‹ Huysmans, occultiste et magicienChapitre 1 sur 2 · II, QUAI SAINT-MICHEL, II · texte numérisé non relu

II, QUAI SAINT-MICHEL, II

gK^î^UYSMANs a fourni, depuis sa mort, le 5*1^1 V sujet d'un assez grand nombre d'articles ^lh3>èA') de revues, de brochures et de volumes. Il a été présenté sous des aspects bien divers et parfois contradictoires. Il en est un que ses biographes — ecclésiastiques ou écrivains catholiques pour la plupart — paraissent ignorer, ou — faute de renseignements précis, peut-être — qu'ils laissent généralement dans l'ombre.

C'est sur cet aspect ignoré ou peu connu de

Huysmans que je me propose de jeter aujourd'hui quelque lumière.

C'était aux environs de 1885. Huysmans avait été un des premiers apôtres de la religion nouvelle qui avait eu ï Assommoir pour évangile. Il avait écrit Le drageoir aux épices, Marthe, histoire d'une fille, qu'il publia à Bruxelles dans la crainte d'attirer, en France, un procès à son éditeur. Sac au dos, Les sœurs Vatard, « un livre à ne pas lire à moins d'y être obligé », enfin une série de volumes, A Vau VEau, considéré comme une autobiographie, En Ménage, Croquis Parisiens , Un Dilemne, études cruelles, dans lesquelles il s'était .appliqué à peindre les déchets de la vie, les tares secrètes, les misères lugubres et inexpliquées ; puis, En rade, où fermentaient toutes les pourritures de l'animalité.

On a dit de lui qu'il avait plus que personne le sens du laid. Il se peut. Mais le moment vint où, à force de descendre de plus en plus bas dans les fanges nauséabondes, il finit par se heurter « au

mur du fond ». Alors, il éprouva le besoin de respirer un peu d'air pur, de sortir de ces bas-fonds, de remonter à la surface, d'échapper aux banalités de son époque, aux ordinaires « dégouiations» de la vie. Il eut besoin d'idéal.

Peu à peu, il s'était lassé du naturalisme qui s'était tout de même — comme il disait — par trop « confiné dans les buanderies de la chair » et n'avait fouillé que « des dessous de nombril ».

Justement, La Terre venait de paraître, où la note ordurière était poussée à l'extrême. Le maître était descendu au tond de l'immondice, à des saletés si basses que par instant on aurait cru lire un recueil de scatologie.

La déception avait été si profonde, si douloureuse parmi les jeunes littérateurs, disciples de Zola, qu'il crurent devoir infliger au chef de l'école un désaveu public. En une protestation, publiée dans le Figaro, ils déclarèrent qu'ils répudiaient énergiquement cette imposture de la littérature véridique et qu'ils s'éloignaient résolument mais non sans tristesse du grand cerveau qui avait lancé V Assommoir sur le monde.

Huysmans en profita pour s'évader du naturalisme. Il le fit discrètement, sans tapage. Il se retira des cénacles, des tavernes artistiques, des voisinages importuns, pour s'enfermer dans son logis, loin des bruits de la rue, et écrire A RebourSy dans lequel il offrait toute son admiration à B/âudelaire, à Villiers de l'Isle Adam et à Barbey d'Aurevilly .

Ce livre étrange apparut comme une œuvre extravagante et folle. On a dit qu'il était le manuel de l'onanisme de l'imagination. Huysmans s'y révélait en quête de sensations neuves, de joies inédites, de frissons rares et d'exquises névroses ! Le naturalisme était en pleine déroute. Les symbolistes avaient inauguré avec succès une réaction contre le pesant matérialisme de Zola et de son école. Ils s'étaient proclamés idéalistes et aux spécimens de tératologie sociale des romanciers naturalistes ils avaient opposé, en leurs strophes, des tableaux de légende et de rêve.

Les cabarets mondains eux-mêmes, le Chat Noir et ses succédanés, idéalisant leurs bocks, s'étaient transformés. Les poètes de caboulots, aux gros

mots et aux allures prolétaires, avaient remplacé insensiblement leurs blasphèmes par des cantiques et les chansons communardes par des incantations ! Une brise chargée de mysticisme avait soufflé sur la littérature ; la jeune génération éprouvait le besoin et le goût de V(( au delà »; le spiritisme et l'occultisme devinrent en vogue.

Des poètes, des romanciers, des savants se groupèrent autour de revues consacrées aux études ésotériques : Y Initiation, VÉtoiU, que dirigeaient Stanislas de Guaita,Péladan,Papus, Albert Jounet. Des groupes d'études ésotériques se fondèrent dont les principaux membres furent Paul Adam, Georges Polti, Jules Bois, Victor-Emile Michelet, Jules Lermina, Georges Montière, Augustin Chaboseau, Gary de Lacroze, Georges Viioux, Edouard Dubus, tous désireux d'excursionner à travers le mystère.

Huysmans à qui ne suffisait déjà plus l'artificiel de des Esseintes, se tourna lui aussi vers le surnaturel et l'inconnu.

Il entreprit de révéler des pays peu connus, des contrées presque inexplorées encore par l'âme

humaine, où les psychologues de profession n'avaient jamais abordé, des domaines étranges et peu fréquentés : le satanisme et la magie.

Il s'engagea dans les halliers du surnaturel, fréquenta les groupes occultistes fondés par Papus. Ce fut, je crois, Edouard Dubus qui lui fit faire la connaissance d'un extraordinaire médium, M. A. François, chef de bureau au Ministère de la Guerre, et qui était président d'une branche du groupe d'études ésotériques.

Très souvent, réunissant quelques amis dans son appartement de la rue de Sèvres, Huysmans tentait, avec l'aide de M. François, des évocations. D'abord sceptique, il avait bientôt vu s'évanouir son scepticisme devant l'évidence d'incontestables phénomènes de lévitation d'objets et de matérialisation d'esprits; des craquements se faisaient entendre dans les meubles. La table d'expérimentation — un petit guéridon Louis XIII — était agitée de soubresauts violents et parfois se soulevait de terre pour rester quelques instants suspendue à quinze ou vingt centimètres du sol. Une fois, elle se précipita sur le parquet avec une telle

violence que les assistants la crurent brisée.

Une autre fois, au cours d'une séance, un des expérimentateurs proposa d'évoquer Tesprit du général Boulanger. Il y avait, rangés autour de la table, trois fonctionnaires du Ministère de la Guerre, qui, par leurs fonctions, avaient été en relations avec le général : MM. François, Orsat et Bobin ; Daniel, de la Préfecture de la Seine^ Gustave Boucher et Huysmans.

Sur un ordre reçu de la table, de faire l'obscurité, Huysmans transporta la lampe dans une chambre voisine, ferma la porte, tira les rideaux des fenêtres afin que l'obscurité fût complète. Les expérimentateurs virent alors des vapeurs grises monter de la table et s'élever à une hauteur de cinquante centimètres environ.

Tout à coup, l'un d'eux, M. Gustave Boucher poussa un cri d'effroi : sur le mur en face il avait cru apercevoir la forme d'une silhouette humaine, le fantôme du général Boulanger! Il s'évanouit. Huysmans afî"olé se précipita pour chercher de la lumière. Au grand regret des expérimentateurs la séance était interrompue.

Enfin, M. Remy de Gourmont, qui connut Huysmans vers cette époque, a raconté dans ses Promenades littéraires une séance de spiritisme faite avec l'aide de Huysmans. Le poète Edouard Dubus dirigeait l'expérience. La table d'évocation tourna fort bien et se prêta aux questions les plus variées... « On appela d'illustres défunts. Il y eut d'édifiantes réponses sur la position des êtres désincarnés, errant dans les espaces. Tout le monde était sérieux ; je m'amusais ; Huysmans réfléchissait, puis, insatiable, évoquait toujours. A la fin, la table nous échappa et se mit à tourner quasi toute seule autour de la pièce, sur un rythme de gigue. Dubus, d'un doigt, la guidait légèrement à travers les chaises. S'il y avait supercherie à ce moment, je n'ai pas vu comment elle s'exerçait (i) ».

De toutes ces expériences, Huysmans garda l'impression d'une intelligence étrangère, d'une volonté externe se manifestant aux évocateurs; mieux, il

(i) Promenades littéraires, 3* série, Souvenirs sur Huysmans, p. 17.

acquit la conviction qu'il y avait, malgré la diversité des pratiques, des points communs entre la sorcellerie du moyen âge et les évocations du spiritisme moderne. Les spirites, disait-il, qu'ils le veuillent ou non, sans même le savoir, se meuvent dans le diabolisme (i).

(i) Cf. Là-Bas, p. 247.

Uns le courant de l'année 1889, Huysmans, qui cherchait des renseignements sur la Magie et le Satanisme pour la documentation de son roman Là-Bas, rencontra M"'^ de C... qui lui rendit d'appréciables services. M. Remy de Gourmont a rapporté comment M""^ de C... lui fournit des documents « touchant un très curieux mauvais prêtre qu'elle avait connu (i) » et qui allait devenir le chanoine Docre de Là-Bas,

(i) Promenades littéraires, 3^ série. Souvenirs sur Huysmans.

Enfin Huysmans entendit parler dans les milieux occultistes d'un étrange prêtre habitant Lyon, Tabbé Boullan, qui se prétendait successeur du prophète et mystique célèbre Eugène Vintras (i), et, aidé de deux voyantes : M™^ Thibault et M""^ Laure, accomplissait de fort extraordinaires cures de maléfices.

J'ai raconté dans mon livre : J-K. Huysmans et le Satanisme (2) l'histoire de ce prêtre interdit et expulsé de l'Église. Je n'y reviendrai pas. Qu'il me suffise de dire que depuis plusieurs années Boullan était en lutte avec les occultistes parisiens de l'Ordre de la Rose-Croix KabbaHstique et qu'il accusait notamment le Grand-Maître de l'Ordre, le marquis Stanislas de Guaita, de vouloir le tuer par des moyens occultes et magiques tels que l'envoûtement.

C'est à l'abbé Boullan que Huysmans s'adressa

(i) Je dois à la vérité de dire que l'abbé Boullan n'était nullement successeur de Vintras. La grande majorité des Vintrasistes l'avait renié formellement et le considérait comme schismatique.

(2) J.-K. Huysmans et le Satanisme, pages 17 et suiv.

pour achever d'être documenté à fond sur le Satanisme moderne.

M. Jean de Caldain qui fut pour Huysmans un fidèle et dévoué disciple a publié dans le Matin, quelque temps après la mort de son maître, des fragments de la lettre dans laquelle Huysmans demandait à l'abbé Boullan des renseignements. Après avoir déclaré qu'il était las des théories de son ami Zola dont le positivisme absolu le dégoûtait ; las des systèmes de Charcot qui avait voulu lui démontrer que la démonialité n'était qu'une rengaine; plus las encore des spiriies dont les phénomènes, bien que réels, étaient par trop identiques ; Huysmans disait qu'il voulait montrer à Zola, à Charcot et aux autres que rien n'était expliqué des mystères qui nous entourent. Il voulait des preuves du satanisme afin de pouvoir affirmer que le diable existait, qu'il régnait, que sa puissance du moyen âge n'était pas éteinte puisqu'il était aujourd'hui le maître absolu, « l'Omniarque ». La réponse de Boullan ne se fit point attendre Par retour du courrier il lui répondit que l'aide qu'il sollicitait lui était assurée :

Quant à votre but, que le Satanisme, qu'on

croit perdu, existe toujours, ah ! nul sur cette question, ne peut mieux vous mettre en mesure de parler avec conviction, appuyée sur des faits certains,.. Je vous citerai des faits qui, à coup sûr, rendront votre ouvrage d'un intérêt immense. Je puis mettre à votre disposition des documents pour établir que le Satanisme est vivant de nos jours, et comment et sous quelle forme... Votre œuvre restera ainsi comme un monument de l'histoire du dix-neuvième siècle.

Maintenant, un mot d'avertissement pour vous. Certes, je nai aucune espèce d'estime pour cette école; mais ils sont pleins de haine, et malgré tout, capables de « petits résultats » .

Êtes-vous armé pour la défense : car, si vous le faites, comme dit votre lettre, à coup stir vous alk'^ susciter contre vous leur fureur. S'ils vous contaient tout ce qu'ils ont tenté contre moi, vous sauriex alors ce qu'ils sont. Il y a eu des témoins de leur impuissance dans le mal.

N'ayant pu me nuire dans mon être, ils m'ont alors calomnié d'une façon indigne, simplement parce qu'ils

se croyaient des rois, des mages et des maîtres et que je leur ai montré qu'ils n'étaient que de très mauvais apprentis. De là les haines dont vous ave^ pu voir quelques échantillons. ^

Au sein du clergé, le Satanisme est plus grand quil ne vous est possible de le soupçonner. Je vous met Irai à même d'en être convaincu. Car f affirme que le Satanisme contemporain est plus savant, plus cultivé quau moyen âge ; il se pratique à Rome et surtout à Paris, Lyon, Châlons pour la France, et à Bruges pour la Belgique.

La correspondance entre Huysmans et l'abbé Boullan est volumineuse (i). Elle dura jusqu'à la mort mystérieuse de ce dernier, en janvier 1893.

Là-Bas parut au commencement de l'année 1891^ dans VÈcho de Paris d'abord, en volume ensuite. Dans ce roman, qui comprend deux parties, il

(i) Huysmans a légué par testament à M. L. Leclaire, pour être détruites, toutes les lettres de Boullan, ainsi qu'un grand nombre de documents concernant le Satanisme. Ces lettres seront brûlées, quand M. Leclaire aura exécuté les dernières volontés de Huysmans au sujet de différents documents qui s'y trouvent mêlés.

y a rhistoire de Gille de Rais se rapportant à la sorcellerie au moyen âge ; il y a ensuite une série de faits relatifs au satanisme moderne.

Huysmans étudiait avec complaisance ce Gille de Rais qui, vivant au xiv' siècle, brave guerrier et grand seigneur, s'adonna sur le tard à TAlchimie et à la Magie, puis, lancé dans la voie du Satanism.e « descendit la spirale du péché jusqu'à sa dernière marche, fut un vampire sans égal, dont la férocité dépassa les limites humaines et devint l'épouvante de toute une région ».

Pour ce qui concerne le satanisme moderne, il affirmait qu'il était florissant : les Spirites, les Occultistes satanisent plus ou moins, parfois sans le savoir, disait-il ; mieux, il affirmait que la Messe de Satan, la Messe Noire se célébrait, et il en faisait une truculente description.

On a prétendu que le récit qu'avait fait Huysmans, de la Messe Noire, n'était nullement une relation de choses vues, mais une simple écriture, faite, comme on dit, de chic. Ce n'est pas tout à fait exact. La vérité est que si certains détails sont empruntés à des documents anciens

tirés soit des Archives de Vintras, soit des pièces du procès de la fameuse voyante diabolique Cantianille, Huysmans avait bien assisté à une des messes noires dites assez fréquemment dans le quartier même qu'il habitait, la rue de Sèvres.

Plus tard, après sa conversion, lorsqu'on lui demandait s'il y avait réellement assisté, il feignait être distrait et ne pas entendre ; et si Ton répétait la question, il se bornait à répondre : « Vous savez que Durtal s'en confesse dans En Route..,))

Huysmans présentait, dans Là-Bas, le docteur Johannès (pseudonyme de l'abbé Boullan) sous les traits les plus flatteurs, l'affirmant « missionné du ciel pour briser les manigances infectieuses du Satanisme (i) », tandis qu'il disait pis que pendre des occultistes de la Rose-Croix qu'il accusait des plus abominables pratiques de la magie noire, enfin il racontait en détail les luttes à distance entre Boullan et ses ennemis de Paris, de Bruges et de Rome.

(i) Cf. Là-Bas, page SgS.

L:?A lutte entre Guaita et Boullan était terrible. Trois jours auparavant, selon les lois magiques, Boullan recevait la déclaration de guerre le condamnant à mort par les fluides, déclaration confirmée parfois par le cri d'alarme poussé par la voyante, M™^ Thibault.

D'autres fois, il était averti par le vol et le cri de certains oiseaux, des éperviers, des tiercelets et autres messagers facilement influencés par les Esprits, et qui tourbillonnaient sur les toits voisins. Il était ainsi informé de l'heure du combat

et se mettait en garde.

— J'étais à Lyon, disait Huysmans, lorsque parvint une des lettres de la Rose-Croix et j'ai assisté à ces luttes à distance. Averti, Boullan bondissait « comme un tigre », brandissant ses hosties contre les Esprits du Mal.

Ces rites n'étaient pas, comme on pourrait le croire, que des simagrées vaines. Huysmans racontait qu'une fois, de Guaita avait empoisonné à distance la somnambule, M""' Laure. Boullan avait riposté par la loi du contresigne, c'est-à-dire de l'envoûtement retourné ; le choc en retour s'était produit et de Guaita avait dû s'aliter. Une autre fois, Boullan n'avait pas eu le dessus : il poussa un grand cri, et ayant ouvert sa robe, les assistants aperçurent sur sa poitrine une large blessure sanglante.

Rentré à Paris, Huysmans affirmait qu'il était de nouveau en butte aux attaques des occultistes de la Rose-Croix. Il accusait Stanislas de Guaita d'avoir tout tenté pour le faire périr par les voies magiques (i) ; mais, averti, il avait repoussé les attaques fluidiqiies.

(:) Cf. J.-K. Huysmans et le Satanisme^ p. 87.

Lors de son séjour à Lyon, l'abbé Boullan lui avait indiqué, en effet, certains procédés pour se défendre contre les maléfices. Il lui avait, de plus, remis une des mystérieuses hosties consacrées par Elle Vintras, et qui était encore couverte du sang — bien que figé — qui en avait coulé.

Lorsqu'il se sentait atteint par les fluides, Huysmans s'enfermait dans sa chambre et après avoir tracé sur le parquet le cercle de défense, brandissant de la main droite l'hostie miraculeuse et de l'autre tenant serré contre lui le scapulaire béni du Carmel éliaque, il récitait les formules conjuratoires qui devaient dissoudre les fluides et paralyser les pouvoirs des envoûteurs. Il était d'ailleurs aidé, de Lyon, par Boullan et il assurait qu'il aurait, plusieurs fois, été en danger de mort sans l'intervention à distance de l'abbé et de ses voyantes.

En retour, il eut, à plusieurs reprises, l'occasion de rendre service à Boullan. Dans le milieu de l'année 1892, par exemple, Tubbé était poursuivi pour exercice illégal de la médecine et condamné à 2.000 francs d'amende. Ce fut Huysmans qui donna les 2.000 francs.

La monde Boullan, survenue mystérieusement en janvier 1893, donna lieu à une vive polémique qui fit quelque bruit dans la presse, malgré qu'elle se produisit au plus fort des scandales parlementaires concernant l'affaire du Panama, au moment où l'on arrêtait l'ex-ministre Baïhaut.

On prétendit que l'abbé Boullan était mort envoûté par Stanislas de Guaita. Ce dernier tenait, disait-on, enfermé dans un placard, un » esprit », et au moment psychologique, il lui confiait des poisons subtils qui étaient portés mystérieusement jusqu'à Lyon et allaient occire l'abbé Boullan.

J'ai relaté ailleurs et tout au long cette polémique qui se termina par des envois de témoins et des duels (i).

Après la mort de Boullan, Huysmans assurait que les attaques contre lui avaient repris de plus belle.

— Les magiciens noirs, disait-il, me battent chaque nuit le crâne par des coups de poings fluidiques ; mon chat lui-même en est tourmenté ; peu m'imporre, je ne les crains pas. Un journal

(i) J.-K. Huysmans et le Satanisme, pp. 40 à 63.

du soir m'a avisé que mon protecteur magique étant mort, je risquais fort maintenant d'y passer; mais ce dont on ne se doute pas, c'est que j'ai avec moi un vrai, un unique bouclier : la sainteté hors d'atteinte de M"'* Thibault !

Cétait une bien étrange personne que cette « maman Thibault » comme l'appelait Huysmans, qui a tracé d'elle un exact portrait dans La Cathédrale sous le nom de M""^ Bavoil.

Au début de ses visites chez l'abbé BouUan, il n'avait pas prêté grande attention à cette paysanne au regard d'aigle, qui, dans les intervalles de ses visions, vaquait modestement aux travaux du ménage.

«Maintenant, il fréquentait la singulière et l'affectueuse bonne. La première entrevue avait eu lieu un jour qu'il était allé voir l'abbé souffrant. Installée près du lit, elle avait des lunettes en vigie sur le bout de son nez et elle baisait, une à une, des images de piété insérées dans un livre vêtu de drap noir. Elle l'avait invité à s'asseoir, puis, fermant le volume et remontant ses lunettes, elle avait pris part à la conversation et il était sorti

— sodé cette chambre, abasourdi par cette personne qui appelait l'abbé « père » et parlait, très simplement, ainsi que d'une chose naturelle, de son commerce avec Jésus et avec les Saints ; elle paraissait vivre en parfaite amitié avec eux, en causait ainsi que de compagnons avec lesquels on bavarde sans aucune gêne (i). »

M""^ Thibault appelait Huysmans « notre ami ».

Toujours, lorsqu'il la voyait, elle priait.

— Mais c'est une sainte, avait-il dit, un jour, à l'abbé Boullan.

Et l'abbé avait répondu : C'est une colonne de prières !

Elle avait parcouru toute l'Europe, à :pied, en demandant l'aumône le long des routes, visitant tous les lieux où la Vierge possédait un Sanctuaire.

Puis, avec l'âge, elle avait, suivant son expression, « perdu de ses anciennes valeurs » et le Ciel l'avait envoyée se reposer auprès de l'abbé Boullan, en qualité de gouvernante.

(r) Cf. La Cathédrale, pp. 44-45.

Depuis des années elle ne mangeait que du pain trempé dans du lait^ avec parfois, un peu de miel, et elle se portait très bien, n'était même jamais souffrante.

Elle possédait le don de voyance, et n'avait qu'à lever les yeux au-dessus de ses lunettes pour apercevoir les légions des Anges et des Démons. Mais le plus étrange, c'est qu'elle était prêtresse du (( Marisiaque du Carmel » et qu'elle célébrait le Sacrifice Provictimal de Marie institué par le prophète Eugène Vintras, pour les femmes du Carmel, et où la femme pontifie. M™' Thibault, après avoir récité le cantique de prière, l'acte de glorification, l'offrande du pain, l'offrande du vin, l'offrande de la lumière, l'invocation déprécatoire consécrative, la prière universelle pour tous les esprits, communiait sous les espèces du vin rouge, les prêtres seuls officiant avec du vin blanc. Puis venaient les actions de grâces.

Huysmans avait fini par se lier avec elle d'une réelle amitié ; aussi, lorsque BouUan mourut, et qu'elle se trouva seule, il lui offrit de l'emmener à Paris pour tenir son ménage.

Après bien des hésitations, elle avait accepté. Une fois installée rue de Sèvres, elle avait organisé, dans sa chambre, une petite chapelle où, chaque matin et chaque soir, revêtue des insignes de son sacerdoce féminin, en robe blanche, en manteau vert, elle célébrait, à l'autel de la Vierge Marie, le Sacrifice Provictimal.

J'ai dit plus haut, que, depuis la mort de Boullan, Huysmans affirmait que la sensation bizarre de chaque soir, qu'il attribuait aux attaques fluidiques de Stanislas de Guaita, avait redoublé. Lorsqu'il la ressentait, il se protégeait à l'aide des hosties consacrées, tandis que M"'^ Thibault, ayant revêtu ses ornements sacerdotaux, célébrait le Sacrifice magique, et, le moment venu, clamait par trois fois la prière déprécatoire qui devait dissoudre les fluides des envoûteurs et rendre nulles et dénuées d'effets les attaques dirigées par la voie satanique.

Ainsi s'explique cette parole de Huysmans que j'ai citée précédemment : qu'il avait avec lui un vrai bouclier , la sainteté hors d'atteinte de M">« Thibault.

Le secret des opérations magiques accomplies par Huysmans dut sans doute transpirer au dehors, car on affirma, à l'époque, qu'il avait succédé à l'abbé Boullan , comme Souverain Pontife, selon l'Ordre de Melchissédec, dans l'Ordre du Carmel. Ce qui d'ailleurs était complètement inexact.

Entre temps, Stanislas de Guaita était mort, dans son château d'Alteville, en Lorraine. On a prétendu que sa mort aurait été précipitée par une façon de choc en retour des opérations magiques qu'il avait jadis tentées contre l'abbé Boullan (i). Je ne le crois pas. Sa mort fut douloureuse et lente, mais elle répondit parfaitement aux prévisions médicales de ses amis.

Quant à Huysmans, il avait une façon assez originale d'expliquer, dans le particulier, la mort de son adversaire.

(i) Je dois faire remarquer ici que les Rose-Croix nièrent toujours avoir attaqué les premiers l'abbé Boullan. Stanislas de Guaita affirmait qu'il n'avait fait que se défendre et le D' Papus a écrit à la page 1069 de son Tr.iité méthodique de science occulte que « le fameux docteur Johannès (abbé Boullan) faillit payer de sa vie un attentat criminel sur les frères de la Rose-Croix ».

Au dire des amis même de Stanislas de Guaita, sa maison était hantée. Parfois les larves prenaient corps, et allaient jusqu'à épouvanter sa pauvre bonne qui en poussait des clameurs d'effroi. Huysmans assurait que de Guaita vivait dans la compagnie perpétuelle d'un fantôme, qu'il tenait enfermé dans un placard et qui en sortait visible sur son ordre. Un jour, ce fantôme l'avait

étranglé !

Désormais, Huysmans allait pouvoir vivre

tranquille, sans plus avoir à craindre les attaques

du chef des Rose-Croix.

Il garda néanmoins avec lui la « maman

Thibault » et ne s'en sépara que plus tard, où

elle retourna dans son pays. Comme elle était sans

grandes ressources, il lui servit, pour l'aider à

vivre, une petite pension.

r^/^^'Vç^/g'N^

^L convient de m'arrêter ici, puisque je me proposais seulement de faire connaître un aspect ignoré de Huysmans, de le montrer praticien de l'occultisme et de la magie.

Au point où j'en suis arrivé, insensiblement Huysmans allait se rapprocher de l'Église et peu à peu abandonner les pratiques magiques.

Depuis longtemps déjà, se raccrochant à l'Art, il errait dans les églises, en comparait les architectures, en goûtait le silence et l'obscurité. Il n'était encore qu'un être lamentable qui finissait par éprouver le besoin de croire.

Sous une impulsion de curiosité, de lassitude aussi, il était allé faire une retraite à la Trappe. Chose étrange, même à la Trappe, il s'était trouvé en plein occultisme !

— Si vous parlez de magie au clergé de Paris, disait-il, il vous répond par des faux-fuyants ou des fins de non recevoir ; mais, dans les cloîtres, il y a des hommes autrement documentés làdessus, et ceux-là possèdent une puissance qui défie bien tous les Rose-Croix de la terre ! Quand j'ai passé quelques jours à la Trappe, j'ai vu ce que réalisent la prière et même Toccultisme. Celui qui levait les sorts et refoulait les mauvais esprits était un très vieil homme qui gardait les cochons. Certains matins, tous ses animaux tombaient malades. « Ah ! je sais bien ce que c'est ! » S'écriait-il, et leur lisant des oraisons, il les fouaillait d'eau bénite... Et aussitôt, mes cochons se redressaient ingambes, joyeux et guéris !

Au sortir de la Trappe Huysmans était- il converti? Qui dit conversion dit changement complet de vie. Or, après huit journées, il

avait repris ses travaux, ses habitudes. Il n'avait pas encore renversé sa vie, mais il n'était tout 4e même plus le même homme. Il avait sorf de rédemption ; il aspirait à la Foi ; le besoin de croire devait bientôt se transformer en croyance ; le temps allait faire le reste.

Mais je demeure persuadé que toutes ces histoires de magie et de satanisme ne contribuèrent pas peu à l'aiguillonner du côté de la religion et que ses relations avec le monde occultiste ne furent point étrangères à son évolution religieuse.

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