin, à son réveil, la ville apprend avec stupeur qu'elle vient d'échapper à un danger terrible. On a surpris un vaste complot ourdi par les démocrates et les rebelles, et qui devait éclater demain. 11 s'agissait, disent les affiches placardées aux bureaux des journaux républicains, de délivrer les dix mille prisonniers du camp

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Douglas, de leur donner des armes, de saccager et de brûler la ville. Les sons of liberiy ont préparé le crime. Les conjurés ont des complices à Chicago. Deux ou trois colonels, un capitaine, un juge (engeance titrée qui foisonne en Amérique : — on y trouve des colonels qui sont cabaretiers et des majors qui sont cochers de fiacre), nombre de dignitaires municipaux et d'officiers de la milice ont été mis en prison. On a pris soixante guérillas venus du Sud, qui attendaient le signal. On a saisi deux chariots pleins d’armes et de munitions de guerre. Voilà du moins ce qu'annoncent les affiches brèves, mystérieuses et comme effrayées, autour desquelles le peuple se presse avec stupeur. Au bureau de l'Evening Journal sont exposés à la foule ébahie des échantillons formidables de l'arsenal avec lequel on devait armer les dix mille prisonniers rebelles : un gros pistolet d’arçon, un revolver de combat, un petit pistolet de poche dans son étui, une petite poudrière, et une boîte à capsules grosse comme une montre. L'arsenal des conspirateurs tiendrait tout entier dans une boîte de bonbons. J'oubliais la pièce la plus redoutable et la mieux faite pour répandre la terreur : un grand couteau rouillé, semblable au tronçon d’un vieux sabre, « trouvé (dit avec trois points d'exclamation une pancarte collée à la vitrine) trouvé sous la chemise d'un homme qui a répondu, lorsqu'on lui en a demandé l'usage : C’est pour couper la gorge aux abolitionistes! » Voilà par quelle mise en scène on émeut le peuple le plus éclairé du monde! Les républicains s’indignent; les démocrates, surpris ou feignant de l'être, répondent qu'ils sont victimes d’une odieuse machination. C’est, disentils, une ruse grossière, un prétexte pour faire des arrestations intimidantes et de menaçants mouvements de troupes ; les accusés sont des espions, des compères, les

ccager et dé aré le crime.

Deux ou trois itrée qui foinels qui sont rs de fiacre), fficiers de la anté guérillas n a saisi deux guerre. Voilà èves, mystéles le peuple ning Journal tillons formiarmer les dix 1 d’arçon, un oche dans son apsules grosse teurs tiendrait 1bliais la pièce pandre la terutronçon d'un d'exclamation pus la chemise en a demandé bolitionistes ! »

peuple le plus gnent; les déspondent qu'ils C'est, disentaire des arresjouvements de compères, Îles

| prétendus guérillas des agents de la police. Aussitôt nouvelle affiche, nouveaux artieles des journaux républicains à pour donner les détails de la conjuration : ils racontent | que les guérillas se sont grisés à l'auberge, et que, le wiskey leur déliant la langue, la république a été sauvée. Ils ont beau dire, je ne puis voir dans cette affaire

7 qu'un monstrueux canard. Les démocrates voudraient

4 bien, pour y répondre, emprunter quelque tour semblable au sac de Barnum: mais dans leur rôle d’opposants, 2 ayant contre eux le gouverneur, la municipalité, l’armée, à la police, ils en sont réduits à faire les victimes ; ils se 4 plaignent, ils accusent, ils récriminent, rôle triste et in- Agrat, car la foule est toujours du parti de ceux qui ’amusent le plus.

Fraude, mensonge, violence, ces trois choses jouent un grand rôle dans toute mêlée électorale, en Amérique autant qu'ailleurs ; je dirais même un peu plus, si je ne tenais à honneur de garder pour nous la palme. Nous avons ce grand avantage que chez nous toutes les in- “fluences pèsent d'un même côté. Ici les chances s’éga- “lisent, et l’action de la bonne cause est neutralisée. “Chez nous, on retranche, on rectifie les votes, on surveille aternellement l'électeur, on soumet son libre choix à ne salutaire discipline. fci, au contraire, il n’est que trop libre d’user et d’abuser de son suffrage, de le mul- «tiplier même à l’occasion. C’est, me dit-on, une manœuvre accoutumée que de faire mouvoir d'un poll à l'autre des bandes d'électeurs ambulants. La fraude est si publique que la presse ose l’encourager et donner en termes trans-

parents ce mot d'ordre étrange : « Votez vite et votez #heaucoup. » Ge n'est donc pas toujours le nombre qui AWlait la majorité, mais l'énergie, l’activité, l’habileté des partis. C'est même quelquefois la force ouverte, quand

ment

une bande armée s'empare des poils, les confisque et ne laisse approcher que ses partisans : coutume d’ailleurs plus familière à la chevalerie du Sud qu’à la vile populace du Nord. Un témoin oculaire de la dernière élection présidentielle à Baltimore me racontait une aventure électorale bien choisie pour m'édifier sur les mœurs politiques du Sud. Dans cette ville alors toute sudiste, et qui ne devait être conservée à l'Union que par l'énergie du général Mac-Clellan et du colonel, depuis général Butler,

les républicains avaient beaucoup à faire de tenir tête : #

aux démocrates. Les meneurs du parti se tenaient auprès d'un poll, encourageant et ralliant leurs hommes. Les démocrates résolurent de les en déloger. Ils s’armèrent de petits poignards fins comme des aiguilles, qu’ils glissèrent dans leurs manches, et, sitôt qu’un adversaire avait le dos tourné, il était frappé à droite, à gauche, harcelé de coups d'épingle. il fallut s’en aller de guerre lasse. Aïlleurs, un démocrate, pour intimider le peuple, tira son pistolet et menaça un électeur paisible qui s'était permis de n'être pas de son avis. Celui-ci prit la fuite : il le poursuivit et le tua à bout portant. Personne ne s’émut; la police, qui était présente, ne bougea point, et le meurtrier continua à distribuer de ses mains sanglantes les bulletins de Breckenridge. Vous vous récriez, vous vous demandez si c’est possible. N'oubliez pas que cet homme appartenait au parti régnant dans le Maryland, au parti qui était maître de tous les pouvoirs. On a vu à Baltimore des canons braqués sur les polls menacer les votants de la mitraïlle comme des prisonniers ou des galériens. 11 y a des gens qui appellent cela les excès de la liberté.

Les hommes du Nord sont pius paisibles; en général ils préfèrent les spectacles aux batailles. Tantôt les dé-

Drul:

is ce s fol

nfisque et ne me d’ailleurs vile populace élection préenture électoeurs politiques ste, et qui ne nergie du géénéral Butler,

de tenir tête :

enaient auprès hommes. Les Ils s’armèrent les, qu'ils glisun adversaire oite, à gauche, aller de guerre ider le peuple, r paisible qui . Celui-ci prit t portant. Pernte, ne bougea r de ses mains . Vous vous r'éible. N'oubliez régnant dans le us les pouvoirs.

és sur Îles polls me des prisoni appellent cela

les; en général . Tantôt les dé-

mocrates tirent des feux d'artifice, tantôt les républicains

annoncent une grande parade avec Union car and Monitor et combat naval aux flambeaux sur le lac. L’ene ne se mesure à la longueur des processions ; on

n cite qui ont mis trois heures ? à défiler. Les minstrels

À Lans les théâtres, les prédicateurs dans les églises pren- L: ent part à la mêlée. Les spirites font parler les âmes des

orts : il n’y a pas de petits moyens. On raconte l’histoire ‘un candidat malheureux à qui un montreur d'ours faiait une concurrence redoutable. Il eut une idée de génie : ] acheta le saltimbanque, l’attacha à sa suite, le montra pour rien à son auditoire. Dès lors la foule se pressa pour l'entendre, et il fut nommé haut la main...

J'ai vu ce matin défiler dans les rues des gens qui ne finquiètent guère de savoir qui sera élu. Ce sont neuf ents émigrants européens, hommes et femmes, Alle-

nds pour la plupart ct menés en troupeau par des

&gents recruteurs du gouvernement des mormons. Il en Passe tous les mois quelques centaines ; ce ne sont, vous

ouvez le croire, ni des fanatiques ni des prosélytes : ce nt de pauvres gens qui fuient la misère du pays natal, irés par la promesse d'un gros salaire et d’une vie cile. Les mormons, depuis quelques années, s'occupent Rtivement de développer leur population. Ïls sont déjà Bnt mille, et ils comprennent que les États-Unis leur

1 asseront bientôt sur le corps, s’ils ne se hâtent de former

grand peuple. Ce qu’on dit de leur luxe, de leur ospérité, du mouvement d’affaires qui se fait dans leur le, est véritablement merveilleux. Peuple agricole et

Manufacturier, ils sont de beaucoup en avant des rudes p ppulations d'aventuriers et de mineurs que les États-

is envoient au delà des montagnes. Ils sont devenus s fournisseurs de tous leurs voisins, et les tiennent

pour ainsi dire tributaires de leur industrie. Ce sont les convois de mules partis du Lac-Salé qui nourrissent les territoires de Montana, d’Arizona, d'Idaho, une partie même du Colorado et du Nouveau-Mexique. Les mormons n’aspirent plus guère qu'à former à eux tout seuls un État indépendant au sein de l’Union fédérale. On les dit tout prêts à abandonner les voies de Dieu pour entrer dans les voies du siècle. La façon dont ils se recrutent ne tend pas à augmenter le nombre des croyants. 11 n°y a pas jusqu’à la polygamie, ce dogme sacré, qui ne soit en décadence (1). Enfin on peut espérer qu'avant peu d'années cette étrange saciété rentrera sous la loi commune sans qu’il soit besoin de l'exterminer.

8 novembre.

Voici enfin l'élection commencée. Je viens de me promener cinq heures de ward en ward sans voir nulle part aucun désordre. Je m'attendais au moins à trouver autour des polls des foules bruyantes, passionnées, toujours

(1) Au mois de mai 1865, M. Schuyler Colfax, ancien speaker de la Chambre des représentants, et quelques autres hommes politiques distingués, firent au pays des mormons une visite qui ressemblait bien à une ambassade. On les reçut à bras ouverts, et M. Colfax put, à un grand meeling tenu en son honneur dans la ville du Lac-Salé, parler de la pluralité des femmes comme d'une coutume barbare que ne pourraient longtemps tolérer des voisins civilisés ; il exhorta ses auditeurs à y renoncer, en les assurant de la bienveillance des États-Unis, qui seraient heureux de voir en eux. des amis et des frères. Autrefois les mormons l’auraient lapidé pour avoir tenu ce langage ; il faut que les temps soient bien changés.

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prêtes à tirer le couteau. Quel n'a pas été mon étonnement, au premier ward que j'ai rencontré sur mon chemin, de voir un groupe calme et silencieux de trois à quatre cents personnes qui flänaient autour du poll en causant à demi-voix! L'appareil du vote n’est pas somptueux. Une fenêtre d’où l'on a enlevé le carreau et où se tient le scrutateur qui recoit les votes, une balustrade de planches formant un étroit passage le long du mur, de manière à forcer les citoyens à ne défiler qu’un à un devant le guichet, une longue queue d'hommes patients et paisibles qui attendent deux heures, trois heures, que leur tour vienne, des distributeurs de bulletins qui offrent silencieusement et sans importunité leur marchandise qui souvent, quoique de partis opposés, causent entre eux

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pectifs de leurs candidats, çà et là un ou deux Allemands imbéciles qu'on pousse au vote comme des moutons de Panurge, des épigrammes, des jurons, tuut le gracieux cortége d'épithètes et d'exclamations dont l'Américain orne sa pensée, quelquefois une poussée ou un regard provocateur entre deux adversaires bientôt pacifiés par une poignée de main, voilà ce que sont ces terribles élections américaines.

| IL est vrai que la pluie s'était mise à l'œuvre et refroidissait les têtes; il est vrai que la municipalité faisait rigoureusement observer la loi qui tient les cabarets fermés les jours d'élection; il est vrai enfin que la crainte des troupes du camp Douglas, l'effet des arrestations de la veille tenaient en bride la minorité démocrate. Les Américains d’ailleurs n'ont pas l'habitude de donner vent à toutes leurs pensées el de se provoquer bruyamment par plaisir. Les God damm you et autres politesses s’échangent d’un ton froid et goguenard, avec le sourire

aux lèvres. Autre pays, autres mœurs ; chez nous, on aime et on recherche la contradiction, on fait grand vacarme de paroles sans un grain de haine au fond du cœur. Ici, quand on se querelle, on passe directement et sans transition de la conversation calme et ironique aux coups de pistolet à bout portant.

C’est pourquoi on évite la dispute : on aime mieux parier que se battre. De même que le meeting est le spectacle et l'amusement préféré du peuple, l'élection est ie grand jeu de hasard, le jeu national américain. On parie sur l'élection comme sur une course de chevaux 6ù nn combat de coqs, et ce n’est pas un des traits les moins caractéristiques des mœurs politiques du pays. Cette manie n’est pas limitée aux riches capitalistes, comme M. Belmont, qui risquent de grosses sommes pour donner confiance : elle est populaire, et il se forme autour de chaque poll une petite bourse où l’on offre et vend les paris. « Six shillings pour une majorité de 600, — dix dollars pour une majorité de 500, — un contre vingt, deux contre dix! » — Toutes les chances sont évaluées, tous les candidats cotés sur le tapis vert. Je suis sûr qu’il y a des spéculateurs, des courtiers qui font métier du jeu, comme aux courses d’Ascott ou de Chantilly. — Cependant de grands chariots ornés, attelés à quatre chevaux et remplis de musiciens payés, parcourent la ville sous la pluie, s’arrêtant dans chaque ward en face des polls et encourageant les hommes du parti par un air patriotique : les uns ont l’uniforme gris, les autres l’uniforine bleu. Des soldats blessés sont postés en permanence à côté du poll pour faire effet. C’est, du reste, une innocente comédie; mais ne croyez pas qu'ils y soient venus par hasard. Sur cette terre classique du charlatanisme moderne, on prépare, on caleule tout d'avance, etil ne faut pas prendre

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J'ai partout joué l'électeur, prenant ici un bulletin aux uns et le refusant aux autres, faisant là-bas le contraire, me faufilant dans les groupes, et écoutant les tournois de paroles des meneurs des deux partis. Partout j'ai trouvé la passion contenue mêlée à la bonne humeur gogue-

" narde. Lorsque, m’approchant d'un poil, je voyais les (leux meneurs de la circonscription s’entretenir amicale-

me ment tout en distribuant les billets des candidats opposés,

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