CHAPITRE V
Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais de grands biens ni de grands maux, qui n'en produisent de semblables. Nous imitons les bonnes actions par imitation et les mauvaises par malignité de notre nature, celles même que la honte retenait prisonnières et que l'exemple sait mettre en liberté.
(La Rochefoucauld.)
Il y a quelque trente ans que j'avais l'honneur de lire un fragment d'étude sur l'imitation, devant l'Académie de médecine, qui l'accueillait avec une bienveillance dont j'ai conservé le souvenir; c'était une simple esquisse d'un travail que j'avais à cœur de poursuivre, comme pouvant intéresser également la
philosophie, la morale et la médecine !.. C'est ce sujet d'étude, avec les développements qu'il m'a été permis de lui donner 2, qui est devenu la matière de ce chapitre.
Pour comprendre toute l'importance de l'imitation au double point de vue philosophique et médical, il faut l'observer aux diverses époques de la vie, dans l'ordre physique et moral, dans la vie privée et la vie commune, dans les sciences, les arts et les lettres, dans les conditions de santé et de maladie. Tel est aussi le plan que je suivrai dans l'étude de cette faculté.
Et d'abord, l'imitation, ainsi que je l'ai dit, entre comme l'instinct dans la nature de l'homme et des animaux, et comme l'instinct elle fait partie nécessaire, inséparable de leur existence. Son premier type est donc tout fait, il est dans la nature même ; ce qui a pu faire dire à Cabanis que la nature
i. Jolly, De limitation considérée dans ses rapports avec la philosophie, la morale et la médecine. {Mém. deVAcad. de méd. 1846, t. XII, p. 58 r.
2. Voyez Jolly, Introduction à l'étude de la philosophie dans ses rapports avec l'hygiène et la médecine (Bulletin de l'Académie, 1868, t. XXXIII, p. 918, et tome XXXIV, p. 92.)
s'imite elle-même; et en effet, ses premiers actes sont peut-être déjà dans les produits de la conception, dans les variétés de configuration des espèces, dans les ressemblances de famille, dans les lois physiologiques de l'hérédité.
Moïse nous a fourni le premier exemple du pouvoir de l'imitation dans cet innocent stratagème de Jacob, qui, pour acquérir les agneaux tachetés que son beau-père Laban lui avait promis en mariage, parvint à changer la couleur du troupeau tout entier, en jonchant de rieurs de couleurs variées, tous les lieux qu'il devait parcourir.
Plus évidemment mise en action dès la naissance, et par la seule impulsion toute naturelle de l'instinct, l'imitation s'exerce d'abord pour répondre à nos premiers besoins et pour nous conformer aux premiers actes de la vie. Elle seule nous donne alors les premières leçons de mimologie ou de langage d'action ; elle seule présidera bientôt à la première éducation de la parole; et comment pourrait-il en être autrement d'une fonction si complexe, dont l'étude théorique dépasserait toute une vie de calculs et de combinaisons; d'une fonction où il s'agirait de
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décomposer tous ses instruments anatomiques pour en déterminer le rôle physiologique, dans les milliers de sons que représente l'articulation de la voix?
Chaque jour l'imitation s'exerce sur de nouveaux types, chaque jour elle étend sa sphère d'activité dans des rapports qui se multiplient avec les progrès de l'âge, dans le contact de nouvelles personnes et de nouveaux objets, en sorte que tout en veillant, à côté de l'instinct, aux besoins matériels de la vie, elle devient l'un des grands moyens d'éducation, de civilisation et de perfectibilité humaine.
C'est dire qu'il y a une imitation purement instinctive et pour ainsi dire passive, et une imitation intellective ou active; l'une, qui nous est commune avec tous les animaux et qui s'accomplit à notre insu, à toutes les époques et dans toutes les conditions de la vie matérielle ; l'autre, qui est du domaine de l'esprit, s'exerçant avec intelligence et réflexion, cherchant à copier sciemment, à traduire fidèlement et volontairement tout ce qui lui plaît dans les traits dominants des individus et des objets qu'elle rencontre. Ce qui fait déjà que la faculté imitative peut devenir un écueil redoutable pour
l'enfance, pour les organisations mobiles et impressionnables, pour les caractères faibles, disposés à subir toutes les empreintes d'un contact habituel ; de même qu'elle peut constituer un instrument d'étude, un art, une méthode d'éducation, capable de transmettre tous les bienfaits de l'instruction, toutes les règles de conduite sociale et de devoir. L'homme, en effet, se moule pour ainsi dire sous toutes les impressions physiques et morales qu'il reçoit des personnes et des objets qui l'entourent; et une fois façonné à ces impressions, elles le dominent, le maîtrisent avec toute la tyrannie de l'habitude, si la raison et la volonté ne l'enlèvent à sa puissance.