‹ Hygiène de la première enfanceChapitre 43 sur 171 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

DE l'allaitement MATERNEL.

Heureuses sont les femmes dont la santé, l'âme tendre et le cœur compatissant leur permet d'allaiter elles-mêmes leur enfant, et de continuer au dehors la création commencée dans leur sein. — Ce sont véritablement des mères. — Après lui avoir donné la vie, sans le savoir ou sans le vouloir, elles prennent le parti de la lui rendre plus facile pour en faire des êtres robustes et vigoureux. Promptement oublieuses des douleurs de Tenfantement, elles couvrent de caresses ce nouveauné, qui bientôt leur répondra par un sourire de reconnaissance. Trouvant en elles un aliment tout préparé , extrait de leur sang , elles le donnent a ec Donneur, sans crainte qu'aucune mauvaise maladie ne l'empoisonne. Fières de leur ouvrage qui grandit sous leurs yeux, elles sacrifient tout à cette tâche nouvelle qui les fait

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mères une seconde fois, et qui est souvent pour elles la source d'une sensation de plaisir intérieur caractérisé par des tressaillements inconnus. Un sentiment d'orgueil qui jamais n'éclate sur la figure des nourrices mercenaires se peint sur leur visage, et tout leur être s'épanouit en offrant pour quelques mois un aspect de santé qui fait plaisir à voir et qui ne tombe que si, dans un excès de zèle et n'étant pas dirigées, elles se fatiguent plus qu'il ne convient.

Malheureuses, au contraire, sont les femmes qu'une constitution délicate, une mauvaise santé et le vide des mamelles condamnent malgré elles à confier leur enfant aune nourrice dont elles seront jalouses, qui peut leur fournir un lait insuffisant ou malade, et qui, en tout cas, les fera souflrir par de tyranniques prétentions.

Quant aux mères qui, pouvant nourrir, ne le font pas, elles s'inspirent de motifs très-diffél'ents : il en est qui considèrent la maternité connue un fardeau, qui détestent leur mari en raison du nombi^o des enfants qu'il leur donne, qui oraignent de s'enlaidir et qui tiennent avant tout ji ïvMi^v libi^es afin de mieux courir les fêtes t>t les plaisii^. (îe sont de mauvaises mères. D*autm^ no sont i>as libres d obéir à l'impulsion de lour cu)ur, qui leur dit de se dévouer, et elles le foraient sans les conseils d'un mari qui s'exa-

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gère les embarras de Tallaitement ou des grands parents qui en exagèrent les périls. — Tant pis pour elles ; elles sont beaucoup plus à plaindre qu'à blâmer, et elles renoncent à un plaisir qui ferait la santé de leur enfant et la joie de Tintérieur. — Je voudrais pouvoir les décider ; mais si mes conseils sont impuissants, qu'elles lisent ces lignes écrites au temps de la Rome des Césars, dans un style qui n'est plus de mode aujourd'hui, que désavoue notre mollesse, et dont l'énergie rappelle un peu le langage des satires de l'immortel Juvénal.

Le philosophe Favorin étant allé voir un sénateur dont la femme venait d'accoucher, on en prit l'occasion de discourir avec lui sur l'important objet de l'allaitement maternel.

(I Votre épouse , lui dit-il , se propose sans M doute de nourrir son cher fils?

» Ah ! s'écria la mère qui écoutait, on va tuer » cette chère enfant, si aux douloureux efforts » de l'accouchement on joint sans pitié les fatigues » et les incommodités de la nutrition.

« Eh ! de grâce, Manlia, reprit Favorin, souffrez » que votre fille soit tout à fait mère de son en- » faut. Qu'est-ce donc que ce partage odieux et » maudit par la nature ? Qu'est-ce que cette douce » maternité qui consiste à donner le jour à une » innocente créature et à la rejeter aussitôt loin de

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» soi?Cet être informe, et que vousnepouviezaper- » cevoir quand il était dans votre sein, qu'alors ce- » pendant vous avez nourri du plus pur de votre » sang, mères indolentes, quelle horrible incon-

> séquence de lui refuser le lait, maintenant qu'il

> est sous vos yeux, qu'il participe à la vie, qu'il » est homme, maintenant, que ses caresses et ses » cris réclament la tendresse et les droits invio- )} labiés de la maternité.

» Pensez-vous donc, Manlia, que ces globes » séduisants qui parent votre sexe aient été arron- » dis par la main des Grâces pour être l'orne- » ment du sein, et ne savez-vous pas qu'ils furent » placés par la nature pour être la ressource des ) nouveau-nés. Me préservent les dieux de vous » appliquer ce que j'ajoute; mais enfin, n'a-t-on

> pas vu des femmes détestables, que dis-je, » des monstres affreux, dans la crainte que l'a- » bondance du lait ne nuise à l'élégance de la

> gorge, s'efforcer de tarir et de dessécher jusqu'à » la dernière goutte cette source sacrée, le pre- » mier aliment du genre humain, au risque de

> périr en corrompant leur lait, pour s'en déli- » vrer I Parlerai-je de l'exécrable raffmement de » coquetterie qui fait recourir à certains remèdes » pour procurer l'avortement, afin d'épargner à

> une jolie femme les incommodités de la gros- » sesse, le tourment de la délivrance, et surtout

» les formes désagréables que pourraient contrao » ter, en s'affaissant, un flanc élevé pendant quel- » ques mois. Mais si c'est un attentat odieux etdi- » gne de toute l'exécration de la terre, de faire » périr une créature innocente dans les premiers » instants de la vie, de TétoufTer, pour ainsi dire, » enti'e les mains de la nature, qui Tébauche et a qui commence à la former; croyez-vous que cela » en soit un bien moindre, lorsqu'elle a acquis la » perfection, lorsque vous l'avez mise au monde, » IcH^squ'elle est votre enfant, de lui refuser avec • dureté cette nourriture qui lui est destinée, » nourriture qu'il connaît et à laquelle il est habi- » tué depuis si longtemps ?

» Eh I n'importe, répondra-t-on, quelle espèce n de lait il suce, pourvu qu'on lui en fournisse et » qu'il la fasse vivre ? Que n'ajoutes-tu donc aussi, » père dénaturé, que m'importe de quel sang mon » fils soit issu, et dans quel sein il prenne la vie ! » Car enfin cette liqueur précieuse que l'abon- » dance des esprits et la fermentation intérieure » ont blanchie, n'est-elle pas dans les mamelles ce » même sang qui vient de former l'enfant dans les » entrailles de la mère? N'est-ce pas ce sang qui, » après avoir fini d'animer l'homme dans le sein » maternel, par une économie admirable de la » nature, au moment de la délivrance, remonte » vers la poitrine, s'y fixe pour y étayer les faibles

» débuts d'une existence fragile, pour fournir au » nouveau-né un aliment doux et familier ?

» Aussi la philosophie a-t-elle bien judideuse- » ment observé que si la qualité du sang influe » sur l'organisation du corps et sur la trempe de » l'âme, la vertu du lait, ses propriétés, produi- » sent absolument les mêmes effets, comme on le » remarque non-seulement parmi les hommes, » mais dans le règne purement animal, et dans la » classe même des végétaux. Faites teter une » brebis par un chevreau, faites allaiter un agneau » par une chèvre, la toison de Tune sera plus » forte, et le poil de l'autre beaucoup plus fin. » Voyez deux plantes, deux arbres sortis du » même germe, quelle différence dans la racine et D dans la qualité du fruit, si l'on en a mis dans le » choix de la terre qui les nourrit, et des eaux qui » les abreuvent I Cet arbre qui, plein de vie et de » gaieté, faisait l'ornement d'un coteau, ne le voit- » on pas se dessécher et périr après le transport, » faute d'une bonne nourriture !

» Quelle manie dès lors, et quel dommage, de )) livrer pour ainsi dire, au sein d'une vile merce- » naire, et la noblesse d'âme de l'enfant qui vient » de naître et la vigueur de son tempérament ; on » risque de vcnr l'une se corrompre, et l'autre » s'énerver dans un but ignoble et étranger, sur- » tout si la nourrice que la mère se substitue est

» esclave ou de race servile, si elle sort d'un peu- » pie barbare, si elle est méchante, contrefaite, » libertine, adonnée au vin ; car en pareille occa- » sion on prend la première femme qui peut met- » tre à prix ses soins et son lait.

» Souffrirons-nous donc, Manlia, que ce cher

> enfant qui nous appartient par les droits du » sang, et que j'ose appeler mon fils par la vive » tendresse que j'ai conservée pour son père, mon » illustre disciple ; souffrirons-nous que ce cher » enfant soit la victime d'un usage si pernicieux? » Vous verrai-je le présenter à la mamelle d'une » étrangère malsaine et corrompue, pour lui faire » puiser dans son sang les vices du caractère et » les germes des maladies? Chastes matrones, » vous êtes désolées de voir des enfants qui dé- .)) génèrent : souffrez qu'on vous le dise : c'est

> votre faute, il fallait, avec votre lait, leur com- » muniquer la pureté de vos mœurs et la forc& » de votre constitution.

)) C'est avec bien du sens et de la raison que » Virgile non-seulement fait reprocher à Énée sa » naissance, comme l'auteur de \ Iliade l'avait » fait à l'égard d'Achille, mais parle encore du

> monstre qui l'a nourri, lorsqu'il dit : Oni^ bar^ » bare^ tu suças le lait (Tune tigresse d'Hyrcanie; M car il n'ignorait pas que le caractère d'une nour- » rice et la qualité du lait déterminent presque

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» seuls les penchants et les goûts du nourrisson. )) Jeunes épouses, si tous ces dangers ne font )) sur vous qu'une légère impression, qu'au moins » l'intérêt le plus cher de votre cœur vous conseille » et vous touche. Faites bien attention que la » mère qui abandonne son fruit , qui l'éloigné » d'elle, qui le livre à l'étrangère, rompt par là » même ce Uen si doux d'affection et d'amom-, » dont la nature se sert pour attacher l'âme des » enfants à celle des parents, ou du moins qu'elle » l'affaiblit, et qu'elle le relâche étrangement; » car dès que vos yeux ne reconnaîtront plus ce )) fils que vous avez exilé, vous sentirez s'amortir )) peu à peu et s'éteindre enfin ces flammes sar- » crées de l'amour maternel, dont rien, dans le )) cœur des bonnes mères, ne peut arrêter l'im- » pétuosité et l'énergie; vous n'entendrez plus ces î) murmures toujours renaissants d'inquiétudes et 9 de tendresse, et le souvenir d'un enfant donné » à la nourrice s'effacera presque aussi vite que » si la mort l'avait arraché d'entre vos bras.

» Mais la nature ne tarde pas à venger son ou- » trage ; l'enfant, de son côté, ne connaît que le » sein qui l'allaite : sentiments, affections, cares- » ses, tout est pour la nourrice ; la véritable mère » ne recueille que Tinsuffisance et l'oubli, comme » on le remarque dans ces malheureuses victimes, » qu'on expose en public, en sorte que toutes les

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» impressions du sang, tous les germes de l'amour » filial ayant été étouffés dans son cœur dès les » premiers instants de la vie, si par la suite on le » voit témoigner quelque attachement aux auteurs » de ses jours, il n'est point guidé par le cri de 1) la nature, c'est une démonstration de pure ci- » vilité, elle dépend presque uniquement de l'opi- » nion qui lui assigne telles personnes pour ses )> parents» (1).

Autrefois, la plupart des mères nourrissaient leur enfant, et le rang le plus distingué ne dispensait pas une mère de nourrir son enfant. Varillas (2) nous en donne un magnifique exemple :

€ La reine Blanche voulut être la nourrice de » son fils, etcomme il est bien malaisé des' exempter » d'être jaloux de ce que l'on aime beaucoup, elle » ne put souffrir que saint Louis prît d'autre lait » que le sien. Un jour (1214) que la reine était dans » la plus grande ardeur d'un accès de fièvre qui » dura extraordinairement, une dame de qualité, » qui pour lui plaire ou pour l'imiter, nourrissait » aussi son fils, voyant le petit Louis pleurer de )) soif, s'ingéra de lui donner la mamelle. La reine )) au sortii* de son accès, demanda son fils et lui » présenta la sienne; mais le petit Louis n'en voulut )) point, soit qu'il fût pleinement rassasié, soit qu'un

(1) Dujardin, Histoire delà chirurgie, Paris, 1774, t.H, p. 432.

(2) Varillas, La minorité de saint Louis, La Haye, 1685.

)) lait brûlé le rebutât après en avoir pris autant de » frais qu'il lui en fallait. 11 n'était pas difficile d'en » deviner la cause, et la reine la soupçonna d'abord.

> Elle feignit d'être en peine de remercier la per- » sonne à qui elle était redevable du bon office rendu » à son fils durant son mal, et la dame, croyant faire » sa cour, avoua que les larmes du petit Louis l'a- )) valent si sensiblement touchée qu'elle n'avait pu )) s'empêcher d'y mettre remède. Mais la reine, au )) lieu de repartir, la regarda d'un air dédaigneux, » et, entrant avec force son doigt dans la bouche de » l'enfant, le contraignit de vomir le lait qu'il avait » pris. Cette violence donna de l'étonnement à ceux » qui la virent ; la reine pour le faire cesser dit : « Je ne puis endurer qu'une autre femme ait droit » de me disputer la qualité de mère. »> Tant on était » alors persuadé que la nourriture des enfants fai-

> sait partie de leur éducation. ^

Jadis, en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, presque toutes les femmes, même celles de plus haute distinction, allaitaient leurs enfants. En France, cet usage existait encore au xvii" siècle. Le duc d'Orléans, qui fut régent du royaume pendant la minorité de Louis XV, avait été allaité par sa mère, Charlotte-Elisabeth de Bavière, princesse palatine. Il était né le 2 août 1674 (1) .

En définitive, si l'on ne trouve dans la constitu-

(1) DktionnMre de Trévoux,

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