‹ Humour et humoristesChapitre 20 sur 24 · ERNEST LAJEUNESSE · texte numérisé non relu

ERNEST LAJEUNESSE

et les a gratifiés des grimaces les plus terriblement gavroches, en exécutant, par irrespect pour eux, de clownesques cabrioles.

M. Lajeunesse n'a pas voulu continuer. Il eût pu se maintenir notre critique le plus original et le plus amusant. Il a préféré devenir romancier, et le voilà maintenant qui vogue à pleines voiles sur les flots du lyrisme et du pathos... et c'est bien regrettable, pour nous, tout au moins.

CHARLES MOUGEL

Paul Masson n'est pas mort tout entier : il survit en M. Mougel.

M. Mougel, en effet, juge inutile d'écrire des romans ou des nouvelles de pince-sans-rire : il n'est humoriste que par ses actions. Homme de théâtre par goût et par profession, il considère la vie comme un continuel prétexte à vaudeville, et ne trouve de prix à l'existence que s'il l'encombre d'incidents imprévus pour ses semblables. Le hasard ne lui semble pas assez fertile, et patiemment, avec une ingéniosité jamais lassée, il le rend toujours plus fantaisiste. Ses exploits sont nombreux.

Il adore organiser en silence des envois de

CHARLES MOUGKL 199

témoins imaginaires et des duels fictifs qui bouleversent de petites âmes craintives ; il ahurit anonymement des cafés-concerts, aux jours de revues, en intervenant dans le scandale traditionnel, affolant les cabots installés à l'orchestre et entamant des colloques inattendus et coqualânesques avec le compère ; en deux minutes, il enlève en douceur à de gros messieurs cossus et provinciaux les belles petites qu'ils promenaient avec pompe, en enjoignant à ces brunes ou blondes enfants, qui ne le connaissent d'ailleurs pas, de le suivre immédiatement, comme s'il était leur frère. Mais son triomphe est de mystifier discrètement les mystificateurs professionnels. Ravaut et Paul Masson furent de ses victimes.

Et cependant ce fumiste redoutable possède la barbe abondante et les yeux sentimentaux des grands garçons doux et tendres, et ces signes ne mentent pas. Son public en elîet se restreinte lui-même : il ne cherche qu'à enrichir sa vie de joies que lui seul savoure. 11 -tifie avec bont«\

Vous l'approchez, vous lui parlez, et tout de

suite votre cœur ressent pour lui de la sympathie, vous lui dites vos pensées, vos joies et vos ambitions, vous vous confiez à lui... Laissez s'enfuir quelques jours... un bateau, un matin ou un soir, vient à vous, et vous y montez, tranquillement, avec sérénité, en remerciant le batelier. Mais vous n'avez pas le temps de vous noyer. Le bateau s'arrête, au moment précis où vous pourriez boire un coup. Vous voilà sauvé, tout s'éclaircit à vos yeux, et vous êtes incapable d'en vouloir à celui qui le confectionna et le conduisit. Vous riez le premier de votre bêtise et de son habileté.

P.-J. TOULET

Il est minuit : la figure penchée, le corps un peu voûté, M. P.-J. Toulet entre au bar du Panthéon. Calme, ses mains pâles et longues effleurant sa barbe jaune, il regarde de ses yeux tristes ces femmes qui crient et ces hommes qui hurlent... Il s'asseoit dans un coin avec des amis ; un cocktail bientôt brille devant lui. 11 s'écroule sur un banc, allonge ses jambes, et ses mains, encore et toujours, paresseusement, frôlent et caressent sa barbe jaune.

Il ne dit rien : il songe. Il rêve sans doute à quelque livre étrange, comme M. du Paur, à quelque étude curieuse et troublante de

psychologie sadique et d'ironie glaciale. Peutêtre aussi rêve-t-il à Pau, la ville de son enfance, aux Pyrénées, et au soleil du Midi. Peut-être aussi ne rêve-t-il pas. Lentement, à petites gorgées, il boit.

Mais soudain, un mot qu'il a surpris, l'émeut. Il se dresse, et des phrases quittent ses lèvres, rapides, .pressées, passionnées... et des idées, originales, précises, fines, s'enfuient de lui, au hasard. Il jette, au milieu des fumées et des rires, à demi-voix, les trésors de son âme et de son intelligence... Puis, quand il juge qu'il a suffisamment parlé, il se tait, il songe de nouveau, et de nouveau, ses mains errent parmi les poils jaunes de sa barbe.

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