‹ Hygiène de la première enfanceChapitre 132 sur 171 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

INFLUENCE DES MALADIES ACTUELLES DE LA NOURRICE SUR LA SANTÉ DES ENFANTS.

Parmi les affections locales ou générales diverses qui peuvent atteindre la mère nourrice ou la nourrice, les unes paraissent n'avoir aucune influence sur la santé des enfants, les autres, au contraire, exercent sur elle Finfluence la plus fâcheuse.

Leur action est immédiate ou éloignée.

Celles dont l'effet est immédiat sont faciles à connaître, et l'on peut sans peine établir le rapport qui existe entre elles et les accidents qu'elles déterminent. Il n'en est plus de même des maladies de la nourrice dont l'influence se fait ressentir à une époque éloignée. Ainsi, tout le monde peut raisonnablement supposer que le lait d'une nourrice reconnoie i^lriierculeuse pendant l'allaitemen

BouciuT. ^ wr. 23

doit avoir les conséquences les plus fâcheuses pour l'avenir, mais personne ne saurait Taffinner d'une manière positive. On pourrait en dire autant à regard de TafFection syphilitique, scorbutique et de l'anémie qui résulte de la mauvaise alimentation. Il est probable que ces maladies diathésiques de la nourrice sont plus ou moins préjudiciables à l'enfant, mais cela n'est point démontré par TobseiTation.

§Xt •— Influence immédiate des maladies de la nourrice sur la santé des enfants.

Ces maladies sont assez nombreuses. Elles doivent être divisées en trois classes. Dans la première, nous placerons celles qui sont accompagnées par une modification dans la sécrétion de la glande mammaire, c'est-à-dire dans lesquelles le lait présente des altérations appréciables à nos moyens d'investigation. Il faut mettre dans la seconde celles qui ne sont accompagnées par aucune altération de ce genre; et dans la troisième, enfin, celles dont la transmission s'opère par le contact répété de la nourrice et de l'enfant. « Maxima diversa est ratio , nec raro miranda^ qua adparvulos morbi taies transferiintur. Partim nimirùmy lacté y partim perspiratione ^ partim contactu , partim saliva^ partim alia via^ morbi ad eosdem transire passant, » (Wagner.)

IMFLIENGË DIDS ftlÂLAblES ÀCTLëLLIlS. 399

PiŒMiËRE CLA.SSI;. — In/iuencc immédiate des maladies de la nourrice avec altération du lait. — Ce que j'ai dit précédemment des altérations du lait trouve ici son application et doit sei-vir à Tintelligence de cette partie du sujet.

1° Il y a des femmes qui ont toutes les apparences de la santé la plus robuste, et dont la constitution est forte et vigoureuse, qui ne font cependant que de pauvres nourrissons. J'en ai vu des exemples, mais ils sont rares. M. Donné en a rapporté un qui est très-curieux (1) . La dame qui fut le sujet de son observation jouissait d'une belle et florissante santé, mais son enfant venait mal, paraissait souffrir après avoir teté, et il avait souvent du dérangement d'entrailles. M. Donné crut devoir rapporter ces accidents à une altération particulière du lait, trop riche, contenant des principes nutritifs abondants, trop substantiels et trop lourds pour l'estomac de l'enfant. En effet, le lait de cette nomTice refifeimaitune prodigieuse (juantité de globules ; ils étaient tellement serrés, qu'à peine voyait-on quelques espaces libres entre eux, et partout ils se présentaient sans confusion ni agglomération. C'est, dit M. Donné, le lait le plus riche que j'aie encore rencontré. D'après cet examen, j'engageai la mère à continuer de nourrir

(1) Donne, Court d9microscop\Q, Paris, 1844.

ÂOO LE GHiNGEMEMT DE NOURRICE.

son enfant, en prenant seulement le soin d'éloigner les heures de Tallaitement , afin de laisser aux digestions le temps de se faire et pour diminuer un peu la consistance du lait par son séjour dans les mamelles. Cette simple précaution suffit pour faire disparaître les accidents, et l'enfant revint bientôt à la santé.

L'excès dans les qualités du lait est donc un défaut ; sa trop grande richesse, c'est-à-dire l'augmentation absolue du chiffre de ses globules chez une nourrice forte et vigoureuse est toujoui-s préjudiciable. L'enfant éprouve, sous cette influence, des Indigestions fréquentes qui ne tardent pas à devenir l'occasion de la phlegmasie des voies digestives.

2° La plupart des affections des nourrices ont ordinairement sur le lait une influence toute contraire à celle dont nous venons de parler. Elles déterminent ce qu'on appelle l'appauvrissement de ce liquide, son état séreux, la diminution de sa quantité, la mauvaise élaboration de ses éléments, surtout des globules, qui sont très-sensiblement dimijiués, et elles le rendent insuffisant pour les besoins de la nutrition. Chose remarquable dans ces cas, les parties solides du lait sont encore eu excès, mais elles rendent ce liquide lourd et indigeste, comme dans le cas précédent. I-a mauvaise qualité du lait dépend donc autant de sa mauvaise

INFLl'ËNCË DES MALADIES ACTUELLES. 401

élaboration que de la diminution des globules et de raccroissement du chiffre de ses parties solides. C'est une sorte de concentration du lait dont la fièvre paraît être la cause.

Les nourrices dont la constitution est délicate, sans être altérée par la maladie ; celles qui sont dans cet état de souffrance mal caractérisé qui accompagne la misère et la mauvaise alimentation ; celles qui sont maladives et en proie à la diarrhée ou à une affection organique commençante; la tuberculisation pulmonaire par exemple ; celles enfin qui sont atteintes j^ar une affection aiguë inflammatoire, comme la pneumonie septique , comme la fièvre puerpérale, ou virulente, comme la syphilis ; celles-là, dis-je, présentent très-souvent cette altération du lait. Une sensation pénible produit quelquefois lo même résultat : ainsi , E. Siebold a observé une dame chez laquelle Todeur exagérée du camphre troublait et mémo suspendait la sécrétion laiteuse.

Dans ces cas, ou trouve le lait clair, séreux, peu abondant , renfermant un petit nombre do globules de beurre, tous très-petits et comme réduits en poussière. Ce liquide est relativement plus chargé de parties solides, de caséuni et de sucre, ce qui le rend lourd et dangereux pour les enfants. C'est ce que Von appelle un laii pa^^^if^ et inmfpsani.

Les maladies de la nourrice qui déterminent cet appauvrissement du lait, celte diminution des globules de beurre et cette mauvaise élaborali(Mi du lait, sont, comme on le voit , très-variées et fort dissemblables. Elles ont ordinairement pour résultat d'amener chez l'enfant l'irritation des voîfes digestives, la diarrhée, les coliques, les vomissements, le muguet, etc. La pauvreté du lait qui résulte de la maladie et de la fièvre , comme sa trop grande richesse, c'est-à-dire la surabondance de ses globules, à l'état normal, semble donc être la cause des mêmes accidents chez les nourrissons.

Un fait de pathologie comparée , extrêmement curieux, confirme ce que je viens de dire. Rochou purgeait tous les deux jours, pendant un mois, une vache nourrice, et il vit le lait diminuer, devenir séreux, et le veau avoir la diarrhée. Il recommença de la même manière un peu plus tard, mais cette fois le veau mourut, puis enfin la vache.

3° Les affections dont je viens de parler, et quelques maladies locales , telles que la galactophorite, les engorgements et les phlegmons du sein, la grossesse même, qui déterminent l'appauvrissement du lait de la nourrice, deviennent la cause d'une altération de ce liquide et de son retour à l'état de colostrum. On trouve.

ici une îiltération unique coiTespondant à des maladies très-différentes dans leur nature.

Dans ces circonstances si diverses, dans le cours de la grossesse, au milieu de la fièvre qui accompagne le phlegmon de la mamelle, et dans la fièvre de la pneumonie, de Tentérite , etc. , le lait, diminué de quantité, appauvri dans ses globules, concentré dans ses parties solides, présente au microscope des globules laiteux, petits, mal circonscrits, confus et comme réduits en poussière, au milieu desquels se trouvent un bon nombre de ces corps granuleux propres au colostj'um.

L'influence de ce lait sur les enfants se traduit encore par l'irritation des voies digestives, par des coliques, par des vomissements,parladiarrhôe,etc. Néanmoins ce phénomène n'est pas constant, et il arrive que des enfants qui tettent une nourrice malade, dont le lait renferme des éléments du colostrum, ne présentent aucun accident de cette nature.

Ainsi, je rappellerai l'exemple d'une femme que j'ai vue à l'hôpital Necker. Elle avait une fièvre puerpérale légère et des abcès multiples dans le tissu cellulaire sous-cutané des membres ; son lait était pauvre et rempli de corps granuleux : l'enfant, qui ne prenait pas d'autres alimentSt resta en assez bon état, sans diarrhée, jiu ment of> irint, par suite de drcoi

démiques, une affection catâirbale des bronches.

Une autre fois j*ai vu dans le même hôpital une femme de vingt-huit ans, douée d'une bonne santé, blanche, lymphatique, qui eut un premier enfant qu elle allaita et qui vint fort mal ; le père était parfaitement sain. Cet enfant eut de la diarrhée au deuxième mois de sa vie, puis des vomissements et du muguet confluent. Le lait était clair, séreux et peu abondant, ce qui obligea de sevrer. Au vingtième mois, Tenfant n'avait que six dents, il était malingre , ne pouvait se tenir sur ses jambes; son ventre était énorme, et à chaque instant il avait de la diarrhée.

Quinze mois après, cette femme eut un deuxième enfant; elle commençait à le nourrir, lorsqu'un mois après sa délivrance elle eut un abcès au sein. L'enfant continua de teter, et il eut des vomissements et de la diarrhée, qui continuèrent après Ja guérison de la mamelle. Pendant deux mois alors j'examinai le lait : il était très-clair, peu abondant, pauvre en globules, en crème, et rempli de globules granuleux, légèrement acide. La mère eut ensuite un ictère, et le lait devint un peu jaune ; il ne tachait pas le linge, et se recouvrait d'une légère couche de matière colorante bleue, par l'action de l'acide nitrique. Ses autres carac« tères étaient d'ailleurs les mêmes.

J'ai vu aussi des nourrices, devenues encdntest

INFLUENCii: DES MALADIES ACTUELLES. 405

qui continuèrent T allaitement malgré Faltération de leur lait et son retour à l'état de colostrum. Leurs nourrissons ne parurent pas en souffrir. Néanmoins, dans la majorité des cas, le lait sécrété dans le cours de la grossesse est de mauvaise qualité, et il provoque chez les enfants une irritation plus ou moins violente des voies digestives, caractérisée par la diarrhée séreuse.

Ailleurs, on retrouve la même maladie chez la mère et chez Tenfant. Une fois j*ai vu à l'hôpital Sainte-Eugénie une nourrice atteinte depuis quinze jours d'embarras gastrique, avec anorexie, état saburral de la langue, céphalée, ictère des conjonctives, dont l'enfant, âgé de quinze mois, tomba malade, ne voulait plus teter, et depuis trois jours était atteint d'ictère intense, avec urines brunes et selles régulières jaunâtres.

A" La galactophorite, les engorgements et les l)hlegmons du sein sont quelquefois la cause d'une altération du lait qui difl'ère de la précédente, et peut être préjudiciable à l'enfant. Je veux parler du mélange de ce liquide avec le pus.

Les abcès du sein formés dans le tissu même do la glande mammaire détruisent souvent quelques lobules glanduleux, et déchirent les conduits galactophores. Ces conduits restent ainsi l'ouverture béante dans les parties profoD'''**" f^i Soyer^ absorl)ant sans cosse le pus re

intérieur et le portant au dehors par les orifices du mamelon , où il se mêle avec le lait venu des autres parties de la glande.

Le microscope permet de découvrir très-facilement cette altération du lait, qui est trèsévidente, extrêmement facile à reconnaître , et il est impossible de ne pas l'accepter comme un fait incontestable.

Il est presque inutile de dire qu'uiie telle maladie de la nourrice doit avoir l'influence la plus fâcheuse sur la santé de l'enfant. Les accidents qui en résultent paraissent concentrés sur la muqueuse des voies digestives. Ainsi les digestions se troublent ; l'enfant vomit et il a de la diarrhée. Cependant d'autres phénomènes morbides peuvent se produire, et c'est dans les mêmes circonstances qu'on a vu survenir chez l'enfant des érysipèles et des abcès gangreneux, particulièrement au scrotum, qui amènent rapidement la mort. 11 est infiniment probable que chez ces femmes le lait devait contenir une certaine quantité de pus. On peut donc considérer comme un fait avéré que le lait provenant d'un sein malade, soit qu'il contienne du pus, soit qu'il n'en contienne pas, est excessivement préjudiciable aux enfants.

5° Je dois enfin parler d'un état particulier do quelques femelles, dans lequel le lait sort tout mélangé à une certaine quantité de sang. Ce

INFLUKNCE DES MAUDIKS ACTUELLES. 407

phénomène, fort extraordinaire, s'il n'y a pas eu en-eur dans son appréciation, n'a pas encore été rencontré ctiez la femme. M» Donné Ta quelf|tiefois observé chez les aniuiaux. Ce mé- (leein a découvert dans le lait rou^eâlre de deux rlnesses un certain nombre de globules sanginiis, reconnaissables k leur forme et à leur couleur, sohiWes dans rammojiiaquej placés au milieu des globules laiteux,

Cette altération ne se rencontre pas chez la femme ; et dansleg cas où Ton a cru Vobserver, ce sang n'était pas formé simultanément avec le lait dans rintérieur de la mamelle, il provenait de son extérieur par mie fissure du mamelon,

Oi', il ne faut pas confondre le mélange accidentel de sang et de lait, aussi fréquent que la fissure du sein, avec le mélange naturel qui serait le résultat de Taltéralion de sécrétion du liquide. L'un de ces phénomènes est purement local et sans effet sur la aanté de Tenfant; fautre, au contraire, se rattache à une disposition générale de la nourrice qui est assurément fort sérieuse, mais dont nous ne pouvons préciser le caractère , puisqu'elle n'a pas été observée dans Tespèce humaine*

Des considérations* qui précèdent, il résulte que les maladies de la n^i ipagnées d'une

altération du lait appi l'^yeDS d'in-

vestigation, n'ont pas sur la santé des enfants une action immédiate^ particulière et spéciale à chacune d* elles. Toutes ces affections ont pour résultat commun, chez l'enfant, l'insuffisance de la nutrition, et ensuite l'irritation des voies digestives, caractérisée par des coliques, des vomissements et de la diarrhée. Qu'elles soient accompagnées de l'altération de lait désignée sous les noms de richesse ou ai' appauvrissement y de son altération par les éléments du colostrum, quelquefois par du pus, leur effet n'en est pas moins le même. Towjours les accidents qui se développent ont pour siège le tube digestif, et toujours aussi leur nature est semblable^ car il s'agit d'une inflammation qui produit la diarrhée.

Ainsi donc, la vigueur de constitution et la Ijonne santé habituelle, qui sont en rapport avec la riche et abondante sécrétion d'un lait trop chargé de principes solides, se trouvent sur la même ligne que la faiblesse et l'état des maladies chroniques qui déterminent l'appauvrissement de ce liquide, eu égard à l'influence de ces dispositions générales sur la santé des enfants. Il en est de même de l'action des maladies inflammatoires, de la pleurésie, de la pneumonie, etc. Leur influence immédiate est semblable à celle des mala* dies septiques, comme la fièvre puerpérale et la fièvre typhoïde.

\u reste, si les maladies dont je viens de pailer exercent une influence fâcheuse sur la sécrétion du lait, il ne faut pas croire qu'elles doivent irrévocablement déterminer des troubles dans la santé des enfants ; assez souvent encore le nourrisson n'éprouve aucun dommage en tétant sa nourrice qui est malade. Ainsi, j'ai vu des femmes atteintes de rhumatisme articulaire aigu, incapables de tenir elles-mêmes leur enfant qu'on présentait à lem* sein; d'autres qui étaient affectées de pneumonie, de phthisie, de fièvre puerpérale, de fièvre typhoïde, etc., avec ou sans altération du lait, qui ne cessèrent pas d'allaiter leur enfant, lequel ne parut pas en souffrir.

Il y a, à cet égard, des différences individuelles très-grandes. Un enfant ressent à sa manière l'influence du lait de sa nourrice, et probablement d'une manière toute différente d'un autre qui serait à sa place. Une femme que j'ai vue, ayant ses règles pendant l'allaitement, nourrissait à la fois son enfant et un enfant étranger ; celui-ci était malade à chaque époque menstruelle, avait des coUques et de la diarrhée ; l'autre n'éprouvait rien de semblable.

En présence de ces faits, si souvent contradictoires, qui sont de nature à ébranler la convictûm qu'il faut acquérij* au sujet de l'influe ^'^ nourriceR sur leurs enfants, que faire

résoudre ? Il faut agir avec prudence, et quand une nourrice est malade, il convient d'attendre et d'observer ce qui se passe chez le nourrisson. Si des accidents sérieux, du côté des voies digestives, paraissent, Tallaitement doit être suspendu jusqu'à nouvel ordre, et confié h une nouvelle nourrice, si l'état de la première ne devient pas rapidement plus prospère.

Deuxième classe. — Influence immédiate des maladies de la nourrice, sans altération de son lait. — Cette dénégation cache notre impuissance. Il est évident que si une nourrice, dont le lait n'offre aucune modification appréciable, se trouve dans une disposition capable de produire des accidents chez le nourrisson, c'est que son lait est altéré d'une manière que nous ne pouvons pas saisir.

En effet, le lait est l'intermédiaire obligé de cette influence morbide.

Et il est impossible de nier l'existence des altérations insaisissables de ce fluide, quand nousmêmes pouvons les déterminer à volonté, par l'introduction de substances médicamenteuses dans l'économie. La dose de 2 ou 8 centigrammes de protoiodure de mercure, administrée chaque jour à la nourrice, suflit pour guérir la syphilis de . l'enfant, et cependant on n'a jamais pu, par les analyses les plus exactes, réussir à trouver dans le lait des traces de cette substance.

INFLUENCE DES MALADIES ACTUELLES. hii

Par conséquent, si nous arrivons à modifier les qualités du lait, sans nous en apercevoir autrement que par les résultats physiologiques et thérapeutiques, nous devons croire à Texistence des altérations inconnues et inappréciables de ce liquide, lorsqu'elles nous sont démontrées par un phénomène aussi certain que la maladie de l'enfant, au moment d'un trouble survenu duns la santé de sa nourrice.

Quoi qu'il en soit de ces altérations insaisissables du lait, qui existent chez des nom^rices en proie aux affections morales ou nerveuses, chez des femmes dont la constitution est dommée par une diathèse ou une cachexie quelconque, scrofuleuse ou syphilitique, ce qu'il nous importe, c'est de préciser quelles sont, parmi ces dispositions morbides, celles qui sont immédiatement préjudiciables aux enfants.

Les affections morales et l'agencement nerveux des nourrices ont quelquefois la plus grande influence sur la nutrition des enfants; mais cette mfluence est loin d'être constante, et doit être considérée, je crois, comme étant tout exceptionnelle.

La mère et la nourrice qui ne s'attachent pas à leur nourrisson sont de mauvaises nourrices; leur lait ne monte ps)^ avec abondance comme chez les mères dévouées à leur enfant ; elles n'éprouvent

pas le tressaillement intérieur, connu sous le nom de montée de lait^ et qui s'opère à la vue ou à la seule pensée qu elles pourront bientôt donner à teter. L'enfant souffre et son développement est retardé; heureux encore s'il ne tombe pas malade. Voilà les résultats de l'indifférence et de l'ennui qu'on apporte à remplii' les devoirs de nourrice.

Influences morales. — Les émotions de toutes sortes, les contrariétés violentes, les profonds chagrins, et en général toutes les passions modifient rapidement la composition du lait, et peuvent le rendre immédiatement nuisible aux enfants. Ainsi, une nourrice dont j'ai parlé (page 220) , encore émue du danger que venait de courir son mari dans une querelle avec un soldat, présente le sein à son enfant âgé de onze mois et bien portant, ce qui entraine sa mort (1). Tout le monde connaît l'histoire racontée par Dey eux et Parmentier, relative à une dame sujette à des attaques de nerfs, et qui voyait à ce moment son lait altéré et visqueux comme du blanc d'œuf. On ne dit pas ce qu'il est résulté de cette nourriture pour l'enfant, mais on peut supposer que l'allaitement a été interrompu, car un lait de cette composition ne pouvait être que dangereux.

(1) Aim, de litlér. wcdic. brilann., 1824^ t. I, et Guérard, Dicfionmire de médcc, art. Lait, Paris, 1838, t. XVn,p. 455.

Ces altérations subites du lait, souvent inappréciables, dont on ignore la natui'e, déterminent pai'fois des convulsions.

Ainsi, j'ai vu une dame fort impressionnable, très-agitée dans la saison chaude par l'état électrique de Tatraosphère, et surtout par l'orage, qui ne pouvait donner à teter à son enfant sans lui communiquer presque aussitôt une agitation incroyable, qui alla plusieurs fois jusqu'au spasme convulsif. Elle se trouva bien de suspendre l'allaitement lorsqu'elle se trouvait en pareille disposition, et les accidents ne se montrèrent plus chez l'enfant.

Barbieri raconte qu'une femme de trente-deux ans, très-robuste, fut prise, à son premier allaitement, de tiraillements musculaires fugitifs dans les jambes et dans les pieds, et son enfant mourut de pemphigus à dix mois. A la seconde couche , mêmes phénomènes qui durèrent sept jours, juste la durée de la vie de l'enfant et de l'allaitement. A une troisième couche, les spasmes commencèrent dès le début de la sécrétion laiteuse, et au bout de dix jours ils se convertirent en accès qui revinrent périodiquement de dix jours en dix jours. Après une demi- heure de tiraillements musculaires dans toutes les parties du corps, une convulsion tonique envahissait toute une région, les muscles de h mâchoire ou cai^^ *'" cou , d'une main , d'iu

tiih LE CHANGEMENT DE NOURRICE.

jambe, ou tous ces muscles à la fois. Le spasme tétanique abandonnait une partie au bout de cinq minutes, et se présentait ailleurs. Le pouls et la respiration s'élevaient; une sueur abondante coulait, mais sans fièvre consécutive. Pendant douze à vingt-quatre heures, la douleur était des plus violentes, et cette souffrance, exprimée par des cris, empêchait Tenfant de dormir et lui interdisait presque le sein. Cet enfant mourut à dix mois d'un flux dysentérique. Deux autres couches furent suivies du même phénomène pendant Tallaitement. Les deux enfants périrent de la même maladie que le précédent, Tun à six mois, lautre à neuf. L'interruption de l'allaitement a pu seule apporter un remède à ce tétanos, et le résultat a toujours été rapide et complet. Tous les agents de la matière médicale avaient été employés sans succès contre ces accidents.

On raconte qu'une jeune femme fort lascive, voyait l'enfant qu'elle allaitait tomber dans de violents mouvements convulsifs chaque fois qu'elle s'était livrée au coït. Ce fait semble justifier l'aphorisme de Galien (l) : «A Venere omnind absiinere juheo omnes mulieres quœ jmeros lactant. » Mais de nombreux exemples pourraient, au besoin, démontrer que l'influence des plaisirs vénériens n*€8t

(1) Galien, De sanitute luendQf lib. I.

INFLUKNGE DES MALADIES ACTUELLES. âl5

pas toujours aussi fâcheuse: Voici l'opinion de Van Swieten : « Numerosissimas vidi mulieres , quœsingulis fere annis féliciter pariebant^ licet tibera prœberent infantibus (1). » Il est aussi des médecins qui vont plus loin, et qui conseillent )nême, dans Tintérêt de la nourrice, de lui accorder la satisfaction de voir son mari. « Certum est occulta desideria pejora et magis noxi esse quam plena honestarum feminarum gaiidia^ et rarmn 7noderatumqueVenerisusum.)y (Platner.) On ne peut irrévocablement juger cette question d'après quelques faits particuliers, sans s'exposer à tomber dans l'erreur. Les rapports sexuels ne peuvent être immédiatement dangereux que chez quelques nourrices dont l'ardeur est extrême et dont les sens sont excessivement impressionnables. Mais ce qui doit les faire absolument intôrdh-e, a Venelle omninù abstiîiere jubeo^ c'est que la grossesse, dont on ne s'aperçoit que plus tard, en est souvent le résultat, et que, comme nous l'avons vu, l'état du lait qui accompagne ordinaii-ement cette position étant fréquemment préjudiciable aux nourrissons, on est obligé de les confier à une autre nourrice.

Le retour prématuré des règles est un phénomène qui kifli^ite beaucoup les mères. On luiat-

(4) , t. IV, p. 594.

416 LE CHANCKHËNT DE IJOURRICB.

tribuait jadis une très-grande influence sur la santé des enfants, mais il n'en est généralement pas ainsi. C'est une question que Ton ne peut juger à priori pour toutes les femmes, et qui doit se décider par l'observât ion de chacune d'elles.

Ainsi, j'ai interrogé beaucoup de nourrices à cet égard, pour savoir si elles avaient eu leurs époques dans les allaitements antérieurs et si leur enfant avait pam en souOrii*. J'ai, d'une autre part, observé un grand nombre de nom'rices qui avaient le retour prématuré des époques, et je suis arrivé à ces conclusions : 1° que les règles reparaissent chez le tiers des femmes entre le cinquième et le septième mois de l'allaitement; 2® que souvent les femmes n'ont leurs règles qu'une fois, ce qui indique l'aptitude à la conception ; puis elles deviennent enceintes, et les règles ne paraissent plus ; 3° que la généralité des enfants ne paraît pas souffrir de la menstruation des nourrices ; 4° qu'il en est quelques-uns qui ont à ce moment des coliques, un peu d'agitation, et quelquefois une diarrhée légère ; 5° que d'autres, et ceux-là sont rares, sont très-malades quelques jours avant, pendant, et peu après les règles de la nourrice, qu'il faut nécessairement remplacer : les accidents ont pour siège le tube digestif, et l'on voit chaque mois paraître des coliques, des vomissements, de la diarrhée, et quelquefois une

fièvre assez vive ; 6° que le lait, dans ces circonstances, ne présente pas de changements appréciables à nos moyens d'investigation.

Sœmmering rapporte un exemple bien curieux qui, s'il était plus fréquent, semblerait démontrer l'impossibilité de contrarier le vœu de la nature à l'égard de l'allaitement par la mère. Le lait d'une femme qui nourrissait sans inconvénient ses propres enfants donnait des convulsions aux autres.

Assurément ce fait ne pourra pas détruire l'habitude qu'on a prise si légèrement de confier ses enfants à des nourrices étrangères, mais il pourra du moins faire comprendre qu'il n'est pas indifférent de les confier à la première femme venue. En effet, les nourrices ont, avec leur individualité de race, de constitution et de tempérament, une individualité du lait, dont les qualités sont plus ou moins avantageuses à la santé des enfants, suivant les femmes qui le fournissent.

Maladies aiguës. — Les nourrices sont quelquefois affectées de maladies inflammatoires ou sep tiques, qui ne sont pas accompagnées des altérations du lait mentionnées dans le chapitre précédent, (les maladies n'ont alors aucune influence sur la santé des enfants, qui n'est qu'accidentellement troublée. Ainsi, j'ai vu la pneumonie surprendre un enfant qui n'avait pas ceaaô de teter.sa mère atteinte d'un violent éryai

A 18 L£ CHANGEMENT DE NOURttlCE.

(le la face avec délire, et dont !e lait n'était pas altéré. J'ai vu pareille chose chez un autre enfant, dont la mère avait une fièvre puerpérale légère ; mais, par opposition, je citerai un troisième cas, beaucoup plus singulier, dans lequel une femme atteinte d'arthrite puerpérale au genou, assez bien portante d'ailleurs et sans réaction fébrile très-intense, continuait à donner le sein à un enfant qui eut mie arthrite suppurée de l'épaule droite ; ce qui fut constaté par l'autopsie. A cette époque, je n'avais pas songé à étudier les altérations du lait, et je n'étudiais pas celui de cette nourrice, de telle sorte que j'ignore si ce fait est bien à sa place dans ce chapitre. Cependant j'ai cru devoir Ty mettre, car on peut penser que l'examen du lait n'aurait pas rendu compte de la formation d'une arthrite simultanée chez la mère et l'enfant.

Certaines maladies de la peau, chez la mère ou chez la nourrice, se transmettent à l'enfant par contact direct ; cela ne fait aucun doute, mais il est difficile de savoir si la transmission peut s'opérer au moyen du lait. Cela n'est pas probable, car j'ai vu beaucoup de femmes qui avaient des affections cutanées non spécifiques, et qui ne transmirent aucune maladie à leur enfant. Je n'ai observé qu'une fois le phénomène contraire, qu'il faut cxpliquci' par une coïncidence, en attendant que

INFLUENCE DES MALADIES ACtUELLES. /tlO

d' autres faits semblables peimettent d'en tirer des conclusions différentes. La nourrice dont il s'agit avait depuis plusieurs années, au sein, un eczéma qu elle n'avait pu faire disparaître, et qui se développa sur tout le corps de son enfant au quatrième mois de la naissance.

J'arrive enfin à un genre fort important de maladies des nourrices, dont Tinfluence immédiate sur les enfants est loin d'être déterminée. Je veux parler de l'influence des constitutions faibles et lymphatiques, des diathèses dartreuses, scrofuleuses ou syphilitiques, et de certaines cachexies dans lesquelles le lait ne présente aucune altération appréciable. Il est presque sans exemple d'avoir observé, chez un enfant allaité par une nourrice de constitution scrofuleuse ou par une nourrice scorbutique et atteinte de syphilis latente, des accidents évidemment en rapport avec ces divers états morbides. On peut même nier l'existence de ces accidents comme étant le résultat des dispositions de la nourrice. On ne doit les accepter qu'à titre de coïncidence. En effet, si l'on observe avec soin les enfants de bonne race, nourris par une femme de tempérament scrofuleux, même très-prononcé, on ne trouve, ni dans l'état extérieur, ni danîs la santé» de phénomènes qui puissent faire croire qrfîl « scrofuteux. Si cette lactation doit avoir q

à2{i LE GUANGEMËNT DE NOURRICE:

influence, on ne s'en apercevra que plus lai'd.

Quant à la Syphilis, aucun fait ne démontre d'une manière positive sa transmission par l'allaitement. « Constat hodiè ferè inter omnes^ virus venereum neutiquàm per lac ad infantes trans^ ferri, » (W^agner.) On peut croire à cette transnaission, mais il serait difficile d'en fournir des preuves un peu satisfaisantes. D'abord le lait des femmes syphilitiques ne présente pas de caractères différents du lait des femmes bien portantes; s'il est altéré, ce doit être par un virus , et l'on n'a pas encore pu ai-river à en saisir un seul. Ensuite , si l'on examine avec soin les cas de syphilis qui ont été attribués ou qu'on serait tenté d'attribuer à l'infection par le lait , on verra qu'il n'en est pas ainsi, et que le mode de propagation est tout différent. On trouve, en effet, presque toujours chez la nourrice, un chancre dont le pus, transporté par les mains, par le linge et par les contacts répétés^ a fini par être absorbé et par produire dans la bouche et sur le corps un chancre semblable, origine de l'infection vénérienne.

Il y a dans ces cas une véritable inoculation dont le chancre est le phénomène primitif et en même temps la cause des accidents secondaires. C'est en général de cette manière que s'opère la transmission de la syphilis aux enfants.

L'influence de la diathèse ou de la cachexie

INFLUENCE DKS MALADll^S ACTlËLLES. ^21

syphilitique n'est donc pas iniaiédiate, car la syphilis ne paraît pas se transmettre par la lactation ; elle a peut-être, au contraire, une influence assez éloignée, et il n'est pas impossible qu'elle ait un rapport assez intime avec le développement de Taffection scrofuleuse.

En résumé, on voit que certaines dispositions du cœur, les affections morales, les passions, et • quelques maladies de la nourrice qui ne sont pas accompagnées pai* une modification du lait, ont quelquefois une influence immédiate assez grave sur la santé des enfants.

Cette influence est même, en général, plus fâcheuse que l'influence des maladies avec altération du lait. Tous les enfants ne la subissent pas avec la même facilité ; il en est même qui y sont complètement réfractaires.

La sécheresse du cœur de certaines mères pour leurs enfants, le profond dégoût qu'elles ont pour les soins de l'allaitement, nuisent au développement physique des nourrisson^.

La frayeur, la colère, les inquiétudes continuelles, les chagrins très- vifs, etc., sont quelque- Ibis la cause de troubles assez graves du côté des voies digestives et surtout du côté du système nei-veux. Ceux-ci s'observent surtout au milieu des passions violentes, et en particulier sous Tin» fluence des satisfactions vénériennes. Les conTii

BOVCHUT. KM. IMF. 2h

Â22 LE GHANOëMKNT DE NOURRICE. ^

sions chez les enfants sont la manifestation la plus ordinaire de cet état des nourrices.

La menstruation est quelquefois accompagnée de coliques, de vomissements et de diarrhée, mais ces phénomènes sont rares.

L'état de la constitution, les tempéraments, les diathëses, ne paraissent avoir aucune influence immédiate sur la santé des enfants. Si ces maladies ont une action, ce ne peut être qu'une action très-éloignée.

Troisième classe. — Influence immédiate des maladies de la nourrice par suite du contact avec F enfant. — Je viens de déterminer l'action de certaines maladies de la nourrice sur la santé de r enfant, soit qu'il y ait une altération appréciable du lait, soit, au contraire, que ce liquide ne présente rien de particulier. Mais d'autres maladies de la nourrice peuvent se communiquer à Tenfant par infection ou par contact^ et ici ce n'est plus en sa qualité exclusive de nourrice que cette femme transmet une maladie quelconque, c'est au même titre que toute personne étrangère qui apporterait le germe de cette même maladie. C'est ainsi que peuvent se transmettre la gale, ïoph^ thalmie^ la diphthérite^ la variole^ le choléra^ d'après mes observations, la syphilis primitive^ la disposition à l'érysipèle en cas de fièvre puerpérale, etc. Dans toutes ces circonstances , il faut

inFLUEKCE DES MAUDIES ACTUELLES. 423

interrompre l'allaitement et prendre mie autre nourrice.

§ IZ.— Znfluenoe éloignëe des affeoUoDimoralef et phynquM de la Dourrioe fur la •anté des enfanU.

Cette influence est beaucoup plus difficile à connaître que celle dont j'ai parlé jusqu'à présent. En effet, si nombreuse que soit la clientèle d'un médecin, il ne trouvera jamais assez de malades qu'il ait suivis depuis la naissance jusqu'à un âge avancé pour se faire sur le sujet dont il est question une conviction inébranlable et suffisamment motivée. Il pourra tout au plus exprimer ses doutes ; la sagesse lui défend de faire davantage.

On attribuait autrefois au lait une influence éloignée très-évidente sur la constitution et le caractère des enfants. Ainsi , on croyait que les enfants nourris avec du lait de vacbe étaient plus lents et moins gais que ceux qui l'avaient été avec du lait de chèvre, tandis que ceux-ci avaient beaucoup de pétulance. On admettait également que le caractère et les passions de la nourrice pouvaient se transmettre à l'enfant par le lait. Sylvius l'a fonnellement affirmé (1) . Mais , comme le dit Désormeaux , s'il est vrai que la nature du lait,

(1) S^Mnt norb, infant., cap. xlii.

qui dépend de la constitution physique et morale de la nourrice, exerce une influence immédiate sur la santé et la constitution du nourrisson, de manière à modifier son développement intellectuel et moral, il n*est pas exact de soutenir qu elle ait une influence éloignée sur le caractère de l'individu, car trop de faits démontrent le contraire. Lorsque cette transmission a lieu, l'enfant la reçoit bien plus sûrement de l'imitation des manières de sa nourrice et de l'éducation qu'elle lui donne.

Il faudrait maintenant apprécier l'influence éloignée de certaines maladies des nourrices sur l'avenir de la santé des enfants, et savoir quelle est l'action ultérieure du lait des femmes, ayant des affections nerveuses, l'épilepsie en particulier, ou une diathèse syphilitique, cancéreuse, scorbutique et scrofuleuse, avec phthisie pulmonaire particulièrement. Nous ne possédons malheureusement aucun fait qui décide ces questions, (l'est vraiment par surprise qu'une femme ainsi malade est acceptée pour servir de nourrice, et il nous est impossible de hasarder une opinion sur ce point. Cependant, si quelques-unes de ces affections de la nourrice, et non de la mère, ne nous paraissent pas avoir, sur l'avenir des enfants, une influence bien évidente, il faut du moins, dans l'ignorance où nous sommes à cet égard, les

regarder comme ayant toutes une influence trèsfâcheuse, et changer la nourrice dès qu'on s'aperçoit de leur existence.

Page 1