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Humanités et démocratie

Un de nos plus illustres orateurs, M. Jean Jaurès, chargé en 1903 de présider une cérémonie toute pareille, disait à ses auditeurs d’Albi : « Je n’oublie pas que j’ai seul la parole ici et que ce privilège m’impose beaucoup de réserve. Je n’en abuserai point pour dresser en cette fête une idée autour de laquelle se livrent et se livreront encore d’âpres combats. Mais je vous offenserais par trop de prudence, car, quel que soit votre sentiment sur le fond des choses, vous - êtes tous des esprits trop libres pour me faire un

(1) Discours prononcé à la distribution des prix du lycée Lakanaï, le 29 juillet 1911, en réponse au discours de M. le professeur Marc sur (( les Écoles au Maroc. ».

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grief d’affirmer ici quelques-unes des espérances qui sont la lumière de ma vie. »

Je ne suis qu’un vieil étudiant en grec, en grec ancien, en grec homérique, l’un de ces êtres antédiluviens, qui continuent de vivre dans le culte d’Homère, de fréquenter Nestor et le bouillant Achille, de croire aux récits d’Ulysse comme à l’Évangile. Je confesse que je n’avais de titre à présider une si jeune, une si moderne assemblée que l’amitié trop indulgente dont votre Proviseur m’a depuis trente ans conservé

le bienfait. Mais il m’a paru que ce titre pourrait suffire. Je me suis souvenu de quelle affection déférente, dès l’École normale, dès les bancs du lycée, nous entourions notre cher ami Daux. Je sais que la même estime et le même respect l’accompagnent partout. Je suis sûr qu’à l’ami de votre Proviseur vous serez indulgents, vous surtout les plus jeunes de ses jeunes amis, Messieurs les grands garçons de cinquième et de sixième, en face de qui, je l’avoue, je me sens le plus mal à mon aise.

Car, ouvrant vos programmes, j’ai vu ce que vous apprenez aujourd’hui en ces années qui, de notre temps, n’étaient que classes de grammaire. Mes mains d’ignorant vont couronner tout à l’heure des têtes de onze ans qui contiennent la physique générale et la géologie. « Maæima debetur puero reverentia. C’est un respect sans borne que l’on doit à l’enfance », disaient tous les discours de distribution de prix au temps où l’Université parlait encore latin. Ah! Messieurs, comme je mesure aujourd’hui la grandeur de cette parole et la fausseté des concordances que certains voudraient établir entre ce temps où l’Université parlait encore latin et le temps, de beaucoup antérieur, où les bêtes parlaient!

Avec un art et une science que vous avez eu raison d’applaudir, mais que vous admireriez bien plus encore si vous aviez une expérience personnelle de notre Algérie et de ses voisins, votre professeur, M. Marc, a fait revivre sous vos yeux les écoles de ce grand empire du

Maroc qui, jadis, usait du latin, lui aussi, dont les peuples et le gouvernement, il n’y a pas très longtemps encore — quatorze ou quinze siècles à peine, — parlaient latin et meme grec, et avec abondance sans doute, puisque l’une de ses capitales s’appelait alors Volubilis. On y faisait alors ses humanités, sa rhétorique, comme à Rome, comme en Gaule. Le Maroc était aux portes du Couchant la dernière sentinelle de la civilisation et de la paix romaine. Comment les Arabes, qui survinrent, et les Juifs avec eux, installèrent en leurs écoles coraniques et rabiniques leurs nouvelles méthodes d’enseignement, M. Marc vous l’a montré. A chaque phrase de son discours, — et je l’en remercie bien vivement, — je trouvais quelque raison nouvelle de mieux admirer mes chers amis les Grecs.

Ce n’est pas que je méconnaisse la nouveauté des principes et des méthodes qu’Arabes et Juifs apportaient avec eux. Se croyant les peuples de Dieu, se flattant de posséder la Science univer-

' selle, que Dieu leur révéla par ses prophètes et consigna en des livres infaillibles, Arabes et Juifs ne pouvaient avoir d’autre méthode que l’étude du Coran et de la Bible; mais puisqu’en ces manuels divins toute la Science est résumée, puisqu’on y trouve, quand on sait chercher, la solution de tous les problèmes, c’est un enseignement vraiment scientifique, un enseignement vraiment moderne qu’ils pensaient substituer aux vieilles fictions gréco-romaines et c’est dans le même espoir que les peuples romanisés de cet empire acceptèrent avec une modestie touchante et conservèrent, douze siècles durant, ces méthodes étrangères qui, du Maroc de Volubilis, ont fait le Maroc de Fez.

Apprendre aux plus petits les lettres et les chiffres, aux plus grands les mots et les formules, aux tout grands les lois et les dogmes de la Science; apprendre, toujours apprendre, et ne songer qu’à apprendre pour apprendre encore ; de la prime enfance à la blanche vieillesse, ne chercher qu’à se meubler le cerveau,

comme, on dit aujourd’hui : je ne nie pas que ce ne fût une grande nouveauté après les âges de la rhétorique gréco-romaine où l’on s’était figuré que la capacité d’un vase importe moins que sa solidité et son équilibre, la richesse d’u'n temple moins que son ordonnance, et l’ameublement des cerveaux moins que l’indépendance, la vivacité et la justesse des esprits. Mais cette nouveauté apportait en soi sa rançon.

L’an dernier, le service d’Homère m’avait conduit, sur les pas d’Ulysse, jusque chez les Lotophages hospitaliers qui « se nourrissent du mets fleuri », au pays des Mangeurs de Dattes, en ces fcsour de Figuig et du Sud-Marocain où nos officiers rétablissent de jour en jour le règne de la paix latine. L’école française et l’infirmerie indigène sont, là-bas, nos deux grands moyens d’action. Aux infirmeries, l’armée fournit ses médecins militaires, aux écoles ses sergents et gradés de la Légion. Mais le jour où je visitai à Bou-Denib notre école la plus avancée en terres chérifiennes, le caporal titulaire, puni

de salle de police, était remplacé par un clairon de tirailleurs, un vieux turco basané, chevronné, qui répondait au nom de Mahmoud. Comme nous le félicitions, son capitaine et moi, de la tenue de sa classe :

— Quels élèves, mon capitaine! s’écria-t-il, ils savent tout par cœur.

— Et ils comprennent, Mahmoud?...

— S’ils comprennent?... Mais d’abord, moi, mon capitaine, j’ai mon truc : quand je vois qu’ils vont ne pas comprendre, je les fais épeler.

Epeler pour comprendre, faire épeler pour faire comprendre, et s’en tenir à cette explication réglementaire ; ne jamais faire appel au sentiment, à l’imagination, à l’intuition, au sens commun ni même au bon sens de l’élève; ne recourir qu’à des calculs de lettres ou de chiffres; n’apporter et n’accepter en tout que la preuve par neuf : voilà le clair concept héréditaire qu’avaient implanté en cette cervelle arabisée dix siècles d’école coranique.

Les Grecs — je dois en convenir, quoique l’aveu m’en coûte, — les Grecs n’ont jamais eu cette religion de la Vérité, ce Fanatisme de la Science, lis aimaient le savoir, y trouvaient plaisir et profit. Ils ne manquaient jamais une occasion d’apprendre. Mais c’est à comprendre d’abord et à se faire comprendre qu’ils mettaient leurs efforts, leur vanité, et, sans être un érudit, on pouvait être un homme estimable à leurs yeux, pourvu que l’on fût doué de bon sens et de clair langage : « Ce qui distingua toujours l’Hellène du Barbare, écrivait le vieil Hérodote au cinquième siècle avant notre ère, c’est qu’il fut toujours plus avisé, plus dégagé de crédulité sotte. »

Les Grecs n’avaient pas attendu cette définition pour s’entraîner au raisonnement, comme ils s’entraînaient à la course sur piste et à la boxe. Dès l’abord, d’instinct, ils s’y étaient

adonnés : le grec fut le premier langage de l’homme raisonnant.

Avant les Grecs, il y avait eu bien des générations de peuples et de langues. L’Egypte et la Chaldée et la Susiane et l’Assyrie avaient eu, en leurs civilisations millénaires, des myriades d’écrivains et de savants. Songez qu’Homère, avant vécu neuf siècles avant Jésus-Christ, trente siècles après les Pharaons de Memphis, est juste à mi-chemin entre M. Faîtières et Chéops, le bâtisseur de la grande Pyramide. Deux mille ans avant Homère, toutes les branches de la science fleurissaient à Memphis et à Babylone. Les Grecs reconnaissaient avoir tiré de là le meilleur de leurs théories et de leurs usages scientifiques. Mais, comme nos Arabes et nos Juifs du Maroc, tous ces peuples du Levant primitif vivaient sous la discipline théocratiqùe. Leurs langues, étant divines, ne pouvaient êtreraisonnantes. Les dieux n’ont pas à tenir compte des nécessités ou des égards qui régissent nos entretiens d’homme à homme : ils

ordonnent et ne discutent pas, dénomment el ne définissent pas, formulent et n’expliquent pas, ne raisonnent pas, mais fulminent.

Je voudrais pouvoir vous citer quelque beau texte hiéroglyphique ou cunéiforme... Mais vous savez tous ce qu’est le style biblique, soit par la Bible elle-même, soit par nos romantiques, qui, rassasiés de grec et de latin, s’éprirent un jour de cet exotique parler. Supprimez de votre langage tout ce qui peut établir un lien logique entre deux propositions ; énoncez à la queue leu leu, au gré de l’inspiration ou de la rencontre, une série d’affirmations absolues et indépendantes, impératives et non motivées ; dites, comme M. Jourdain, avant qu’il eût pris un maître de philosophie : « Nicole, apporte-moi mes pantoufles ! Nicole, remporte mon habit ! » ce n’est pas de la prose seulement que vous ferez; c’est du style biblique ou cunéiforme; vous parlerez comme des dieux.

Avant les Grecs, toute l’humanité parlait comme des dieux. Mais à peine les Grecs appa-

rurent qu’ils étaient résolus à parler comme des hommes, à raisonner, à expliquer, à commenter, à tout discuter pour tout comprendre, et ils se mettaient à fabriquer la langue qui conviendrait à ces discours.

Si je pouvais vous montrer, aussi nettement que je les vois, la robustesse et l’élégance, la simplicité et la perfection de cet instrument merveilleux! Non seulement le grec était muni de toutes les pièces de coordination dont les autres langages avant lui étaient dépourvus, dont les autres langages après lui ne se sont pourvus que sur son modèle; non seulement pour noter toutes les variations de mode et de temps, toutes les liaisons de cause à effet, de prémisses à conclusion, de théorème à corollaire, le grec avait un luxe de ces conjonctions, prépositions, adverbes, multiples et multiformes relatifs, dont, jusqu’à nous, les langues divines, arabe et hébreu, se sont entièrement passées ; mais il avait encore ces particules, dont nos raisonnements un peu grossiers se

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passent aujourd’hui, que nos mains maladroites ne savent même plus manier quand nous les rencontrons chez Démosthènc ou Thucydide el qui étaient comme des écrous de sûreté, comme des billes de roulement, pour ce raisonnement de première marque, le syllogisme, dont les Grecs, en ayant été les inventeurs, gardèrent toujours le monopole.

Le syllogisme, ce tout petit véhicule de pensée rapide et d’échanges intellectuels, cet assemblage de trois propositions diaphanes que relie une membrure légère : Tous les hommes sont mortels; or, Pierre est un homme, donc Pierre est mortel, nous n’imaginons pas l’humanité sans lui, pas plus que nous n’imaginerons bientôt la route sans autos, ni l’atmosphère sans aéroplanes. Avant les Grecs, pourtant, le S3’llogisme n’existait pas, et ceux-là seuls des peuples l’ont connu qui, depuis deux mille ans, sont allés à l’école de la Grèce. Vous représentez-vous, messieurs, quelle date fut dans l’histoire de l'humanité le jour où, pour la première

fois, quittant l’ornière théocra tiquer, se confianl tout entier au triplan du syllogisme, l’Hellène se lança, se soutint, vola dans l’air libre de la pensée? Depuis ce jour, il y eut par-dessus les continents et les mers, par-dessus les montagnes et les forêts, les troupeaux et les sillons, les temples et les forteresses, les ateliers et les geôles, par-dessus les foules résignées qui piétinent, dans la glèbe et dans le labeur, ‘il y eut une race d’hommes ailés qui montaient en plein ciel, viraient, voltaient, tombaient, « cassaient du bois », remontaient et retombaient encore, mais toujours reprenaient leur essor vers la vérité et vers la justice inconnues.

Messieurs, tous les peuples d’aujourd’hui conviennent qu’il n’est de.bonnes écoles d’aviateurs qu’en France ; ailleurs, on ne peut étudier que les scientifiques, mais rigides machines, chefsd’œuvre de l’érudition et du calcul, en quoi se complaisait la kolossale, l’infaillible Allemagne, jusqu’au jour où la première bourrasque les culbuta, la première étincelle les fit crever...

Mais tous les' peuples, depuis deux mille ans, ont convenu que la meilleure école de raisonneurs était la Grèce antique.

J’ai connu au Levant un habile électeur de

Corse, que la faveur parlementaire avait soudain promu au grade de consul et qui jugeait de sa condition nouvelle en toute fraîcheur et liberté d’esprit. Il me disait : « Pour vivre dans un pays, je vois bien qu’il n’est pas nécessaire de parler la langue ;t mais, croyez-moi, monsieur, ce n’est pas inutile... » Si vous voulez vivre au

pays de la raison, croyez-moi, messieurs, le

grec n’est pas inutile; il est plutôt nécessaire.

Je me suis laissé dire aussi que, pour leur former l’oreille, le bon maître dé piano fait travailler ses élèves sur les instruments les plus justes. Quand je vois dans nos lycées tant de pianistes et si peu d’hellénisants, j’ai peur que nous n’ayons pas su garder la proportion convenable entre les arts d’agrément et les besognes essentielles. J’ai peur, parce qu’étant un homérique, je ne vois pas ce que nous gagnons à

nous séparer du grec et que, très nettement au contraire, je vois ce que nous y perdons, et c’est beaucoup, c’est, tout, peut-être, tout ce qui l'ait du moins la dignité et la parure, la force et la durée d’une société démocratique.

Où voulez-vous chercher, ailleurs que dans la Grèce antique, les expériences et le modèle d’une humanité libre, mettant sa confiance et son idéal dans la liberté, ne reconnaissant, en sa marche vers le règne lointain de l’égalité et de la fraternité, que les ordres de ses magistrats élus, sans se soucier des dynasties que d’autres peuples pensent avoir reçues du Ciel pour être ramenés, troupeau docile, vers les portes enfin rouvertes d’un Paradis que les ancêtres auraient connu ?

Après quarante années de République, on vous crie de toutes parts que ce régime comporte le maximum de devoirs et de charges, de

risques cl d'inquiétudes. On vous vante les douceurs d’une France à qui, chaque dimanche, un Henri IV mettrait la poule au pot, à moins qu’un Napoléon ne vint affectueusement lui tirer l’oreille en lui donnant galons et ruban rouge. Et l’on prétend — mais je n’en veux rien croire — que votre génération n’a plus pour ce chant des Sirènes l’invincible défiance que le prudent Ulysse avait inculquée à la nôtre.

C’est que les Grecs nous prenaient tout petits, dès la sixième, pour nous faire répéter la vieille chanson d’Athènes :

Dans le rameau de myrte, je porterai l’épée,

Comme firent Harmodios et Aristogitôn,

pour nous dire et nous enseigner que -le régime démocratique est non seulement le plus rationnel et le plus juste, mais le plus favorable à la moralité et aux grands intérêts du citoyen, pourvu que le citoyen sache entretenir en son cœur et dans le cœur de ses fils les deux sentiments de l’homme libre : l’amour de la Gloire et le respect de la Loi.

L’Hellène, par-dessus tout, aimait la Gloire. Ni la richesse, ni le succès, ni les championnats de sports ou de charges publiques, ni même les . longues années de bonheur et d’amour ne suffisaient à lui remplir la vie. Il voulait s’établir et se survivre dans la mémoire des hommes, s’imposer au plus lointain avenir, et c’est pourquoi cet animal politique, comme disait Aristote, n’était pas notre animal politicien. Il savait que la Gloire et la popularité ne sont pas sœurs jumelles, que si l’une est à acheter par bien des sortes de trafics, il faut mériter l’autre par quelqu’une de ces œuvres, de ces actions, dé ces paroles tellement humaines que, sans acception de temps ni de lieu, tout homme raisonnable, à première rencontre, en reconnaisse et, en salue l’éternelle beauté. Et c’est pourquoi l’Hellène fut le premier, le plus grand créateur de chefsd’œuvre humains.

D’autres avaient créé avant lui : Babel avait sa Tour, Memphis ses Pyramides, Thèbes ses obélisques et ses temples géants, deux ou trois

dizaines de siècles avant que l’Acropole eût reçu la couronne du Parthénon. Mais ces peuples divins créaient à la mode divine, mettant leur idéal à tirer du néant quelque monde nouveau, à terrasser le regard des peuples par l’un de ces ouvrages démesurés où la personne d’un homme semble n’être intervenue que pour commander aux forces aveugles et aux multitudes asservies.

Créer, pour les Grecs, ce ne fut plus entasser Pélion sur Ossa, ni enfanter l’Olympe : ils se défiaient des montagnes qui accouchent et, plus encore, des hommes qui pensent accoucher d’une montagne. Ce fut dans le moindre des ouvrages, dans une fiole ou une poupée de terre cuite, dans un anneau ou une statuette de bronze, unir la perfection du détail, l’harmonie de l’ensemble et l’éclatante maîtrise du métier. Ce fut mettre sur la matière l’empreinte d’une volonté si consciente et si tenace, d’une logique si lisible, d’un art si minutieux que la matière en restât marquée pour toujours et que, deux mille ans après, une statue mutilée, une colonne renver-

sée, un pot ébréché, réduits en éclats, presque en poudre, apparussent et restassent grecs à tous les veux.

Quand vous irez à l’Acropole faire le pèlerinage que tout homme blanc se doit de faire une fois au moins dans sa vie, vous regarderez comment les Athéniens dressaient une colonne. Ce n’était pas une masse de pierre, un monolithe arraché à la montagne, qu’ils plantaient d’un bloc 'sur un socle ou dans un trou, à grand renfort de tenons et de cales. Ce n’était pas non plus l’un de ces assemblages de briques et de mortier, moulés à la douzaine, rigoureusement; mais simplement alignés au cordeau et montés au fil à plomb. Chaque colonne du Parthénon est comme une tige vivante, moins sujette aux

lois de la matière qu’au rythme de la vie, un

être de marbre avec les mêmes palpitations de santé sereine et d’effort joyeux qu’ont les plus belles statues d’éphèbes ou de déesses.

C’esf que, du socle au chapiteau, chacune avait été conçue et préparée pour la place où

elle aurait à travailler, à vivre. En chacune, du socle au chapiteau, le moindre détail avait été prévu pour le service de l’éternelle vie. Chacun de ses tambours de marbre, qui n’étaient que pesanteur et dureté, avait été tout spécialement façonné, assoupli pour devenir tel organe de ce corps radieux1. Puis ils avaient été unis les uns aux autres, non par les liens de bois ou de fer que la brutalité des barbares impose aux êtres et aux matières esclaves, mais par la seule adhérence parfaite que la vie sait établir entre les moindres de ses cellules. Et, tous ensemble, ils avaient été revêtus de cette longue robe de cannelures où le soleil met les mêmes jeux d’ombre et de lumière flottante que sur les chlamydes et les péplums aux plis harmonieux... « Les Cieux racontent la gloire du Seigneur », chantaient les psalmistes de Babvlone et de Jérusalem. Une colonne sur un cap, au bord de la mer retentissante, raconte aux générations toute la vertu de la Grèce, parce qu’une colonne faisait à Athènes la gloire de son ouvrier.

Aussi, la Gloire allant au bon potier, comme au bon poète, l’estime publique tirant hors de pair quiconque savait travailler de ses mains, ce ■qui donnait le ton dans la République, ce n’était pas toujours la tourbe des gens d’intrigues et de finance, ni les criailleries des délateurs et des démagogues, ni les coalitions des égoïsmes apparentés, ni l’influence héréditaire de la fortune et de la noblesse ; il y avait une place, il y avait un auditoire sur l’agora pour quiconque avait fait son chef-d’œuvre en quelque métier que ce fût, et la cité, régie par ces ouvriers véritables, par ces perpétuels, mais tranquilles inventeurs de pensées nouvelles, n’était pas tiraillée sans répit entre les impatiences révolutionnaires de la jeunesse et l’optimisme inerte des vieillards. Il arrivait parfois, il arrivait souvent que la République pouvait, elle aussi, travailler pour la Gloire, chercher la route qui mène à la reconnaissance et au respect du genre humain.

Être le citoyen estimé d’une république glorieuse : les Grecs n’auraient jamais pu corn-

prendre que l’on eût d’autres ambitions. « Tout le malheur de l’homme vient de ce qu’il ne peut vivre seul en une chambre », disaient nos moralistes du grand siècle. « Tout le bonheur de l’homme lui vient de la vie en cité », pensaient

les Grecs. Pas de bonheur hors de la vie citoyenne, de la communauté politique. Pas de règle certaine de vie hors des lois qui régissent

la cité. Pour obtenir le souverain bien, qui est

le bonheur civique, l’Hellène apprenait dès l’enfance que la première, la plus sûre des méthodes est d’obéir aux ordres de la patrie, aux lois que le libre suffrage des citoyens établit et conserve.

« Que pourrions-nous répondre, — disait, à son disciple Criton, Socrate injustement condamné, — que pourrions-nous répondre, si les Lois de la Cité venaient nous dire : « Puisque « c’est à nous que tu dois ta naissance, ta nour- « riture et ton éducation, peux-tu nier que tu « sois notre enfant, notre esclave même, toi et « tes ancêtres? Et s’il en est ainsi, crois-tu que « tu aies contre nous les mêmes droits que nous

« avons contre toi et que tout ce que nous « pourrions entreprendre contre toi, tu puisses « à ton tour l’entreprendre justement contre « nous? Ta sagesse va-t-elle jusqu’à ignorer « qu’il faut avoir pour la patrie, même irritée, « plus de respect, de soumission et d’égards « que pour un père ? Qu’il faut ou l’adoucir par « la persuasion ou faire tout ce qu’elle ordonne, « et souffrir sans murmure tout ce qu’elle com- "« mande, ne jamais ni reculer, ni lâcher pied, « ni quitter son poste ? »

Sur le rocher des Thermopyles, la Grèce avait inscrit la plus belle louange qu’elle eût décernée à l’un de ses enfants : « Passant, va dire à Lacédémone que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois. » Je vous le demande, Messieurs, croyez-vous que de telles paroles soient inutiles à entendre, à méditer, durant des jours, des mois, des années, pour les futurs citoyens, les futurs conducteurs de notre démocratie? Et croyez- vous que c’est la superstition d’Homère seulement, la routine du métier, que ce n’est.

pas le souci de notre avenir, de vos devoirs, de nos devoirs communs envers la nation et l’humanité, qui me fait souhaiter passionnément que, pour redevenir meilleure servante du peuple et de la République, la jeunesse de France retourne le plus tôt possible aux leçons de Socrate et de Léonidas?

BERNARD GRASSET, Éditeur, 61, rue des Saints-Pères, Paris

Tous les ouvrages de la Librairie Grasset sont envoyés franco contre mandat-poste

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