Tonquin. — Récemment annexé à l'Annam, et
occupé par nous en deux points, Haïphong et Hanoï, le Tonquin fut jadis une province chinoise. Compris entre les 18e et 23e degrés de latitude nord, et entre les 101e et 106e degrés de longitude orientale, ce pays représente une sorte de vaste triangle irrégulier, dont les rivages maritimes, baignés par les eaux du golfe du Tonquin, forment la base arquée, et dont l’aire est traversée, du sommet à la base, par le fleuve Rouge ou Song-Koï, né dans la vallée que limitent au N.-E. les monts de la Chine, et, dans l’ouest, la plus orientale des chaînes indo-chinoises. Le fleuve Rouge se divise, à une vingtaine de milles de la mer, en un delta à sept branches, communiquant entr’elles, comme en Rasse-Cochinchine, par des arroyos, et s'étendant sur trente lieues environ de rivages maritimes. Le poste de Haïphong, par 20°, 52' de latitude et 104°, 26' de longitude, se trouve placé à sept milles de la mer, c’est-à-dire à la base du delta, au confluent des arroyos Song-tam-bac etCua-Cam. Hanoï, capitale du Tonquin, située à 48 milles environ en amont d’Haïphong, est peu éloignée du sommet du delta du fleuve Rouge.
Les saisons au Tonquin se caractérisent d’une façon tout à fait spéciale : elles donnent à ce pays un climat manifestement inconstant, dont les grandes variations de l’hiver et de l’hivernage influencent, dans un mode absolument inverse, la santé des Européens.
« L’hiver commence avec novembre, sec au début, humide à ses derniers jours, il se passe délicieusement, favorable à l’Européen qui y reprend vite ses couleurs du pays. Je le crois suffisamment tonique pour lutter pendant deux années , mais deux années seulement, contre la dépression amenée par l’été
C’est la saison variable par excellence ; un jour, on allume du feu et on se vêtit de drap; au lendemain, le vent du sud vous force à reprendre la flanelle d’été (1)... La moyenne des cinq mois d’hiver du Tonquin est de 19°, 2,.. Un bon marcheur, en décembre, janvier et février, fait aisément ses dix lieues par jour. — Le printemps, de courte durée, existe sans conteste, manifesté par des jours chauds alternés de retours froids... Son histoire est celle du mois d’avril, mais on pourrait lui adjoindre les derniers jours de mars et les cinq à six premiers jours de mai. — De mai à la fin de septembre, le Tonquin n’est plus qu’un pays tropical
Mai et juin sont les mois les plus chauds; mai étant
plus sec a quelques journées supportables La
moyenne des cinq mois d’été est de 28°, 1. — Avec ses températures et ses vents variables, ses arrêts de végétation, octobre constitue une manière d’automne qu’on pourrait agrandir des derniers jours de septembre (2). »
En résumé, quatre mois d’un hiver révigorant, un printemps salubre d’un mois et demi, cinq mois d’un hivernage chaud, humide, orageux et énervant, qui rappelle les mauvais mois de la Cochinchine, un automne d’un mois et demi, telle est la formule saisonnière du Bas-Tonquin. Débilité pendant cinq mois de saison torride et pluvieuse, l’Européen se refait pendant environ sept mois de l’année.
La pathologie de la région ne semble donc devoir être sévère que pendant le cours de l’hivernage et sur-
(1) Il s’agit ici du vêtement de flanelle et non du gilet appliqué sur la peau qui, à notre avis, ne peut convenir dans les pays torrides en dehors d’un valétudinarisme spécial, V. le chapitre de l’acclimatation.
(2) G. Maget, Climat et valeur sanitaire du Tonquin. Archives de Médecine navale , mai 1881, avec une carte,
tout à son déclin : c’est, du moins, de la sorte que se passent les choses dans les pays torrides palustres que nous avons déjà parcourus, en Sénégambie, sur les côtes des deux Guinées, sur les rivages de l’Hindoustan et de l’Indo-Chine. Au Tonquin cependant, malgré la constitution paludique du delta du fleuve Rouge, malgré les pluies de l’hivernage et l’évaporation tellurique qui leur succède, malgré les arroyos, malgré la présence d’un marais de « plusieurs milliers de lieues carrées, » la malaria ne manifeste qu’à peine ses effets. C’est là une exception bien bizarre, analogue à celle que nous constaterons bientôt à Taïti et dans plusieurs autres îles des archipels Polynésiens, mais pour des raisons différentes de celles que l’on peut invoquer en Océanie. Relativement au Tonquin, notre collègue Foiret a donné une explication très plausible du fait singulier qui nous occupe, et nous n’hésitons pas à la considérer comme résolvant la question. Dans le Bas-Tonquin, dit Foiret, « le sol est argileux et quasi imperméable. Le produit agricole par excellence est le riz. Objet de soins actifs et intelligents, il donne deux récoltes chaque année, et c’est sans doute à ce surmènement de la terre, à l’énorme consommation de gaz et de liquides qu’il comporte, que nous devons l’absence presque complète de la malaria, absence fort remarquable dans un pays qu’on pourrait, sans lui faire aucun tort, assimiler en bloc à un immense marais. »
Le climat du Tonquin est donc surtout actif par sa météorologie, et encore celle-ci n’est-elle agressive que pendant cinq mois de l’année : il est donc probable que les maladies n’y seront pas nombreuses, comme cela arrive toujours quand la malaria est presque exclue des relevés nosologiques. Foiret, qui a
dressé le tableau des maladies du port de Haïphong, pour les deux années 4876 et 1877, en ne comprenant dans le mouvement des malades qu’un nombre tout à fait insignifiant d’Asiatiques, l’a démontré comme on va le voir :