‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 35 sur 56 · FERRER M TÉ ET · texte numérisé non relu

FERRER M TÉ ET

favorables à l'opinion républicaine. Les élections locales au Maine ont donné une majorité unioniste. Tout va donc bien du côté politique, malgré une échauffourée sanglante dans les rues de Cincinnati; mais l’Ouest est gravement menacé par les rebelles. Les trois expéditions concertées de Smith, de Shelby et de Price bouleversent l’Arkansas et le Missouri. A Saint-Louis les affaires ont été suspendues : on enrûe dans la milice tous les hommes de seize à soixante ans. Price traine à sa suite un certain Reynolds, qu'il prétend établir gouverneur dans Jeffersonville à main armée. Il a déclaré qu’il ne ferait quartier à personne, et pend, fusille, brûle méthodiquement. Jamais ce pays accoutumé à tant d’horreurs n'avait vu guerre si sauvage ; car si le Suc fait une défense héroïque, c’est l’héroïsme sanguinaire d'un tigre acculé.

Les conspirations continuent. Le général Hovey, qui commande dans l’Indiana, vient de faire arrêter Richard Barret, du Missouri, Josuah Bullit, du Kentucky, et le général Bowles, de l’Indiana, tous membres de l’ordre secret des fils de la liberté et impliqués dans le procès d'Hxærison Dodd. La société secrète semble avoir passé dans les mœurs politiques du pays : ce n’est pourtant pas faute de liberté. On comprend la conspiration sous le règne d’une loi despotique qui provoque la rébellion cachée en forçant l'opposition publique à se taire; mais dans un pays où la presse et la parole sont libres, où les citoyens peuvent s’assembler et s'associer entre eux, où la licence de la discussion va jusqu'à prêcher la guerre civile, les sociétés secrètes sont une anomalie inexplicable et propre à faire douter des vertus de la liberté. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu’elles ne font aucun mal, et qu'il à fallu le trouble de la guerre civile pour donner à ces affiliations inoffensives le caractère dangereux et cri-

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minel dont on s’alarme aujourd'hui. Le gouvernement fédéral fait d’ailleurs bonne défense au moyen de la nouvelle autorité militaire et des tribunaux de guerre exceptionnels qu’il a institués. Devant l’inaction ou la malveillance des pouvoirs locaux, nommés souvent en opposition à sa politique, il a dû envoyer dans chaque État un général dont l'autorité, appuyée sur les baïonnettes, s'exerce à côté et parfois en dépit des lois. Les copperheads ont beau jeu contre un système dont les unionistes eux-mêmes savent trop bien les inconvénients. Ils crient à la constitution violée; l'arbitraire donne aux actes les plus justes un air de tyrannie. Qu'ils y songent pourtant, ces démocrates extrêmes, ces admirateurs absolus du système fédéral et de l'anarchie de tous les pouvoirs, c'est justement dans un pays comme l'Amérique que l'abus dont ils se plaignent devient le plus vite une nécessilé.

30 septembre,

Rien de nouveau dans cette triste ville que les drapeaux tendus à travers les rues, les réunions électorales, les variations inexpliquées du cours de l'or, et la pluie qui depuis quelques jours tombe à torrents. Je commence à connaître sur le bout du doigt les lieux communs de l'éloquence américaine. Quand on a entendu deux ou trois meetings de chaque parti, on a approfondi la politique générale du pays comme l’approfondissent la plupart des citoyens. C’est se tromper que de croire, sur la foi des romans, qu'il y a en Amérique une mine inépuisable de curiosités morales. Le peuple américain a une idée fixe, et comme cette pensée dominante est l'argent,

on conçoit qn’elle donne à son génie une certaine sécheresse uniforme et déplaisante. Je dis plus : des hommes qui n'ont jamais eu l'esprit éveillé que sur une chose, et pour qui faire de l'argent est la gloire suprême, ne peu. vent être des modèles d'intégrité et de puritanisme. Ils seront froids, raisonnables, réguliers, inflexibles; ils auront leurs règles morales raides et étroites, mais établies sur le principe de l’obéissance rigoureuse à l'intérêt et à la légalité, non sur des maximes chevaleresques qui les font rire. Ainsi le duel sera sévèrement jugé; on n'aura pas trop de mépris pour les criminels qui, sans utilité possible, mettent en jeu leur vie et celle du prochain. Est-ce par charité chrétienne ou esprit de soumission ? Point du tout; mais seulement parce que le duel est une sottise et ne peut profiter à personne. En revanche, on attendra son voisin au coin d’un bois pour le rouer de coups ou le cribler de balles. Ce qu’on réprouve, ce n'est pas la vengeance, c’est l'espèce de générosité mal entendue qui s’y mêle.

Autre exemple : la prodigalité sera un crime irrémissible aux yeux des austères faiseurs d'argent qui adorent le dieu Dollar. Laborieux, suant pour gagner, ils n'ont pas assez de pitié pour les oisifs qui dépensent ; mais on a de l'indulgence pour le banqueroutier habile qui s’enrichit de sa ruine et qui sait garder la confiance publique après ses naufrages. On ne dira pas avec mépris : « C’est un escroc, » mais avec admiration : « C'est un luron!il est smart!» C'est que le point de vue est différent du nôtre : des hommes accoutumés à ne cor:pter que sur euxmêmes et à coudoyer la foule brutale des compétiteurs voient dans l'intérêt un devoir qu'ils avouent hautement, au lieu d'afficher comme nous autres un désintéressement suspect. Mieux on sert la divinité de l'intérèt per-

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Les habitudes privées se peignent, comme de raison, dans les mœurs publiques ; il n’est guère d'homme politique qu’on n’accuse de trafiquer de son influence ou de son pouvoir. Je vous ai déjà dit ce qu’il fallait penser de certaines administrations locales; à New-York surtout, l'organisation municipale a beaucoup de petits défauts. Le corps de ville vote bien les impôts, mais on ne sait trop à quoi il les emploie. Le fait est que la voirie, qui figure au budget pour une grosse somme, est singulièrement négligée. Quand une rue devient impraticable, ce sont des pourparlers sans fin entre les propriétaires et les magistrats municipaux, qui ne consentent aux réparations nécessaires que si les intéressés payent la moitié de la dépense. Souvent même, de guerre lasse, les propriétaires font tout eux-mêmes. Comment ces abus persistent-ils malgré l'élection populaire, la liberté de la parole et le contrôle quotidien de l'opinion publique? Les Américains éclairés vous diront qu'ils ont exagéré dans les lois municipales le principe en lui-même salutaire de la démocratie. Ils ont institué l'élection directe et annuelle des administrateurs par la masse du peuple. Si courte qu’en soit l'échéance, cet appel tumultueux à la foule ne remplace pas la surveillance active qu'exercerait une représentation communale sur un agent exécutif qu'elle aurait délégué, Une administration ainsi élue n’a d'autre souci que de flatter les passions de ses juges, et il n'est pas étonnant qu'elle mette à profit son règne éphémère jusqu’au jour où elle courbe la tête devant le pouvoir qui la maintient ou la brise. D'ailleurs elle n’est pas importune : elle fait peu de bruit et ne demande qu'à se faire oublier. Être indépendant chez lui, n'avoir pas de tracasserie à redouter dans sa maison, voilà tout ce que l'Américain

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exige et ce qu’il paye volontiers; c’est un roi débonnaire qui se laisse gruger par ses favoris.

Quant aux législateurs, ils ne sont pas tous irréprochables : vous savez que la classe des politicians ne se recrute pas toujours parmi les plus dignes, et que les querelles des bar-rooms ont été la première école de plus d’un homme d’État qui siége au cuugrès. Le souverain populaire a, comme les rois, ses conrtisans et ses parasites, qui font métier de la politique et y cherchent le soutien d'une vie besoigneuse. Ces hommes, une fois parvenus dans les législatures d’États, prennent la fortune aux cheveux. Des Américains qui ont sollicité m'’assurent qu'il ne faut rien demander les mains vides. Avez-vous un droit à faire valoir, une créance à faire payer : obtenez l'appui d’un législateur qui plaidera votre cause et partagera avec vous le bénéfice. « Dernièrenent, me disait un habitint du Minnesota, les Indiens firent une incursion sur le territoire de notre État ei pillèrent quelques propriétés. Le gouvernemeut devant protection aux habitants et leur garantissant la sécurité de la frontière, les victimes du pillage avaient recours en indemnité. Elles avaient perdu 3,000 ou 4,000 dollars peut-être, 5,000 tout au plus : elles commencèrent par en réclamer 50,000 sur la foi du serment. L'affaire vint devant la chambre, et les plaignants obtinrent 25,000 dollars; il en resta 12,000 aux mains de l'avocat bénévole qui avait soutenu leurs intérêts. » Un colon français de Saint-Louis avait une affaire pendante devant la législature du Missouri, qui ne prenait aucun souci de sa requête et la laissait dormir depuis plus d’un an au fond du panier. De guerre lasse, il se rendit à Jeffersonville où siégeaient les chambres, acheta un tonneau de wiskey, inviia ses juges à souper tous ensemble; on ne sait ce

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On excuse ce petit commerce des législateurs par l’insuffisance ridicule de leurs traitements : on dit qu’un homme pauvre, qui n'a pour vivre loin de chez lui que trois dollars par jour, surtout depuis la guerre et le papier-monnaie, est bien forcé, pour manger, de se faire à lui-même un supplément d'indemnité. Il en est de même des petits employés des administrations publiques. Aussi la corruption fleurit-clle surtout dans les rangs inférieurs. Les chefs du gouvernement sont, quoi qu’on en dise, à l'abri de tout reproche; cependant, si j'en devais croire les accusations d’une presse calomnieuse et déshonorée, il n'y aurait pas jusqu'au premier citoyen des États-Unis, jusqu’à celui que la voix publique a appelé l’honest old Abe, sur qui je ne dusse perdre mes illusions. Le World etle Daily News, journaux bien connus pour recevoir les inspirations des frères Wood, ne poussaient-ils pas hier l’infam.ie jusqu'à insinuer que madame Lincoln, en sa qualité de honne ménagère, approvisionnait son garde-manger pour le temps des revers politiques? Quant à M. Seward, on le plaisante sans cesse sur ses économies; on lui demande si la « petite sonnette » qui a la vertu magique de fermer les portes des prisons a en même temps celle d'ouvrir le trésor public. M. Chase, qui reste pauvre, est accusé d’avoir fait une fortune scandaleuse. Personne n’ajoute foi à des calomnies qui ne salissent que ceux qui les écrivent, et dont les honnêtes gens dédaignent de s’émouvoir; mais c’est le sang-froid même des honnêtes gens qui m'étonne. II faut que l'habitude de la corruption soit bien enracinée pour que de pareilles indignités se débitent sans serupule, et qu'on les supporte si doucement. Et voyez par quel

étrange argument de morale un journal républicain réplique aux imputations des copperheads ; il invoque la minime proportion des escroqueries qu’on prête à M. Chase pour louer sa probité! « A tout prendre, dit-il, M. Chase n’aurait perçu des fonds de l'État qu’un cinquième tout au plus pour cent, commission bien inférieure à celle des agents d’affaires ! » Attaque injurieuse ou défense perfide, l’outrage est le même des deux côtés. Si je vous monirais les Américains peints par eux-mêmes, je vous en ferais un triste tableau. Ils sont tellement endurcis aux soupcons déshonorants, aux insultes brutales, qu'ils les prodiguent et les acceptent tour à tour sans sourciller, comme des boutades inoffensives. Je sais bien que cette crudité démocratique vaut :ieux que l'hypocrisie élégante, l’infamie dorée qui se cache sous un lambeau d'honneur faux et frelaté; mais li nature humaine est la même partout, et la sauvegarde la meilleure contre la

corruption est encore dans ces conventions et dans ces chimères que les Américains tiennent en trop grand mépris.

ler octobre,

J'ai à vous annoncer une série de victoires. D'abord le général Sheridan, qui grandit tous les jours, a gagné coup sur coup deux batailles brillantes dans la vallée de Ja Shenandoah. De son côté, l'amiral Farragut a décidément pris Mobile, ou plutôt il s'est emparé de la baie, et sera maître de la ville quand il voudra. Hier enfin, nouvelles de Richmond, — un combat où l'on a pris une quinzaine de canons. Les confédérés ne manqueront pas de s’attribuer la victoire : il est vrai que Grant est plus

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Je vous parlerais plus souvent de la guerre, si j'étais sûr de vous dire la vérité; mais dans cette ville de spéeulation et de charlatanisme les bruits se répandent et s'évanouissent avec une étourdissante rapidité. C’est dans le quartise des affaires un cliquetis de nouvelles extravaganies, souvent contradictoires, auxquelles les gens sages ont pris, pour leur repos, le parti de ne pas prêter l'oreille. Il ne suffit point, comme à Paris, de rumeurs anodines pour qu’on s’effraye, et les inventeurs américains ‘‘ncent de bien autres ballons que la mauvaise humeur du sultan, la colique de l'empereur de la Chine, ou le propos guerrier tenu hier en petit comité par tel valet du prince. Lorsqu'on veut émouvoir l'opinion publique ou, plus exactement, le marché des fonds publics, on fait bel et bien écraser le général Grant par le général Lee, ou tomber devant le général Grant les murs de Richmond. Le Mexique est encore, pour les journaux embarrassés de remplir leurs colonnes, une mine inépuisable de nouvelles à sensation (sensation news). J'ouvre le New-York Herald, et je lis ce matin, comme d'usage : « Désastres des Français. — Miramon à la tête d’une révolution républicaine. — Prise de Monterey par les Mexicains, — Première dépêche : Cortinas a battu les Français à Matamoros; ils se barricadent dans Bagdad; l'amiral Bosse est an désespoir. — Miramon est à Mexico, maître d'une partie de la ville, s’alliant au clergé contre l'empire. Maximilien est à cheval, traqué dans la campagne. » Deuxième dépêche : «IL paraîtrait que le colonel Du Pin a repris possession de Matamoros, que Cortinas s’est enfui sans combattre, et que le colonel regrette de ne l'avoir pas pendu. Mexico est tranquille,

l’empereur en bonne santé, et c’est Juarès qui s’est enfui de Monterey, poursuivi par les balles françaises. » Le Herald en conclut que le Mexique est la propriété des États-Unis, mais que provisoirement les Mexicains feront bien de se rallier au gouvernement nouveau, afin d’avoir le temps de s'entendre et de se soulever plus tard contre l'étranger.

Ce Herald est un des personnages les plus curieux, les plus spirituels et les plus influents de la presse américaine. Personne ne devine encore quelle est son opinion; à vrai dire, on ne le soupçonne pas d'en avoir une. Il ignore lui-même auquel des deux partis il appartient : il sait seulement que c'est le parti du succès. Le voilà aujourd’hui dans une grande perplexité : neutre et déclassé, boudeur, quinteux, mécontent de tous, il ne demande qu’à abdiquer son indépendance incommode pour entrer au service du plus fort. Il erre comme une âme en peine, comme un chien perdu qui n’a plus de maître, et accoste tous les passants, aboyant à l’un, flattant l’autre, disant à tous par sa pantomime : « Je suis à vendre, prenez-moi, » Tantôt il défend le président contre les calomnies du Daily News, tantôt il insinue des doutes perfides sur l'honnêteté de l'administration républicaine. Un jour il vengera madame Lincoln contre ceux qui l’accusent d’occuper dans le cabinet de Washington le ministère des petits profits, — le lendemain il pulvérisera Greeley pour avoir dit du mal de Mac-Clellan; puis il fera une sortis furieuse contre les traîtres de Chicago. En même temps il tourmente sans relâche « notre très-littéraire et trèsclassique président » pour un mot un peu rustique qui lui est échappé. Enfin Mac-Clellan devient à son tour le but de ses ironies : il lui conseille d'étudier les campagnes de Grant, lui demande s’il n’a jamais entendu parler d'un

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nommé Grant. Il exploite Grant, Sherman, Sheridan, « cette glorieuse trinité, ces immenses génies » contre le « grand homme manqué » que les démocrates ont imposé au peuple. Il ne se passe pas de jour qu'il ne lui décoche avec un air bonhomme, et sous prétexte de le soutenir, quelque trait mordant et empoisonné. A le voir ainsi isolé, étranger partout, on le croirait à la recherche d’un troisième parti honnête et modéré. N’en pensez rien : ce n’est qu’un prétexte pour mieux tirailler sur les deux armées en attendant l’occasion de passer au vainqueur ; car les républicains ne lui plaisent guère mieux que les démocrates : Horace Greeley n’est pas moins sa bite noire que Fernando Wood. Il confond dans sa haine le fanatique abolitioniste et le venimeux copperhead, le rebelle infernal et le nègre sempiternel, la « shent per shent convention » de Chicago et la « shoddy convention » de Baltimore. Comment prévoir les évolutions capricieuses de ce bachi-bozouk politique ? Peut-être bien finira-t-il sa fantasque campagne au premier rang de l’armée républicaine.

Le Herald est le plus riche, le mieux informé, le plus répandu et l’un des mieux goûtés des journaux américains. Cela suffit pour juger des autres. Ce ne sont, pour la plupart, que des flibustiers à l'enchère, fidèles seulement à leur bourse, bravt passant tour à tour du pape à l'empereur et de l’empereur au pape, tout en guerroyant pour leur propre compte et harcelant à la fois tous les partis pour se faire acheter plus cher leur alliance ou leur neutralité. A part quelques exceptions rares, ils ne prétendent pas, comme chez nous, au rôle d’initiateurs et d’apôtres d’une religion politique; ce sont tout bonnement des industriels qui spéculent sur les changements de l'opinion. Tout en tenant la presse à la chaine, nous

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gardons une haute idée de son pouvoir; nous lui infli. geons des châtiments et lui rendons des honneurs exagérés ; nous en faisons tour à tour une souveraine et une martyre. La liberté américaine en a fait tout simplement une affiche; loin de la rendre, comme nous le craignons toujours, arrogante et dictatoriale, elle l’a réduite au rôle de servante et d’instrument matériel de publicité, La presse américaine est assurément celle qui se rapproche le plus de la perfection souhaitée par un de nos plus fameux diseurs de paradoxes. Ce n’est pourtant pas qu’elle soit impuissante pour avoir le droit d’être libre; loin de à : elle est, au contraire, l'intermédiaire indispensable sans lequel les partis ne peuvent se former, les opinions se produire et se répandre dans le pays. Supprimez la presse, et vous n'avez plus en Amérique ni organisation des partis, ni contrôle de l'opinion, ni liberté, ni vie politique. Seulement elle n’a pas pour cela le monopole de l'esprit publie, et elle ne prend pas ces airs d'autocrate et de prophète qui réussissent si bien chez nous. Quand le Herald rappelle avec orgueil qu’il a devancé la voix populaire, il se vante non pas de l'avoir dirigée, mais de l'avoir devinée et suivie d'avance. En un mot, la presse américaine publie, elle n’enseigne pas : toute libre qu'elle est, elle est moins dangereuse, s’il est possible, qu'une presse docile et bâillonnée. |

Ce n’est pas, à ce qu’il paraît, l'avis du général Wallace, commandant fédéral dans le Maryland. L'autre jour, il supprimait une feuille sudiste de Baltimore afin de la protéger contre les violences auxquelles il prévoyait que le peuple ne tarderait pas à se livrer contre elle : le prétexte est ingénieux et digne d’être inventé de l’autre côté de l'Océan.

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J'ai fait hier une promenade charmante sur la rivière de l’Hudson. Bien que je l’eusse déjà parcourue dans le brouillard d’un bout à l’autre, je n’avais aucune idée de ce charmaut paysage : je n’ai rien vu d'aussi beau dans tout l'Ouest. L’Hudson est un long estuaire, une sorte de route liquide qui s’enfonce à cent milles dans les terres, à travers un chaînon des Alleghanys. Un chemin de fer en suit tous les détours, entre New-York, bâtie sur une des îles de son embouchure, et Albany, sise à la tête de sa navigation; mais c’est par eau qu’il faut le remonter. On dit qu’il ressemble au Rhin. La nature y est sauvage, mais partout habitée, et les passages les plus rudes, les plus sévères, empruntent au continuel mouvement de l’homme un air de vie et de gaieté. Bien qu'attristé hier par un ciel sombre et pluvieux, l’Hudson est en habits de fête : les feuillages rouges, violets, lilas, dorés de l’automne, émaillent la verdure des rives. A gauche s'élève la longue et sourcilleuse barrière des palissades, dont le nom seul indique la structure abrupte. A droite s'étend une côte toute. brillante de maisons blanches et de jardins fleuris, parsemée de hourgades industrieuses, au pied desquelles se pressent des forêts de navires. En face, les horizons bleus des montagnes ondulent à perte de vue. Tout à coup la rivière se détourné, se resserre, et entre dans un grand défilé bordé de hautes murailles : c’est ce qu'on appelle les Highlands.

Je ne puis vous dire la grâce et la sauvagerie de ce passage, les masses heurtées de la montagne, sa végétation pastorale, la noirceur des ravins, les anses retirées

sous les grands arbres, les maisons de campagne isolées qui se cachent sous la verdure. Plus loin se dresse West- Point, perché sur un escarpement granitique, au bord du lac. Le village blotti dans le ravin, au fond d’une coupe verte arrondie, l'hôtel assis sur une pile de roches massives, les côtes richement vêtues, et derrière, les montagnes, debout dans leur grandeur sévère, forment un tableau charmant qui se déroule au tournant de la rivière. C’est là que je mets pied à terre. Sur le rocher s’étend un petit plateau fermé par des collines : un ruisseau vient des sommets, s'y arrête, forme un petit lac limpide, puis bondit de roche en roche jusqu’à la rivière. Plus bas, un petit hameau, un moulin, quatre ou cinq maisons rustiques s’accoudent an précipice. La vue plonge sur les eaux dormantes, à travers les châtaigniers, les pins noueux et tordus qui poussent alentour; elle se repose sur un troupeau de barques balancées par leurs voiles blanches, ou bien, suivant les ondulations de la rive, passant par-dessus les golfes bleus et les promontoires, elle s’arrête à une muraille lointaine de montagnes vaporeuses, sur une ligne argentée qui brille à leur pied.

L'hôtel où je descends est la demeure habituelle du vieux général Scott, le vainqueur du Mexique, une des seules ruines américaines auxquelles s'attache une vénération durable. À quelques pas s'élève la fameuse école militaire de West-Point. Enchanté de ce beau site, je ne songe ni à voir le vieux général, ni à visiter le collége, ni même à monter à Fort-Putnam, d'où se découvre un beau panorama de toute la contrée. Le bateau passe, et je m'en retourne à New-York, trouvant ma journée bien remplie.

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Il y a eu des troubles graves, une sorte d’émeute à Chicago. Depuis quelque temps, les événements militaires ont terriblement agité le marché et fait danser le cours de l'or. Enfin la dernière baisse a fait tomber à Chicago deux banques importantes, où diverses associations avaient fait des dépôts qui se trouvent engloutis dans la faillite. L'un de ces dépôts était le fruit d’une souscription volontaire, et devait servir à racheter les citoyens pauvres du draft ou de la conscription. Or le draft avait lieu le jour même, et le peuple en fureur courut aux bureaux des banques pour en tuer les directeurs; il a fallu le secours des troupes pour les empêcher d’être pendus. Le bien lui-même a son mauvais côté, et le peuple, qui reprochait au gouvernement l’insuccès de la guerre, va maintenant lui reprocher encore la crise inévitable qu'amènent les récentes victoires.

On craint qu’il n’en arrive autant aux banques de New- York. Le commerce est paralysé; les négociants qui n’ont pas suspendu leurs affaires jouent un jeu très-périlleux. Quand la valeur du numéraire change d’un cinquième en huit jours, à moins de spéculer sur le danger même, on aime mieux laisser dormir son argent. Le spéculateur qui joue sur des valeurs fictives, sur du coton qui n’est pas planté, sur du porc salé qui n’est pas tué encore, se meut aisément dans le désordre des fluctuations financières. Il est là dans son élément, et sa facilité d’évolutions est grande, puisque ses magasins sont vides et sa cargaison imaginaire. Il peut vendre, racheter et revendre encore, comme un joueur qui passe de la noire à la rouge et de

la rouge à la noire. C’est un pirate qui suit la vague, qui se retourne au gré du vent, qui épie les naufrages el qui se joue des tempètes ; il a au moins autant de chances de gain que de perte ; mais le commerçant sérieux est sûr de perdre. Il lui faut du temps pour opérer sur les valeurs réelles; il ne peut pas en un jour vider son magasin ni jeter son lest à la mer. Il fait un voyage au long cours, et il faut qu’il aille contre vents et marées. Si même il prend le parti de liquider les affaires présentes, sa cargaison est lourde et lente à décharger : il est ruiné avant d'en avoir pu tirer un sou.

Il y a ici un journal, le Herald, qui a pour système d'attribuer toutes ces variations à des tripotages officiels : la hausse était une flouerie, la baisse est un vol, et les voleurs vengent les uns sur les autres l'honnêteté publique outragée. 11 est bien possible que le gouvernement aide à la baisse; on assure qu’il a jeté depuis quelques jours une grande quantité d'or sur le marché. Ce n’est, en tout cas, qu'une goutte d'eau dans la mer, et je sais par notre expérience l'effet insignifiant de ces manigances pour faire remonter le cotrant aux lourdes masses des fonds publics.

Cette crise aura, dit-on, de graves conséquences : le contre-coup s'en fera sentir jusqu'en Europe, et les Américains se consolent de leurs embarras en espérant que la Banque d'Angleterre, et par suite la Banque de France, sauteront. Quant à eux, leurs mesures sont prises, et ils se vantent de l’heureux système qui les met à l'abri de ces catastrophes. En effet, il n’y a aucun danger que le trésor américain suspende ses payements, puisqu'il n’en fait plus : la banqueroute, dont le papier à cours forcé n'est qu'un déguisement, est devenue ici un état permanent.

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V’exagérons rien toutefois. S'il y à un pays au monde dont la richesse soit pour ainsi dire élastique, et qui puisse supporter un état financier ruineux partont ailleurs, ce sont les États-Unis. Cette reprise si rapide du papiermonnaie dès la première victoire prouve leur vitalité. Il fallait bien qu'après une émission folle, indéfinie, dépassant de beaucoup, je ne dis pas seulement la somme des espèces, mais le besoin des transactions quotidiennes, la valeur du numeraire diminuât d'autant que la quantité en était accrue ; mais, sitôt passé l’effroi de la guerre, on commence à voir que les greenbacks ne représentent pas au cours actuel une somme de numéraire suffisant, et qu'après la paix la renaissante prospérité du pays les absorbera vite. Souvent, sur le marché de New-York, tout le numéraire est dévoré en quelques heures, et il se fait alors sur le papier des hausses momentanées qui jusqu’à présent cédaient toujours devant la continuelle et extravagante émission paï laquelle M. Chase faisait face aux dépenses. Aujourd’hui les greenbacks n'ont pas plus qu’autrefois de garantie positive et de certitude de remboursement; mais il suffit d’une victoire, d’une espérance, de l'intention annoncée par M. Fessenden de briser la planche aux assignats, pour qu’immédiatement la confiance renaisse.

Chez nous, le commercant est un homme prudent qui ne s'engage qu'à bon escient, pèse et repèse les denrées, compte et recompte son or, le garde dans sa bourse, et s'enrichit par l'économie. Il ne se contente pas d’une demi-promesse, et toute valeur sans garantie tombe vite à néant. Tout autre est l’Amér.cain. Sa fortune roule tou- : jours ; il n’en laisse pas une parcelle oisive, et la risque tout entière incessamment. Les valeurs qui passent dans ses mains n'y séjournent guère; il en use comme d'un

moyen d'échanges, et se soucie peu du reste, si elles ont cours sur le marché. Il vit au jour le jour; il est comme un créancier pressé d'argent, qui accepterait de son débiteur de la fausse monnaie, comptant la repasser lui-même à ses créanciers, ou bien comme un navigateur impatient qui s’embarque sur un navire avarié : que lui importe, pourvu qu'il fasse la traversée? Il n’y à pas de perte si lourde qu'il redoute plus qu’un jour de retard ou d'inaction.

Aussi l'Amérique est le pays des chimères. Elle adopte les yeux fermés les théories financières les plus extravagantes, et le succès lui donne raison. Elle accomplit par enchantement les tours de force les plus téméraires. Dans ce pays où la richesse sort pour ainsi dire de terre tout armée, le sol s’affermit sous les pieds de ceux qui s’aventurent au delà des chemins battus. Les capitaux qui n'existent pas sont dévorés d'avance par les mille entreprises d’une industrie hasardeuse, mais confiante dans le succès. Pour aller plus vite, on gagne à représenter par un crédit fictif la valeur qui n’est pas encore créée : c’est une mawière d'emprunter à gros intérêts. C'est même à cet esprit d'aventure et de spéewlation intrépide que les Américains doivent en partie leur rapide et merveilleuse prospérité. Ils parlent du go «a head comme de leur plus grande vertu nationale. Saus doute il serait insensé de vouloir en faire un système applicable à des sociétés anciennes, à ce que sera l'Amérique elle-même le jour où la charrue aura partout remplacé la hache, et où le coup de baguette du spéculateur ne fera plus rien jailbr du désert épuisé. Rien de si funeste que la théorie qui prétend développer une richesse sans limite avec des emprunts et des crédits illimités. L'heure viendra done où les États-Unis ne pourront plus supporter ces onéreuses

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hypothèques sur l'avenir qui sont aujourd’hui leur ressource; mais la limite est lointaine encore, si lointaine qu'on ne peut la fixer. Les Américains peuvent largement anticiper sur les gains de l'avenir sans compromettre les épargnes du passé. À moins que la guerre ne dure beaucoup d’années, à moins que le fardeau ne les écrase, ils ne seront pas hommes à se laisser abattre par une timidité vaine. Qu'ils la payent ou la répudient, la dette sera vite oubliée ; le papier-monnaie reviendra au pair et sera absorbé par de nouveaux besoins. Le jeu hardi que joue l'Amérique dépend seulement du maintien de l’Union. Si l’Union subsiste et se consolide, il ne faut s’effrayer de rien, ni de la dette, ni des impôts, ni du papier. Si fort que soit l’enjeu, la partie alors est gagnée, et payera cent fois les sacrifices.

7 octobre.

Depuis les deux victoires de Sheridan, le général Grant semble piqué d'honneur : il livre au général Lee une série de combats peu brillants, mais effectifs, qui le mènent pas à pas jusqu'aux murs de Richmond. Ce Grant, qui ne frappe pas de grands coups et n’a pas cer tainement « l'immense génie » que lui prête ici l'exagération populaire, est néanmoins un homme énergique, laborieux et persévérant. Il avance lentement, parce qu'il rencontre à chaque pas les ouvrages élevés depuis trois ans par les rebelles av une ceinture impénétrable autour de leur apitale. I .e général Lee a fait là ce que les Russes faisaient à Sébastopol, avec cette différence qu'en Crimée la guerre concentrée sur un étroit espace devait finir tout d'un coup, au lieu qu'ici les opérations de

la seule armée de Grant s’étendent sur plus de cinquante milles, et ne peuvent être poussées qu'avec une grande lenteur. Il y a des fous qui voudraicat culbuter Richmond avant la bataille électorale : je a’y compte pas avant l’année prochaine, et dans le cas seulement où nul changement politique ne viendrait troubler la conduite de Ja guerre. Quand or dit que les confédérés souhaitent que Lincoln soit élu, on dit une folie où un mensonge, car l'élection de Lincoln, c’est la guerre poursuivie énergiquement et sans trêve. Or l'élection de Mac=Clellan signifie ce que vous savez ; avant même la transmission du pouvoir, elle aurait sur l'administration républicaine et sur la conduite de la guerre une influence désastreuse; elle serait pour Lincoln un motif de jeter le manche après la cognée. C’est l’habituelie injustice des peuples que d’imputer au dernier venu les fautes on les bienfaits de ceux qui l'ont précédé. L'administration vaincue pourrait done ne pas être désireuse de laisser aux démocrates le triomphe trop facile d’une victoire préparée et d'une paix glorieuse. Ils sont rares en effet les hommes assez désintéressés pour faire le bien de leur pays au profit de leurs ennemis politiques.

Les journaux du Sud affectent d'être indifférents aux événements du Nord. Il est aisé pourtant de voir qu'ils ont joué leur dernière carte sur l’élection de novembre, et qu'ils attendent avec anxiété un vote qui sera leur charte d'indépendance ou leur arrêt de mort. Chaque jour ajoute à l'épuisement du Sud. Depuis longtemps, il n'avait de secours et de communication avec l'Europe que par les trois ports de Charleston, de Wilmington et de Mobile. Voilà Mobile étroitement bloqué; Charleston n'a pas encore succombé, mais son port esi emprisonné, sa baie aux mains de l’ennemi, et la fièvre jaune aide la

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canonnade, I] ne reste plus que Wilmington, où les fédé. raux vont concentrer tous leurs efforts, et qui ne tardera pas à subir le sort de Mobile. Le président Davis est iné= braniable; mais il lui manque les deux nerfs de la guerre, les hommes et l'argent. Ses emprunts sont tombés à néant depuis ses dernières défaites; ses buns nationaux remboursables dix ans après la guerre ne valent pas le vingtième de ceux des Etats-Unis. Quant aux hommes, il en est réduit, pour recruter son armée, aux plus déplo= rables expédients; on dit même qu’il songe à enrôler les nègres en leur offrant la liberté, sacrifiant à la fureur de la résistance jusqu’au principé sacré de l'esclavage. En attendant ce scandale, les guérillas saisissent et envoient au général Lee tout ce qu’ils peuvent ramasser d'hommes. Dernièrement, des habitants de la Louisiane échappés au joug fédéral s'étaient enfuis jusqu'au Texas, à Brownsville, dans le camp du colonel confédéré Ford. Celui-ei leur dit qu'il était bien fâché, mais qu'il était obligé de les envoyer sans retard à l'armée de Virginie, qui avait besoin de renforts, et il expédia sous bonne garde au général Lee ces héros involontaires de la rébellion.

Ceci doit dégriser les énergumènes qui crient dans le Nord à la tyrannie. S'ils regrettent si fort de ne point combattre avec leurs frères, il ne manque pas de gens, dans le Sud, qui sont préts à changer de place avec eux. La lassitude y est grande et amène la division. M. Jefler. son Davis est forcé, pour soutenir sa popularité chancelante, de courir le pays d’un bout à l'autre, soufflant le feu qui va s’éteindre. Dans une curieuse harangue qu'il vient de prononcer à Montgomery, dans l’Alabama, il avoue les dernières défaites, mais il dénonce énergiquement l'erreur grossière et pernicieuse de ceux qui se figurent que l’avénement de tel ou tel candidat dans le Nord

peut rétablir l’ancienne Union. — La guerre, dit-il, ne finira que par l'indépendance, et le citoyen du Sud qui, au lieu de prendre son fusil, a recours aux négociations et aux intrigues esi un déserteur et un traître. La réprimande est visiblement à l'adresse de ce gouverneur Brown, de la Géorgie, dont on annonçait ces jours derniers la défection. Depuis longtemps, le gouverneur est las de la guerre; depuis la chute d'Atlanta, il a retiré au général Hood les milices d’État qui avaient défendu la ville; on a même dit qu’il avait fait au général Sherman des ouvertures jacifiques.

La nouvelle * été démentie, mais on y croyait à Richmond autant 51. New-York. Les journaux virginiens ne trouvent p:: 1°<67 de paroles amères pour cette Géorgie qui, après aus avoir traînés à la sécession, les abandonne à l'heure -:prême, quand leur cause est désespérée. Aujourd'hui le gouverneur Brown se justifie avec indignation des rumeurs injurieuses qui ont couru sur son compte, et nie «bsolument qu'il ait fait au général Sherman aucune proposition de paix. Je ne le crois pas aussi calomnié qu'il veut bien le dire. Si furihond qu’il ait été jadis pour la révolte, il à des terres encombrées de cotons qui expliquent sa conversion récente. Ce sont d'anciennes récoltes dont il n’a pu vendre les produits : encore quelques mois de guerre et sa ruine est consommée ; la paix au contraire, une paix faite à propos, le sauve et l’enrichit. Notez enfin que, si la Géorgie veut se séparer de la confédération nouvelle, la théorie de 11 sécession l'y autorise. Quand les États du Sud brisèrent le lien fédéral, ils nommèrent des conventions extraordinaires pour voter des ordonnances de sécession. Ce qu'a défait la dernière convention, une autre peut le refaire, et cette convention, il est au pouvoir du gouverneur Brown

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de la convoquer. Sitôt l'ordonnance annulée, l’État rentre en pleine possession de sa souveraineté démocratique, et se trouve, d’après la doctrine même de la constitution confédérée, affranchi de tout devoir de fidélité envers le gouvernement qu'il répudie. Il est curieux de voir la rébellion dissoute à son tour par le principe destructi: qu'elle à invoqué contre l'Union.

Cependant le canvass se poursuit avec ses incidents accoutumés. Pour le moment, les grands meetings se taisent, et les citoyens se réunissent en petites conventions locales pour organiser leurs forces. Ils préparent le feu d'artifice des derniers jours, et l’on se demande encore avec anxiété s'ils n’y mettront pas des boulets de canon.

Il est difficile de dire quelle est précisément la force des partis, car, à mesure que l'heure de la bataille approche, chacun d'eux se vante de ses recrues nouvelles et de son triomphe assuré. Il y a ici, comme ailleurs, une masse indécise qui ne prend parti qu’à la dernière heure, et qui se trouve, en définitive, l'arbitre du combat. Pourtant, s’il est un pays où l’on puisse prévoir le résultat d’une élection politique, ce sont les États-Unis, car nulle part les partis n’ont une discipline plus régulière, une organisation plus puissante et plus étendue. A la veille de toute élection, il y a quelques semaines d'épreuves durant lesquelles chaque armée dénombre ses combattants. Les comités locaux envoient aux comités d’États les listes qu’ils ont dressées, et ceux-ci en forment de nouvelles listes qu'ils adressent au comité central. Ce mécanisme compliqué fonctionne avec une aisance et une précision parfaites. Les élections locales sont aussi comme des épreuves préparatoires rarement contredites par le jugement définitif, Jusqu'à présent elles sont favorables au président Lincoln : les démocrates n'ont la majorité que

dans trois ou quatre border-states et dans la ville même de New-York. Reste à savoir si l'État ne matera pas la ville.

Ils ont pourtant les puissances pour eux : le gouverneur de l'État, M. Seymour, est un de leurs chefs. Quant à l'administration municipale, elle se fait plus royaliste que le roi, plus démocrate encore que New-York. Le maire est un M. Gunther, marchand de fourrures et pauvre politique, mais qui a le mérite de dire très-haut ses opinions. Il russe la rigidité puritaine jusqu’à avouer publiquement sa sympathie pour les rebelles et prendre le deuil à chaque victoire de son pays. Le conseil des aldermen ayant voté une illumination pour célébrer les récentes victoires, le maire ya mis sèchement son velo, et écrit ou (disent les mauvaises langues) fait écrire aux journaux une lettre fort hautaine pour développer ses raisons. Il ne veut pas, dit-il, fournir à ceux qui se réjouissent des derniers événements une occasion d'insulter aux sentiments des bons citoyens qui s’en affligent, ni faire à la bourse du pauvre un appel qui ne mérite pas d'être écouté. Cet acte de malveillance maladroite et brutale vaudra plus de voix aux républicains qu'aux démocrates; mais le maire Gunther sait, dit-on, faire, lui aussi, le miracle de la multiplication des votes, et les vides accidentels qui se font dans le parti sont vite comblés par le flot de l'émigration européenne et le procédé non moins européen de la naturalisation ên extremis. Il ne se passe pas de jour, — on le dit du moins, — que trois ou quatre cents Irlandais, Italiens, Français ou Allemands ne soient expédiés à la mairie et admis sommairement aux bienfaits du droit de cité, sur leur promesse formelle de voter pour Mac-Clellan. 1 y a bien une loi qui prescrit aux étrangers, avant leur naturalisation, une résidence de cinq ans sur la terre

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On avait pu croire un instant que le parti de la trahison allait déserter le candidat de Chicago et lui opposer un copperhead de meilleur aloi; mais, toute réflexion faite, les Wood, les Vallandigham, les Voorhees et toute leur séquelle ont compris qu'il était plus sage de soutenir Mac-Clellan. Le Daily News, journal du copperheadisme avancé, affirme que le général a eu connaissance des résolutions de Chicago deux mois avant la convention, qu'elles lui ont été soumises au nom du parti démocrate par Alfred Edgarton de l'Indiana, et qu'il en a approuvé sans réserve l'esprit et la lettre. Si c’est une calomnie, pourquoi ne la point démentir? Fernando Wood, dans un récent discours, justifie son candidat, non pas du reproche de faiblesse, mais du soupçon de patriotisme auquel l’exposent un passé honorable et une loyauté connue, « Il sera, dit-il, notre agent, notre créature; il ne peut désobéir à la voix publique. Quant à sa lettre, tant pis pour qui s'y trompe : ce n’est qu’un subterfuge, une ruse de guerre. » De tels éloges sont des flétrissures. Peut-être, en prenant une attitude plus ferme, le général Mac-Clellan pouvait-il dérober au président Lincoln l'honneur de défendre l’Union. A présent le dé est jeté, et il ruinerait sa candidature, s’il tentait de répudier des alliés infâmes.

Qu'on ne l’oublie point : ce n’est pas une lutte ordinaire où il soit permis de consulter des préférences et des sympatLies personnelles. Jamais l'Amérique n’a traversé crise si dangereuse et si solennelle; jamais révolution pacifique n’a enveloppé de si redoutables conséquences, et lorsqu'on songe à la gravité des intérêts, à la violence

des passions qui sont en jeu, on s'étonne que l'Amérique ne soit pas encore plus déchirée, et que chaque assemblée de cette lutte électorale ne devienne pas un champ de bataille, Néanmoins cette patience dont seul peut donner l'exemple un peuple instruit à la discipline des luttes politiques par un long exercice de la liberté, cette patience extraordinaire ne peut pas être éternelle. IL ne faut pas seulement que le président Lincoln soit élu, il faut encore qu'il obtienne une imposante majorité. Sinon, il est à craindre que les démocrates ne se tiennent pas pour vaineus et qu’ils jettent le poids des armes dans la balance. Il importe plus que jamais de remporter sur les rebelles cette victoire de l’intérieur qui sera le présage et le commencement de l’autre.

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