AN A TO MIE DE L'ŒIL
La flg. 26 empruntée à la dioptrique de Des-
Fig. 26.
cartes, montre la disposition des nerfs optiques. I J'arrêterai ici cette description que l'on trouvera plus complète dans les ouvrages spéciaux, car ce livre est écrit essentiellement pour les gens du monde.
Maintenant que nous connaissons les différentes parties qui constituent l'œil, voyons comment s'opère la vision.
Tout le monde connaît la chambre noire, dont les effets sont maintenant rendus si populaires par l'invention de la photographie. Et bien, l'œil est une véritable chambre noire : le cristallin représente la lentille ou l'objectif, et la rétine, l'écran sur lequel l'image vient se produire. Nous avons déjà expliqué la théorie de la formation des images; nous renverrons donc à cette description, qui fixera complètement les idées sur ce sujet.
Prenons maintenant la coupe de l'œil, et voyons comme les rayons s'y comportent ; ce sera sem-
blable à ce que nous avons décrit, mais les choses seront encore mieux comprises.
Ainsi qu'on peut le voir, les rayons 0, B (fig. 27)
Fig. 27.
partant d'un objet, s'entre-croisent et vont former leur image au fond de l'œil eno', V. Ces rayons forment des cônes dont les sommets se trouvent en 0, B, et dont les bases reposent sur la partie antérieure de la cornée. Les rayons très-divergents, Op, Op1, tombant en dehors du cercle, sont perdus pour la vision.
N'est- on pas frappé aussitôt de l'analogie qui existe entre la chambre obscure et l'œil humain? La lentille de l'instrument est remplacée par les milieux transparents de l'organe et principalement parla lentille cristalline; l'écran, par la rétine, véritable écran sensible ; l'enduit noir que l'on applique sur les parois de la chambre obscure,
par la choroïde. Les lentilles employées en optique sont sujettes à certaines imperfections, parmi lesquelles nous ne citerons actuellement que l'aberration de sphéricité produite par la réfraction inégale que subissent les rayons en traversant, sous des angles différents, les parties plus ou moins épaisses du verre.' Que fait-on d'abord pour remédier à ce défaut? On place devant ou derrière la lentille un cercle plus ou moins ouvert et à bords tranchants, qui intercepte ces rayons; en d'autres termes, c'est au moyen d'un diaphragme que l'on arrête au passage les rayons qui pourraient déformer l'image. Mais n'avons-nous pas dans l'œil un diaphragme bien plus parfait? puisque l'ouverture pupillaire de l'iris est apte à subir tous les resserrements et les dilatations nécessaires à la vision distincte l ? 11 serait superflu d'insister plus longtemps sur une similitude aussi frappante. Que si l'on nous demande à quoi bon les diverses humeurs associées au cristallin, nous répondrons, sans chercher à donner une explication définitive d'un problème qui a déjà tant de fois occupé les physiciens, que l'on n'obtient une image nette et exempte de coloration anormale qu'au moyen
1 Mon père, en inventant, en 1840, son diaphragme variable, reproduisit les effets produits par la pupille.
de plusieurs espèces de verre juxtaposées , et que nous aimons à croire, avec le célèbre Euler, que la nature a voulu remplir le même but par l'association de ces humeurs de densités différentes ' .
Nous examinerons tout à l'heure, avec quelques détails , la fonction intime du cristallin et des humeurs aqueuse et vitrée.
Dans la presbytie, le cristallin étant trop plat, les humeurs peu denses, la réfraction est insuffisante et les rayons, après s'être entre-croisés, iraient former en F (fi g. 28) l'image des objets. En plaçant
Fig. 28.
devant l'œil une lentille convergente, on compense l'altération, et l'image va se former sur la rétine F7, ce qui procure la vision distincte.
Dans la myopie, c'est le contraire; les milieux et le cristallin sont trop réfringents, l'image se
1 Charles Chevalier, Manuel des myopes et des presbytes.
forme avant d'arriver à la rétine, soit en F (lig. 29);
Fig. 29.
une lentille divergente apposée devant l'œil écarte les rayons et les oblige à former l'image sur la rétine, en F'. .
Gomme on le voit, cette théorie de l'œil normal, de l'œil presbyte, de l'œil myope, est très-facile à comprendre, et permet de se rendre un compte exact de l'emploi des lunettes.
Examinons brièvement les fonctions de quelques parties de l'œil, suivant les idées du savant De Haldat, savant modeste et célèbre dont le souvenir sera pour nous éternel.
M. de Haldat admet l'invariabilité de forme de la cornée transparente, c'est-à-dire que chez tous les individus, cette membranen'est pas susceptible de varier.
Relativement au cristallin, il soutient l'invariabilité du foyer du cristallin pour des objets placés
à des dislances diverses. Du reste le cristallin a un très-court foyer, et dans les lentilles faites par l'homme, on remarque que, lorsque le foyer est très-court, elles ont la propriété de réunir, pour ainsi dire en un seul point l'image des objets différemment distancés. Aussi ajoutons à cela la probabilité d'un allongement léger ou d'un raccourcissement par l'effet des muscles de l'œil , on po iirra comprendre alors pourquoi la vue peut s'adapter à des distances si diverses.
Suivant M. de Haldat, l'humeur vitrée atténuerait la force du cristallin, car ce dernier a une force de réfraction qui n'est pas en rapport avec la distance qui le sépare de la rétine. Gela du reste est fort juste, et les preuves données par M. de Haldat sont irréfutables.
M. de Haldat a aussi approfondi la question de l'achromatisme de l'oeil, question complexe s'il en fut; il a prouvé que l'œil était achromatique. Du reste nous engageons nos lecteurs à lire Y Optique oculaire de M. de Haldat. C'est un de ces ouvrages savants qui font époque, et qui prouvent ce que peut l'homme lorsqu'il est anime du feu sacré de la science. Honneur donc à M. de Haldat, le savant physicien, l'homme de bien, l'homme modeste et sincère ! Il fut l'ami de mon père, et jusqu'à la fin, cette amitié ne s'est pas démentie ; il m'encoura-
gea par sa bienveillante parole, il m'instruisit de sa science !
La faculté que possède l'œil de s'adapter aux différentes distances a reçu le nom de faculté de l'accommodation. Le champ d'accommodation pour les petits objets existe de 8 à 40 centimètres; pour les objets éloignés, il est difficile d'établir une règle précise. Dans la vision distincte, la distance est environ de 25 à 30 centimètres pour la lecture d'un caractère d'imprimerie qui correspond au neuf. (Le texte de cet ouvrage est en neuf.) On nomme mèsoroptre accommodatif l'espace où Ton place l'objet pour le voir distinctement et sans aucune fatigue. Lorsque l'on regarde des objets à des distances rapprochées, l'écartement des pupilles varie selon leur plus ou moins de tendance à la convergence. On a nommé cet effet mèsoroptre musculaire. Sans qu'il y ait myopie ou presbytie, la vision peut être altérée par ce que Ton nomme la fatigue cV accommodation^ si bien décrite par le docteur Desmarres. On sera peut-être curieux de savoir que les nageurs éprouvent l'allongement de la vue par le contact de l'eau sur la cornée ; on a calculé que, pour voir nettement dans l'eau, il faudrait employer un verre de 7 à 8 lignes de foyeri Les poissons ont l'œil sphérique et d'un foyer très-court; ils ne peu-
vent donc voir distinctement que dans l'eau.
Mon père, dans son 3Ianuel des myopes et des presbytes, résume ainsi la vision distincte :
« On entend par cette expression la distance à laquelle on peut lire des caractères imprimés d'une grosseur médiocre ; l'éloignement plus ou moins considérable de ce point constitue les différentes vues. Pour les vues ordinaires, cette distance est d'environ vingt- cinq centimètres , d'un mètre et plus pour les presbytes, et de quelques centimètres seulement pour les myopes ; mais pour les vues ordinaires, on ne saurait rigoureusemeni limiter son étendue, car on peut apercevoir distinctement le même objet, quoiqu'il soit placé à des distances variables. On a cherché à expliquer ce phénomène par clés modifications imprimées à la forme du globe oculaire ou à la position du cristallin, modifications qui permettraient à l'œil de s'accommoder aux différentes distances et aux dimensions variables des objets ; suivant plusieurs physiologistes, c'est dans la seule mobilité de la pupille qu'il faut chercher l'explication de ce phénomène. Ils disent :
« Plus un objet est rapproché de l'œil, plus les rayons qu'il réfléchit sont divergents; l'œil ne pourrait leur faire subir une réfraction suffisante pour les réunir en un même foyer et ne percevrait
qu'une image confuse ; il faut donc que l'iris se contracte, rétrécisse son ouverture de manière à ne donner passage qu'aux rayons placés au centre, et qui demandent une moindre réfraction pour se réunir en un môme point. Au contraire, si l'objet est très-petit, ou se trouve placé à une grande distance, les rayons sont bien moins divergents, une faible réfraction suffit pour les faire converger vers un même foyer, et l'iris, prévoyant les besoins de la rétine, admettra en se dilatant tous les rayons dont le concours est nécessaire pour produire une image bien nette. .
« Quelle perfection! que sont, auprès de cet organe, nos instruments d'optique les plus délicats? Cependant, l'œil est souvent obligé de chercher dans leur grossier artifice un auxiliaire bien précieux encore, puisqu'il parvient, en quelque sorte, à lui rendre toutes ses admirables propriétés. »
Il nous reste maintenant à savoir pourquoi nous voyons les objets droits, tandis qu'ils se peignent renversés sur la rétine. Nous donnerons d'abord à ce sujet l'opinion du docteur Gerdy :
« Quand nous considérons, dit-il, un arbre au « milieu de la campagne, par la même raison que « son pied va se peindre à la partie supérieure de « notre œil, la terre, placée aussi au-dessous de
g l'axe visuel, va se peindre à la partie supérieure;
« par la même raison qu'il réfléchit son sommet à la partie inférieure, il y réfléchit aussi la voûte du ciel. L'arbre n'a donc pas changé de rapports avec les objets qui l'environnent; il a toujours, dans le tableau tracé au fond de l'œil, ses racines dans la terre et son sommet dans les nues, et en le voyant dans cette situation, nous le voyons tel qu'il est réellement, et nous ne pouvons le voir autrement. Il faudrait, en effet, pour le croire renversé, que l'esprit lui-même le renversât les racines en l'air et la cime dans la terre, car être renversé pour nous, c'est avoir tournées vers le ciel les parties qui tenaient à la terre ou qui la regardaient. Or l'esprit ne peut le voir ainsi , puisqu'il n'en trouve l'image ni dans la nature ni dans l'œil.
« Ainsi donc, tous les objets étant renversés dans notre œil, ils ne changent point de rapports les uns avec les autres, et, en les voyant comme ils sont, nous les -voyons comme nous devons les voir les uns par rapport aux autres : les uns par rapport aux autres ! oui , mais par rapport à nous? oui, encore. En effet, nous voyons les objets dans la direction des rayons lumineux à leur entrée dans l'œil, et l'expérience
« prouve que l'esprit les place toujours au bout
« de ce rayon prolongé jusqu'à eux, lors même « qu'il est réfracté avant d'arriver à nous. . . « ......
« . . Ainsi donc, voyant les objets dans la direc- . « tion des rayons lumineux, au moment qu'ils arri- « vent à Vœil, nous devons les voir en haut, lorsqu'ils « sont peints dans nos yeux par des rayons descen- « dants, et en bas, lorsque leurs images sont réfléchies « par des rayons ascendants. »
Cette explication du phénomène, dit mon père, est conforme à celle émise par Kepler lorsqu'il découvrit et donna, en 1600, la véritable théorie de la vision *, qui avait déjà exercé plusieurs illustres physiciens, tels qu'Euclide, Ptolémée, Alhazen et en dernier lieu J. B. Porta.
Descartes chercha à rendre la solution du problème plus sensible, en supposant qu'un aveugle tient dans ses mains deux bâtons croisés appliqués par leurs extrémités libres sur les points supérieur et inférieur d'un objet, S'il pousse le bâton inférieur, il jugera qu'il agit sur le point supérieur de l'objet, et sur le point inférieur, s'il pousse le bâton supérieur 2.
i Paralipomènes sur Vitellion.
2 II est facile de s'assurer du renversement de l'image au moyen des yeux de lapin ou de pigeon blancs, extraits avec précaution de l'orbite. Si l'on tourne un de ces yeux
L'étude du redressement des images est toute psychologique, c'est l'âme qui voit, et qui voit dans la direction du rayon réfracté, ce qui redresse nécessairement les objets. — On doit donc admettre ce que dit Descartes, dans sa Dioptrique :
« Premièrement, à cause que c'est l'âme qui voit, et non pas l'œil, et qu'elle ne voit immédiatement que par l'entremise du cerveau ; de là vient que les frénétiques, et ceux qui dorment, voyent souvent ou pensent voir divers objets qui ne sont pas pour cela devant leurs yeux. »
Descartes explique aussi, dans son Traité de l'homme, comment on se fait l'idée des objets que l'on voit; sa description curieuse nous a semblé pouvoir intéresser nos lecteurs, et l'hypothèse de Descartes est, comme on va le voir, on ne peut plus ingénieuse et singulière.
« Mais afin que ces détours ne vous empêchent pas aussi de voir clairement comment cela sert à former les idées des objets qui frappent les sens,
vers un objet éclairé, on en verra l'image renversée, peinte sur la partie postérieure de l'organe. Dans les cours de physique, on démontre souvent les phénomènes de la vision avec un œil artificiel construit sur de grandes proportions.
regardez en la figure ci-jointe (fig. 30) les petits
Fig. 30.
filets 1.2, 3.4, 5.6, et semblables qui composent le nerf optique, et sont étendus depuis le fond de l'œil 1 , 3, 5, jusqu'à la superficie intérieure du cerveau 2,4,6. Et pensez que ces filets sont tellement disposés que siles rayons qui viennent par exemple du point. A de l'objet, vont presser le fond de l'œil au point 1, ils tirent par ce moyen le filet 1.2, et augmentent l'ouverture du petit tuyau marqué 2, et tant de même que les rayons qui viennent du point B, augmentent l'ouverture du petit tuyau 4, et ainsi des autres. En sorte que, comme les diverses façons des points 1 , 3, 5, sont pressées par les rayons, tracent dans le fond de l'œil une figure qui se rapporte à celle de l'objet ABC, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, il est évident que les diverses façons dont les petits tuyaux 2, 4, 6, sont ouverts par les filets 1.2, 3.4, 5.6, ils la doivent aussi
tracer en la superficie intérieure du cerveau.
« Pensez après cela que les esprits qui tendent à entrer dans chacun des petits tuyaux 2, 4, 6, et semblables, ne viennent pas indifféremment de' tous les points qui sont en la superficie de la glande H1, mais seulement de quelques-uns en particulier, et que ce sont ceux qui viennent, par exemple du point a, de cette superficie, qui tendent à entrer dans le tuyau 2, et ceux des points b et c, qui tendent à entrer dans les tuyaux 4 et 6, et ainsi des autres.
« En sorte qu'au même instant que l'ouverture de ces tuyaux devient plus grande, les esprits commencent à sortir plus librement et plus vite qu'ils ne faisaient auparavant, par les endroits de cette glande qui les regarde, et que comme les diverses façons dont les tuyaux 2, 4, 6 sont oùverts, tracent une figure qui se rapporte à celle de l'objet ABC, sur la superficie intérieure du cerveau ; ainsi celle dont les esprits sortent des points fi, &, c, la tracent sur la superficie de cette glande. »
Cette curieuse définition de l'immortel philosophe est traitée fort longuement dans son Traité de l'homme.
' Cette glande, dont parle Descartes et à laquelle il fait concourir toutes les sensations, est sans doute la glande pinéale.
L'utilité des bonnes lunettes ne sera jamais connue comme elle devrait l'être. En effet, dans tous les temps, malgré les avis des plus célèbres médecins, physiciens et opticiens, on a vu ces précieux instruments relégués au nombre des choses les plus futiles. Aujourd'hui nous ne sommes guère plus avancés , et bien peu de personnes veulent croire à l'importance de la qualité des lunettes.
Généralement, que l'on soit myope ou presbyte, dès que la vue réclame l'usage des besicles , on entre dans la première boutique venue, on essaye quelques verres ; puis, sans conseils, au hasard, on arrête son choix sur des verres dont le numéro est rarement bien choisi, et dont la qualité est de nature à altérer la vue.
D'où vient donc ce peu d'attention ? La réponse à ceci est fort simple . on se figure que des lunettes sont chose facile à bien faire, qu'il importe peu de choisir avec précision la force des verres , et puis oh voit tant de lunettes de tous côtés, que l'on se procure cet objet comme on s'en procurerait un autre, sans discernement ; on risque la perte de sa vue, et on s'en aperçoit quand le mal est fait ; alors on commence à comprendre, on se repent; souvent, hélas ! il n'est plus temps.
Aux raisons que nous venons d'énoncer nous ajouterons l'appât du soi-disant bon marché. Bien des personnes ne s'inquiètent que du prix, lorsqu'elles ont besoin de lunettes. Il leur faut cet objet pour 2 fr., pour 3 fr., et cette inconcevable manie les pousse à se procurer des objets de pacotille, vrais instruments de torture et de douleurs. On ne regarde pas à payer fort cher un objet futile; mais pour des lunettes on voudra du bon marché; on lésinera, et après avoir payé la somme la plus minime , on croira encore avoir fait une dépense énorme ! Voilà comment pense la masse du monde, et nous croyons malheureusement qu'il en sera toujours ainsi. Il est vrai qu'il existe une grande quantité de personnes qui ne regardent pas à quelques francs pour avoir de bons verres, mais cela n'est pas général.
Cependant , disons-le , on peut avoir d'excellents verres pour un prix modique, et c'est là un avantage que l'on ne pouvait trouver dans les siècles passés.
Après avoir énuméré les erreurs relatives au choix des lunettes, disons aussi que des personnes qui regarderaient à payer un prix modique pour de bons verres trouvent tout naturel de se laisser prendre aux affiches de certains charlatans; alors elles payent des lunettes un prix fort élevé, et plus tard, reconnaissant leur erreur, elles n'attachent aucune importance aux bonnes choses. Pour avoir été trompées , elles se laissent de nouveau aller aux insinuations d'autres charlatans qui débitent des produits de pacotille, à des prix excessivement minimes. Pourtant, il est si facile de se renseigner, de trouver de bonnes maisons , des fabriques où les produits ne lai- sent rien à désirer; il est si facile de voir par soi-même la fabrication des verres et de se rendre un compte exact des choses. Que le monde en général sache que c'est une grave question que celle des lunettes , et alors, pénétré de cette vérité, on y regardera de plus près lorsque la vue réclamera cet utile auxiliaire.
Dire que Ton risque de devenir aveugle, en se servant de mauvaises lunettes, n'est pas outrer la chose.
En effet, prenez un numéro trop faible ou trop
fort, des verres mal travaillés, etc., vous pouvez devenir amblyope ou amaurotique. Prenez des verres remplis de bulles, de stries, vous pouvez contracter des paralysies partielles de la rétine, et voir sur les objets des taches noires et de toutes natures. Des verres trop forts favorisent la production de la cataracte, de la mydriase, engendrent des iritis, etc. De mauvais verres colorés peuvent aussi amener des résultats fâcheux pour la vue ; le cristal de roche non taillé perpendiculairement-à l'axe peut donner naissance à l'amaurose. Tout ce que je cite arrive malheureusement chaque jour. Que de maladies des yeux n'existeraient pas si on ne se servait que de bonnes lunettes ! A chaque instant, je constate des choses désolantes pour l'humanité ; ainsi la masse des lunettes vendues avec des verres inégaux de force est incalculable ; il en est de même des lunettes armées d'un côté d'un verre isoscèle et d'un verre périscopique de l'autre. Souvent dans une monture un verre périscopique est placé dans la position inverse à- celle qu'il doit occuper; souvent les deux présentent cet inconvénient. J'ai vu aussi des lunettes armées d'un verre concave et d'un verre convexe, bien que la personne fût presbyte, l'œil s'était accommodé, et souvent une maladie grave en était le résultat. La plupart des verres en
cristal de roche vendus chaque jour sont mal [aillés : souvent l'un est perpendiculaire à l'axe, et l'autre ne l'est pas ; souvent aussi Taxe se trouve sur le côté du verre. Que penser, hélas ! de ce chaos, résultat de l'ignorance et de la cupidité ! Que de victimes ! Que de vues perdues ! Que de verres vendus comme plans (sans foyer) qui, étant tout à fait inégaux d'épaisseur, faussent les images !
Je n'en finirais pas si je voulais énoncer les erreurs que peut constater, dans l'exercice de sa pratique, celui qui est à même de voir chaque jour un certain nombre de lunettes de toutes provenances. Si on voulait enregistrer les faits, on ferait certes un volume sur cette matière.
Je résumerai en quelques mots comment on reconnaît les bons verres. Les verres bien travaillés sont d'un poli égal, les bords sont francs ; ils sont très-limpides ; placés sur un morceau de papier blanc, ils n'offrent aucune teinte; regardés par transparence, ils ne montrent aucun point ou bulle, ni aucune strie; ils sont en crown pur, ils présentent un poli vif, et chaque surface regardée par réflexion est exempte de tout sillon; les objets vus au travers sont nets et purs. Les mauvais verres,placés sur une feuille de papier blanc, présentent une teinte verdâtre ; leurs surfaces, regardées
par réflexion, présentent un poli ondulé ; les bords sont arrondis; des points et des bulles existent en les regardant par transparence; ils manquent de limpidité; ils sont en crown commun ou verre à vitres. D'après cet exposé et avec un peu d'attention, on pourra soi-même se rendre compte des qualités des verres de lunettes : c'est déjà un des points importants. Vient ensuite le choix du numéro qui est aussi d'une immense importance et pour lequel nous avons réservé un chapitre spécial.
Afin de montrer que, de tous temps, on n'a cessé de donner des avis sages et savants, nous allons rapporter ici ce qui a été écrit à différentes époques par divers hommes célèbres et compétents en cette matière.
Descartes, dans sa, .Dioptrique (1630), s'exprime ainsi, au sujet des verres de lunettes : « Il est besoin premièrement de choisir une matière transparente, qui, étant aisée à tailler et néanmoins assez dure pour retenir la forme qu'on lui donnera, soit en outre la moins colorée, et qui cause le moins de réflexion qui est possible. Et on n'en a point encore trouvé qui ait ces qualités en plus grande perfection que le verre lorsqu'il est fort clair et fort pur, et composé de cendres fort subtiles. Car encore que le crystal de montagne (cris-
tal de roche) semble plus net et plus transparent, toutefois pour ce que ses superficies causent la réflexion de plus de rayons que celles du verre, ainsi que l'expérience semble nous apprendre, il ne sera peut-être pas si propre à notre dessein. »
Dans ce dernier paragraphe, Descartes indique nettement que le cristal de roche est mauvais, et l'on voit qu'il avait deviné la double réfraction découverte plusieurs siècles après. Nous aurons souvent l'occasion de citer cet immortel philosophe dans le cours de cet ouvrage.
Thomin, qui était un artiste opticien, écrivait en 1746 dans un très-bon traité sur les lunettes : « Ces mauvaises lunettes communes dont nous n'avons que trop de débit, et qui sont plutôt capables d'altérer la vue que de la conserver, soit par l'irrégularité de leur assortiment, l'un étant d'un foyer d'un côté, et l'autre d'un autre; soit par le défaut de douci, soit par l'irrégularité de l'épaisseur de la matière, ou par les défauts dont ces sortes de matières sont communément remplies, tels que sont des fils de verre, des points et des bouillons ; soit enfin par l'irrégularité des bassins, dans lesquels on les travaille; ajoutez à cela qu'on en fait au moins dix à la fois1.
1 Aujourd'hui on en fait cinquante et cent à la fois . on s'est peu perfectionné î
«Voilà ce qui en fait le bon marché.
« D'habiles artistes et de bonne foi conviendront avec moi qu'il est moralement impossible de faire plus d'un verre à la fois, afin qu'il ait toutes les qualités requises pour faire un verre parfait.
« S'il y a tant de difficultés à les faire parfaits un à un, on peut juger de la perfection de ceux qui se font à la douzaine; en un mot, si nous ne vendions pas tant de lunettes communes, que nous ne le faisons, le débit des lunettes ne serait pas si grand qu'il est, car depuis que j'en fais le commerce, je m'aperçois que je vends plus de lunettes de différents foyers, à ceux à qui je vends du commun, qu'à ceux à qui je ne donne que du bon, et cela parce que les verres irréguliers font baisser la vue de plus en plus.
« Il est étonnant que Ton estime si peu la conservation de ce que Ton peut bien appeler la moitié de la vie. Il n'en est pas cependant de la conservation de la vue, comme de celle du corps; la finesse des étoffes qui servent à nous couvrir est fort indifférente à la santé, au lieu que celle des verres contribue beaucoup à soutenir nos yeux dans une égale force, en produisant par la régularité de leur travail ce que la faiblesse de la nature commence à leur refuser. Nous avons l'expérience de gens qui se servent depuis dix ans et
vingt ans du même degré de la vue, avantage qu'ils n'auraient certainement pas trouvé dans l'usage des verres communs, dont les bords ordinairement, au lieu de nous représenter les objets dans leur situation naturelle, nous les font paraître courbes, avec un cercle d'iris sur toute la circonférence, et causent aux yeux une espèce d'attraction ; voilà à quoi on connaît l'irrégularité de ces verres. » On ne peut réellement s'exprimer plus franchement, et indiquer d'une manière plus énergique les défauts des mauvais verres ; voilà plus d'un siècle que cela a été écrit, et malheureusement nous en sommes toujours à peu près au même point. Chose bizarre, en 1350 on aurait eu bien de la peine à trouver de mauvais verres de lunettes; en 1862, on ne trouve que cela. Quel progrès !
Béer, dans un Traité sur la conservation de la vue, publié en 1808, résume les effets fâcheux des mauvaises lunettes et s'en indigo e . « Les lunettes communes travaillées au hasard et faites, pour ainsi dire, à la grosse, de toutes sortes de matières défectueuses , comme de verre à vitre ou verre blanc d'Allemagne, sont celles dont on a le plus grand débit.
«Mais si le public connaissait les funestes effets qu'occasionne leur usage, il n'aurait garde de
faciliter un commerce qui lui est si préjudiciable, 11 est certain que ces lunettes sont plus propres à dégrader la vue qu'à la conserver.
« Un verre commun aura quelquefois au centre douze pouces de foyer et dix à la circonférence, outre cela, pour composer une lunette, on l'assortira avec un autre verre, dont la circonférence sera de quatorze pouces de foyer, et le centre de dix, dont il est aisé de conclure le dommage que des yeux faibles, mais d'une égale portée, recevront d'une pareille lumière, qui oblige la prunelle de changer de diamètre à chaque instant, »
Béer termine ainsi : « Malgré tout ce que je viens de dire contre les lunettes communes, je ne doute pas que le plus grand nombre continue à en faire usage! Tel est l'empire de l'habitude; mais j'espère que le public intelligent me saura quelque gré des efforts que j'aurai faits pour lui être utile. Je sais que ces lunettes sont celles dont nous avons le plus grand débit.
« Touché du triste sort d'une infinité de personnes qui en deviennent les victimes, et qui sont réduites à cette extrémité de ne plus tirer de secours ni de leurs yeux, ni d'aucune sorte de lunettes, je n'ai pas hésité à m' élever contre elles. »
Réveillé-Parise, savant docteur en médecine et oculiste, s'exprime ainsi dans son Hygiène ocu-
laire, et sa pensée énergique devrait certes être réalisée :
« Tout ce que nous venons d'exposer n'a rapport qu'aux verres dont la fabrication est extrêmement soignée. Mais que faut-il penser de ceux de rebut, choisis au hasard, et qu'on rencontre partout? IL NE SERAIT PEUT-ÊTRE PAS INDIGNE DE L'AT- TENTION DES MAGISTRATS D'ÉTENDRE LEUR VIGILANCE SUR CET ARTICLE IMPORTANT DE LA SANTÉ DES CI- TOYENS, surtout pour les lunettes ordinaires. — Séduits par le prix peu élevé de ces instruments, la plupart des personnes qui les achètent ne réfléchissent pas qu'elles y mettent, en effet, une valeur inestimable, puisqu'elles les payent de la perte de l'organe le plus précieux. »
Rognetta, qui était un savant docteur oculiste , résume ainsi son opinion : « Les verres doivent être très-limpides, incolores, polis, sans inégalités ni bulles, ni stries, ni grains. Ils doivent faire voir nettement les objets sans fatigue et sans exagérer les dimensions ; ceci est de rigueur. »
M. Michel Lévy, dans son savant Traité d'hygiène publique et privée, page 289, tome II, indique en peu de mots l'importance du choix des verres :
« La perfection de la courbure fait le mérite des verres ; aussi ne doit- on les demander qu'à des opticiens vraiment experts, car l'acheteur ne peut vérifier
l'exactitude de la taille. S'adresser à l'aventure aux marchands de rencontre ou sans notoriété justement acquise, c'est risquer sa vue, et le danger, comme le remarque M. Desmarres, est d'autant plus grand qu'on doit faire un usage plus assidu de lunettes. »
Yoici du reste l'opinion émise par M. Desmarres, l'un de nos plus célèbres docteurs oculistes, dans son savant Traité des maladies des yeux9: « La matière avec laquelle on fait les meilleurs verres de lunettes et qui seule est employée pour les objectifs de télescopes et pour les verres de microscopes est le crown-glass. Seul il résume les conditions de limpidité et d'inaltérabilité nécessaires. » Plus loin , il ajoute : « De la perfection de la courbure dépend la bonté du verre, mais comme celui qui achète des lunettes ne peut vérifier l'exactitude de la taille, il faut qu'il s'adresse à un bon opticien pour être sûr que les verres soient bons. Il aventurerait fortement sa vue s il achetait de ces lunettes qu'on colporte partout, et qui sont presque toujours défectueuses; le danger serait d'autant plus grand qu'il devrait en faire un usage plus assidu. »
M. le docteur A. Magne, l'un de nos plus savants oculistes, s'exprim-e ainsi dans son excellent livre sur les maladies des yeux, et certes il a parfaitement raison de déployer toute l'énergie qu'il met à combattre des erreurs malheureusement trop
enracinées. « Pour qu'un médicament agisse, ne convient-il pas qu'il soit administré à propos ; qu'il soit exempt de toute falsification, et que le pharmacien qui le prépare, tout aussi bien que le médecin qui le prescrit, ait donné toutes les garanties désirables de capacité ?
« La société l'a décidé ainsi, et la loi qui représente les intérêts de la société a réglé la série des épreuves à subir.
« Mais les lunettes ne constituent-elles pas un véritable remède dans toute l'acception du mot? Si nous considérons les boutiques d'opticiens, ne reconnaissons-nous pas dans l'acheteur, le patient; dans le vendeur, le médecin et le pharmacien.
« Quels sont donc les titres de ces hommes? Par une incurie inconcevable, la société s'est trouvée jusqu'à présent à leur merci.
« La vente des poisons est prohibée, mais n'est-il pas jusqu'à un certain point empoisonné, celui qui reçoit de l'opticien un. instrument auquel il devra, dans un temps plus ou moins éloigné, la perte de ses yeux? •
«Car il faut bien le dire, sur cent opticiens, ou se disant tels, plus de quatre-vingt-dix ne savent môme pas de quelle façon se fait le verre qu'ils exploitent ; bien plus ils ignorent les éléments qui entrent dans sa composition ; que sera-ce , si vous
venez à les interroger sur les premières notions d'optique ?
« En général, tout le savoir des marchands de lunettes se réduit à ceci:, que telle case renferme des verres de myopes, telle autre des verres de presbytes. Aussi leur première question a-t-elle pour but de s'enquérir si vous êtes myope ou presbyte; alors une série de numéros s'étale devant vous, et vous êtes invité à faire un choix.
« C'est ainsi que la vue se trouve compromise, tantôt par un foyer inopportun , tantôt par une inégalité entre les deux verres, tantôt par la coloration défectueuse. »
Le t ibleau que M. le docteur Magne a tracé est réel, et c'est, comme nous l'avons dit, au public de faire la différence du marchand de lunettes avecV opticien véritable qui, connaissant l'optique et fabriquant ses verres dans ses ateliers, doit, s'il s'occupe, sciemment de la partie des lunettes, avoir des notions sur les maladies des yeux, afin de savoir discerner s'il faut ou non délivrer des lunettes, ou soumettre la personne à l'examen d'un docteur oculiste. Nous insistons donc sur ce point : qu'un bon opticien doit avoir des connaissances générales sur les diverses maladies des yeux , de même que le médecin occuliste doit posséder des connaissances optiques fort étendues. Du reste , nos célèbres doc-
teurs connaissent parfaitement cette branche si remarquable de la physique.
Pour ce qui regarde le travail des verres, M. le docteur Magne s'exprime ainsi : « On travaille le verre soit à la mécanique proprement dite, soit au bloc, soit à la main . Les deux premiers procédés sont incapables d'offrir le poli et la régularité que les oculistes réclament; Fintelligence de la main l'emporte de beaucoup , quant à l'optique du moins, sur la mécanique. Je n'en veux pas d'autres preuves que ce fait connu de tous : jusqu'à présent, un bon objectif de télescope n'a pas encore pu être le résultat du travail d'une mécanique. Malheureusement pour les yeux, le travail de la main ne va pas à toutes les bourses , et nous ne sommes pas encore arrivés au jour où le bon et le bon marché ne feront qu'un. » Ainsi que je l'ai déjà dit, aujourd'hui on peut, pour les verres de lunettes, avoir d'excellents produits pour un prix modique ; de ce côté , la question est donc résolue.
Je terminerai ce chapitre en notant l'opinion émise par mon père, Charles Chevalier, dans son Manuel des myopes et des presbytes, publié en 1841 , ouvrage théorique et pratique sur les lunettes, le premier sur ce sujet qui parut au niveau des connaissances modernes, et qui fut le résultat de re-
cherches laborieuses et savantes. Du reste, cet ouvrage est encore aujourd'hui au niveau des connaissances actuelles. Voici comment mon père s'exprime :
« Ceux qui fabriquent des verres de lunettes avec négligence sont coupables; mais lorsqu'ils travaillent mal pour travailler vite et vendre moins cher de mauvais produits , ils sont doublement coupables, car il s'agit ici de l'instrument le plus important dont la science ait doté l'humanité. Qu'ils se rappellent l'opinion de Priestley, juge compétent s'il en fut jamais en pareille matière. Ce physicien , et il n'est pas le seul , pensait avec raison « que le télescope et le microscope doivent « être rejetés au nombre des superflu! tés de la vie « lorsqu'on les compare aux lunettes *. » Nous partageons entièrement cette manière de voir, et que l'on ne s'étonne plus de nous entendre flétrir si souvent les honteuses spéculations enfantées par la cupidité.
« Si les courbures des surfaces lenticulaires né sont pas parfaites, les effets qu'elles produisent ne peuvent être parfaits. N'est-il vraiment pas inconcevable qu'on cherche à rétablir les fonctions d'un organe si exact avant son altération, et con-
i Epigraphe du Manuel des Myopes et des Preslytes , de Charles Chevalier.
s irait avec une si admirable sollicitude , par un instrument façonné sans aucun soin et qui doit cependant lutter avec l'œuvre de la nature ?
« Lorsqu'une lentille convexe est convenablement travaillée , elle doit représenter exactement. deux segments d'une même sphère ou deux sphères différentes, adossées par leurs surfaces planes et placées sur le même axe. Alors seulement elle donnera à son foyer une image nette de l'objet soumis à son action. Si tous les points de l'une des surfaces convexes n'appartiennent pas à la même sphère, chaque variation de courbure produira une réfraction particulière, il y aura autant de foyers différents et par conséquent autant d'images. « Ces « imperfections rendent la vision distincte impos- « sible, un tel verre doit être rejeté; mais on s'en « garde bien et ce sont précisément ceux qu'on « ne craint pas de colporter clans les rues 'de Paris « et dans les campagnes. »
DE LA PRESBYOPIE
PRESBYTIE
Chacun sait ce que Ton entend par vue presbyte1 ou vue longue, et Ton sait aussi que ceux qui possèdent ce genre de vision aperçoivent les objets à de grandes distances, tandis que de près ils ne peuvent rien voir, car les objets paraissent plus ou moins troubles.
Dans le chapitre réservé à la théorie de la vision, nous avons expliqué pourquoi la vision des objets rapprochés n'était pas parfaite dans l'œil presbyte. Les causes qui produisent cet inconvénient visuel résultent de l'aplatissement de la
1 De tzozg&j;. vieillard.
150 DE LA PRESBYOPIE
cornée transparente, de la diminution du volume de l'œil, du changement de densité du cristallin, et aussi des humeurs aqueuse et vitrée.
On croit généralement que la presbyopie est l'apanage de la vieillesse; cependant, bien qu'elle se montre plus généralement dans un âge avancé et lorsque Ton a, étant jeune, possédé une vue longue, elle est aussi très-fréquente chez les jeunes personnes, cela tient sans doute aux habitudes sociales et aux excès malheureusement si répandus aujourd'hui. On ne devra pas confondre la presbyopie avec l'asthénopie, ou fatigue de l'accommodation ; dans un chapitre spécial nous traiterons de cette affection, afin que chacun sache bien distinguer ces différentes sortes d'affaiblissement de la vue.
Les causes prédisposantes à la presbyopie sont l'habitation dans les endroits sombres , dans les pays à grands horizons , l'application au travail sur de petits objets quand on possède une vue moyenne, l'usage des loupes, des microscopes et des instruments d'optique. Ainsi Leuwenhœk, Swammerdam, célèbres naturalistes, sont morts presque aveugles. L'immortel Cassini avait perdu la vue : on sait que cet illustre astronome fonda notre observatoire. Arago, Newton étaient presque aveugles sur la fin de leurs jours. Herschell
OU PRESBYTIE. 151
avait aussi la vue affaiblie, car souvent il restait un temps infini l'œil appliqué au télescope, ainsi il regarda neuf heures de suite pour découvrir les satellites d'Uranus.
Les signes de la presbyopie sont faciles à constater : ainsi lorsque l'on veut lire ou regarder de petits objets, il arrive que les lettres ou les choses semblent se confondre, puis, alors la confusion augmente, tout paraît trouble; si Ton persiste on ressent des douleurs dans les yeux, un mal de tête est la conséquence de cet exercice ; dans cet état de choses, le presbyte recule instinctivement l'objet qu'il regarde ; pour un moment les choses paraissent nettes, puis les symptômes de fatigue recommencent, le larmoiement et la cuisson surviennent, et il faut alors laisser là tout désir de continuer son occupation. Ces symptômes sont, on le voit, très-faciles à reconnaître ; cependant on fera bien, dès qu'on les ressentira, de prendre conseil d'un docteur oculiste ou d'un opticien distingué, car le remède est le plus souvent l'emploi de lunettes à verres bombés ou convexes, et il faut prendre les plus grandes précautions pour le choix de la force des verres. Nous avons à ce sujet réservé un chapitre spécial, car on peut positivement perdre la vue en prenant un numéro trop fort ou trop faible.
152 DE LA PRESBYOPIE
C'est surtout à la lumière artificielle que l'on s'aperçoit que la vision est altérée, car presque tous les presbytes peuvent, le matin, lire pendant quelque temps sans fatigue et sans lunettes. Le presbyte a besoin de beaucoup de lumière pour voir nettement ; il est rare que la lumière vive le fatigue , aussi n'a-t-il que peu souvent recours aux verres teintés. M. le docteur Desmarres dit dans son traité que les verres colorés sont nuisibles aux presbytes; il a certes bien raison, et si quelques presbytes en font usage, c'est que leur presbytie est compliquée d'une autre affection qui réclame une lumière affaiblie pour la perception parfaite des objets.
La presbyopie est congénitale, de même que la myopie ; on a vu des familles entières atteintes de cette affection.
La vue presbyte tend à s'affaiblir, et Ton est forcé de changer au bout d'un certain temps la force de ses verres ; cependant si le numéro pris au début est bien choisi, on peut conserver sa vue très-longtemps au même degré de force, surtout en suivant les prescriptions que nous indiquerons en traitant du choix du numéro des verres.
Une chose importante à signaler, c'est de ne pas lutter contre la presbytie lorsqu'elle se fait sentir, car l'obstination qui porterait à ne pas vouloir se
OU PRESBYTIE. 153
servir de verres aggraverait l'affection, et tel qui porterait au début dun° 48 serait obligé de prendre du n° 24, s'il avait lutté pendant quelques mois.
M. le docteur Mackensie, dans son savant traité des maladies des yeux, s'exprime ainsi sur ce sujet : « Dans la presbytie on ne doit recourir ni trop tôt ni trop tard à l'usage des verres biconvexes. Beaucoup de personnes nuisent à leur vue en adoptant brusquement l'usage des verres grossissants avant d'en avoir réellement besoin, tandis que d'autres, poussées probablement par le désir de cacher leur âge, s'abstiennent d'y recourir longtemps encore après l'époque où ils leur auraient été non-seulement d'un grand secours, mais auraient même contribué à leur conserver la vue. »
M. Mackensie fait encore observer avec beaucoup de justesse que le presbyte, dont la vue se fatigue vite à la lumière artificielle, doit autant que possible s'abstenir le soir de toute occupation qui exigerait une application soutenue de la part des yeux, telle que, par exemple, l'écriture, la lecture, etc.
Il existe des presbytes comme des myopes, dont la portée de chaque œil est différente ; dans ce cas, on peut porter des verres de différents foyers, mais il faut que la différence soit assez sensible,
154 DE LA PRESBTOPIE
autrement la vision est moins nette avec des foyers différents qu'avec des foyers semblables. Du reste la plupart des yeux ont une portée égale, et je n'ai pas vérifié cette soi-disant inégalité de portée des yeux que quelques personnes signalent comme une chose générale. J'ai vu souvent des choses fort singulières., ainsi M. J... avait un œil myope et l'autre presbyte au même degré, la vision était très-distincte, l'un compensait l'autre; sept ou huit années plus tard l'œil presbyte devint myope au même degré que l'autre , et M. J... fut obligé de se servir du n° 36 concaves pourvoir de loin.
La marche de la presbyopie est assez lente, cependant elle peut survenir brusquement chez les enfants et les personnes convalescentes ; on doit alors se garder d'employer les lunettes et prendre conseil d'un docteur oculiste expérimenté. La presbyopie peut tout à coup être remplacée par de la myopie ; cela arrive souvent dans le cours de certaines maladies des yeux, telles que des conjonctivites, etc. ; la maladie passée , la vision redevient telle qu'elle était auparavant.
Lorsque la presbyopie est prononcée, il faudra avoir recours à l'usage de verres d'un foyer pour les objets rapprochés, et d'un autre foyer pour les objets éloignés. Les humeurs de l'œil deviennent
OU PRESBYTIE. 155
en ce cas si peu denses, que même pour les objets éloignés la vision s'opère confusément, les verres de foyers différents sont donc indispensables *.. La presbyopie forte est aussi nommée hyperpresbyopie ; elle nécessite un choix attentif du numéro des verres, fait par un docteur oculiste ou un opticien savant.
C'est Descartes qui a indiqué l'usage des verres de foyers différents; dans sa Dioptrique il s'exprime ainsi : « Et même il n'est pas besoin de se servir de verres différents à chaque fois qu'on veut regarder des objets un peu plus ou moins éloignés l'un de l'autre , mais c'est assez pour l'usage d'en avoir deux, dont l'un soit proportionné à la moindre distance des choses qu'on a coutume de regarder, et l'autre à la plus grande. »
Lorsque la presbyopie est assez faible, on pourra se passer de lunettes et tâcher de s'habituer à lire à la distance de 25 à 30 centimètres. (Nous entendons par presbyopie assez faible celle qui permet de lire à 32 ou 33 centimètres.) On devra aussi ne pas lire ni écrire, ni se livrer à aucun travail minutieux le soir. Si en s'exerçant à lire à des distances rapprochées on n'obtient aucun succès et que la vue se fatigue, il faudra recourir aux verres,
i On est quelquefois obligé d'avoir un numéro spécial, pour les distances intermédiaires.
156 DE Li PRESBVOPIE
qui, dans ce cas, doivent être choisis avec la plus grande circonspection.
Nous indiquerons ici une erreur grosssière commise par les marchands de lunettes ; c'est la confusion qu'ils font de l'asthénopie avec la presbyopie, erreur fatale qui leur fait délivrer des verres convexes trop puissants, qui finissent par causer des troubles visuels très-prononcés et amener même de l'amblyopie.
Nous avons réservé un chapitre pour l'asthénopie; on pourra donc se rendre un compte exact de cette affection. Pour signaler les erreurs qui résultent de ce que jai cité, il me suffira de dire que j'ai vu bien des personnes asthénopes, auxquelles les nos 80 et 72 étaient utiles, porteries noS 20 et 15, qui leur avaient été délivrés comme parfaits. Au bout de quelque temps, elles reconnaissaient heureusement l'erreur dont elles avaient été victimes.
L'hygiène de la vue du presbyte consiste à ne pas travailler à la lumière artificielle, à reposer souvent ses yeux pendant le travail, en retirant ses lunettes et en regardant les objets environnants, puis au dehors à ne jamais exercer sa vue sur des objets très-éloignés, mais tâcher déporter ses regards sur des objetspeudistants.Ilest entendu que les verres du presbyte seront d'un numéro
OU PRESBYTIE. 157
mathématiquement approprié , et faits suivant les meilleurs procédés; de cette façon, le presbyte peut conserver sa vue et garder indéfiniment des verres d'un même numéro.
On ne doit se permettre l'usage de deux numéros différents que lorsque la presbyopië est prononcée ; le numéro pour voir de loin sera toujours de moitié plus faible environ que celui pour lire; à cette règle, il y a peu d'exceptions. Mais on devra, dans la presbyopië légère et moyenne, ne se servir que d'un numéro pour voir les objets rapprochés, pour la lecture, récriture, etc. Le môme numéro, lorsqu'il est bien choisi, peut servir le jour et le soir, et je ne suis pas du tout d'avis, à moins de cas exceptionnels, de multiplier ainsi les foyers des verres , car si Ton prend un numéro plus fort pour le soir, l'œil s'y accommode, et le numéro qui sert pour le jour devient bientôt trop faible, de là la nécessité de changer les deux numéros, ce qui est loin de fortifier la vue.
Il est facile à l'aide des verres convexes de remédier à la. presbyopië franche, et si on est guidé par un praticien expérimenté on peut être assuré d'avoir des verres dont la force s'adapte parfaitement à la vue; en d'autres termes, la vue presbyte est facile à modifier crime manière précise à Vaide de verres convexes ad hoc.
158 DE LA PRESBYOPIE
Le presbyte qui fait usage de lunettes appropriées à sa vue doit avoir soin de lire à la distance de trente centimètres au plus; il doit s'habituer à ne pas s'écarter de cette distance de vision, sous peine d'augmenter sa presbyopie ; cette remarque est de la plus haute importance et empêche de recourir aux numéros plus forts.
On craint souvent de prendre des lunettes dans la crainte de paraître vieux, on craint aussi de ne pouvoir s'en passer en en faisant usage; à ce sujet, je rappellerai ce que dit mon père dans son Manuel des myopes et des presbytes.
« On ne manquera pas de nous objecter que lorsqu'on s'est habitué aux lunettes, il devient impossible de s'en passer et que l'on s'est conséquemment affaibli la vue, puisqu'on ne peut y voir sans verres comme auparavant! Cette objection, si formidable au premier abord, est tout simplement, qu'on nous permette de le dire, une erreur grossière. Que penserait-on d'un individu dont une jambe se trouverait plus courte que l'autre par suite d'un accident, et qui, après avoir fait usage d'une bottine à talon pour éviter la claudication, ôterait sa bottine et se plaindrait de boiter plus fort qu'autrefois , bien qu'en mesurant la jambe, on lui trouvât la même longueur ? Sans aucun doute, on chercherait à lui faire compren-
OU PRESBYTIE. 159
dre qu'habitué par l'usage de sa bottine à marcher droit, il a oublié qu'il avait jadis une marche inégale et qu'aujourd'hui, privé de son talon élevé, il lui semble boiter pour la première fois. Il en est de même pour les lunettes. On est myope, on fait usage de verres qui rendent à la vision toute son énergie et quand on dépose momentanément ses lunettes, on redevient myope aussitôt; mais il existe un terme de comparaison qui fait paraître la myopie bien plus prononcée. Avec un peu de réflexion on comprendrait facilement qu'on trouverait encore de la différence, quand bien même la vue se serait améliorée, car on y verrait toujours mieux avec des lunettes. »
Nous renverrons maintenant au chapitre spécial sur le choix du numéro des verres, car il est indispensable de savoir les préceptes relatifs à ce sujet.
Nous ne saurions trop répéter que l'on peut augmenter la presbyopie, soit en ne faisant pas usage de verres, soit en les prenant trop forts ou trop faibles. Avec la crainte de prendre des numéros trop forts, on en prend de trop faibles, et la presbyopie fait des progrès rapides. La plupart des personnes sont victimes de cette erreur si généralement répandue.
En terminant ce chapitre, nous ne saurions trop
160 DE LA PRESBYOPIE
insister sur l'avis que nous avons donné précédemment, et qui consiste à ne jamais regarder avec les lunettes choisies pour la lecture, récriture, etc., des objets placés au delà de 30 centimètres. Une foule de personnes, en travaillant, négligent cette précaution, et, voulant chercher un objet sur leur bureau, etc., regardent à 50, 60 centimètres, un mètre même. Cette petite manœuvre répétée affaiblit la vue, le numéro adopté pour la lecture ne tarde pas à devenir trop faible; de là la nécessité de le changer si souvent pour les personnes qui ne savent pas ce que je viens d'indiquer. Inutile d'ajouter que l'on ne doit jamais regarder les objets très-distants et les personnes à qui l'on parle, avec les verres pour la lecture. Toat cela peut êlre assujettissant ; mais si l'on s'en écarte, on affaiblit sa vue d'une façon notable.
Je signalerai aussi une erreur grossière, généralement répandue, et qui perd bien des vues. Cette erreur consiste dans l'habitude qu'ont certaines personnes, d'ajouter devant leurs lunettes, d'autres lunettes, de façon à doubler la force de leurs verres. Cette pratique qu'on rencontre chez les myopes et chez les presbytes, mène tout droit à la cataracte ou à Tamblyopie.
La myopie ? est aussi connue par tout le monde que la presbyopie; on la désigne vulgairement sous le nom de vue basse ou de vue courte.
En effet, chacun sait que les personnes myopes sont obligées pour lire d'approcher plus ou moins considérablement leur livre, et qu'il leur est souvent impossible de reconnaître les acteurs sur la scène, et à quelques pas les traits d'une personne. Ce genre de vue est, comme on le sait, on ne peut plus désagréable.
Nous avons vu que la presbyopie était causée par l'aplatissement du cristallin, de la cornée, etc. Dans la myopie, c'est le contraire; car elle est
De pw, je ferme, et 3^, l'œil.
produite : par la trop grande convexité du cristallin, de la cornée; par la trop grande réfringence de l'humeur vitrée, de l'humeur aqueuse; par l'allongement anormal du globe oculaire, et aussi par l'excès de la puissance de l'œil en s'accommodant à la vision des objets rapprochés. Nécessairement, tous ces symptômes ne se manifestent pas ensemble : il suffit que l'un ou l'autre, ou que plusieurs existent pour que la myopie arrive.
Dans le chapitre où nous avons traité de la théorie de la vision, nous avons expliqué la marche des rayons dans l'œil myope, lesquels, se réunissant en avant de la rétine, sont cause de la vision imparfaite. Nous renvoyons donc à ce chapitre pour l'explication de ce phénomène.
Nous allons examiner brièvement chacune des causes anatomiques relatives à la myopie; nous dirons ensuite quelques mots des causes prédisposantes. Dans tous les cas, nous pourrons déjà signaler que si l'on peut par habitude devenir myope ou presbyte, il doit être vrai aussi que nous naissons avec une tendance à Vune de ces deux affections qui se développent plus ou moins, suivant les circonstances. Je n'entends pas dire par là que nous naissions généralement myopes ou presbytes; mais je crois que les petites différences qui existent dans
la vue de chacun portent à faire tel ou tel usage des yeux , ce qui peut déterminer l'une des deux affections précitées.
L'une des causes de myopie qui se présente à l'esprit est la trop grande convexité du cristallin, cela doit être; mais on n'en a pas la preuve, car comment juger après la mort de la forme exacte d'un cristallin, et apprécier les différences de courbures qui peuvent exister entre plusieurs? Il y a là quelque chose de caché, de mystérieux; cependant Meckel, dans son Traité d'anatomie générale, dit positivement que les cristallins provenant des yeux d'une même personne ont souvent une forme très-différente. Cela, dit M. Mackensie, pourrait expliquer les différences qui existent dans la force de chacun des yeux d'un même individu. Réveillé- Parise nie que ce soit la trop grande convexité du cristallin qui cause la myopie, pas plus que la convexité exagérée de la cornée; du reste, nous pensons que, pour cette dernière observation, il a tout à fait raison, car la déviation des rayons fournis par la cornée est très-faible, d'autant plus que les faces de la cornée transparente sont presque parallèles. Quant au cristallin, c'est différent, et bien que l'on ne puisse affirmer que des changements de densité et de courbure sont la cause de la myopie, on doit l'admettre.
Le corps vitré peut lui-même varier dans sa densité, ainsi que- l'humeur aqueuse; il est évident que cela peut causer la myopie. L'allongement exagéré du globe de l'œil peut aussi donner naissance à la myopie. Lorsqu'elle est congénitale, on peut la considérer comme tenant au raccourcissement naturel des muscles droits, et lorsqu'elle est acquise, à la contraction des muscles droits et obliques. On comprend parfaitement que la myopie peut être congénitale ou acquise ; la myopie congénitale est plus commune que celle acquise. Réveillé-Parise admettait, pour cause de la myopie, une affection particulière de la rétine; mais cela n'est nullement prouvé, et la théorie de la trop grande réfringence des milieux de l'œil est encore celle qui présente le plus de vraisemblance.
Une chose remarquable chez les myopes, c'est la dilatation habituelle de la pupille. M. le docteur Mackensie dit à ce sujet que, chez les personnes qui ont une bonne vue, la pupille se contracte pour regarder de petits objets, tandis que chez le myope qui les voit bien, la contraction ne se fait pas, et que cela explique la dilatation pupillaire particulière aux myopes. Chez les myopes, les yeux sont souvent saillants, la cornée est très-bombée. Dans la myopie intense, il y a toujours un stra-
bisme plus ou moins prononcé. Il est pénible de voir le myope voulant apercevoir un objet cligner des yeux, froncer les sourcils et donner à sa physionomie une singulière, expression.
Si le myope lit, souvent il promène son nez sur les pages du livre; d'autres sont quelquefois forcés de coucher pour ainsi dire leur nez sur les pages. Si la presbyopie est désagréable, certes la .myopie ne laisse pas que d'être insupportable.
Généralement la myopie ne tend pas à diminuer avec Tâge, ceci a été bien des fois remarqué ; elle peut accroître si on fait usage de verres trop forts. La myopie peut être acquise par l'habitude de regarder de petits objets, par l'habitation dans les endroits sombres, et par l'usage des verres, alors que la vue n'en réclamait pas l'emploi.
On sait que nos élégants s'appliquent à l'œil le lorgnon consacré, et font usage d'un verre de myope, ce qui leur abîme tout à fait la vue ; c'est la mode! Le spirituel Mercier, dans son Tableau de Paris, s'exprime ainsi à ce sujet : « Il y a des grimaces de mode ; d'excellents yeux dissimulent leur perfection, pour user d'un instrument inutile et qui n'annonce le plus souvent que de l'affectation. N'en est-ce pas une, que celle qui met dans la main de la beauté ce verre qui inter-
cep te le rayon du miroir de l'âme, ce foyer de l'amour, et qui lui enlève ce trait si délicat, que l'art et le caprice ne savent que défigurer?
« Que devient l'expression de cet organe éloquent, lorsqu'on ne peut l'apercevoir qu'à travers un cristal qui le fatigue? »
On a cru observer que la myopie était un signe d'intelligence, un développement marqué de sensibilité vive, et Réveillé-Parise, sans se permettre aucune explication à cet égard, dit qu'il y a cent probabilités contre une qu'un myope n'est point un sot. Je ne pense pas que l'on puisse admettre cela, car bon nombre de gens illustres sont presbytes, et quant à l'esprit, tranchons la question, la vue ne fait rien à la chose.
Parmi les célébrités affectées de myopie, je citerai Delille, le poète consciencieux et savant, qui sur la fin de ses jours devint presque aveugle par excès de myopie. Homère était myope et l'illustre auteur du Paradis perdu avait aussi la vue très-courte. La Mothe, Piron, le chancelier de L'Hospital, partagèrent aussi le sort visuel des précédents. Réveillé-Parise avait remarqué que les quatre grands hommes du dernier siècle étaient myopes, c'étaient Buffon, Voltaire, Montesquieu et Rousseau. Cette remarque prouve combien Réveillé affectionnait les myopes, car il cherchait à
prouver l'argument cité plus haut. Du reste, Réveillé était à la fois myope, homme d'esprit et de savoir.
L'immortel auteur d'Emile était bien certainement myope; car l'homme à jamais célèbre, Bernardin de Saint-Pierre, dit de lui dans une Étude : « Il ne voyait pas de fort loin et pour apercevoir les objets éloignés, il s'aidait d'une lorgnette ; mais de près, il distinguait dans le calice des plus petites fleurs, des parties que j'y voyais avec peine avec une forte loupe. »
La myopie affecta aussi les grands capitaines, car Napoléon et Frédéric étaient myopes.
Au sujet de la myopie, mon père, Charles Chevalier, s'exprime ainsi dans son Manuel des myopes et des presbytes :
« Le plus souvent, cette altération survient sans qu'il soit possible de lui assigner une cause, mais parfois aussi on trouve son origine dans l'usage irrationnel ou l'abus que l'on fait de l'organe visuel. Toutes les maladies qui augmentent la force réfractile des milieux de l'œil, ou son diamètre antéro-postérieur, donnent naissance à la myopie. Elle est encore déterminée par la dilatation habituelle de la pupille ; certaines professions, telles que l'horlogerie, la gravure, etc.; l'habitation prolongée dans des lieux sombres, des cachots; l'usage
168 m DELA MYOPIE.
des voiles qui s'agitent devant les yeux. Les mauvaises lunettes jouent un grand rôle dans la production de la myopie; toutefois n'anticipons pas sur ce que nous avons à dire de ces grossiers instruments qui pullulent non-seulement dans les campagnes, mais encore trop souvent dans les grandes villes. Les observations minutieuses trop prolongées doivent être placées au nombre des causes de la myopie qui est souvent hérédi-. taire.
« Personne n'ignore que les conscrits allèguent fréquemment la myopie comme cause d'exemption; on sait aussi qu'ils se rendent myopes volontairement en exerçant peu à peu l'organe à distinguer des corps rapprochés et en faisant usage de lunettes de plus en plus concaves.
« Wollaston modifiait sa vue suivant les circonstances avec une grande facilité, et un peu d'exercice suffisait à cet illustre physicien pour qu'il pût employer les instruments destinés à des myopes. 11 serait curieux d'étudier ce fait et de chercher à découvrir comment il se fait qu'un homme doué d'une bonne vue ordinaire parvienne, en un temps assez court, à modifier ainsi la distance visuelle ; cette étude jetterait, sans nul doute, un grand jour sur la théorie de la vision et principalement sur la propriété singulière que
possède l'organe de s'accommoder aux changements de distance.
« Ne serait-il pas permis de penser que dans ces différents cas, rœil subit une modification semblable à celle qu'on observe dans les autres organes dont l'énergie augmente en raison directe de l'exercice qu'on leur impose? Les muscles des bras et des jambes présentent un grand développement chez les ouvriers dont la profession exige l'emploi presque exclusif de ces membres, et ce que nous disons des muscles, on peut l'appliquer également à d'autres parties; pourquoi donc n'en serait-il pas de même pour les yeux? »
Gomme nous l'avons vu, la presbyopie se corrige à l'aide de verres convexes (convergents) ou bombés. Dans la myopie, c'est le contraire, on fait usage de verres concaves (divergents) ou creux. Nous renvoyons au chapitre spécial sur le choix du numéro des verres, pour leur application aux différents degrés de myopie.
Les signes qui font reconnaître la myopie sont faciles à distinguer, et consistent dans l'impossibilité de distinguer les objets éloignés, et l'obligation d'approcher plus ou moins les objets rapprochés que l'on veut examiner. On distingue la myopie faible qui permet de lire à 20 cent., puis ensuite la myopie très-forte qui force à regarder à
2 ou 3 centimètres, puis ensuite viennent les myopies intermédiaires à toutes distances.
La myopie faible constitue une vue excellente, car elle permet de voir à une distance peu éloigné de la vue normale, et elle préserve généralement dans un âge plus avancé de la presbyopie , qui , comme on le sait, est une chose très-désagréable.
La myopie forte fait le désespoir de ceux qui en sont atteints, et certes c'est à juste raison.
Les myopes ont moins vite recours aux lunettes que les presbytes, cela s'explique, car ils se passent encore de voir de loin, ayant la faculté de bien voir de près.
Lorsque les -myopes font usage de lunettes, ils prennent généralement un numéro trop fort, puis ils l'augmentent brusquement, et ils s'altèrent ainsi la vue d'une façon notable.
Lorsque la myopie est très-prononcée (hypermyopie), on devra avoir deux numéros différents, pour voir de loin et de près ; ces derniers seront de moitié moins forts que les premiers, c'est l'inverse pour les presbytes.
Les verres concaves augmentent certainement la myopie, et cela sera facile à comprendre. Avançons d'abord que le myope ne peut avec des verres concaves avoir une portée de vision égale à celle dite normale, qu'à la condition de se servir de ver-
Tes cVun numéro trop fort, ce qui le fatigue, altère sa vue, et le met dans la nécessité, au bout de quelque temps, de prendre un numéro plus élevé, et par conséquent d'augmenter sa myopie jusqu'à ce que des troubles visuels se manifestent.
C'est pourtant une chose désolante, mais le myope se trouve dans la position suivante à l'égard de sa vue :
S'il prend des verres qui ne le fatiguent pas, il ne distingue pas comme une personne ayant la vue normale; s'il veut jouir de la faculté précitée, il faut qu'il fasse usage de verres trop forts, lui rapetissant les objets et l'éblouissant plus ou moins.
L'optique ne peut donc remédier à la myopie, comme elle le ferait pour la presbyopie. Donc, que faut-il faire lorsqu'on est myope ? Il faut choisir des verres tels qu'ils ne fatiguent pas ; dans cette condition, ils ne permettront pas la portée de vision normale, mais au moins ils ne forceront pas la vue, puis il faudra n'en faire usage que lorsqu'il sera utile de distinguer les objets; on n'en fera pas usage pour lire, à moins que l'on ne soit atteint d'une myopie très-forte, qui rende le travail impossible ou gênant en raison de l'obligation d'approcher les choses que l'on veut regarder.
L'usage constant des lunettes dans la myopie
me semble donc une mauvaise chose; le mieux est d'avoir un pince nez pour s'en servir accidentellement.
Je le répète : dans la myopie, mieux vaut se condamnera ne pas y voir parfois les objets éloignés, que de se perdre la vue par l'usage intempestif des verres concaves.
Dans le chapitre du choix du numéro, nous insistons sur ce point que le myope a tendance à prendre un numéro trop fort, et nous donnerons des détails très-minutieux à ce sujet.
. La myopie légère peut être guérie par l'exercice méthodique des yeux, en lisant des caractères un peu gros et en s 'exerçant plusieurs fois dans la journée à reculer graduellement le livre. Le docteur Rognetta, le docteur Mackensie, ont obtenu de bons résultats avec cette méthode.
L'hygiène de la vue du myope consiste à faire usage de verres concaves bien choisis, et aussi faibles que possible, à n'en faire usage que lorsqu'il y a nécessité, à exercer sa vue sur de gros objets, et à porter au dehors, lorsque la lumière est intense, des lunettes avec des verres plans enfumés de teinte moyenne, car la lumière fatigue beaucoup les myopes.
La myopie est une modification de l'organe visuel qui demande à être examinée sérieusement,
et pour le traitement de laquelle on ne doit se livrer qu'à un docteur oculiste ou à un opticien expérimenté. On ne saurait, je le répète, prendre trop de soins dans le choix de la personne de laquelle en doit réclamer des conseils,
et de