‹ Hygiène des professions et des industries, précédée d'une étude générale des moyens de prévenir et de combattre les effets nuisibles de tout travail professionnelChapitre 51 sur 98 · ÉMAILLEURS · texte numérisé non relu

ÉMAILLEURS

de l'attribuer alors à la présence dans la bouche d'une certaine quantité de poudre de cristal qui, excitant les papilles, provoquerait la sécrétion salivaire par action réflexe, à la manière des cailloux qu'on tient dans la bouche. — On a cherché à se rendre compte de la manière dont se fait l'empoisonnement professionnel. Selon Archambault et Chevallier, la poudre d'émail absorbée et transportée dans les voies gastriques serait décomposée par les sécrétions acides de l'estomac, et le sel de plomb insoluble qui entre dans la composition des émaux, transformé en sel soluble, et par suite absorbé. — Il est telle circonstance qui viendrait encore favoriser cette absorption. Tout indiladu, dit Archambault, exposé à respirer une atmosphère chargée de poussière de plomb insoluble, qui prend du vin ou toute autre boisson acide capable de^^donner naissance dans l'estomac à un sel soluble, s'empoisonne par le fait même de cette transformation. — Pour nous, c'est dans cette salivation dont nous avons parlé que nous trou vous la cause première et commune de l'intoxication plom bique professionnelle. En effet, cette salive sécrétée en plus grande abondance, et rendue acide par son altération même dans la bouche, est le meilleur dissolvant des particules toxiques; elle transforme les sels insolubles de plomb en sels solubles, les entraînant avec elle dans les voies d'absorption.

Le séjour des ouvriers émailleurs auprès de fourneaux chauffés au rouge les expose à toutes les maladies occasionnées par les transitions de température, et aux effets du rayonnement du calorique. C'est ainsi que l'on rencontre chez eux des blépharites, des érythènies, des phlegmons de l'avant-bras et de l'aisselle, des éruptions cutanées favorisées par l'irritation produite sur la peau par le dépôt de matières pulvérulentes^ et les transpirations auxquelles

276 ÉMAILLËURS.

ils sont en butle. — L'angine et le coryza sont fréquents chez eux. — Le saupoudrage à chaud des objets déjà revêtus d'une couche première d'émail est une opération des plus dangereuses. C'est elle qui exposait surtout les ouvriers par les anciens procédés de fabrication, en les mettant en contact avec les vapeurs produites par la fusion de l'émail plombeux.

Hygiène préservatrice. — La plupart des accidents que nous avons décrits ont été observés le plus souvent chez des ouvriers et ouvrières à constitution débile et se nourrissant en général fort mal. Il n'est pas en effet de moyen préventif qui soit plus efficace ici qu'une hygiène individuelle des mieux entendues. — Les soins dé propreté, l'observance des règles morales et physiques de l'hygiène, la régularité dans les repas et la modération dans les boissons seront des principes de conduite dont on ne devra pas s'écarter. — Les ouvriers devront se laver fréquemment le visage et la bouche. — L'usage d'une eau légèrement alcalinisée sera d'un effet excellent Les gargarismes au chlorate de potasse ou au borate de soude préviendront facilement l'irritation des gencives. : — Dès que les symptômes d'intoxication seront reconnus, il faudra soustraire pendant quelque temps le malade à tout travail nuisible. — Le traitement curatif consistera en purgatifs et bains sulfureux. (Voy. Plomb.)

Mais il est des précautions d'hygiène industrielle qui mettront les ouvriers à l'abri de toute absorption de poussière toxique. — C'est ainsi que les émaux seront broyés dans un moulin broyeur établi dans une pièce complètement séparée et fermée par des murs en plâtre, la porte calfeutrée de bourrelets élastiques. En même temps un ventilateur placé autant que possible à la partie supérieure de la chambre, contribuera à aérer et ventiler complètement la pièce.

ÉMAILLEUKS. 277

Le tamisage des émaux se fera avec des tamis en peau à doubles parois, semblables à ceux employés en pharmacie pour le tamisage des substances vénéneuses.

A Teffet d'éviter toute absorption de poussière dans le saupoudrage, les ouvriers feront cette opération dans des caisses spéciales dans lesquelles ils introduiront leurs bras par des trous circulaires ou vasistas convenablement situés. — Des regards ou carreaux de verre soigneusement mastiqués et collés leur permettront de voir à l'intérieur.

Quant au saupoudrage à chaud, il devra se faire sur un four garni d'une hotte surmontée d'un tuyau ti'ès-élevé au-dessus du toit de l'atelier, afin d'obtenir une forte aspiration.— Chez Engler et Krauss, à Paris, où l'on émaille les supports de fils télégraphiques, la cheminée est vitrée, en avant et en arrière, à la hauteur de la table qui supporte les objets à émailler; dans le châssis vitré d'avant est ménagée une ouverture suffisante pour que Touvrier puisse introduire le crochet rougi et le couvrir de poudre. La poussière qui tombe du tamis ainsi que les vapeurs produites par la fusion de l'émail sont emportées dans la cheminée. (Freycinet, Assainissement industriel, p. 87.) A défaut de ces installations, on fera usage d'un masque protecteur. — Nous allons donner la description de celui qu'un fabricant d'émaux, à Bercy-Paris, a inventé et mis en usage chez lui.

Le système consiste à faire passer à travers un tissu fin, plucheux et humide, l'air qui doit être respiré, et à arrêter les moindres parcelles de poussière. — La partie du masque qui s'applique sur le visage est construite en gutta-percha; elle se moule exactement sur la figure.

Le bord du masque, sur lequel est collée une très-épaisse flanelle, doit renfermer simplement le nez et la bouche en passant sous le menton ; il doit être appliijué snr la partie

LAYET. 16

278 ÉMÂILLEURS.

charnue du visage, et tenu serré contre elle à Taide d'une bretelle élastique passant derrière la tète. — En outre du masque, qui a la forme d'une calotte, on a pratiqué une tubulure de gutta-percha portant deux soupapes en argent ou en maîllechort ; l'une est disposée de façon à laisser passer l'air inspiré, l'autre est destinée à laisser échapper l'air expiré ; il s'établit ainsi un courant d'air sans cesse renouvelé. — Pour tamiser l'air, on soude sur le bord extérieur de la calotte de gutta-percha une carcasse en fil de fer étamé, qui reçoit le tissu et doit présenter une surface telle que la réunion de tous les petits intervalles des mailles laisse passer un volume d'air suffisant à la respiration. Celte cage est divisée et formée de deux compartiments qui correspondent, l'un, le plus grand, à la soupape d'aspiration; l'autre à celle de l'expiration. — L'appareil ainsi préparé, il suffit d'envelopper exactement la toile métallique d'un tissu plucheux tel que la flanelle, pour qu'il soit prêt à fonctionner; on le trempe dans un seau d'eau et on le secoue avant de l'appliquer sur le visage.

Lorsque les ouvriers font un travail qui ne leur permet de se mouvoir que dans un petit espace, il est facile d'adapter à la tubulure d'aspiration un tube de caoutchouc qui communique à l'extérieur de l'atelier. — Sous le masque, la respiration est aussi facile qu'à l'air libre, et les ouvriers sont exactement comme s'ils étaient placés au dehors; il leur permet de parler et de respirer librement (E. Duchesne).

Ladreit de la Gharriére, De l'intoxication saturnine paf la poo»siôro <lo vorre (Arch. de m éd. généi*., t. XI V, décembre 1859). — A. CnRVALLiER, Note sur les accidents saturnins observés chez I<*s ouvriers qui travaillent à remaillage des crochets de fer destinés à supporter les fils télégraphiques (Ann. d'hyg. publ., 1860, t. XV, p. 70). — Archambault, Intoxication saturnine par la poussière de

ÉTAMKUH8, ZhNGUEURS, FERBLANTIERS. il\i

cristal chei les ouvriers qui travaillent à la controxy dation du fer (Arch. de méd. génér., 1861). — E. Duchesne, De la colique de plomb chez les ou\Tiers émailleurs du fer, et des moyens proposés pour les présenter de cette maKidie (Ann. d'hyg. publ., 1861, t. XVI, p. S98). — Gh. de Fretcinet, Traité d'assainissement industriel. Pari», 1870.

ËTAHCURS, ZINGUEURS, FERBLANTIERS. — Considéré d'une manière générale, Télamage a pour but de recouvrir un métal facilement oxydable d'une couche d'un autre métal non oxydable. Ainsi l'on recouvre le fer d'une couche d'étain, de zinc, de plomb, pour le préserver de l'oxydation qu'il éprouve à l'air humide.

Dans cette industrie, deux opérations principales exposent les ouvriers à des accidents particuliers : le décapage ou nettoyage du fer, et Tétamage proprement dit ou trempage du fer dans le bain du métal qui doit le recouvrir.

Dans les grands ateliers de ferblanterie (fer étamé) et de zingage (fer zingué) , le décapage se fait dans des bains d'acides chlorhydrique et sulfurique plus ou moins étendus d'eau. Les ouvriers décapeurs sont soumis à deux causes de maladies : l*" action des liquides sur les mains et les bras de ceux qui mesurent, donnent le degré d'acidité du bain, tàtent à chaque instant si les objets immergés sont arrivés à l'état convenable; 2** action des vapeurs acides sur les voies respiratoires et digestives.

Les mains de ces ouvriers présentent un épîderme blanchi et durci par le contact de l'acide; elles sont le siège de crevasses et d'excoriations nombreuses situées principalement le long des plis articulaires.

Quelquefois il y a une certaine insensibilité de la peau accompagnée d'engourdissements pénibles des extrémités.

Une irritation légère des muqueuses lacrymales, nasales,

bronchiques et bucco-pharyngiennes : tel est le premier effet des vapeurs acides, qui disparaît, jusqu'à un certain point, par l'assuétude.

On ne rencontre point ici la bronchite spasmodique, et les accès d'asthme que provoquent dans les dérochage les vapeurs nitreuses. (Voy. Bijoutiers.)

Toutefois l'influence du milieu entraine à la longue une irritation chronique des gencives, et un état dyspeptique de l'estomac avec gastralgie. — La plupart des anciens ouvriers décapeurs ont perdu leurs dents; les gencives sont pâles, durcies, mais présentent, autour des dents et des chicots qui restent, une aréole de coloration plus vive en même temps qu'un léger degré de ramollissement. — Quelques-unes de ces dents, ainsi que les chicots, sont noires et rugueuses. L'altération de l'émail gagne peu à peu l'ivoire de la dent, et celle-ci, amincie au niveau du collet, finit bientôt par se casser. Les troubles dyspeptiques et les douleurs gaslralgiques paraissent être le résultat de l'altération de la salive consécutive à ces lésions gingivales et dentaires.

La cuve dans laquelle réside le bain acide est revêtue d'une lame de plomb; à cet égard, Maisonneuve parle d'accidents saturnins occasionnés chez les décapeurs par le plomb maintenu en dissolution dans leur cuve. Nous ne les avons pas constatés dans nos recherches.

Nous arrivons maintenant à l'opération du trempage. Cette opération expose-t-elle à l'action des vapeurs de zinc, d'étain et de plomb sur l'organisme? telle est la question qui se présente. Si cela n'est point douteux pour le plomb, il n'en est plus de même dans l'étamage et le zingage pour l'étain et le zinc.

Brousmiche le premier, à Brest, puis Maisonneuve, à Rochefort, ont constaté chez les zingueurs qui plongent les

plaques dans un bain de zinc fondu, des accidents particuliers que tous les deux attribuent au dégagement d'oxyde de zinc pendant l'opération. Les symptômes présentés par les ouvriers ne seraient autres que ceux décrits par Blanchet chez les fondeurs en cuivre, sous le nom d'ivresse zincique. (Voy. Fondeurs.)

Les ouvriers cependant sont loin d'attribuer \k cette cause les accidents qu'ils éprouvent, 'et qu'ils désignent sous le nom de fièvre de sel; nous allons voir pour- . quoi.

La lame de fer préalablement décapée, c'est-à-dire privée de toute trace d'oxyde qui pourrait empêcher l'application uniforme d'une couche de zinc, est immergée avec lenteur dans le bain de zinc fondu, recouvert à sa surface d'une légère couche de sel ammoniac. Ce sel ammoniac est destiné à entretenir le décapage en changeant en chlorure tout l'oxyde qui se formerait pendant l'opération. Pendant toute la durée du travail on continue a projeter à la surface du bain, et sur la plaque de tôle, de petites quantités de sel ammoniac qui empêchent ainsi toute oxydation et assurent le succès de l'opération. Quatre ouvriers sont en général chargés de ce travail; deux d'entre eux maintiennent les plaques de tôle avec de longues pinces, et les descendent lentement dans le bain ; tandis que les deux autres y projettent des poignées de sel ammoniac.

D'épaisses vapeurs blanches s'élèvent au-dessus du bain, quelquefois si abondantes qu'elles remplissent tout l'atelier. Ces vapeurs sont composées d'acide chlorhydrique, de chlorhydrate d'ammoniaque, et doivent contenir une très-minime quantité de chlorure de zinc. Voyons maintenant l'action de ces vapeurs sur l'organisme.

« Les accidents débutent seulement le soir, après des

journées de travail accablant, et deux heures enYÎroh après la sortie de l'atelier ; fatigue de tout le système musculaire, engourdissement général, sensation de resserrement à la base de la poitrine, dyspnée, oppression, enchifrènement, râles sibilants, chaleur fébrile, tremblement dans les membres, crampes dans les extrémités inférieures, douleurs articulaires, vomissements, pas de céphalalgie, pas de coliques ni constipation, terminaison vers le matin par une forte transpiration et par une expectoration abondante, épaisse, de crachats de couleur noirâtre et d'un goût douceâtre. » Tel est le [^tableau tracé par Maisonneuve (de Rochefort) des symptômes éprouvés par les ouvriers trempeurs, et que nous avons reconnus, à peu de chose près, dans nos propres recherches.

Mais nous sommes loin d'en attribuer la cause à l'absorption de Toxyde de zinc, dont la présence a été admise comme probable, mais non comme certaine par Brous* miche et Maisonneuve.

En effet, ce qui se passe ici est bien différent de ce qui arrive lorsqu'on chauffe le zinc dans un creuset pour la préparation de l'oxyde de zinc.

Dans la préparation du bain de zinc pour l'étamagc, on se garde bien d'élever assez la température pour permettre au métal de se vaporiser ou de s'enflammer; et s'il se forme une petite quantité d'oxyde de zinc, il est immédiatement transformé en chlorure et entraîné par les buées. Ainsi que les ouvriers eux-mêmes, nous considérons donc ces symptômes comme occasionnés par l'action sur les muqueuses extéro-internes des vapeurs d'acide chlorhydrique et de chlorhydrate d'ammoniaque, à laquelle action vient s'ajouter un autre ordre de causes tout aussi efficientes qui sont : la chaleur continuelle à laquelle sont exposés les ouvriers; les transpirations abondantes qui en

ÉTAMEUnS, ZINGUEURS, FERUUNTIËR8. 283

résultent, la fatigfue musculaire^ conséquence d'un travail prolongé, et le passage du chaud au froid.

A Tappui de noire opinion, nous remarquerons que les ferblantiers sont aussi soumis aux mêmes accidents lors de l'immersion des feuilles de tôle dans les bains d'étain fondu. La nature du métal n'intervient point ici ; mais une cause sérieuse d'incommodation , c'est le dégagement abondant d'épaisses vapeurs de suif qui s'élèvent au-dessus du bain d'étain.

Nous avons été le premier à signaler cliez les zingueurs un état de sécheresse et d'irritation chronique de l'ouverture des narines, en même temps que l'existence do petites croûtes dans le cul-de-sac du lobe du nez, que nous avons regardées comme un effet des propriétés escharrotiques du chlorure de zinc entraînées par les buées. — Maisonneuve parle aussi de démangeaisons aux mains et au scrotum, et la difficulté avec laquelle guérissent les plaies et les bru* lures, ce qu'il attribuerait volontiers à la même cause. Jusqu'à quel point cependant ne doit-on point accuser ici la présence possible de l'arsenic dans le métal impur?

Il est encore un accident contre lequel les ouvriers trempeurs doivent se tenir continuellement en garde; c*e8t la projection au dehors du bain do petites quantités de métal en fusion, au moment où l'on plonge les feuilles dans la cuve. Toutes les fois, en eff'et, qu'il reste sur les objets la moindre trace d'humidité, cette projection a lieu. De là des brûlures graves à la face, sur la poitrine et les bras, etc.

L'état général des étameurs et zingueurs participe de celui des ouvriers exposés à l'action continue du feu, et soumis aux déperditions sudorales; cependant nous sommes loin de partager le pessimisme de Brousmiche quand il déclare avoir reconnu que tous ceux qu'il a passés en

revue <c sont amaigris tout en présentant une bouffissure de la face; qu'ils ont le teint plombé et qu'ils accusent tous une lassitude générale, des dérangements abdominaux, des douleurs lombaires, et surtout de l'inappétence et des insomnies fréquentes. »

Hygiène. — Les ateliers de décapage et d'étamage seront largement aérés et ventilés ; le plafond, très-élevé, sera pourvu de cheminées d'appel pour dégager les vapeurs qui pourraient s'y amasser; chaque bassin ou creuset d'éla» mage sera, s'il est possible, surmonté d'une hotte avec tuyau d'aspiration par où s'échapperont les buées et les vapeurs nuisibles. On conseillera aux ouvriers décapeurs l'usage de gants et de vêtements de travail exactement fermés, ainsi que l'emploi d'un masque préservateur imbibé dans une solution alcaline. Maisonneuve a proposé de se servir d'un panier ou corbeille en grillage, dans lesquels on immergeait les plaques et objets à décaper. Les ouvriers se serviront d'une brosse à dents et se nettoieront avec du carbonate de magnésie. Le passage préalable à l'étuve des objets à zinguer doit mettre à l'abri de la projection du métal fondu. Mais lorsqu'il y a sur la plaque une simple éraillure, la petite crevasse pouvant servir de refuge à l'humidité, lorsque par exemple on zingue le godet des chandeliers en bronze, cet accident arrive continuellement. Il importe donc que les ouvriers fassent la plus grande attention en plongeant les objets dans le bain ; ils seront munis de gants et de vêtements préservateurs tout prêts à détourner la face à la moi ndre^ éruption du métal. Ils dirigeront enfin le creux et le godet des objets à zinguer du côté opposé à eux-mêmes.

Broushiche, Rapport au directeur du service de santé de la marine h Brest sur l'hygiène des ouvriers employés dans l'atelier de zin-

FILATURES (Ouvriers employés dans les). 285

gage, 1861. — MAisoimEUVE, Hygiène et Pathologie des ouvriers de Tarsenal maritime de Rochefort (Archiv. de méd., navale, t. II, 1864). — A. Layet, Hygiène et Pathologie des ouvriers de l'arsenal maritime de Toulon (Archiv. de méd. navale, t. XX, 1873, article Atelier de zingage).

FILATlIRfiS (ouvriers EBfPLOYÉS DANS LES). — NouS

croyons devoir étudier dans un article commun les industries du chanvre, du lin, du coton et de la laine. Le but qu'on se propose en effet est la transformation de la matière première en fil capable d'être tissé.

Le nom général de filateurs convient donc aux ouvriers employés aux travaux qui doivent amener un pareil résultat. Toutefois, s'il est des opérations communes à ces industries, telles que le filage et le dévidage, il en est, comme le peignage et le cardage, qui varient suivant la nature de la matière employée. Il en est d'autres aussi qui sont spéciales à chacune de ces industries. Ces dernières rentrent en général dans la préparation que la matière première doit subir avant d'être envoyée à la fabrique. Nous ^ allons nous en occuper en premier lieu.

Les opérations préalables auxquelles le lin et le chanvre sont soumis, sont le rouissage et le teillage. La première de ces opérations, qui s'effectue encore exclusivement par les voies agricoles, est du ressort de l'hygiène publique. Rappelons ici qu'elle donne lieu à la corruption des cours d'eaux et à des émanations engendrant des fièvres paludéennes.

Le teillage a pour but de débarrasser la tige textile de ses parties ligneuses ; pour cela, elle est soumise à une succession de broyages et battages mécaniques ; opérations qui deviennent la source de nombreux accidents de

286 FILATURES (Ouvriers employés dans les).

machines et qui donnent lieu à un dégagement considérable de poussières nuisibles.

La laine brute achetée en ferme ou au marché contient habituellement de 70 à 72 pour 100 de matières étrangères qui sont principalement le suint, c'est-à-dire ce corps gras dont chaque poil de laine est revêtu, puis la terre, le sable qui a adhéré à ce corps gras; en sorte qu'après avoir lavé complètement 100 kilog. de laine achetée en suint, il restera environ 28 à 30 kilog. de laine propre à être soumise au travail des machines.

Le désuintage de la laine est une opération sale et dégoûtante qui se fait à la main, et qui expose aux furoncles, aux affections cutanées prurigineuses et aux inflammations érysipélateuses. Quelques auteurs ont parlé de pustules malignes et de charbon. Le lavage et le dégraissage de la laine soumettent les ouvriers à tous les inconvénients de Thumidité, aux douleurs rhumatismales entre autres, et à l'action des liquides caustiques sur la peau des mains et des bras. (Voy. Dégraisseurs.) Si, pour le désuintage, on se sert d'arséniates de soude, potasse ou ammoniaque, que l'on mélange quelquefois aux carbonates alcalins, il en résulte souvent des lésions spéciales sur les diverses parties du corps des ouvriers. (Voy. Arsenic.) L'emploi du sulfate de carbone les expose aux accidents particuliers décrits à l'article Caoutchouc.

Le séchage des laines donne lieu aussi à quelques inconvénients à cause des vapeurs toujours un peu malsaines qui se dégagent du séchoir. Une excellente mesure préservatrice consistera à sécher les laines en dirigeant un courant d'air de dedans en dehors. Ainsi, par exemple, à Verviers, chez MM. Hauzem Girard et compagnie, les laines sont étendues sur une claire-voie formant la face supérieure d'une vaste caisse close de toutes parts ; un vend-

FILATURES (Ouvriers employés dans les). 287

lateur aspire énergiquement dans rintérîeur de la caisse, tandis qu'un courant d'air chaud est amené contre le plafond du local. (Ch. de Freycinet, Assainiss. indmtr.y p. 59.)

Parmi les opérations qui se passent dans la fabrique même, le battage, le peignage et le cardage sont particulièrement dangereux.

Ces opérations se font soit mécaniquement, soit à la main. Nous citerons quelques mots plus loin des accidents variés auxquels l'emploi des machines donne spécialement lieu dans les filatures. Mais nous renvoyons dès à présent , à l'article Machines de THygiéne générale.

Le travail à la main, bien que singulièrement restreint aujourd'hui, est encore préféré dans certaines circonstances, parce qu'il est plus sûr et plus soigné. C'est ainsi qu'il est généralement employé pour le filage du coton, enfin pour tulles et dentelles, et dans la fabrication de la ouate.

€ Le battage du coton à la baguette est une opération des plus nuisibles pour la santé des ouvriers; le coton posé sur des claies maintenues sur des tréteaux est frappé continuellement, à tour de bras, avec des baguettes d'osier, et laisse échapper dans l'atelier des nuages de poussière irritante et de duvet cotonneux, qui pénètrent dans la bouche, les narines, la gorge, les voies profondes de la res^ piration, couvrent les vêtements, la figure et les cheveux des ouvriers ; l'on peut ajouter â ces désagréments la fatigue extrême qu'entraînent les mouvements désordonnés et violents des bras et de tout le corps, une attitude debout trop prolongée, une transpiration abondante ; fatigue qui se manifeste par la pâleur du visage et l'amaigrissement. Aussi la plupart des ouvriers (luittcnt ce travail dès

qu'ils trouvent de l'ouvrage ailleurs. » (Thouvenin.) On

2S8 FILATURES (Ouvriers employés dans les).

pratique aussi le battage à la main des déchets de Un ou de chanvre pour former des étoupes.

Chez les ouvriers qui cardent les matelas, le battage à la baguette est généralement employé. On se sert encore de petites planches en bois, garnies de pointes de fer coudées, et que Ton lient au moyen d'un manche.

(L'effilochage et le battage de la ouate dégagent des poussières d'autant plus incommodes qu^ l'on opère fréquemment sur des cotons teints. Il en est de même dans les fabriques de draps, où le triage et le tondage des laines teintes produisent des poussières plus ou moins nuisibles. Le peignage des couvertures avec des chardons est encore une opération des plus fatigantes.)

Le cardage de la laine proprement dit présente infiniment moins de dangers que toutes les opérations pé-rcé dentés, non pas , ainsi que l'a prétendu Thompson, par suite du contact habituel des ouvriers avec l'huile dont on graisse la laine avant de la carder, mais parce que, pour cette raison, cette opération ne donne lieu qu'à très-peu de poussières.

Il n'en est plus de même pour le peignage du chanvre et du lin. Le peignage du chanvre surtout est excessivement nuisible, parce qu'il s'en échappe, avec les filaments textiles, une quantité considérable de particules siliceuses.

Mais les opérations les plus dangereuses sous ce rapport, c'est l'aiguisage et le débourrage des cardes. (Voy. pour l'aiguisage l'article Aiguiseurs.)

Cette action nocive des poussières est donc une des premières causes des maladies professionnelles qui se présentent à nous, et nous devons en constater les funestes effets sur la santé des ouvriers employés dans les filatures.

On a décrit, en effet, une phthisie des fileurs (Key), une phthisie cotonneuse (Van Coetsem). Cette affection est pré-

FILVTUUES (Ouvriers des). 289

cétléc et annoncée par des symptômes (Fangine et de laryngite. 11 y a de rencliiirènemenl, de la sécheresse de la gorge, de l'altération de la voix; puis se présente une toux saccadée, accompagnée d'une expectoration blanche, visqueuse. L'état général languit ; il y a de la dyspepsie et des troubles intestinaux. Bientôt les désordres pulmonaires s'aflirment, la marche est lente el la suppuration du poumon ne vient que progressivement.

Cette phthisie professionnelle existe-t-elle réellement ? ou (lu moins Tabsorplion de la poussière essentiellement végétale (coton, chanvre, lin) est-elle bien toujours la cause de la suppuration pulmonaire? Nous ne le pensons pas. Si cette action irritante des poussières sur les poumons est indubitable, c'est dans le teillage el le peignage du chanvre et du lin, parce qu'il y a dégagement et absorption de particules siliceuses; c'est surtout dans Taiguisage des cardes. (Voy. Phthisie puofessionnkllk.)

Mais les causes les plus importantes du (hHeloppement delà phthisie dans les fdatures sont, suivant nous, le travail prématuré de Tenfant el sa trop grande durée, les attitudes vicieuses, la iiitigue du mouvement profession uel, et, par-dessus tout, les mauvaises conditions hygiénicjues de l'individu et du milieu.

L'angine chronique glanduleuse el la laryngo-bronchile, Fasthme et la bronchorréc : telles Font les affections ([u'entraine ordinairemeiU Taction des poussières végétales sur les muqueuses. Leur innocuité relative avait déjà été reconnue par Benoislon de Chàleauneui* chez les cotonniers et les fileurs.

Un autre effet de ces poussières, c'est l'irritation des yeux et de la peau ; les ophthalmies glandulo-ciliaircs sont excessivement fréquentes chez les batteurs, peigneurs et cardeurs. Les érythèmes et les éruptions furonculeuses

LAYET. Vl

290 FILATURES (Ouvriers des).

sont communes à tous ces ouvriers. Leach, médecin inspecteur des manufactures anglaises, cité par Beaugrand, a remarqué que les mains et les bras des cardeurs de coton de rinde sont souvent affectés d'une éruption analogue à Turticaire, éruption quMl attribue en partie à la présence d'un sable très-fm et de particules cotonneuses qui, détruisant la couche épidermique, vont agir directement sur le derme.

Dans les ateliers de filage proprement dit, les ouvriers se trouvent en présence de deux grandes causes d'affaiblissement : l'extrême humidité, et la température élevée dans lesquelles ces ateliers sont maintenus, parce que ce sont là des conditions nécessaires à la dilatation des filaments textiles : — « La température élevée des ateliers de peignagc de laine, de filage de coton et de filage humide de lin, dit Loiset, portée, suivant les exigences, de 20 à 25*", affaiblit, étiole et prédispose à une série d'affections diverses. Son action nuisible s'accroît encore, dans l'industrie du lainage, par un grand dégagement d'oxyde de carbone et d'acide carbonique provenant de foyers où l'on chauffe les peignes en acier dont on se sert; et dans l'industrie linière, par une surabondance de vapeurs, une aspersion continuelle d'eau. L'influence des opérations qui consistent à blanchir les fils de laine par l'acide sulfureux, et du grillage des fils de coton par le gaz hydrogène, serait bien plus désastreuse encore si ce^ opérations, au lieu d'être périodiques, devenaient continuelles. y> — Le filage au mouillé, pratiqué à l'exclusion de tout autre dans le Nord, est très- insalubre à cause de ces vapeurs chaudes et plus ou moins nauséabondes au milieu desquelles vivent les ouvrières. Celles-ci sont en outre exposées aux gouttelettes d'eau que leur envoient continuellement les bobines et qui finissent par pénétrer tous leurs vêtements. Ce se-

FILATURES (Ouvriers des) 291

rait là, d*après Ch. de Freyciiiet, la plaie de la classe ouvrière de Lille.

L'anémie, et avec elle le mauvais état des voies di^'oslives, telles sont les affections que provoque, à la longue, une telle influence du milieu. Mais il est une cause pathogénique éminemment professionnelle dont Faction incessante vient peser d*un grand poids dans la balance étiologique. Nous voulons parler des attitudes vicieuses et de l'exagération de certains mouvements professionnels.

Chez les batteurs et batteuses à la main, on constate souvent des callosités épidermiques, des ampoules et de la rétraction de l'aponévrose palmaire. Max. Vernois parle de crampes et de fatigue douloureuse dans les deux bras, dont le développement est proportionnellement plus considérable que celui des muscles inférieurs. Chez les peigneurs, il se forme par pression du pouce gauche sur la partie externe correspondante de l'index , un durillon épais, point de départ de panaris (Tardieu).

Chez les matelassiers qui travaillent à genoux, la pres^ sion et le frottement de ces parties sur le sol y provoquent le développement et Finllammation de la bourse prérotulienne avec épanchement séreux (hygroma du genou). Max. Vernois dit encore que les raltacheuses, dans les ateliers de filage de coton et de laine, sont souvent prises de fatigue, de crampes des jambes avec engorgement des malléoles, par suite du trop grand exercice qui leur est imposé. Le mouvement et l'attitude professionnels auraient ici une action évidente sur le dérangement des fonctions utérines.

L'ouvrier qui tourne le rouet ou bobine est en général un enfant. On a remarque que rinclinaison continuelle du corps en avant, le mouvement exagéré des bras, les jambes demeurant immobiles, amenaient souvent des in-

292 FILATURES (Ouvriers des).

curvalions de la colonne vertébrale et des membres ; les bras étaient excessivement développés, tandis que les jambes s'atrophiaient et devenaient cagneuses. (Voy. Pathologie GÉNÉRALE.)

Chez les fileurs proprement dits, la main présente, le plus souvent, des bourrelets calleux et des crevasses à la face palmaire. La continuation de la station debout, et l'habitude d'appuyer sur la plante des pieds, amènerait Tépaississement de l'épiderme de ces parties, en même temps qu'une sensibilité extrême des tissus sous-jacents. D'après Picard, le phlegmon du talon n'est pas rare, et serait excessivement douloureux. « En raison des mouvements fréquents de la cuisse et de la jambe droite, dit cet observateur, les fileurs sont sujets à des douleurs musculaires et nerveuses, notamment des nerfs sciatique et crural et des muscles gastro-cnémiens ; ces dernières souvent très-tenaces. — Nous citerons encore des douleurs dans l'articuhition du genou, et des arthrites commençantes chez les fileurs qui poussent l'appareil avec le genou... Un autre accident assez fréquent, c'est la pénétration d'échardes sous les ongles, dans l'épaisseur des orteils, de la plante du pied et notamment du talon. »

Beaucoup moins que les ouvriers peigneurs et cardeurs, les fileurs sont soumis à l'action des poussières ; mais c'est surtout dans le filage à sec des étoupes, dit Thouvenin, qu'il se dégage une quantité de poussière qui n'est comparable qu'à celle qui résulte du battage du colon à la baguette; ce qui explique la fréquence des irritations broncho-pulmonaires chez les ouvriers chargés de ce travail. Une singulière affection que Toulmouche (de Rennes) a décrite le premier chez les fileurs de chanvre, c'est une inflammation spéciale des voies buccales et surtout de la langue, qui trouverait sa cause dans la mauvaise routine

FILATURES (Ouvriers des). 203

des fileuses qui se servent de leur salive pour mouiller et façonner leur fil, et, dans ce but, ne cessent de toucher du bout de la langue leurs doigts ou la filasse elle-même, chargés de matières acres et irritantes.

La plupart des inconvénients du mouvement professionnel que nous avons passés en revue peuvent être prévenus par Tusage des machines : c'est ainsi qu'on débarrasse la laine de ses impuretés au moyen de machines dites échardonneuses. L'emploi généralement répandu, en Angleterre, des machines à ouvrir les paquets et à carder le coton, dites ouvreurs, épurateurs Willow; celui d'appareils batteurs, éplucheurs et étaleurs, ont singulièrement amélioré le sort des ouvriers batteurs et cardeurs.

Le débourrage, autrefois regardé à bon droit comme une opération des plus nuisibles, ne l'est presque plus aujourd'hui, grâce à l'emploi de la débourreuse Dennery, qui, soulevant les chapeaux à cardes, passe au-dessus, en arrache la bourre, la roule et l'emmène au dehors.

Mais une condition indispensable à remplir, sans laquelle il ne saurait en résulter des avantages bien marqués pour les ouvriers, consiste à envelopper les mécanismes dans des caisses où l'on exerce une ventilation énergique entraînant au dehors les poussières de toutes sortes qui se dégagent.

Et cependant, malgré cette précaution, l'atmosphère des ateliers reste chargée de matières pulvérulentes; c'est que le plus souvent on se borne à les rejeter à l'air libre, dans le voisinage des salles de travail ; de sorte qu'elles y rentrent inévitablement par les portes ou les fenêtres , et l'incommodité reparaît sous une autre forme. — Une excellente disposition consistera à conduire ces poussières dans des galeries ou caves appelées pour cette raison caves à poussières, et que l'on noiera toutes les fois qu'il s'agira

294 FILATURES {Ounim ém).

de les vider, afin d'éviter toute diméniiation de matières pulvérulentes pendant Topération.

Avec l'emploi des machines marchant d'elles-mêmes (self-acling), les inconvénients de l'attitude et du mouve^ ment professionnel disparaissent aussi, en ^nde partie, chez les fileurs.

Un moyen de préservation des plus simples contre l'action nocive de Thumidité, et en même temps des plus efficaces, consiste à garnir chaque rangée de bobines d'un tablier en bois qui peut se relever ou s'abaisser à volonté en tournant autour d'une charnière horizontale. Une fois les bobines en train, l'ouvrière relève le tablier et se trouve ainsi préservée d'une grande partie des gouttelettes projetées pendant la rotation. On s'étonne qu'un moyen si simple ne se soit pas généralisé. (Ch. dé Freycinet, Assainissement industriel.) Mais si, avec l'introduction des machines dans les filatures, le travail professionnel est devenu moins pénible pour les ouvriers, si les attitudes vicieuses ont disparu en partie, il n'en est pas moins vrai qu'avec elles une cause nouvelle d'accidents graves apparut dans les ateliers. Cette cause nous la trouvons dans le fonctionnement lui-même des machines. — Sur 442 accidents relevés par Loiset dans les diverses fabriques et usines du département du Nord, 120 sont arrivés dans les filatures de coton et de lin. Ce sont, en général, des contusions, des plaies contuses, par arrachement, des fractures, etc.

Sur 120 lésions traumatiques, 91 appartiennent aux membres supérieurs (doigts et mains, 78; bras, 13), — 17 aux muscles inférieurs (pieds, 10; jambes, 7), 7 à la tcte, 5 au tronc. Ces chiffres peuvent donner une idée du siéi?e relatif des blessures.

Dans les filatures, les mécanismes désignés sous le

FILATURES (Ouvriers des). 295

nom de préparations fournissent un contingent plus considérable de blessures que les machines opérant le filage proprement dit. Ces préparations sont, pour le colon, le battage, Tépluchage, le cardage, le tirage et le boudinage; pour le lin, les cardes, les coupeuses, les pcigneuses, les élireuses.

Certaines dispositions contribuent à multiplier les accidents; elles consistent principalement dans Télroitesse des allées ou passages; dans les difficultés offertes à la circulation par leur encombrement; dans la présence de trappes destinées à Tintroduction des métiers aux lieux qu'ils doivent occuper; enfin l'usage de graisser les gros rouages alors que l'ensemble du mécanisme est en mouvement, occasionne aussi des blessures graves, trop souvent suivies de mort ou de la perte d'un membre. (Loiset, Rapport au comité de salubrité du Nord.)

C'est surtout aux ouvriers et aux ouvrières des filatures que se rapporte, en grande partie, ce que nous avons dit, dans la Pathologie générale, de la fâcheuse influence du milieu confiné de l'atelier sur la santé et le développement physique de l'ouvrier. — Les enfants y sont généralement pâleSy chétifs, amaigris, moins peut-être à cause du travail que par suite de la privation du grand air et des ébats nécessaires à leur âge. Les femmes ont le teint pâle et plombé ; la chlorose et les dérangements menstruels sont très-fréquents chez elles ; les avortements ne sont pas rares. Ici joue un rôle important l'influence de la station assise habituelle, ou des attitudes vicieuses qui favorisent la stase sanguine dans les organes du pel^t bassin.

Suivant Toulmouche, qui a observé dans une manufacture de draps à Sedan, les ouvriers âgés de plus de vingt ans, et les femmes, ont présenté un chiffre de malades de beaucoup supérieur à la moyenne ordinaire. Les plus sou-

29C • FILATURES (Ouvriers des).

vent malades ont été les fileurs, qui ont présenté des affections gastro-intestinales et des rhumatismes surtout ; et parmi les femmes, les pluseuses et les bobineuses.

Nous n'avons insisté dans cet article que sur ce qui regarde particulièrement le travail des filatures ; afin d'éviter toute répétition, nous renvoyons, pour ce qui concerne les procédés généraux de préservation industrielle et individuelle, à tout ce que nous avons dit dansTHYGiÈNE GÉNÉRALE sur Ics macliincs, sur le travail des enfants dans les fabriques, sur la ventilation générale et locale, sur les masques préservateurs, etc., considérations générales qui trouvent leur application la plus complète dans la profession que nous venons d'étudier.

TouLMOUCHE, Mémoire sur les maladies occasionnées par le chanvre, et sur une afiection morbide nouvelle de la bouche chez les fileurs de chanvre (Gaz. niédic, 1832). — Lhoste, Grkau et Pigeotte, Rapport fait au conseil de salubrité de Troyes sur les accidonis auxquels sont exposés les ouvriers employés dans les filatures i\o laine et de coton (Ann. d'hyg. publ., 1834, t. XII, p. 5). — ViL- LEKMK, De la santé des ouvriers employés dans les fabriques de coton et de laine (Ann. d'hyg. publ., 1839, t. XXI). — Thouvenin (de Lille), De rinfluence que l'industrie exerce sur la santé des populations dans les grands centres manufacturiers, mémoire couronné par la Soc. de méd. de Bordeaux (Journal de méd. de Bordeaux, 184G, et Ann. d'hyg. publ., 18i6, t. XXXVI). — Toulmouche, Maladies observées dans les manufactures de draps à Sedan, de 18i3 à 1840 (Union médicale, 18i9). — Thomson, De l'influence exercée par les manufactures do kine sur la santé (Edinburgh médirai Journal, juin 1858), traduit et analysé par Beaugrand (Ann. d'hyg. publ., 1859, t. XII). — Picard, De l'hygiène des ouvriers employés nians les filatures, Amiens, 1863, reproduit in Ann. d'hyg. publ , 18G3. — Cir. DE FUEYCINET, Rapports an ministre de l'intérieur sur l'assainissement industriel on France ot à l'élranger (Ann. des mines, 180-l-fi8), et Traité d'assainissement industriel, Paris, 1870.

FLEVBISTES. — La fahricalioii des fleurs artificielles exige un travail Continu des doij^ts, une application soutenue des yeux. Elle expose par excellence à tous les inconvénients des professions qui soumettent les muscles de la poitrine et des bras à un mouvement continuel et le corps aune attitude courbée. La vie en commun dans des ateliers peu spacieux, le travail à la lumière arlificielle, les excès de veille, sont autant de causes favorables à la manifestation des troubles généraux qu'entraînent le plus souvent les habitudes d'une vie sédentaire.

L'anémie, la chlorose, et avec elles les troubles de la menstruation, la dyspepsiei^ le dérangement des fonctions intestinales, les névralgies, sont des affections que Ton rencontre fréquemment chez les ouvrières fleuristes.

Le spasme fonctionnel des doigts, la fatigue et l'aflîiiblissement de la vue, les blépharites communes, les panaris, sont autant de maladies intrinsèques propres à la profession. D'après Vernois, les ouvrières monteuses de bouquets ontrépiderme de la paume des mains aminci et usé, surtout à la face interne de la dernière phalange du pouce et de l'index. Elles sont sujettes à l'irritation chronique de la couche papillaire du derme palmaire, caractérisée par de la rougeur, de l'hyperesthésie, et une éruption psoriasiforme.

La phthisie pulmonaire est loin d'être rare chez les fleuristes. D'après Benoislon de Chàlcauneuf, on la rencontrerait chez un neuvième des malades qu'elles fournissent, 14 sur 100... Dans les relevés de Trebuchet, nous trouvons un chiffre de 8 décès de phlhisie par an sur 4000 ouvrières.

Nous verrons plus loin que la pénétration de poussières nocives dans les voies respiratoires est une cause efflciente de cette affection.

Mais, en dehors du genre de travail et du genre de vie, il est une cause spéciale de maladie qui prend sa source dans Taclion des matières colorantes employées à la préparation des étoffes qui doivent servir à la fabrication des fleurs, et dans la teinture de tiges et fleurs desséchées qui entrent dans la composition artificielle des bouquets.

En effet, parmi les couleurs nuisibles et dangereuses employées se trouvent les blanc, jaune et rouge de plomb (carbonate, chromate et oxyde de plomb) ; les jaune, rouge et vert arsenicaux (sulfure d'arsenic, arsenicate, et acétate de cuivre). Les rouges de mercure (sulfure, chromate et biiodure) sont plus rarement mis en usage. Les intoxications saturnine, mercurielle et arsenicale peuvent donc se rencontrer chez les ouvrières fleuristes.

Mais c'est surtout les accidents produits par l'emploi des verts arsenicaux dans la coloration des feuillages artificiels que Ton observe le plus communément.

Les opérations qui mettent les ouvriers en contact avec Tarsenic sont : le trempage, le brossage et le séchage des étoffes, le trempage des herbes naturelles desséchées, le saupoudrage et l'assemblage ou montage de bouquets artificiels. — On trempe l'étoffe dans un mélange de vert et de bouillie d'amidon; ce travail de la pâle constitue un véritable barbotagc à la main ; les doigts et les avant-bras des ouvriers sont littéralement inondés du mélange toxique. — Dans le brossage, qui consiste à étendre uniformément avec une brosse la couleur sur l'étoffe, l'ouvrier est exposé à des éclaboussures nombreuses qui jaillissent jusque sur son visage. — Une fois l'étoffe bien imbibée de sa couleur, elle est tendue sur des cadres en bois, où elle est fixée par des pointes afin de la faire sécher. — Avec cette opération, une condition nouvelle et grave d'accidents apparaît; la multiplicité des pointes aiguës

fixées sur le bord des cadres de bois devient une cause presque inévitable de piqûres et de blessures multipliées sur la peau, par où s'inocule la solution liquide encore, ou la poudre desséchée du sel arsenical (Vernois). Une fois l'étoffe séchée, on la plie en plusieurs doubles; elle est découpée en feuilles à Temporte-pièce, et chaque paquet est ensuite dédoublé pour isoler les feuilles. La couleur n'étant fixée par aucun mordant, se détache, pendant ces nouvelles manœuvres, sous forme de poussières fines qui remplissent l'atelier. Vient enfin le montage sur tiges de feuilles découpées, qui se fait par les ouvrières fleuristes, non sans un dégagement encore assez considérable de particules très-déliées.

Dans quelques ateliers on trempe des tiges de graminées sèches et munies de leurs graines dans un mélange de vert de Schweinfurt et de colle ou de gomme. Après dessiccation complète ou incomplète, les ouvrières les montent et les assemblent, à l'aide de fils de soie, sur des tiges flexibles en laiton, pour en former des espèces de grappes flottantes destinées h l'ornement des chapeaux ou des coiffures des dames.

Les graminées ainsi colorées sont mises en œuvre alors qu'elles sont encore humides ou saupoudrées au moyen d'untamisage de ce môme vert réduit en poudre très-fine, dans le but de leur donner une nuance spéciale. Ainsi, dans toute cette série de transformations, c'est même manipulation, même production de poussières, et même action de substance nocive sur la peau et sur les muqueuses des ouvrières, seulement dans une proportion décroissante à partir de l'apprêteur jusqu'à la fleuriste.

Les accidents peuvent se distinguer en externes et en internes. Les premiers, dus surtout au contact direct de la bouillie arsenicale sur la peau, se rencontrent pîus parti-

culièrement chez les ouvriers apprêteurs. Ce sont des érylhèmes diffus, des vésicules fines et rapprochées, des papules qui s'aplatissent et s'étendent quand elles sont placées entre deux surfaces plus ou moins adhérentes; ce sont enfin quelquefois des pustules avec ulcération et gangrène. Le siège de ces altérations a lieu aux plis des doigts, du coude, sur les avant-bras, au pourtour des lèvres et des ailes du nez, au front, le long des bandeaux des cheveux chez les femmes, au scrotum et à la partie interne des cuisses chez les hommes.

Dans l'opération du tendage des pièces, les piqûres et les blessures que se font les ouvriers peuvent s'aggraver par l'action de Tacide picrique mêlé à la pâte. — Si les ulcérations sont nombreuses, l'ouvrier peut absorber de l'acide arsénieux et présenter des symptômes d'intoxication professionnelle.

Suivant Vernois, les accidents généraux se rencontrent plus spécialement chez les ouvrières fleuristes. Ils se présentent sous les formes suivantes : défaut d'appétit, nausées, coliques souvent fort vives avec diarrhée, céphalalgie occupant surtout le front, et accompagnée de la sensation de serrement des tempes comme dans un étau. De tous les accidents externes, les éruptions papuleuses, le plus souvent prurigineuses, sont celles que les fleuristes présentent communément. (Voy. Arsenic.)

Nul doute que la pénétration de ces poussières dans les voies respiratoires ne devienne aussi la cause d'irritation mécanique des bronches et des poumons.

Il est un genre de travail qui expose les fleuristes à des accidents semblables à ceux que Ton rencontre chez les émailleurs et les ouvriers qui préparent le papier de verre : nous voulons parler du diamantage des feuillages artificiels. On appelle feuilles et fleurs diamantées celles qui

offrent à l'œil un aspect micacé, brillant, imitant la rosée du matin el l'éclat des rayons lumineux. Cet effet est obtenu en revêlant les feuilles d'un enduit mou, et en les soumettant à de la poussière de verre ou de cristal venue d'un tamis très-fin agité à leur surface. L'air ambiant reste chargé de celte poussière, elle pénètre avec lui dans les voies respiratoires et digestives, el recouvre l'arrière-bouche et les voies pharyngiennes; de là des symptômes d'irritation mécanique des muqueuses, coryza, angine, etc., quand ce n'est que de la poussière de verre ordinaire, et des accidents d'intoxication saturnine chez les ouvriers qui se servent de poussière de cristal. (Voy. Émailleurs.)

Chez les ouvriers, en effet, qui préparent le papier de verre, et dont le travail consiste aussi à tamisçr du verre finement pulvérisé sur du pajuer recouvert d'un enduit agglutinatif, Eulenberg a observé une irritation de Tarrièregorge, de la luetfe et des amygdales, d'où une angine permanente qui gène la déglutition et persiste encore assez longtemps après que les ouvriers ont cessé •d'être soumis à cette influence professionnelle. C'est cette angine que l'on retrouve chez les diamanteursde fleurs artificielles.

HvGiÈNE PRÉSERVATRICE. — TSous uc saurions mieux faire que de rapporter ici les prescriptions hygiéniques proposées, en mai 1859, au conseil de salubrité de la Seine, par une commission composée de JIM. Boussingault, Chevallier, Bouchardat et Verxiois...

« 1° Ne jamais opérer le mélange du -vert arsenical avec l'amidon ou d'autres substances, à l'aide de la main, mais y procéder dans un large vase, avec une spatule en bois ou en métal qui traversera le cenlre d'une plaque de peau ou de parchemin servant de couverture au récipient de la pâte; 2° étendre la paie arsenicale sur l'étoffe à l'aide d'une brosse à dos de bois, haut de i centimètres

au moins; l'usage d'un gant en cuir épais sera très-utile; 3** faire le battage de l'étoffe à la main, d'une manière indirecte, c'est-à-dire à travers un morceau de forte toile; 4° laisser un espace de 6 centimètres au moins entre chaque pointe des séchoirs ; 5° dès que le séchage est opéré, plier l'étoffe en large rouleau pour rie pas opérer de cassure, et la porter de suite au calandreur. Le calandrage, en effet, fait pénétrer l'enduit arsenical dans les interstices des fibres de l'étoffe, et lui donne un aspect lisse et comme vernis qui ne permet plus qu'imparfaitement la production de la poussière arsenicale; 6® arroser les ateliers et conduire les résidus du nettoyage au dehors. > {Conseil de salubrité de la Seiney 1859.)

Les mesures générales d'hygiène individuelle préservatrice consisteront à faire disparaître, immédialeraent après le travail, les traces et les incrustations du sel arsenical de la peau des mains et des avant-bras. Les ouvriers feront des lotions sur les mains, les bras, les narines et les lèvres, avec une eau acidulée d'acide chlorhydrique (10 pour 100), surtout au moment des repas. Ce liquide dissout complètement l'arsénite de cuivre. Aucun repas ne devra être pris dans l'atelier.

Un excellent préservatif consiste à s'enduire les mains de poudre de talc avant le travail. Ils feront usage de vêlement de travail exacteme*nt fermé au cou et aux poignets, et porteront des sabots de préférence aux souliers. La chambre de' travail doit être convenablement aérée sans courants d'air.

Dans le saupoudrage et le diamantage des fleurs, on conseillera l'emploi d'un masque ou respirateur, de tamis fermés, ou d'appareils clos et vitrés pareils à ceux dont se servent les éniaillcurs. (Voy. Émailleurs.)

Les soins de propreté, les lotions chlorurées, les topiques

adoucissants, une alimentation réparatrice : tels sont les principes curatifs des accidents que présentent les ouvriers fleuristes.

Uae sage réglementation du travail, l'application de procédés industriels moins dangereux, constitueront les éléments d*hygiène industrielle.

Un procédé préférable à tout autre est celui de Bérard- Teuzelin, qui consiste à incorporer directement le vert arsenical à un collodion spécial. Cette opération, faite lentement, dans un atelier privé de courants d'air, donne à peine lieu à la production de quelque poussière; avec très-peu de soins, l'ouvrier peut n'avoir à ses doigts et à ses vêtements aucune trace de coloration verdàtrc. Dans le cas contraire, on se débarrassera de toute souillure en se lavant avec un peu d'éther. Mais la meilleure prophylaxie consisterait à ne plus employer de couleurs dangereuses. C'est ainsi que par la combinaison du chromate de zinc et du cyanure de fer, on obtient un beau vert qui pourrait remplacer le vert arsenical dans la fabrication des fleurs et des feuillages artificiels.

FOLLIN, Sur réruption papulo-iilriTryuso qu'on obsorve chez les ouvriers qui manient le vert do Scliweinfiirt (Arch. gônér. de niôd., 1857). — Beaugrand, Des différoutos sortes d'acridcnts causés par

les verts arsenicaux employés dans l'industrie (Gaz. des hôpitaux, 1859). — Vernois, Mémoire sur les accidents produits par l'emploi des verts arsenicaux chez les ouvriers fleuristes en général (Ann. d'hyg. publ., 1859, t. XIJ). — Van den Rroeck, Des dangers que présentent la fabrication et l'usage des feuilles et' des fleurs artilîcielles ainsi que les tissus colorés (Bull, de l'Acad. de médec. de Belgique, t. IV, 2^ série, 1861).

FOIVDEIJRS, MOULEURS EN CUIVRE. — L'art du fondeurconsistçà reproduire, avec des malières plus ou moins

fusibles, les formes et les dimensions d'objets modelés ou sculptés. Il comprend deux opérations principales : la fonte des minerais, et le moulage.

A. — La première expose les ouvriers au rayonnement de la chaleur ardente des fours et à l'action de» vapeurs , qui s'élèvent du métal en fusion; la seconde les soumet à l'absorption de poussières nuisibles. — Il est encore un certain nombre d'opérations préalables pu auxiliaires qui toutes plus ou moins donnent lieu aux mêmes inconvénients. C'est ainsi que dans les grandes usines métallurgiques la fabrication «du coke destiné à la fonte est une opération qui n'est point sans danger. C'est dans la manœuvre du défournement que les ouvriers sont le plus exposés, à cause de l'incandescence du coke et des nuages de vapeur et de cendres qui s'élèvent au moment de sou inondation. — Dans les usines du Creuzot, le défournement du coke se fait par la partie inférieure de fours Appolt.

Dès qu'il a eu lieu, un homme couvert d'un large chapeau de fer-blanc dans la visière duquel est ménagée une ouverture protégée par une toile métallique, s'avance sous le four, regarde s'il est en bon élat et si rien n'est resté adhérent aux parois; alors, avec un long ringard, il peut faire tomber co qui reste et refermer la porte inférieure.

Les brûlures et les ophthalmies, telles sont les deux affections auxquelles expose particulièrement ce travail.

Mais il est une opération pénible entre toutes ; c'est le puddlage. La fonte une fois fondue dans le four est énergiquement brassée par le puddleur au moyen d'un crochet en fer qu'il refroidit de temps en temps dans une bâche pleine d'eau. « C'est un rude métier que celui de puddleur, et qui ne peut être supporté gue par les organisations les plus vigoureuses. Devant ce four ardent, à cette place où Ton aurait grand'peine à rester en se cachant le

visage, il faut que le puddleur tléveloppe des efforts considérables, qu'il soulève avec un lourd crochet une masse métallique incandescente, qu'il la tourne et retourne au milieu de la flamme dans un bain de laitier, jusqu'à ce que les grumeaux de fer qui s'attachent les uns aux autres, comme les grumeaux d'une boule de neige, se transforment en énormes masses spongieuses. y>

Chacune de ces masses est tirée hors du four, puis, blanche d'incandescence, conduite rapidement sous le marteau-pilon, qui l'écrase énergiquement de manière à en comprimer le laitier. A ce moment, une véritable pluie d'éclaboussures incandescentes vient assaillir les ouvriers chargés de ce travail.

Le transport des creusets jusqu'au moule ou à la cuvette s'opère soit au moyen de grues puissantes, soit à bras avec des pinces qui s'échauffent rapidement et deviennent ainsi la cause nouvelle de brûlures aux mains et aux bras. — Pendant ces diverses opérations, quelle somme énorme de mouvement professionnel ne doivent point développer les ouvriers! à quels efforts de respiration hâtive, à quelles transpirations abondantes ne sont-ils pas soumis! Essoufflés, pâles, extrêmement amaigris, c'est un véritable entraînement qu'ils subissent. « Que de qualités particulières d'adresse, de force physique et morale, les fondeurs ne doivent-ils point avoir! Etre rapide de la main, rester calme de la tète et des yeux, est une condition que peu d'hommes possèdent même dans la vie privée. Sur 100 apprentis, 40 au moins se reconnaissent incapables de ce travail j> (Turgan).

Presque tous ces ouvriers subissent, les jours de fonte, une succession de symptômes qui ont été diversement interprétés par les auteurs. Ces symptômes consistent en un arrêt de la transpiration suivi bientôt d'un froid glacial.

d'un tremblement dans tojis les membres, uû fort étouffement la nuit; puis tout cela se passe avec une sueur abondante. {Communication de Thibault à ChevaUier.)-^ Indépendamment des fatigues du mouvement professionnel, faut-il faire intervenir ici l'action des gaz contenus dans le mêlai en fusion; et les vapeurs de carbone dans la fonte du fer et de l'acier ont-elles une influence fâcheuse sur la santé des ouvriers? Cela n'a pas été démontré. — On comprend toutefois que suivant le métal ou l'alliage sur lequel on opère, cette cause de nocuité peul avoir lieu. C'est ainsi que Blandet et Reboulleau en France, plus tard Greenhow en Angleterre, ont décrit chez les fondeurs en cuivre des symptômes particuliers qu'ils ont appelés courbature ou fièvre des fondeurs, et qui présentent de Tanalogie avec une fièvre intermittente irrégulière.

L'attaque commence par du malaise, un sentiment de constriction, de resserrement à la poitrine, quelquefois accompagné de nausées; les symptômes se montrent vers la fin d'une journée de fonte et sont accompagnés, le soir ou pendant la nuit, de frissons auxquels succèdent parfois un stade peu marqué de chaleur, mais toujours suivi de sueurs profuses.

De la céphalalgie, des vomissements se montrent quelquefois, mais non toujours; et l'ouvrier peut reprendre son travail le lendemain.

D'après Reboulleau, après un certain nombre d'accès la tolérance finit toujours par s'établir chez les ouvriers. Toutefois, il arrive que quelques-uns, découragés par l'apparition indéfinie de ces accès après chaque nouvelle jouçnée de fonte, sont forcés de renoncer à ce genre d'occupation.

Suivant ces auteurs, la principale cause de ces acci-

dents sendt l'absorption des vapeurs du zinc, qui entre pour une forte proportion dans la composition du bronze et du laiton. — Ces vapeurs de zinc, selon Blandet, s'oxydent au contact de Tair, remplissent Talelier et pénètrent dans les voies d'absorption sous forme d'oxyde de zinc.

Bouchut aurait observé les mêmes symptômes chez les ouvriers qui fondent le zinc, dans la fabrication de l'oxyde de zinc. (Voy. Blanc de zinc.)

Chez les ouvriers de plomb, l'absorption des vapeurs est des plus dangereuses. (Voy. Ploib.) — Blandet aurait aussi observé chez les fondeurs de laiton un délire particulier avec hallucination de l'ouïe, du toucher, et de la surexcitation des organes génitaux. Ce serait là une véritable ivresse zincique occasionnée par les vapeurs d'oxyde de zinc. Aucune observation n'est venue corroborer l'assertion de cet auteur. Quant cà l'action spéciale du cuivre rouge, on peut dire que les fondeurs en cuivre ont rarement la colique de cuivre, car ce métal se volatilise peu. (Voy. Cuivre.)

Suivant Chevallier et Boys de Loury, si les ouvriers chargés des creusets et de la fonte des alliages de cuivre sont peu exposés, d'une part, à la colique métallique; de l'autre, ce ne serait point faut à la vaporisation du zinc qu'à celle de la minime quantité d'arsenic que l'on rencontre dans ces métaux que seraient dus les accidents que l'on a signalés chez eux.

Quoi qu'il en soit, il est un accident plus sérieusement imputable aux émanations métalliques et résultant de leur action mécanique sur les voies respiratoires; c'est une dyspnée presque toujours passagère, pouvant aller quelquefois jusqu'à la suffocation, avec constriction et angoisse thoracique, mais dans le cas seulement où Ton fait fondre

du vieux cuivre oxydé. C'est surtout au moment de l'extraction des scories enflammées que ces vapeurs nuisibles se dégagent en abondance.

Les brûlures, nous l'avons vu, sont excessivement fréquentes. Les efl*ets de la chaleur rayonnante telle qu'elle s'exerce devant les hauts fourneaux sont un épaississement de l'épiderme, des marbrures de la peau, des gerçures, lésions généralement peu graves, mais dont la continuité amène des congestions locales et des inflammations. — Le martelage et le laminage exposent singulièrement aux éclats de particules incandescentes de métal ou de laitier, et aux brûlures de la cornée.

On a vu quelquefois une partie d'un membre, main ou pied, laissée imprudemment dans les rigoles destinées à la coulée de la fonte, emportée d'un coup par le métal en fusion. — Chez les ouvriers fondeurs employés aux fours de coupellation, la projection du métal au moment du refroidissement (rochage) occasionne des brûlures profondes sur les diverses parties du corps. — Une cause de brûlures intéressante à noter, c'est celle qui résulte de l'explosion des gaz contenus dans le carnau d'échappement des flammes. Une partie de celles-ci se trouvent alors repoussées et reviennent sortir par l'ouverture des fourneaux, et quelquefois par celles des tuyères par où se fait l'aspiration. Ces brûlures ont lieu, le plus souvent, au visage et aux yeux, l'ouvrier se trouvant en face du fourneau lorsqu'on l'ouvre, en regardant par le trou de la tuyère le niveau du métal en fusion au moment du refoulement des flammes. *

L'éclat du métal en fusion, l'éblouissement qui en résulte, amènent à la longue un affaiblissement marqué de la vue. La presbytie est commune chez les fondeurs. Celte presbytie, qui, d'après Desayvre, proviendrait sans

aucun doute d'une altération de la densité des humeurs de l'œil, serait-elle, comme le veut Maisonneuve, une conséquence locale d'un, élat général d'anémie provoquée par les transpirations incessantes auxquelles ces ouvriers sont soumis ? D'abord, cet état d'anémie est loin d'être constant, et, pour ma part, je suis plus porté à attribuer cette presbytie à un état de relâchement du système musculaire accommodateurde l'œil par suite du trop grand excès d'innervation de la rétine. (Voy. Path. générale. Troubles professionnels de la vue.)

Les ophthalmies, conjonctivites et blépharites sont fréquentes chez les ouvriers employés dans les fonderies; mais ici intervient une cause nouvelle d'irritation; c'est l'action de la fumée et des poussières sur les yeux. Sigerson a constaté dans l'air des fonderies une poussière noire et friable qui s'est montrée au microscope composée de charbon, de fer et de cendres. Le fer se présentait en petits fragments irréguliers et inégalement dentelés. (Etude de quelques atmosphères confinées, in New-York médical journal, 1871.)

Les brusques alternatives de température auxquelles ces ouvriers sont soumis sont la cause de la plupart des maladies internes que l'on observe chez eux : les catarrhes bronchiques, la pneumonie, les rhumatismes, et, comme conséquence de ces derniers, les affections organiques du cœur, ont été signalés par tous les auteurs. Quelques-uns ont plus particulièrement insisté sur les fièvres gastriques et typhoïdes (Marlen); elles seraient le résultat du défaut de réaction d'un organisme fatigué par des déperditions excessives, et comme surmené. D'autres ont signalé les congestions et les phlegmasies cncépluiliques (Trebuchet).

Lés affections chirurgicales sont excessivement nombreuses. Que d'occasions, en effet, dans les diverses opé-

rations que nous avons décrites, de voir survenir des plaies et des contusions! Après les brûlures et les maladies des yeux, il faut citer les panaris et les phlegmons de la maia, puis les plaies ulcéreuses de la jambe. Notons enfin les maladies cutanées, éruptions furonculeuses, lichénoïdes et eczémateuses dues à la malpropreté et à l'exagération morbide des sécrétions de la peau (Marten).

B. — Il nous faut parler maintenant de l'action fâcheuse des poussières sur les voies respiratoires d'une certaine catégorie d'ouvriers employés dans les fonderies.

Trois opérations exposent particulièrement à celte cause morbide :

1° La pulvérisation et le tamisage de la terre réfractaire, des sables et charbons de diverses sortes qui doivent servir à la préparation et à la confection des moules; 2** le moulage, par lequel on prend les formes ou empreintes des modèles en bois ou en métal; 3** et l'ébarbage des objets fondus.

Parmi les matériaux employés pour le moulage, le poussier de charbon, qui sert à saupoudrer les parties du moule qui doivent être en contact immédiat avec la fonte, afin de faciliter la séparation du métal refroidi; et le pensif, poussière de sable calciné, pulvérisé, très-fin, qui sert à régulariser les surfaces de l'objet moulé, sont, par leur mélange incessant avec l'air respirable, particulièrement nuisibles aux ouvriers, qui, continuellement penchés sur leur travail, tantôt secouant le sac ou tamis à poussier, tantôt se servant du soufflet ou de la brosse à mouler, disparaissent pour ainsi dire sous un véritable nuage de poussière.

En 1853, les ouvriers fondeurs de Paris élevèrent les plus vives réclamations contre l'usage des poussiers de charbon. Cette réclamation, qui fut soumise au conseil su-

périeur d'hygiène, fut le point de départ d'une étude hygiénique de Tardieu sur la profession de mouleur en cuivre, travail qui eut un certain retentissement et qui dernièrement encore a trouvé sa confirmation dans les récentes observations de Proust (1874). Nous allons reproduire la maladie des mouleurs, à peu près telle que Ta tracée Tardieu dans son mémoire. « C'est d'abord une fatigue quotidienne, des étouffements passagers entrahiant avec eux une gêne habituelle de la respiration, et des quintes fréquentes de toux. Le froid, l'humidité, une affection quelconque de la poitrine, peuvent en hâter le développement. Dès lors la maladie est confirmée, et ces légers symptômes peuvent être regardés comme caractéristiques d'un premier degré de la maladie. Dans le deuxième degré, les signes sont à la fois plus tranchés et plus caractéristiques : les traits sont altérés, le teint est pâle et plombé, la démarche lente et pénible. Il y a de l'oppression et de l'anhélation presque continuelles. La respiration, courte et suspirieuse, entraîne à la longue une voussure plus ou moins générale de la poitrine.

» Les malades se plaignent de constriction à la base du thorax; ils toussent parfois sans discontinuer, d'autres fois par quintes extrêmement pénibles, s'accompagnant fréquemment de crachements de sang, et dans tous les cas, de mucosités épaisses, visqueuses, au milieu desquelles sont expulsées des masses de matière noire pulvérulente plus ou moins agglomérée. A l'auscultation on reconnaît les signes d'emphysème, mais plus souvent d'indurations partielles des poumons.

> A une période plus avancée, les symptômes s'aggravent encore; l'amaigrissement est plus considérable ; il y a le plus souvent complication d'affections consécutives du cœur (palpitations, hypertrophie), avec troubles mécaniques dans

la circulation veineuse du foie et des organes digestifs, de la diarrhée et de l'œdème. Il est rare que l'auscultation révèle des signes de cavcrnulation pulmonaire, et l'exaraen cadavérique vient encore confirmer la différence entre cette affection et la phthisie tuberculeuse. »

Cette maladie, dont nous retrouverons les principaux traits dans la maladie des bouilleurs, est, en effet, le plus souvent, un càtarrbe chronique des bronches, avec asthme et emphysème. Suivant Tardieu, elle ne reconnaîtrait pas d'autre cause que l'absorption de la poussière de charbon. Mais la plupart des auteurs, Vernois entre autres, accusent, avec plus juste raison , la nature irritante des particules siliceuses du pensif. '

Pour quelques-uns, Temphysèrae, loin d'être consécutif, serait lui-même la cause des dépôts charbonneux dans les bronches. Quoi qu'il en soit, la violation de l'atmosphère confiné des ateliers par la fumée des fourneaux, par le (lauibagc des moules avec des torches résineuses, le dé- . faut de ventilation suffisante, l'attitude penchée et l'état stationnaire professionnels sont tout autant de causes qui interviennent dans le développement de la maladie.

Ainsi que les troubles respiratoires, des troubles digestifs peuvent être provoqués par une altépation spéciale de la muqueuse qui consiste en une coloration noire due à la pénétration de particules fines et irrégulières de charbon. Lancereaux a donné à cette altération le nom d'anthracose intestinale des fondeurs. -- Maisonneuve (de Rochefort) parle aussi de maux d'estomac et de coliques qu'il attribue à la pénétration dans les voies digestives de particules de cuivre retenues au milieu du sable employé à la confection des moules destinés au coulnge du bronze et du laitons C'est surtout, dit-il, au moment où Ton brise les moules pour en retirer le métal refroidi, que l'on voit sortir et se

répandre au loin celle poussière de sable chaud mélallifère, et celle fumée acre et infecte qui saisit la gorge et menace de suffocation.

C, — Les ouvriers ébarbeurs sont employés à polir, à frotter, à débarrassey des barbes ou aspérités qui les recouvrent, les objets fondus qui sortent des moules. Ce travail se fait à la main; l'ouvrier, penché sur son établi, est dans la position la plus favorable à l'absorption des poussières métalliques qui se dégagent sous l'action de la lime, du frottoir ou de la brosse. Celle opération est des plus dangereuses, non-seulement parce qu'il y a une action directe et mécanique des poussières absorbées sur les voies broncho-pulmonaires, mais, en outre, une influence spéciale tenant à la composition même de ces poussières, et qui, dans l'ébarbage des objets de bronze et de laiton, n'est aulre que l'action toxique des sels de cuivre qui les recouvrent, d'où coliques spéciales et altération générale de l'organisme.

Le coulage de la fonte dans les moules expose à certains accidents. — Ainsi, les hommes d'équipe qui plongent des tringles dans le liquide afin de faciliter la sortie des gaz contenus dans le métal, peuvent en éprouver de graves inconvénients. Ces gaz, en effet, ne sont rien moins que de l'oxyde de carbone et autres composés délétères qu'il faut allumer immédiatement avec des copeaux.

Une nouvelle cause de brûlures qui se présente ici, c'est la projection de petites quantités de fonte à travers les joints des châssis des moules. — Cette projection, qui doit être attribuée, comme le pense Maisonneuve, à l'excès d'humidité du sable, a lieu surtout au moment où le moule va être rempli. Il y a alors comme un soulèvement des diverses parties du châssis par l'expansion des gaz qui se dégagent. Ces brûlures se présentent le plus souvent aux

jambes chez les ouvriers mouleurs, et deviennent le point de départ d'ulcères chroniques très-difficiles à guérir.

Hygiène; préservatrice. — L'excellente disposition des ateliers ; l'application des mesures générales de ventilation; l'existence d'une haute cheminée cenirale douée d'un tirage suffisant; la condensation la plus complète des vapeurs et des gaz nuisibles; l'emploi d'aspirateurs spéciaux, et, pour la pulvérisation et le broyage des matériaux, l'installation d'appareils clos : tels sont les principes de préservation in* duslrielle ; faire usage d'appareils respiratoires ou masques; porter des vêtements de travail spéciaux; observer rigoureusement Tordre et la discipline au moment des manœuvres générales, se livrer aux soins les plus scrupuleux de propreté ; éviter les transitions de température et les courants d'air; user d'une alimentation suffisamment réparatrice et se garder de tout excès : tels sont, à leur tour, les préceptes d'hygiène individuelle. L'installation de tuyaux d'échappement, débouchant obliquement dans le carnau général des flammes de l'usine, déterminera une aspiration énergique, en même temps que l'on évitera ainsi le rabattement des flammes, de la fumée et des vapeurs nuisibles dans les ateliers.

Les scories seront refroidies dans un étouffoir communiquant aussi avec la cheminée.

Dans certaines usines, l'ouvrier affineur porte encore dans le travail le costume primitif des temps passés : la chemise ou rochet, les guêtres ou galoches et les sabots; mais le grand chapeau à larges bords, qui servait de pare à feu, a disparu. — Nous ne saurions pourtant trop recommander l'usage d'un masque en toile métallique fine, comme celui dont se servent les maîtres d'armes, pendant les opérations du puddlage, du martelage ou cinglage et du laminage.

Pendant le transport des creusets chargés, les ouvriers se serviront de gants et de longues manches de toile épaisse pour se garantir de l'action du feu.

Une ventilation énergique, appliquée de haut en bas, fonctionnera sur l'établi des ébarbeurs, de manière aies soustraire à l'absorption des poussières nuisibles, et à entraîner ces poussières par une bouche d'aspiration ouverte sous les pieds- mêmes des ouvriers. — Une semblable installation ne peut avoir lieu pour le moulage, à cause de la nature même de ce travail délicat. Les mouleurs feront usage d'un respirateur pendant le maniement du poussier de charbon et du ponsif. Le masque de Durwell, composé d'une paire de lunettes auxquelles est adapté un morceau de mousseline qu'on peut relever et nettoyer à volonté, est celui qui nous paraît préférable. (Voy. Tailleurs

Page 1