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II. HÉMÉRALOPIE

L'héméralopie ou cécité nocturne idiopathique, la seule dont nous ayons à nous occuper ici, règne souvent d'une façon épidémique dans les armées.

Etiologie. — Plusieurs opinions ont été émises pour expliquer son etiologie : on a invoqué successivement les influences telluriques, la réverbération solaire (Fonssagrives, Netter), l'impaludisme (Weber), le refroidissement nocturne (Baizeau).

Mais les influences telluriques et l'impaludisme n'existent pas en mer; quant à la réverbération solaire et aux vissicitudes atmosphériques, elles n'interviennent pas toujours et l'on a vu des épidémies se développer en dehors de leur influence. Plusieurs auteurs ont donné cette affection comme étant de même nature que le scorbut (Du-

troulau , L. Laveran ), en se fondant sur de

nombreuses épidémies1 où l'on vit l'héméralopie se développer à côté du scorbut. Les deux affections sont des maladies d'alimentation dans lesquelles le famélisme joue le rôle de cause prédisposante; mais le scorbut est dû à la privation de végétaux frais, tandis que l'héméralopie provient d'un vice de l'alimentation, d'une nutrition insuffisamment animalisée et de l'anémie consécutive. Les officiers et sous-officiers, mieux nourris que les soldats, les corps spéciaux qui grâce à leur solde plus élevée peuvent se procurer un régime varié, sont presque toujours exempts des atteintes de l'épidémie, ce qui confirme encore son étiologie. Lorsque la ration alimentaire en campagne ou sur mer devient insuffisante, il arrive ordinairement que les armées sont par là même privées de végétaux frais, circonstance qui engendre le scorbut à côté de l'héméralopie, mais sans que ces

1. Crimée, 1854-56; Paris, 1847; à bord de YAlberte, 1855 ; à bord de la Reine-Blanche, 1843.

deux affections soient reliées ensemble, sans que la première puisse produire la seconde ou vice versa. On voit que la nature de Phéméralopie n'est pas encore connue; de ce que nous venons d'exposer on ne peut en conclure que la cause première réside dans tel ou tel mode d'alimentation, et il faut faire intervenir ici encore la spécificité étiologique qui seule donne une explication satisfaisante des faits.

Prophylaxie. — Quoi qu'il en soit, la prophylaxie consiste dans l'amélioration de l'alimentation, en variété et en quantité. Grâce à des réformes alimentaires, les épidémies cessent vite. Il faudra également soustraire les soldats à l'influence des causes occasionnelles de toute nature : irradiation solaire, refroidissement nocturne... En somme les épidémies d'héméralopie sont bien plus alarmantes que dangereuses. Elles privent l'armée d'un grand nombre d'hommes valides et bien portants, que cette affection rend impropres à certains services nocturnes. Après la prise de Sébastopol par exemple, le nombre des héméralopes était si grand que certains régiments ne pouvaient assurer leur service de nuit.

L'héméralopie n'est nullement contagieuse et ne nécessite ni l'isolement des hommes atteints, ni la dispersion de ceux qui sont indemnes. La vision pendant le jour reste suffisamment distincte, bien que l'asthénie rétinienne persiste encore, l'af-

fection n'ayant pas d'intermittences comme certains auteurs le pensaient. La rétine affaiblie a besoin d'un éclairage intense que la lumière du jour peut seule lui fournir. Quant aux faibles rayons lumineux du crépuscule et de la lune qui suffisent à l'état normal , ils ne lui donnent plus une image nette des objets extérieurs. On pourra donc, lorsque cela sera nécessaire comme en campagne, employer les hommes atteints pour des services de jour.

Rappelons que le traitement consiste dans l'emploi des toniques, une nourriture saine et substantielle et surtout l'huile de foie de morue qui paraît être un véritable spécifique. On fait reposer les yeux au moyen de conserves de teinte fumée et de la chambre noire. On peut joindre au traitement général des instillations d'ésérine ou de pilocarpine, dans le but d'agir sur l'élément vasculaire du fond de l'œil et de tonifier le muscle ciliaire et le sphincter de l'iris. En somme, en assurant toujours aux troupes une bonne alimentation, suffisamment variée et annualisée, on n'aura jamais à craindre d'épidémie d'héméralopie. C'est donc uniquement dans le régime des armées et dans toutes les conditions hygiéniques favorisant la nutrition, qu'il faut chercher l'indication à remplir pour cette affection, nullement dangereuse il est vrai, mais qui peut devenir alarmante et susciter de graves embarras, par le grand nombre de non-valeurs qu'elle peut produire.

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