SES
Report .
231 fr.
Loyer
160 fr.
4 mouchoirs .
2 robes il lOfr.
Draps (par an)
1 confection . .
4 serviettes . . .
4 p. de chauss.
éclairage
2 chapeaux.. .
Chauffage . . . .
3 chemises . . .
Etr. concierge
3pairesdebas.
2 pet. tabliers
2 camisoles. . .
1 jupon
Ensemble.
.4 reporter.
231 fr.
271 fr.
328 fr. 50 de nourriture + 271 fr.
Nourriture 0fr.90p.jour Soit 328 fr. 50 p. an.
Par jour :
1 livre de pain. 0 fr. 20 Le malin Jait.. 0 10 .Vmidi,cùtelette 0 25
Vin 0 10
Charbon 0 05
Légumes 0 10
Beurre 0 10
Ensemble.. 0 fr. 90
: 599 fr. 50
C'est donc, cette fois, un budget en é([uilihre, mais que de privations !
Voici enfin un dernier hudget dressé par une petite ouvrière en confections, qui gagne i fr. 25 par jour, ce qui fait 375 francs par
an. Ce budget a été équilibré au prix d'efforts extraordinaires et en mangeant juste pour ne pas mourir de faim !
Il reste 250 francs denoiirrilurc par an.
La nourriture par jour sera deOfr. 65.
Le matin, lait 0fr.05
Pain pour la journée. . . 0 20
A midi, boudin 0 iO
Pommes de terre frites. 0 05
Fromage 0 10
Le soir, une saucisse. . . 0 10 Pommes de terre frites. 0 05
Loyer par an
. lOOfr.
Une robe à 5 francs. . .
Un fichu à 2 francs. . .
2 paires de bas
2 paires de souliers.
2 chemises
1 camisole
2 mouchoirs
2 serviettes
Eclairage par an . ...
Ensemble :
Ensemble :
N'y a-t-il pus de quoi être péniblement ému à la lecture de semblables budgets et en constatant de pareilles misères? Combien paraiss<M»t justes les réflexions de M. Charles Benoisl lorsqu'il dit: « Et le budget est en équilibre, mii certes, m équilibre ! mais vienne riiiver. cVsl le froid; le chômage, c*(\st la faim; la maladie, c'est la mort. Voilà tout de même à quoi S(» résigîUMit les saintes, celles (pii savent se résigner. Les autres, celles (pii ne S(» résignent pas, ne font que clioisir une autre misère. Celle autre misère, c'est la série d'aventures et de chutes dont la pr(Mnière est le (concubinage, et la prostitution la dernière ou Tavant-dernière (la série, parfois, ne s'arrête (|u'au crime) et qui, comnu» une route honteuse et douloureuse, a pour première étape ([uelqu<» hotcd meublé et pour dernier gite rhô|)ital. à unnns que ce ne soit la |)risou. »
Cette triste pers|)ective qui attend beauctmp d'mivrières s'«»\plique par le manque de travail et par la misère, qui en est la conséquence, lorsque* personne ne vi(»nt à leur aide. Il faut donc (jue quelqu'un viiMuie au secours de l'ouvrière sans tra\ail et ce quelqu'iin n'étant |»as un uuiri sera nécessairenient un amant, l \)c liaison formée, dans ces conditions, peut avoir une certaine durée, mais combien, le plus souvent, elle est précaire! Si ce premier amant disparait, elle de\ra en prendre un autre, puis un troisième, puisque Tamant n'a été cherché que poiir fournir quelques subsides indispensables. Ne pouvant pas faire des économies, il arrive un moment où l'ouvrière seule (*t sans res.sources est bien forcée de se livrer à la prostitution, pourtrou\(*r quehpn» argent «pii lui pennette de ne
pas mourir d*» faim. Dans l'oxamen que nous avons fait de la situalion de l'ouvrière vivant uniquement de son travail, nous avons supposé que cette ouvrière était sans famille pouvant venir à son aide. Les ouvrières qui se trouvent dans de pareilles conditions sont nombreuses: quelques-unes sont orphelines de père et de mère: d'autres ont perdu seulement leur mère. Dans Tensemble des jeunes insoumises reconnues malades pendant la période de 1878 à 1887, nous avons trouvé 692 orphelines; il y avait, en outre, 456 jeunes (illes qui avaient perdu leur mère.
Nous examinerons plus loin les causes de la prostitution trouvées dans la situation spéciale de certaines familles; mais, jiour le moment, nous devions prouver, par des cliiffn^s. que les ouvrières isolées, n'ayant pour vivre que le gain de leur journée, sont nombreuses. Pour celles-là, il est douloureux de le ccmstater, la prostitiition sVxphque et s'excuse, jusqu'à un certain point. Autant celles qui (mt une famille sont coupables de se livn^r à la prostitution, autant sont à plaindre celles qui clieichent dans la vente de leur corps un moyen d'augmenter les ressources insuffisantes fimrnies par un labeur quotidien. C(»tte situation rend conq)réhensible la réflexion de beaucoup des insoumises interrogées par nous sur le motif (jui les avait poussées à la prostitution : (( Mon travail n'étant pas suffisant pour faire face à mes dépenses, j'ai bien été forcée de gagner uni vie autrement. »
Les deux exemples qui suivent montn^nl ce (jue peuvent l'abandon ou la misère, au point de vue de la prostitution.
Le 4 décembre 1878, la nonmiée M... Klvire, âgée de Aingt et un ans, née à Milan (Italie), se présente à la Préfecture de police pour être inscrite sur les registres de la prostitution, afin d'entrer dans une maison de tolérance. L'examen médical avant démontré que cette jeune fille n'était pas déflorée, elle fut signalée par une note spéciale à l'administration. On insiste pour qu'elle ne donne pas suite à sa détermination, en lui faisant comprendre toute la tristesse de la vie qu'elle veut (embrasser. Les observations restent sans effet et M... qui était majeure, paraissant bien décidée à vivre de la prostitution, on ajourne l'inscription en décidant qu'elle passerait devant la Commission d'inscription. Ce répit fait réfléchir la jeune fille qui, rentrant en elle-même, modifie» insensiblement ses dispositions et n'hésite plus à raccmter son histoire. KUe avait perdu sa
more depuis quelques années et vivait avec son père en Italie; mais à la mort de celui-ci, survenue récemment, elle a quitté Milan pour venir travailler à Paris, comme couturière. Elle est à Paris depuis vingt-deux jours, sans avoir pu, malgré de nombreuses démarches, obtenir du travail ; après avoir épuisé le peu d'argent qu'elle possédait, se trouvant sans ressources et ne voulant pas mourir de faim, elle avait écouté des conseils qui lui avaient été donnés et avait pris la résolution d'entrer dans une maison publique pour vivre de la prostitution. Cette pauvTc fille, bien digne d'intérêt, ne fut pas inscrite. La Préfecture de police fit connaître cette situation spéciale au Consulat d'Italie, qui se chargea de la rapatrier et de la renvoyer auprès des parents qui lui restaient.
Dans l'autre cas, très récent, il s'agit de T... Emilie, âgée de seize ans et demi, née à Paris, qui est orpheline. Elle a une sœur, mariée à un ouvrier, chez laquelle elle a habité pendant quelque temps et à qui elle remettait le peu qu'elle gagnait, comme apprentie chapeliôre, c'est-à-dire i fr. 50 par jour. Le beau-frère trouvant que la présence de cette jeune fille chez lui augmentait les charges du ménage, lui fit con]|»rendre qu'il ne pouvait la garder plus longtemps et qu'elle devait chercher une place. Elh* quitte le domicile de sa sœur, fort triste, la bourse à peu près vide, ne sachant où aller se loger, ignorant où elle trouverait les ressources nécessaires pour se nourrir. Après ([uelques tentatives infructueuses pour avoir une place, elle fait la rencontre d'un monsieur qui lui offre 20 francs si elle consent à Faccouipagner dans un hôtel. L'offre lui paraissant tentante, après une légère hésitation, elle accepte la proposition qui lui est faite et bien qu'elle fût encore vierge, elle se Hvre à c(»t inconnu ([ui lui donne des ressources pour plusieurs jours. Elle n'avait jamais vu de pièce de 20 francs; aussi cette pièce d'or qu'elle touchait pour la première fois lui semblait-elle constituer une petite fortune; elle s'empresse de louer un petit cabinet meublé dans un garni de la rue Hoyer-Collard, et vit pendant quelque temps avec ce qui lui reste de sa pièce d'or. Quelques jours après, elle s'en va, de nouveau, à la recherche d'une pièce de 20 francs; mais, cette fois, elle éprouve une grande déception, la générosité du client n'allant pas au-dessus d'ime pièce de o francs en argent. Sa troisième tentative à la recherche d'un louis d'or est encore plus malheureuse que la s(»condi\ puisqu'elle
CAUSES DE LA PHOSTlTUTlOX 29
est arrêtée par les agents du service des mœurs au moment où elle conduisait un amateur dans un hôtel. Dirigée sur le commissariat de police du quartier, puis emmenée à la Préfecture de police, elle passe au dispensaire de salubrité le 8 mars 1894.
L'abandon par sa famille de cette malheureuse petite fille, qui était sans ressources, n'explique-t-il pas suffisamment qu'elle soit tombée dans la prostitution et qu'elle n'ait pas repoussé les propositions d'un homme qui lui offrait de largent et lui permettait ainsi de trouver, pour quelques jours, le coucher et le vivre ?
Causes de la prostitution tenant à la situation particulière de la famille. — La jeune fille qui vit dans un miheu honnête, qui n'a sous les yeux que l'exemple du travail régulier et de la moralité la plus grande, a toutes les chances de rester vertueuse, à moins de circonstances extraordinaires. Si on vit dans une famille (rhonnêtes gens, on s'imprègne du milieu dans lequel on est élevé ; on a le sentiment de la pudeur et de la dignité personnelle. La mère de famille, jalouse d'inculquer de bons sentiments à ses enfants, saura éloigner de sa fille les causes de dépravation que l'on rencontre si souvent dans les grandes villes; elle s'appliquera, avec la plus grande sollicitude, à la préserver des camaraderies suspectes qui deviennent, presque toujours, des camaraderies dangereuses. La jeune fille élevée dans un milieu sain, par une mère prudente, tendre et dévouée, retrouvera au fond de son cœur le souvenir des leçons reçues dans ses jeunes années, si elle a le malheur, plus tard, d'avoir une conduite vicieuse. Il est bien rare qu'on ne trouve pas le moyen de ram(»ner au bien les jeunes filles (jui ont eu une» mère s'occupant de leur enfance ; le souvenir de la tendresse et de l'honnêteté maternelle imprime sur la jeune fille un cachet spécial qui ne s'efface pas facilement. On s'assimile involontairement les idées et les façons d'agir du miheu dans lequel on vit. Une jeune fille vertueuse peut subir lïnfluence délétère d'un milieu malsain et oublier les leçons de stricte honnêteté qu'elle a reçues autrefois ; mais le souvenir qui lui en reste la ramène souvent au devoir.
C'est dans la famille qu'on puise les idées d'honnêteté et de morahté, de même qu'on y trouve hélas, les germes d'une vie de désordre.
On a malheureusement à constater trop souvent combien l'édu-
cation morale a fait défaut chez les jeunes tilles qui ont roulé dans la prostitution (clandestine. Nous avons dit plus haut que nous avions trouvé 692 orpheHnes parmi les insoumises malades. Celles-là n'avaient pas eu pour les sauvegarder la tendresse d'une mère ou la solUcitude d'un père, soucieux de l'avenir de son enfant. Contiées à des parents, plus ou moins affectueux, elles ont été lihres de courir à Taventure, sans qu'on s'occupîit autrement de leur éducation intellectuelle et morale. Ces jcutu^s filles ahandonnées à ellesmêmes deviennent d(»s vagahondes, pour passer progressivement de la mendicité à la prostitution. Dans bien des cas les jeunes filles ont perdu leur père ou leur mère ; leur situation dans la famille devient souvent difficile. Parmi ces jeunes filles, il y en a 811 qui avaient perdu leur père; 174 avaient eu un père inconnu ou disparu; 456 étaient orpheUnes du coté de leur mère, (pii était morte dans les premières années de leur exislen<*e.
Si le père est veuf, et si le travail h* tient (mi dehors de chez lui, il confie souvent ses enfants à des voisines qui, sous une ap[)arence honnête, ont quelquefois des instincts plus (m moins pervers et cjui leur donnent les conseils les plus mauvais ou les exemples détestables d'une vie d'immoralité. Combien de jeunes filles ont été poussées à la prostitution par des femmes auxquelles on avait cru pouvoir les confier! Lénuméralion (mi serait longue; mais un seul fait suffit pour montrer la perversilé de certaines femmes. Le père, qui est veuf, habite la banlieue de Paris et va travailler tous les jours dans Paris. Pendant son abscMict» il confie sa fille, àgé«* de treize ans et d<mii à une voisine; (*elle-ci livre celle enfani à un jeune honune. de vingt-trois ans moyennant une réinunérati(Mi convenue. Ce marché honteux est le point de départ d'une existenc(» vouée à la prostilution et nous retrouvons c(»tte jeune fille, à l'âge de seize ans, au dispensaire de salubrité ; elle est malade (»t (die reconnaît qu'elle se livre à la prostitution depuis qu'elle a été déflorée, c'està-dire depuis deux ans et demi. Nous avons trouvé 49 jeunes filles dont les pères étaient veufs, niais remariés; dans sept autres cas ils vivaient en concubinage.
Sur 811 femmes veuves, uous en avcms trcuivé 119 qui sétaieni remariées et .'50 qui vivaient en concubinage. Dans les cas de remariage, comme dans les cas de concubinage, rexistence de la jeune fille subira un contre-coup funeste.
Loi^sque le père est remarié, la marâtre n'est pas toujours tendre pour Tenfant de son mari. La pauvre fiUe, souvent rudoyée, aecablét^ de besogne, mal nourrie, quelquefois battue, se lasse insensîbb»ment de la situation qui lui est faite : elle quitte le toit paternel pour chercher ailleurs plus de tendresse; mais, trop souvent, elb» est réduite, manquant de ressources, à se livrer à la prostitution. Si le père vil en concubinage, il arrivera, presque toujours, que sa mai- Iresse sera encore plus mauvaise pour la jeune fdle qu'une maràtn» ; le séjour à la maison paternelle devient intolérable et, pour échapper aux nnunais traitements, ta jeune tille disparait; elle devient une recrue de la prostitution clandestine.
Si la mère est remariée ou si elle vit en concubinage, la situati(m de la jeune tille est encore plus triste. Bien souvent le mari ou l'amant de la mère sollicite les faveurs de la jeune tîUe ; elle est Tobjet d'obsessions constantes ou de sévices lorsqu'elle repousse les avancées qui lui sont faites; elle est témoin des discussions violentes qui se produisent entre sa mère et le nouveau mari ou l'amant et. lorsque la réconciliation se fait, elle assiste à des scènes d'un réalisme cynique, peu propres à élever ses sentiments; progressivement son esprit se pervertit, elle perd toute notion de pudeur et d'honnêteté; elle quitte sans regret le diunicile maternel et se lance dans la prostitution clandestine.
Il nV a pas que ces ménages qui soient pour la jeun<» tille une cause de tristesse et de perversion morale. Il y a des ménages. réguHers en apparence, qui fournissent à la jeune tille des exemples de grande immoralité. Dans bien d<»scas, le père de famille, qui est un paresseux et un ivrogne, travaille irrégulièrement et ne fournit aucune ressource à la mère de famille; celle-ci travaille, mais son travail est insuftisant ; elle se fatigue des coups qu'elle reçoit et de la misère qu'elle endure, et après ime discussion plus violente que d'habitude, elle (piitte le mari en emmenant sdii enfant; mais le travail de la fenunc est insuftisant pour élever sa tille, elle se décide à vivre en concubinage. Exemple déplorable donné à un enfant ! Quand la mère a l'énergie voulue pour rester quand mèm«» avec son mari, la jeune fille est bien soiivent témoin attristé de discussions violentes, de scènes d'ivrognerie ; elle perd les sentiments d'atfection et de respect qu'elle doit à ses parents; elle voit s'atlaiblir ses instincts d'honnêteté et de moraUté ; elle prend en dégoût le domicile
32 L.\ PUOSTITUTlON CLANDESTINE A PAKlS
paternel et à la moindre occasion favorable qui s'offrira, elle s'en ira sans regrets.
La promiscuité qui existe dans certains ménages parisiens devient une cause d'immoralité. Lorscjue le logis est exigu, lorsque Fespace fait défaut, on empile dans un même lit tilles et garçons, sans trop se préoccuper s'ils grandissent et si leurs sens s'éveillent ; on laisse continuer cette promiscuité indétiniment et il arrive fatalement que le frère déflore sa sœur, quelquefois dune façon inconsciente. Des monstruosités plus grandes se produisent, dans certaines circonstances, parce que le sens moral fait défaut chez certains individus : le père qui devrait se préoccuper de sauvegarder Thonnèteté de sa fille, devient l'agent principal de sa démoralisation; lorsqu'il rentre au logis, après des libations trop nombreuses, il cherche à posséder sa fille comme il chercherait à avoir une femme quelconque. Comment une jeune fille ne perdrait-elle pas tout sentiment d'honnêteté et de pudeur, lorsqu'elle est en butte aux poursuites incessantes du père? N'est-il pas naturel, en pareille occurrenciN qu'ell<» se livre à un homme quelconque, pour échapper aux obsessions incestueuses de son père? Il n'y a pas que les pères qui aient une conduite monstrueuse : certaines mères apportent un cynisme analogue dans la direction de l'éducation de leur enfant : petites filles, elles les laissent vagal>onder au hasard: plus tard, elles les poussent à se Uvrer à la mendicité. Lorscjue l'enfant sera plus grande et en état d'attirer les regards des hommes, la mère lui enseignera à vendre des fleurs sur les boulevards et dans les cafés. Une telle mère suit son enfant et semble vouloir la protéger, mais elle cherche, en définitive, l'occasion la plus favorable pour la livrer à un amateur disposé à se montrer très généreux : elle débattra les conditions des rendez-vous demandés et lors(jue sa fille, lancée dans la i)rostitution, lui amènera un amant de son choix ou un souteneur qu'elle s'est procuré, lanière les accueillera avec bienveillance. Dans certains cas, le père et la mère sont aussi misérables l'un que l'autre : ils se complètent dans l'immoralité la plus abjecte : le pèn^ veut ai)user de sa fille et la mère cherche l'occasion de la vtnidre ! Nous avons été à même de constater des faits se rattachant à ces différentes catégories de parents abominables. Nous avons eu à constater d'autres monstruosités : le mari qui pousse sa femme à la prostitution; la scmir qui entraîne sa plus jeune sœur à suivre son exomph» et à
CAlSliS l)K LA PBOSTITLTION 33
cherclier dans la prostitution clandostino les ressources qu'elle ne trouve pas chez ses parents. Parmi les fails observés, quelques-uns nous semblent mériter une menlion spéciale.
B... Marguerite est orpheline : elle a été abandonnée de très bonne heure à ses instincts; elle commence à se livrer à la prostitution à Tàge de douze ans et demi : arrêtée à plusieurs reprises, elle est envoyée en correction, deux fois à la Fouineuse et une fois à la correction Duval. De 1885 à 1891, elle est arrêtée huit fois pour sètre livrée à la prostitution clandestine, sans qu'eUe ait été inscrite, à cause de son jeune âge. dette jeune fille, dépravée de bonne heure, parce (pie persomie no s'est occupé de son éducation, a cependant conservé des sentiments de dévouement fraternel; elle a un jeunc^ frère de sept ans dont elle s'occupe avec sollicitude ; elle Ta envoyé à la campagne et paie 30 francs par mois pour son entretien. 11 est bien certain que cette jeune fille aurait pu être une fille honnête, si elle avait eu des parents pour la diriger : c'est peutêtre à Tamour fraternel, très vivace chez elle, qu'elle devra son relèvement.
La petit** G... Krnesliin^ (\sl àgéi» de ipiinze ans, elle n'est pas orpheline, mais elle a une mère abominable qui la conduit sur les boulevards, sous prétexte* de vendre d(*s tleurs. Lorsqu'elle hésite à s'adresser aux messieurs qui passent, la nn^gère l'excite de la voix et du geste ; elle la conduit dans les cafés et si sa jeunesse et sa gentillesse provoquent la sympathie des consommateurs qui lui offrent des rafraichissenuMds, l'enfant fait signe à sa mèr(\ qui accepte tout C(» qu'on vent lui offrir (»t qui profite de* l'oicasion pour discuter les conditions du marclié qui livrera sa i\\U\ Dans l'espace de ([uelques nu»is, celte malheureuse j(nmè fille est arrêtée ([uatre fois, pour act(\s (h> prostitution : au dispensaire d(» salubrité, Fevanum nnulical a démonlié cpielle n'était pas dêjUirèv^ \w\\ que se livrant à la prostitution depuis une année au moins. En 1880, Ernestine G... est partie pour Londres en compagnie d'un Anglais à qui elle avait été vendue par sa mère.
Nous devons noter, en passant, qu'il n'est pas rare d'examiner au dispensaire des jeunes filles se livrant à la prostitution, depuis longtemps, sans avoir été déflorées, au pohit de vue physique, puisqu'il y a persistance de la membrane hymen; mais elles étaient bien déflorées moralement et souvent nous avons constaté des acci-
C)4 LA PnoSTITUTION CLANDESTINE A PARIS
dents syphilitiques chez de très jeunes Hlles qui avaient encore matériellement les caractères de la virginité physicjue !
La petite C... Louise, née à Paris, a commencé à vendre des fleurs dans les cafés des boulevards à Tàge de treize ans ; elle était accompagnée par sa mère et ne rentrait au domicile maternel qu'à une heure du matin ; la vente des fleurs n'était plus bientôt qu'un prétexte pour se livrer à la prostitution et la mère débattait avec les amateurs le prix à donner. A la surveillance de la mère intéressée à recevoir Targent de la prostitution de sa fille, succède, après quelques mois, la surveillance d'un souteneur avec lequel elle s'est décidée à vivre et qui l'exploite largement. Sa mère ne lui garde pas rancune et reçoit chez elle le souteneur en titre et les amateurs qu'elle veut bien lui conduire.
Depuis l'âge de treize ans jusqu'à l'âge de dix-sept ans, elle a été arrêtée six fois, trouvée plusieurs fois malade et atteinte notamment de la syphilis. Comme elle était mineure, elle a été rendue chaque fois, après guérison, à son indigne mère qui a continué à favoriser la prostitution de sa fdle !
L'histoire de Jeanne D... est encore plus douloureuse, puisqu'à l'indignité de la mère s'ajoute l'immoralité du père. Cette jeune fille, née à Paris, qui paraît avoir de bons sentiments et a une tenue fort convenable, fait avec émotion et tristesse le récit de sa chute. Elle est fille d'ouvriers qui auraient pu gagner convenablement leur vie, mais le père, maréchal ferrant, est un ivrogne qui bat femme et enfant quand il rentre au logis. Lorsque la jeune tille a eu quinze ans, le père a essayé (robtenir ses faveurs et devant la résistance de son enfant, il entrait dans une véritable fureur. La mère ne cherchait pas à s'interposer entre le père et la fille, elle laissait faire! De son côté, elle a cherché à tirer parti de la jeunesse de son enfant. Elle a accepté, dans plusieurs circonstances, à déjeuner avec des hommes qui lui faisaient boire du Champagne et lui offraient de l'argent pour obtenir les faveurs de sa fille. C'est ainsi que Jeanne D..., conduite par sa mère, a accepté après boire de se donner à un individu, qu'elle* n'a pas revu plus tard et (jui avait remis 10 francs à sa mère.
Maltraitée constamment par son père (|ui ne «essait de la poursuivre de ses obsessions, en butto aux mauvais conseils de la mère qui cherchait des amateurs à (jui la livrer, elle quitte le domicile
paternel et se lance dans la prostitution clandestine, voulant au moins garder pour elle-même les bénéfices de son déshonneur. Cette malheureuse fille, arrêtée et trouvée atteinte d'accidents syphilitiques, est envoyée à Tinfirmerie de Saint-Lazare où elle reste deux mois. Comme elle est encore mineure, elle est rendue à sa famille, après sa guérison. Malgré l'indignité de ses parents, elle accepte de rentrer auprès de sa mère, qu'elle sait malade et qu'elle désire soigner; elle espère que son père ne cherchera pas, de nouveau, à obtenir ses faveurs. Il est resté, malgré tout, dans le cœur de cette pauvre fille, un sentiment de piété filiale que la prostitution et Tinconduite de sa famille n'ont pu abolir.
Ce n'est pas seulement de nos jours (ju'on voit cette monstruosité : une mère vendant sa fille et la poussant à la prostitution. Moïse n'a-t-il pas fait une loi pour défendre aux Hébreux de prostituer leurs filles?
Nec prostituas filiam luam, nec contaminetur terra et implealur picLCulo.
(Liv., XIX, 29.)
« Ne prostituez pas votre fille, de peur que la terre ne soit souillée et remplie de crimes. »
DansFantiquité romaine, cet abominable commerce était devenu une habitude chez certaines femmes. Ces mèi*es dénaturées cherchaient dans la misère une excuse à leur odieuse conduite. Nous trouvons dans Plante des citations caractéristiques à ce sujet.
... Neque ego hanc superbîœ cawsa,
Bepuli ed tneretricium qiKBStuniy nisi ul ne esurirem.
(Plaut.,6i.s/e//.,4'i.)
« Si je l'ai poussée à la prostitution, ce n'est pas par dureté de cœur, c'est pour ne pas mourir de faim. »
Et plus loin :
Nam sihœc non nidtat Iwjnbri mihi famé faïnilia pereat.
(IMaut., bistelL, M) « Si les hommes lui manquaient, il y aurait deuil et famine à la maison. »
Après la mère, c'est souvent aussi la sœur plus âgée qui joue un rôle analogue et entraine sa plus jeune sœur à la débauche, comme dans l'exemple suivant : Blanche B..., âgée de quinze ans, est née à Paris. Sa mère est concierge et son père journalier. Elle habitait avec ses parents, lorscjue sa sceur plus âgée qu'elle de
3() LA PUOSTITUTION CLANDESTINE A PAKIS
deux ans, la décide à quitter le domicile paternel. Celle-ci qui était fortement émancipée et se livrait à la prostitution clandestine depuis deux ans, avait été arrêtée à plusieurs reprises, et trouvée atteinte d'accidents syphilitiques. Après avoir déterminé sa jeune soMir à partager sa chambre, elle ne se cache pas pour se livrer, on sa présence, à tous les liommes qu'elle va recruter flans la rue; mais les mauvais excmiples donnés ne suffisent hientiM plus, il faut que sa sœur fasse, de son coté, de la prostitution, de façon à augmenter le gain cpiotidien. Elle cherche et trouve un homme disposé à lui donner 20 francs pour lui livrer cette jeune hlle de quinz(»> ans. La sœur ainée fait la leçon à sa jeuniî s(eur pour (pfelle n'oppose pas de résistance <»t sans se soucier autrement des plaintes et des gémiss(Mn<»nts que, la pauvre enfant fait (Mitendre, elle reste» inqiassihh» auprès de sa fenêtre, lisant un journal pour se distraire, pendant (pie s'accompht dans sa chand)re cet acte de grossière immoralité. Après avoir été livrée plusieurs fois par sa soMir à dilférents amateurs, Blanche B... rentre chez ses parents où elle habite deux mois. Cela ne faisait pas le compte de sa somr ainée (pii perdait les bénéfices (pie lur rapportait la prostitution de sasceur; de nouveau, elle Tenlraine à quitter s(»s panmts et elle recomnuMice à la livr(M' aux amateurs cpii rémunèrent convenabhMuent son obligeance. Les deux sœurs sont arrêtées dans la rue, en comi)agnie de sout(*neurs ; reconrmes malades, «»ll«»s sont envoyées à linlirmerie de Saint- Lazare. C'est à son passager au dispensaire (pu^ la malheur(His(» j(»une fille nous a fait le récit de son aventun».
Les exemples de soMirs entraînées à la débauche par leur souir plus âgée sont très nombreux. Parmi les faits recueillis, nous avons trouvé dans une même famille quatre s(eurs se livrant su(Tessivement à la prostitution clandestine à Tinstigation de la sieur ainée; plus tard, elles ont été inscrites, h)ut(^s quatre, (*l faisaient partie du personnel de deux maisons publi(|ues de Paris.
Nous avons eu roccasi(m de» constatiM* un autre fait profondément douloureux, dans une des séances de la commission chargée de se prononcer sur Tinscription des insoumises : une personne mariée, âgée de trente-quatre ans, avait été arrêtée aux Champs- Elysées, pour act(vs de prostitution; elle avait été arrêtée une prcîmière fois déjà et rendue à son mari. Surprise de nouveau, au mouKMit où elle conduisait dans un garni un homme racolé du C(jté
CAUSi:S DK LA PHOSTH XTM)\ 37
de la rue Matignon, elle avait été amenée par les agents des mœurs chez le commissaire de police du quartier et, de là, dirigée sur la Préfecture de police. Devant la commission d'inscription, cette personne, qui avait une tenue convenal)le, avouait en pleurant qu'elle se livrait à la prostitution, à l'instigation de son mari, qui était sans place ; elle ajoutait (|u'elle avait un fils de ([ualorze ans, qui travaillait, et une fille de huit ans. Le mari, ancien employé de Ministère, appartenait à une famille honorable. Sans place depuis dix-huit mois, il avait vainement cherché d'autres occupations. Les ressources lui fciisanl défaut, il n'avait trouvé d'autre moyen de soutenir sa famille que de pousser sa femme à la prostitution ! Ne fautil pas faire vivre ses enfants? Le mari s'était présenté devant la commission pour réclamer sa femme : c'était un homme de quarante-cinq ans, à l'aspect vigoureux, ayant toutes les apparences d'une bonne santé, nuiis paraissant alcoolicjue ; il écoutait sans émotion, avec une grande indifférence, le récit douloureux fait par sa femme qui, elle, semblait navrée de son arrestation, en pensant îi ses enfants. Inutile de dire que cette malheureuse fenmie ne fut pas inscrite. Après des observations sérieuses qui s'adressaient plus à son mari qu'à elle-même, elle fut rendue à la liberté. N'est-ce pas un spectacle navrant que C(»tte mère de famille, d'origine respectable, pleine de sollicilude pour les siens. s(» prostituant à l'instigation d'un mari qui ne travaille pas? N'est-il pas à craindre qu'elle n'ait la faiblesse de recommencer ses tristes manceuvres et qu'on ne la retrouve, une fois encore, parmi les insoumises arrêtées pour prostitution clandestine?
Comme les choses bizarres coudoient les faits li\s plus dramatiques, il n'est pas surprenant qu'on ait vu, dans la même séance de la conmiission, un mari jouant un rôle grotesque et sollicitant, pour sa femme, l'inscription sur les registres de la prostitution et l'entrée dansime maison publique.
Cette fois, il s'agit d'une fenune B... Delphine, mariée depuis deux ans, qui n'a pas été arrêtée : elle s'est [uésentée. avec son mari, dans une maison de proslitution de 3*^ ordie, pour demander à faire partie du personncd d«» la niais^m. (Connue on avait fait observer à ces époux que la femme ne |)ouvait être admis(», même avec le const'ntement de son mari, sans avoir été inscrite sur les registres de la prostitution à la Préfecture de police, ils ont pris le
38 LA PnOSTlTl'TION CLANDKSTINK A PAUIS
dieiiiin du bureau dos mœurs et ont paru devant la commission de rinscriplion.
Le mari, ([ui est cocIut de (iaere, raconte qu'ayant été trompé par sa fenmie, il a pris la résolution de la faire entrer dans une maison de prostitution ; il pense (|ue sa femme étant vicieuse trouvera dans une maison publique Toccasion de satisfaire ses besoins génésiques et qu'au bout de quelques mois elle sera absolument saturée ; alors, elle sera corrigée pour toujours et il la reprendra chez lui !
Que penser de» Tétat mental de cet homme qui ne trouve d'autre moyen de guérir une femme vicieuse qu'en l'obligeant à se plonger jusqu'au cou dans la fange? Les membres de la commission démontrèrent à cet étrange mari que le moyen qu'il voulait employer pour ramener sa femme au devoir ccmjugal était détestable. Il se laissa convaincre. La femme ne fut pas inscrite, la réconciliation se fit et les deux époux regagnèrent ensemble le domicile conjugal. Nous n\)S(M'ions pas affirmer que cette femme a été touchée par la bonté de son mari et qu'cdle est dev(*nue à tout jamais une fenune vertueuse !
Nous pourrions citer de nombreux exemples de j)arenls ou de maris poussant leurs enfants ou leur femme à la prostitution, mais nous serions obligés de repioduire des faits, analogues par beaucou|) de côtés, à ceux (pie nous venons de mentionner; il nous a semblé plus instructif de rechercher dans les causes judiciaires des (exemples récents qui confirment, d'une façon tristement éloquente*, les récits que nous venons de faire et qui montrent que ces histoires sont de tous les j(nirs. Nous trouvons dans la Gazette des Tribunaux (8 et 9 février 1892) le résumé dime affaire qui s'est déroulée d(»vant la police correctionncdle et qui a eu pour consé(|uenc(» la condamnai ion d'une mère (|ui encourage sa fille à la débauche ; nous copions textuellement : « Si. avec quelques lignes de la main-d'un homme, on peut le faire pendre, on peut, d'une seide ligne iiiqirimée dans un journal, tirer de gross(vs cimséquences: ça n'a Tair de rien, une ligne, mais pour ceux (|ui savent ce i\\w parler v(Hit dire, c'est quelquefois une révélation.
(( Par exemple, celle-ci insérée dans le Gil Blas : ce M™* Denis — massage — avec élèves » (suit l'adresse) n'est-elle pas pleine de révélations pour les viinix messieurs?
« Cette ligne, insérée dans plusieurs numéros dudit journal, appela latteution de la justice et voici ce qui est résulté de l'enquête ordonnée par le Procureur de la République :
« Presque toutes les annonces du Gil Blas, paraissant sous la rubrique ce Petite correspondance » sont faites par des personnes se livrant soit à la débauche, soit au proxénétisme, et, souvent môme, pratiquant les deux.
(( En ce qui concerne l'excitation des mineures à la débauche, la présente enquête n"a permis de relever que deux faits de cette nature, ce sont les suivants : Tinsertion dans les numéros du 22, 23 et 26 novembre et 4 décembre 1892, contenant la ligne cidessus rapportée.
« L'autre annonce concerne une feuune qui n'est pas en cause aujourd'hui. La masseuse avec élèves, traduite devant le Tribunal, est la femme Paganel, âgée de trente-huit ans, que son mari, professeur dans une institution, a quittée parce qu'elle se livrait à rinconduite. Elle est prévenue d'excitation à la dél)auche de lilles mineures, notamment de sa propre fille qu'elle aurait livrée à IVige de quatorze ans et qui en a dix-sept aujourd'hui.
(( L'annonce du Gil Blas attira donc à l'adresse indiquée des messieurs désireux de se faire masser par des élèves: ils eu trouvaient toujours et, parmi elles, la jeune lille en question.
« La bonne même, âgée de dix-neuf ans, qui se bornait, dit-elle, à recevoir les visiteurs dans l'antichambre et à h»s introduire après autorisation de la maîtresse, est désignée comme une des mineures excitées.
(( Ces demoiselles ont donc été entendues â l'audience.
« La fdle de la prévenue, fort jolie petite personne, pas difficile à exciter, mais très difficile à intimider, répond carrément à M, le Président :
« Ce que j'ai fait, c'est parce (pie ça me convenait.
« M. le Président. — Et votre mère le tolérait?
(( La jeune fille. — Non, elle me grondait, mais je lui répondais : a 11 y a longtemps que j'ai Cfmnuencé, je continuerai. »
« C'est également le système de défens(» de la mère: sa fille, dit-elle, est uiodiste, travaillait dans une maison de la rue Laflitle et pouvait vivre de cette prof«vssion; si elh» s'est débauchée, c'est qu'elle Ta voulu.
(( Le Tribunal a condamné cette brave mère à quatre ans de prison, 1,000 francs d'amende et dix ans dïnferdictiou de ses droits civils. »
Plus récemment, plusieurs journaux ont rendu compte d'une affaire concernant une mère qui vend sa Hlle, âgée de dix ans, à une proxénète et celle-ci la met m rapi>ort avec de vieux messieurs. Cette triste histoire se trouvi* notamment dans la Gazette des Tribanaux (8 avril 1894) et dans le journal Le Temps (9 avril 1894). Voici le récit de ce dernier journal : « Une lamentable affaire de mnuirs sVst déroulée*, hier, devant la IP chambre» correctionunelle. « Dans les premiers jours de décembre dernier, les agc^nts de la sûreté arrêtaient sur les boulevards, au nu)ment où elle a accostait » de vieux messieurs, une lilh^itc* Agée de dix ans. Conduite chez le commissaire de police, elh» déclara, tout <'n larmes, au magistrat, «pie si, chaque soir à peu près, elle se livrait à C(* manège, c'était pour nourrir sa maman, très malheureuse et troi» âgée jxrnr travailler.
(( Mauïan, ajouta-t-elle, <»st uu(^ ancienne chautcHise. Elh» a été au théâtre de Vieune, et ici à lOpéra-Ccunique où elle a été brûlée p(»ndaut l'incendie; elle» dormait aussi des leçons de danse. Quand j'ai eu si'pt ans, elle» m'a fait suivre hvs cours de danse à TOpéra et les cours de solfège au Couservatoin* ; j"> ai appris aussi le juauo.
« 11 y a un an, maman ayant perdu mi ami ([ui la faisait \ivre, s'est trou\ée très gênée ; alors (die ma explicpu'» cpu», pour \ivre, il fallait aller chercher des nu^ssieurs, daus li»s rues et sur les boub'vards ri se laiss(*r embrasser, mo disant que, comme c était par nécessité, il n*y avait pas de mal ; elle nu» faisait faire ma [uière, malin (»t soir ol m'envoyait à confesse; un jour, j'ai dit à mou (Confesseur (!e que maman me faisait fain»; il m'a dit ([ue celait très vilain, un gros péché et qu'il ue fallait pas re(*ommencer : mais j'ai reconmiencé tout de même, maman mayant dit (|U(» nous y élious forcées pour vivre.
« Une fois notamment elb» m'a menée sur les boulevards et a fait signe à un monsieur très bien, qui nous a conduites du»/, nous en voiture et est monté daus notre logement.
« Puis la fillett(» donna sur la scène cpii sui>it des détails (|ui ont été redits à raudieuce, uuiis ([uil nous est iuq)Ossibl(» d(» répéler, tant ils sont ré[Miguants.
CAUSRS DE I.A PUOSTITUTIOX
« A la suite de cette déclaration, celle que la pauvre enfant appelait sa maman fut arrêtée.
« — Mais je ne suis pas la mùro de colle enfant, protosla-t-elle. Je l'ai prise et élevée par pure charilé. Sa vraie mère me la confia, le 12 mai 1883, en vertu de Fade suivant :
« Moi, Maria Bourdon, soussignée, je reconnais me désisler, « sans èlre contrainte, ni obligée, d'un enfant du sexe féminin, « nommée Renée-Eugénie-P(d Bourdon en faveur de M"*' Kugénie c( F/dutru, sa marraine, artiste lyri«|ue; renonce par cet acte à tous a mes droits de mère et proteclrice [mur cc^ttc^ enfant, âgée de trois « mois ; je fais donc l'abandon complet, en toute connaissance de (( cause et de ma propre volonté.
« Fait à Paris, etc. Maria Bourdon. »
« L'enquête n'eut pas de peine à établir quKugénie Lautru était une odieuse proxénète. Apprenait-elle qu'une femme ayant une [letite fille était rnalbeureuse, elle accourait et se faisait livrer renfant. La mère alors recevait ([uelque argent et disparaissait, à moins ([uelle ne préférât demeurer aui>rès de la misérable afin <le suivre, de surveiller et (rencourager sa fille dans la vie de débauche qu'on se disposait à lui faire mener. — Tel était le cas de la femme Barbe, une mégèrr de cinquante ans, qui a comparu également hier, dans la nu^'uie affaire, devant le tribunal correctionnel et (|ui avait confié sa fille, ào;ée de quatorze ans, aux bons soins de la femme Lautru. Sous les yeux de sa mèr<% la malheureuse gamine était obligée de se prêter aux fantaisies des vieux messieurs amenés par la proxénète.
(( Que voulez-vous ? déclara la femme Barbe ^ quand elle fut arrêtée. J'avais essayé de retenir ma fille. Je lui avais défendu d'aller trop loin. Seulement, dame! une fois partie^ n est-ce pas, elle nu pas pu se modérer, et ce quelle a fait de trop n'est pas de ma faute,
a L'arrestation do la f(Mnnn> Barbe fut suivie de celle de la femme Fournier, la domesliïpn» d'Flugénie F^aulru et surtout sa complice. Les faits sont suffisanunent connus [umv (pie nous n'ayons pas à parler des débals. Au reste, il nous serait impossible d'entrer dans de plus amples détails, on devine aisément pourquoi. Le jugement seul est intéressant à connaître.
« La ffMinno Lautru a été condamnoo à cinq ans de prison, 1,000 francs tl'ainendo o( à Finlordiction pondant vingt ans, de toute tutelle ou curatelle ; la femme Barbe à quatre ans de prison, 300 francs d'amende et môme interdiction pendant vingt ans, et la fille Fournier à deux ans de prison <^t cinq ans d'interdiction du rnème droit.
« Quant à la jeune Barbe, poursuivie comme cmnplice du délit d'outrage public à la pudeur, elle a été accpiillée comuie ayant agi sans disc(»rnement, mais elle sera envoyée dans une maison de correction jusqu'à vingt ans. »
Les condamnalions prononcées par les tribunaux peuvent avoir une influence sahitaire pour arrêter ou diminuer le cfmimerce honteux que certains parents fout de leurs enfants; il est à souhaiter que les magistnits mettent une vigoureuse et persistante énergie à poursui\re ces parents dénaturés. Les excMuples que nous venons de citer montrent à (|uel degré d'abaissenumt moral peuvent tond)er certaines natures perverses; mais si ces parents indignes ne sont pas une majorité, il faut bien reconnaître (pi'ils sont encore bien nombreux ceux qui par incurie, par défaut de surveillance ou par absence d'éducation morale laissent leurs filles toud)er dans la prostitution.
Il nVst pas inutile, après avoir mentionné les différentes causes de prostitution qui p^Mivent se rencontn^r dans la famille, de relater la situation exceptionnelle dans laquelle étaient, sous ce rapport, un grand nond)re des insoumises trouvées malades pendant cette période de dix ans.
II y a 2,368 insoumises reconnues, au point de vue de leurs parents, dans des conditions particuliérc^s. Ces conditions, spécialement désavantageuses, ont pu contribuer à favoriser hnir mauvaise conduite et la prastitution qui en a été la conséqu(»nce. Dans ce nombre il y a :
1® 692 orphelines;
2** 184 filles naturelles ou dont les pères sont disparus;
3** 8i 1 filhvs avaient [>erdu leur père ;
4" 55 filles avaient vu hnir père se remarier ou vivre en concubinage ;
5** 456 filles avaient perdu leur mère ;
6"* 169 filles avaient vu leur mère se remarier ou vivre en concubinage.
Influence pernicieuse de certaines camaraderies et des mauvaises fréquentations. — Nous avons déjà signalé Tinfluence malsaine (le certaines camarades plus âgées qui entraînent les plus jeunes à une vie de désordre, lorsque nous avons parlé des ateliers et des bals ; il est nécessaire d'insister sur Tinfluence pernicieuse de certaines camaraderies. Il semble que la fdle dont le moral est malsain éprouve un besoin de pervertir les camarades qui vivent à ses cotés. Une fille a-t-elle un amant, elle chercbe à entraîner ses jeunes compagnes à faire comme elle; a-t-elle Hiabitude de se livrer, pour de l'argent, à certains hommes, elle voudra entraîner ses amies dans les rendez-vous qu'elle accepte; si elle fréquente des filles soumises, qui Tattirent chez elles, pour avoir des filles jeunes à offrir à leurs clients, elle n'aura de cesse qu'elle n'ait obtenu le consentement de ses jeunes amies à la suivre dans ces milieux dangereux. Il arrive alors que de toutes jeunes filles accompagnent les filles en carte dans leurs pérégrinations ; c'est Fappàt inusité offert aux clients blasés qui espèrent trouver des sensations nouvelles îivec des jeunes filles non expérimentées ; ces jeunes recrues augmentent la clientèle de la fille prostituée, qui partage avec elles les bénéfices obtenus. Beaucoup de jeunes filles demeurant dans leur famille ont été entraînées ainsi, à l'insu de leurs parents, à devenir les auxiliaires des filles publi(pies. C'est cpielquefois à Fàge le plus tendre que la jeune fille se laisse entraîner par une camarade. Voici, par exemple, C... Céhne, qui est âgée de douze ans (^t est née à Paris; son père a disparu et la mère habite en garni. Celle petite fille, circonvenue par une fille en carte, se rendait chez elle le jeudi et le dimanche; elle y trouvait de petites camarades cpii étaient livrées aux hommes, chents de la Irlle publi(|uc. Une autre jeune lille P... Louise, arrêtée pour vagîibondag(^ à douze ans, a été arrêtée à treize ans pour complicité de vol. Elle a été entraînée à la prostitution par une de ses camarades àgé(» de dix-huit ans. Klle dépensait à s'amuser l'argent que lui donnaient les hommes qu'elle fréquentait et qu'elle conduisait chez un marchand de vin, logeur des environs de la place de la Bastille. Cette petite fille, qui était malade au moment de son arrestation, a été envovée à l'infirmerie de Saint-Lazare, où elle a
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fait un séjour de cinq mois. Lorsqu'elle a quitté Saint-Lazare, elle a été rendue à la mère, qui n'a pas voulu consentir à ce qu'elle entrât au Bon Pasteur.
D... Marie, âgée de quinze ans, est née à Paris ; elle a pourcaniarado une fille de seize ans, qui se charge de faire son éducation. Elles vont ensemble dans les rues de Paris, cherchant aventure. Elles rencontrent un individu qui lui offre 2 francs, si elle veut satisfaire ses désirs. Influencée par sa camarade plus âgée, cotte petite fille, qui n'est pas déflorée, accepte la proposition qui lui est fait<^ et elle se livre pour 2 francs à un homme qu'elle ne connaissait pas et qu'elle ne roverra jamais !
Voici un autre exemple de ce que peut être Tinfluence pernicieuse des camarades.
L... Céleste est âgée de seize ans; elle habite Paris depuis deux ans et loge chez ses parents, avenue des Ternes ; elle est blanchisseuse, et comme elle a été chargée plusieurs fois de porter du linge chez une fille en carte, elle se lie avec elle. Ecoutant les conseils de cette femme, elle abandonne le domicile paternel et se réfugie chez elle. Pendant deux jours, elle habite avec sa nouvefle amie, sans qu'il se produise aucun événement particulier: mais le troisième jour, dans une promenade aux environs de la gare de Sceaux, elles HMicontrent un jeune homme que la fille en carte dit être son frén» ; ils rentrent tous les trois au logis et les deux fournies couchent dans le mémo lit on compagnie du jeune homme qui, après avoir possédé sa préirmdue stour, essaie, sans résultat, do déflorer la jeune L... qui, du reste, se laisse faire sans protostation et sans résistance. Voila donc une jeimo fille de seize ans, non déflorée, (|ui a si pou h» sentiment do la pudeur (pi'ello consent sous l'instigation d'une camarado, à partager le premier lit \onu a\oc elle et un homme: api'os avoir assisté sans étonnement et sans émotion aux ébats do co soi-disant frore avec sa prétendue sonir, elle ne se révolte pas lorsque celui-ci, changeant de rôle, sollicite ses fa>ours et veut assou\ir sa brutahté sur elle ! Fx» lendemain, elle est arrêtée avec sa compagne, au moment où elles cherchaient ensemble do nouveaux amateurs.
A coté do cv fait brutal, voici doux jeunes filles originaires do Paris ayant Tune treize ans et rautrc* quab)rze ans; olh»s sont arn'»tées dans le bois de Vinconnos en compagnie de deux jeunos gens de dix-huit et dix-neuf ans, mécaniciens de leur état; elles ord quitté
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le domicile maternel, n'ont pas de domicile fixe et se livrent à la prostitution, depuis plusiem-s semaines. La plus jeune qui a été entraînée par sa camarade de quatorze ans, n'est pas encore déflorée; elle est rendue à sa faipille, tandis que son amie, qui est reconnue malade, est envoyée à rinfirmerie de Saint-Lazare.
Dans l'exemple qui va suivre, nous voyons l'influence pernicieuse de certaines fréquentations sur une fille majeure, qui (»st intelligente et a re^u une instruction élevée», — il s'agit d'une institutrice nmriie du brevet supérieur cpii S4» rend spontanément à la Préfecture de police pour se» faire» inscrire et pour entrer dans une maison publique.
A la lin du mois de déceudire 1893 a été examinée au dispensaire de salubrité une jeune fille de vingt-quatre ans, L. A... <pii s'est présentée spontanément pour se faire inscrire et pour enlr<»r dans une maison publique frécpientée spécialement par les étrangers. Cette personne, qui a une exctdlente t(»nu(», qui s'exprime très correctement et même a>ec une certaine élégance, est jolie et distinguée ; elle» est vêtue convenabbMueid, mais sans prétention et avec bon goût. IntiTrogée sur le motif i\\\\ la pousse à se livrer à la pn)stitution, elle dit ètn* institutriee et avoir cherché vaintMin^nl, depuis deux ans, une place soit dans une institution, soit dans une maison pailii-ulièn»; ayant épuisé toutes les ressources dont (»11(» pouvait disposer*, elle ne trouve d'autre moyen de vivre que d'entrer dans une maison de prostitution. En prenant cette résolution, elle sm't h» conseil qui lui a été donné par une femme qui a agi de la même façon autrefois, (»t qui a maintenant une très belle situation. Elle (\spùre arriver au même résultat! Cette jeune fille qui a toutcvs les apparences et le langage d'une demoiselle bien élevée a passé ses examens et a obtenu le bn^vet suiïérieur; elle est bonne musicienne et parle très bien Tanglais. Fille a séjourné pendant deux ans en Angleterre pour s(» perfectionner dans la langue du pays; elle» avait occui»é une place dans une institution de demoiselles où elb» donnait des bacons de français. Lorsqu'elle a eu une connaissanie complète de la langue anglaise, elle est revenue à Paris pour trouver une place d'institutrice. Ses recherches auraient été vaines et pendant deux ans et demi, elle aurait frappé inutilement à la porte de toutes les agences de placement; c'est en désespoir de cause qu'elle a pris la résolution ([ui la conduit aujourd'hui au dispcMisairc. 11 y
a dans le récit de cette jeune personne une particularité qui semble étrange : elle a eu un amant, qui serait dans une bonne situation de fortune et auquel elle n'a jamais voulu demander de Targent, parce qu'elle trouvait quelque chose de répugnant dans une semblable demande; par contre, elle trouve normal d'entrer dans une maison publique et de se livrcT au premier venu qui payera la rétribution exigée par la maîtresse de maison ! Nous sommes en présence d'un motif inconnu qui nous échappe ou qu'on désire cacher; mais, ce qui ressort très clairement de ce fait, c'est lïnfluence délétère des fréquentations de quelques femmes galantes, dont les conseils ont perverti progressivement le sens moral d'une personne qui est instruite et qui parait très intelligente. Elle connaît une femme qui a débuté par la prostitution dans une maison publique achalandée et qui a maintenant une riche situation! Cet exemple semble être le mirage qui Tatlire et la rend inconscic^nte de sa détermination; elle rêve d'une situation brillante et suit aveuglément la route parcourue par celle qui, partie du même point de départ, est arrivée à avoir d(» l'argent, sinon de la considération!
N'est-ce pas le même ]>hén(>mène de fascination spéciale qui s'empare de l'esprit de certaines jeunes ouvrières, lorscprelles lisent dans les journaux à la nu)de : « M"'' X..., pensionnaire de l'Académie de musique, vient d'acheter dans ravenu(» du bois de Boulogne, pour le prix de 450,000 francs, un terrain pour y faire construire un hôtel. » Une pareille révélation fait travailler toutes les jeunes têtes qui rêvent d'hôtels, de chenaux, de protectc^urs généreux ! C'est après de pareils rêves qu'on fait les premiers pas dans la prostitution !
Dans le cas de cette jeune institutrice, Taberration mentale qui se produit paraît encore plus étrange : elle est instruite, elle semble appartenir à une famille honnête à laquelle elle veut cacher sa décision ; elle s'est donnée sans calculer à un homme qu'elle aime ou du moins qu'(»lle estime; elle n'a fréquenté ni les bals ni les Ueux d(* plaisir, où elle aurait eu l'occasion de ren(*ontrer d(»s amants de passag(% plus ou moiiLS généreux; elle n'a pas sui>i la pjMile. progressive (pii. a|)rès la [uostitulion clandestine*, mène à la i)n)stitution publiepie et brusquemeni, sans transition, elle prend la résolution d'entrer dans une» maison publique où elb* appartiendra au premier amateur venu! 11 y a là une espèce d'hypnotisme s[iè<Mal
qu'il est difficile d'expliquer autrement qu'en admettant la fascination subie au récit qu'on lui a fait de la possibilité de conquérir la fortune! C est la démonstration éclatante du danger de certaines fréquentations et de l'influence qu'elles ont sur le développement de la prostitution! Bien que cette fdle fût majeure et eiit la libre disposition de sa personne, sa détermination paraissait si extraordinaire que le sous-chef du bureau des mœurs ne voulut pas ordonner immédiatement son inscription; elle fut renvoyée devant la Commission spéciale chargée de délibérer sur certaines inscriplions. Malgré l(*s observations qui lui furent faites et les conseils qu'on lui donna, L. A... persista dans sa résolution : elle fut inscrite et entra dans la maison publique qu'elle avait choisie! Elle n'y resta pas longtemps.
Nous pourrions arrêter là le récit concernant cette personne si dans toute cette histoire il n'y avait quelque chose d'exceptionnel. Quelques jours après son inscription, L. A... adressa à la Préfecture de poHce la lettre suivante :
Paris, 14 janvier iSDi.
Monsieur,
Je suis entrée le 2 janvier dernier dans la maison de la rue ; j'en sors
aujourd'hui pour n'y jamais rentrer ni là ni dans aucune autre maison.
Je sollicite d'être rayée des contrôles de la prostitution, s'il y a possibilité de répondre à mon désir. Je suis prête à remplir pour cela les formalités nécessaires pourvu qu'aucun scandale ne rejaillisse sur ma famille qui a tout ignoré, que tout scandale soit évité et toute démarche faite avec discrétion.
Je garde tout espoir. Monsieur, que vous réservez à ma demande une réponse favorable et je vous prie de croire à la sincérité de mes regrets.
Appelée à la Préfecture de police, elle dit être rentrée chez sa mère, ce qui est confirmé par un rapport du service de la sûreté qui, à la date du 8 mars, ne signale rien d'irréguHer dans sa conduite. Mandée de nouveau à la Préfecture de police, elle répond la lettre suivante :
Monsieur,
SMl vous faut des renseignements, je suis, mieux que tout autre, h même de vous les donner. Si je ne l'ai pas fait lundi, c'est que je ne vous ai pas vu bienveillant et j'ai préféré me taire, une voix qui tremble ne saurait être ni persuasive ni éloquente. Vous devez comprendre d'ailleurs combien il est pénible de révéler a un étranger les drames intimes d'une existence.
Je n'étais et je ne suis pas folle ni malade. J'ai agi sous l'inlluence d'un pro-
fond désespoir. Toute autre que moi peut-être eût mieux aimé la mort; mais je suis jeune, pleine de vigueur et de force et j'ai peur de Tanéantissement. La justice humaine doit-elle être plus sévère que la justice divine qui enseigne que celui qui se repent est plus grand que celui qui n'a jamais péché? Pourquoi tenterai-je de vous affirmer que ma conduite, jusqu'au 2 janvier dernier, a été irréprochable? Pourquoi vous aurais-je dit, lundi, que je ne quitte pas ma mère? Vous ne me croiriez pas et ce serait une humiliation de plus, ('elle de me trouver entre les murs d'une Préfecture de police n'est-elle pas un assez sévère châtiment d'avoir faibli dans un moment d'angoisse? Épargnez-moi, 3Ionsieur, d'en repasser le seuil; s'il vous faut des détails, je vous les enverrai par lettre; vous les ajouterez à ceux que vous avez entendus et qui, peut-être, vous paraissent obscurs. Soyez miséricordieux. Monsieur; le Christ pardonna bien à la Madeleine et j'ai beaucoup moins péché qu'elle. A cette objection que vous pourriez faire que quinze jours ont suffi pour me corrompre, je pourrais vous répondre (mais vous en souririez d'incrédulité) que le cachet de mon éducation, à cet endroit où l'on ne porte pas le respect de la femme, en imposait assez pour que l'on agît avec moi, avec une très grande générosité d'âme. Mais vous ne croyez pas plus cela que vous ne croyez le reste et je n'ai pas h vous en vouloir. Je ne sollicite plus d'être rayée, peu m'importe a présent que j'en ai fait la demande; je réclame seulement que si vous exigez une explication claire, vous croyiez k son exactitude. Je n'ai pas droit à vos égards, mais je vous en prie. Monsieur, si vous me répondez, que ce soit par lettre ne portant pas le cachet de la Préfecture de police. Je vous serai éternellement reconnaissante d'avoir compris qu'il vaut mieux m'engager à me relever de ma chute que de m'abai^ser encore.
('.es (l(Hi\ h»llres sont (•(^rlainemenl iiilérrssantes, à bien des points de vue ; elles indiquent, dans tous les eas, (|ue celle qui les a écrites est une personne int(dligente, instruite H capable d'écrire d'une façon trrs convenable; mais, est-elle aussi sincère qu'elle est inl(dligenl(»? Les sentiments (»\|>rimés sont ébnés; sont-ils éprouvés d'une façon réellr? On est en droit de se le diMuandrr, lorsque les renseignements recueillis sont (»n contradiction avec* les assertions émises. Son éducation morale» a pu surpn»ndre et étomier 1rs babituésde cette maison di» prostitution; on a pu étn» intrigué par une trnue rés(»rvé<% un hingagr correct A une absence» absolue de tout c\nism(\ mais de là à admettre ([u'elle soit restée» imb'mne de toute souillure au milieu des vierges folles, ses compagnes, il y a tout un monde! Nous pouvons croire qu'elle n'a joué son rôle qu'en partie, mais (die n'en a pas moins renqdi, d'une façon plus ou moins discrète, l'oflice qui lui était dévolu. Nous savons, au reste, que ce n'(»st pas spontanément (pielle a (juitté cette maison; on Ta remer-
CAUSES Dii LA PHOSnrUTlON
ciée, parce que su façon d'être n'était pas suffisamment en rapport avec les habitudes des autres femmes. Sa résolution de ne plus se trouver dans un lupanar n'a donc été prise qu'après coup. N'y a-t-il pas aussi quel(|ue cliose d'étrange à voir cette personne exagérer les sentiments de délicatesse au point de se trouver humiliée lorsqu'on lui demande de se rendre dans les bureaux de la Préfecture de police, elle qui n'avait pas hésité à vivre dans une maison de prostitution? Il est possible (|ue sous le toit maternel et sous l'influence salutaire d'un milieu sain, les sentiments de délicatesse et d'honneur se soient réveillés; mais, pour combien de temps? Elle va être rayée des contrôles de la prostitution; mais après? N'y a-t-il pas à redouter que de nouvelles influences mauvaises n'agissent sur cette nature mal équiUbrée et ne déterminent encore des résolutions étranges ! Quand une personne de vingt-quatre ans, intelligente, instruite, ayant reçu une éducation honnête, subit l'influence pernicieuse de certaines fréquentations, au point d'entrer dans une maison de prostitution, il y a lieu de craindre pour son avenir et de redouter le peu de consistance de ses résolutions de vertu et de moralités A côté de ce fait, étrange sous tant de rapports, nous pouvons raconter l'odyssée lamentable d'une jeune fille élevée comme une personne du meilleur monde, par le caprice d'une grande dame, et qui est venue échouer dans une maison pubhque de i^aris. Ici, ce n'est pas la camaraderie qui a été la cause de la prostitution, c'est l'influence néfaste d'une femme vicieuse qui a pris une jeune fille dans un milimi pauvre (»t honnèt(% pour en faire un être sans nom destiné à assouvir ses passions contre nature. Celte grandi» dame, qui devait être la prolc^ctrice de Tenfant qu'elle avait promis d'élever av(»c soin, a commis le crime de la pervertir, de la corrompre, ah)rs qu'elle était inconsciente, et de la lancer dans une vie de désordre, qui devait flnir par la prostitution publique. Il y a dans l'histoire de celte jeune personne beaucoup d'analogie» avec la vie de Ihéroïne (\\ny Bal/ac a étudiée avec tant de soin et tant d'habil(»té dans sa Fille au.v yeux iVor, C'est une preuve que la réalité brutale fournit un vaste champ d'observation au romancier, qui n'a plus qu'à ajouter (pu^bpuvs louches légères pour présenter un tableau sincère de* toul(»s les aberrations des sens et de toutes les perversions dajis la [lassion.
La comtesse X..., de nalionalilé étrangère, avait toujours refusé
de se marier et repoussé les hommages des hommes les plus distingués et les plus élevés par le rang et par la fortune ; elle vivait en célibataire, avec des allures un peu bizarres, qui lui donnaient une réputation d'excentrique et de fantasque ; mais on excusait sa manière de faire, à cause de sa grande fortune. Elle passait habituellement l'hiver en Egypte où elle possédait un beau palais à Alexandrie, puis résidait, pendant quatre mois de Tannée, dans son palais de Vienne; elle consacrait le reste de son temps à des voyages à Bucharest, à Paris, en Italie. En 1882, à Venise, en descendant de gondole, elle remarque sur le quai des Esclavons une enfant de douze ans, si jolie qu'elle s'informe de son nom et de sa demeure. Elle va trouver immédiatement ses parents, de très pauvres boutiquiers, à qui elle propose d'emmener Tenfant, de Télever pour en faire sa demoiselle de compagnie et de se charger de son avenir. Les parents ccmsentent à confier leur fdle Lilia à cette grande dame, dont tout le monde à Venise connaissait l'immense fortune, avec l'espoir secret qu'elle aurait une large part dans ses libéralités.
Lilia reçoit les leçons des professeurs les plus en renom : on lui enseigne riiisloire, la musique, les langues étrangères ; elle est habillée par les meilleurs faiseurs (»t traitée comme si elle était la fille de la maison. A mesure qu'elh» grandit et se développe, sa beauté s'accentue : elle est fine, mignonne, avec de grands yv\\\ voilés, une expression mélancolique et une voix reman|nable; d(» l'aveu de tous ceux (jui l'ont connue, c'était une j)ersonne absolument charmante. Mais hélas! dès les premiers temps de son séjour chez la comtesse, Lilia avait reçu les leçons de cette femme vicieuse; elle avait été entraînée à satisfaire ses goûts contre nature et à calmer la passion brutale qui la dévorait. Pendant près de dix ans, elle a servi d'instrument à la sensualité perverse de cette femme, sans se douter du rôle monstrueux qu'on lui faisait jouer. Lilia ne quittait \ms la comtesse d'une minute ; elle l'accompagnait dans les dîners et les bals chez les plus grands personnages, ce que Ton admettait, la comtesse étant classée parmi « les originales ». En 1891, à Vienne, la comtesse meurt tout à coup, sans testament, laissant Lilia seule, sans ressources. Si la comtesse passait aux yeux des hommes (sou>enl naïfs) pour une personne fantasque et incompréhensible, les femmes ne se trompaient pas sur ses goûts; elles avaient compris l'intimité spéciale qui existait entre Lilia et elle, aussi plusieurs des amies
de la grande dame s'empressèreut-elles de recueillir Lilia. Elle accepta riiospitalité qui lui était offerte par la femme d'un général. A peine installée chez la générale, Lilia trouva très naturel que cette dame lui demandât de faire avec elle ce qu'elle faisait avec la comtesse. N'était-ce pas normal puisque ces pratiques rentraient dans Téducalion qui lui avait élé donnée? La générale étant mère de famille, Lilia se trouvait très libre, aussi allait-elle souvent chez plusieurs autres grandes dames qui raccueillaient avec empressement. Il lui arriva ainsi de satisfaire les désirs de celles (jui lui montraient de Tamitié et de céder à leurs caprices. Quant aux hommes, elles les repoussait avec terreur.
Un soir que la générale dinait en ville avec toute sa famille, Lilia, restée seule au logis, fut surprise par le fds du général (jui, neutre à Timproviste, la prit de force et la viola. Elle avait alors vingt-deux ans. Elle a raconté que c'était le souvenir le plus affreux de sa vie : affolée, honteuse, dégoûtée de tout, elle reste plusieurs jours sans idées, ayant une vague impression que sa vie passée est une monstruosité et une erreur épouvantable. Peu à peu elle se calme et comme son caractère est net et résolu, elle prend résolument son parti d'être une fille perdue. Elle s'enfuit à Bucharest, puis revient à Vienne, se livrant successivement à des débauches de femmes et à des débauches d'hommes. Bientôt Fidée de Paris Tobsède ; elle a entendu parler de certaines maisons juddiques en renom et dont la réputation est connue à l'étranger; cédant à sa nature impulsive, elle part pour Paris, descend dans une des maisons publiques les plus achalandées ; elle n'y reste que cinq jours, après avoir éprouvé une désillusion aussi atroce que celle qu'elle a ressentie après son viol. Mais, où aller? Elle est à peu près sans argent et ne connaît rien de Paris ; elle écoute les conseils d'une de ses compagnes et se fait inscrire dans une nouvelle maison, en attendant mieux...
Un écrivain de talent qui a eu l'occasion de la voir à cette époque et qui a recueilli les détails que je viens de transcrire, rectmnaît qu'il y avait chez cette malheureuse jeune fille un charme étrange joint à une tristesse profonde lorsqu'elle disait les tortures morales ressenties. Elle avait instinctivement des sentiments de délicatesse et de loyauté, aussi éprouvait-elle souvent des moments d'affolement. Ayant très nettement conscience de son existence
52 I.A PKOSHTLTION CLANDESTINIi A PAUIS
misérable et irrémédiablement perdue, elle comprenait que le passé était irréparable et que jamais Taffection d'un homme délicat ne viendrait la consoler. Sa vie dans une maison de prostitution lui l>araissait monstrueuse ; elle quitte Paris, quelques semaines après et part pour l'Amérique.
Cette pauvre fille aurait pu être une femme honnête et distinguée, si elle n'avait pas ou le malheur de rencontrer une grande dame vicieuse qui en a fait une fille publique!
Dans les autres causes pernicieuses dos mauvaises fréquentations doivent figurer les bureaux de placements et les logements destinés aux domestiques sans place. Dans ces milieux où se trouvent réunies les natures les plus diverses et souvent les plus perverses, lorsqu'on attend, depuis plusieurs jours ou plusieurs semaines, une place qui n'arrive pas, il n'est pas extraordinaire qu'une fille honnête subisse l'influence d'une fille vicieuse et se laisse entraîner, lorsque les ressources lui font défaut, à descendre dans la rue et à se livrer à la prostitution clandestine. Dans ces différents établissements et spécialement chez les logeuses, il existe une promiscuité très dangereuse : dans une pièce aux proportions souvent restreintes, on entasse plusieurs lits et chaque lit est occupé par deux ou trois femmes. Lorsque, la journée terminée, on rentre au logis et qu'à la fatigue do nombreuses courses infructueuses se joint la crainte d'épuiser les minc(»s ressources dont on dispose, les langues so délient, les plaintes s'exhalent, les confidences se produisent. La conclusion de toutes ces conversations est toujours la même : on ne peut pas cependant mourir de faim; puisqu'on ne trouve pas de place de domestique, il faut essayer, en attendant, de gagner de Targent par un moyen quelconque. La plus au<lacieuse ou plutôt la plus vicieuse d'entre ces femmes dira qu'elle a ou, dans d'autres circonstances, Toccasion de rencontrer dos hommes généreux, qu'elle connaît des endroits propices et qu'elle est sûre de faire gagner de l'argent à celle qui voudra l'accompagner. Ce n'est ni difficile, ni dangereux et c'est un moyen commode de se procurer dos ressources on attendant la place espérée! Los conseils donnes sont écoutés; on se décide à faire un premier pas dans la prostitution et, plus tard, on trouve très naturel, lors(ju'on sera sans place, do descendre dans la rue et de faire marchandise de son corps, tant (pion n'aura pas trouvé un emploi qui con\ionno. Il n'est pas extraordinaire que ces
femmes ainsi entraînées continuent plus tard ce métier qu'elles trouvent lucratif et qu'elles se livrent à la prostitution, alors même qu'elles sont attachées comme domestiques à des familles très honnêtes! Il arrive aussi, parfois, qu'elles font alternativement de la prostitution et de la domesticité; c'est une question d'intermittence. Nous examinerons plus longuement ces différents détails dans le chapitre spécial que nous consacrons aux domestiques. La bonne sans place rentre trop souvent dans la catégorie de celle qui a été citée par le D** Celso Pellizarri : c< Une bonne syphylisée est renvoyée par ses maîtres, si elle avait pu rentrer à Thôpital, comme pour la variole ou la fièvre typhoïde, elle se fut soignée et eût pu, pendant ce temps, chercher une nouvelle place; mais elle ne fut pas admise et la voilà courant à la recherche de gens capables de lui assurer le couvert et un gite, semant la véroh» partout pour payer sa bienvenue. »
A côté des logeuses pour domestiques, il y a des bureaux de placement où se rencontre un grand nombre des filles qui forment le personnel habituel des brasseries. Ces établissements qui, depuis'une vingtaine d'années, sont devenus plus nombreux, ne sont en général que des lupanars déguisés; les clients habituels y absorbent de très mauvaises consommations et y contractent toute la variété des maladies vénériennes. M. le D*^ Barthélémy (1) qui a consacré une importante et très intéressante étude aux différentes variétés de femmes qui composent ces étaldissements s'exprime avec une rare vigueur sur leur compte. « Sans sortir des attributions médicales, nous croyons pouvoir réclamer au nom de l'hygiène morale et de rhygiène matérielle, la suppression ou la transformation des brasseries servies par les femnu»s. ïidles qu'elles sont aujourd'hui, ce sont des établissements insalubres au premier chef. » Et plus loin : (( Les industriels qui les dirigent ne sont pas tellement intéressants qu'il faille tenir compte de leurs récriminations. Les femmes qui les desservent feront ce (pielles voudront, mais rien de pire assurément. On n'y perdra rien, pas même de bonnes consommations. On ne peut qu'y gagner. La santé pubHque surtout s'en trouvera bien. En effet, la prostitution clandestine qui va sans cesse croissant doit être considérée comme une des sources les plus excessives de la
(1) Syphilis et Sanlé publique^ J.-B. Baillière, page 25 el suivantes.
propagation et de la persistance de la vende dans la société moderne. » Pour atténuer leur danger, il faudrait que toutes ces femmes fussent soumises régulièrement à un examen médical. « Toutes les brasseries de femmes et tous les établissements similaires devront être astreints à l'inspection sanitaire. Les inviteuses, les verseuses, les servantes devraient être munies de certificats de santé valables pour trois jours seulement. » C'est avec juste raison que M. le D"^ Barthélémy sollicite des mesures rigoureuses contre ces établissements d'autant plus dangereux qu'ils inspirent moins d'appréhension. Les élèves des écoles et des lycées, les tout jeunes gens ne craignent pas de s'y aventurer, l'aspect extérieur étant celui de toutes ces brasseries qui ont envahi tous les quartiers de Paris ; ils en franchissent le seuil sans ôtre retenus par un sentiment de convenance ou par crainte d'y être vus, attirés aussi par l'attrait du fruit défendu. Combien de ces malheureux jeunes gens ont été victimes de leur curiosité ! On prétend que la prospérité de ces établissements diminue et que leur vogue subit un temps d'arrêt; nous voûtons l'espérer; mais combien ils sont encore nombreux!
On a bien voulu nous communiquer le recensement des brasseries servies par des femmes, recensement fait à la fin de juin 1894.
Les brasseries ont élé classées par arrondissements et par nombre de femmes servant dans ces établissements, au moment du recensement. On a également indiqué le maximum des femmes qui s'y trouvent à l'époque de la plus grande vogue. 11 est utile de faire remarquer que le personnel des brasseries, comme celui des maisons publi(jues, est plus nombreux l'hiver. Dès que le tenq)s devient doux, beaucoup de filles quittent les maisons publiques, pour faire de la prostitution en chambre ou vont chercher fortune ailleurs ; il en est de même des filles de brasserie qui, aux beaux jours, sont prises denvie d'aller respirer Tair extérieur.
État des Brasseries desservies par des femmes
Juin 1894
Nombre
Nombre
Nombre de femmes
ArroDdissement»
do
de Propriétaire?,
Brasseries
Gérantes et Caissières
Aetaellement
Maximum
1er arrondiss*
Se -
rio
lie
Vie
ir54
Il ressort de ces documents qu'il y a, dans les brasseries, plus de 600 femmes se livrant à la prostitution clandestine, sous prétexte de servir des consommations quelconques. On y rencontre des fdles mineures, aussi bien que des lilles majeures, les industriels qui exploitent ces établisseujents ne se préoccupent guère de Tàge de leurs pensionnaires ; il y a là cependant des agissements qui tombent sous le coup de Tarticle 334 du code pénal, puisqu'on excite les mineures à la dél)aucbe et qu'on favorise leur prostitution. L'attention delà Préfecture de police a été appelée sur la présence,
5f) LA PROSTITUTION CLANDESTINE A PARIS
dans ces établissements, de jeunes filles mineures, aussi une ordonnance a été rendue en 1 888 ; la voici :
No 4 PRÉFECTURE DE POLICE
1"» DIVISION Ordonnance concernant IHnlerdiclion de l'emploi des filles
2« BUREAU mineures dans les débits de boissons de toutes sortes.
Paris, le 24 février i888.
Nous, Préfet de Police,
Vu la loi des i6 et 24 août i790;
Vu la loi du 28 pluviôse, an VIII;
Vu Tarrêté des consuls du i2 niessidor an VIII;
Vu la loi du i0juini853;
Ordonnons ce qui suit :
Article premier.
Aucune fille mineure ne pourra être employée, à litre quelconque, dans les cafés, cabarets, brasseries ou autres débits de boissons.
Art. 2.
Les contraventions à la présente ordonnance seront constatées par des procès- verbaux et poursuivies conformément aux lois.
Art. 3.
Le secrétaire général, le chef de la police municipale, les commissaires de police et tous les agents de la Préfecture de Police, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de IVxéculion de la présente ordonnance, qui sera imprimée, publiée et affichée.
Le Préfet de Police :
Léon Bourgeois.
Pour le Préfet de Police :
Le Secrétaire général L. L épi ne.
L'instruction qui a dicté cette ordonnance était des plus louables, mais la mise en pratique en était difficile. 11 eut fallu tenir la main rigoureusement à son exécution et pour cela il était indispensable qu'un agent de la Préfecture de police, désigné à Tavance, eût la mission spéciale de contrôler, au moins une fois par semaine, dans chaque arrondissement, le nombre des femmes présentes dans les brasseries en exigeant une pièce officielle indiquant exactement l'ftge de la personne employée. En disséminant les responsabilités, on diminuait Taclion ot la >olonté d(»s agents chargés d'une pareille
exécution. Qu'est-il arrivé par suite? C'est que les contraventions ont été insignifiantes ; il y a eu en effet :
13 contraventions en 1888 5 — — 1889
0 — — 1894 (juillet).
Le nombre des contraventions n'étant que de 32 en six ans et demi, il faut convenir que le résultat a été fort mince. Si nous faisons remarquer, en outre, que, dans ces différents cas, l'amende a été de 5 francs, il y a lieu de penser que les tenanciers de ces brasseries se sont préoccupés fort peu des contraventions faites, et qu'ils auront continué à garder dans leurs établissements des jeunes fdles non majeures, si ces mineures avaient du succès et augmentaient le nombre des consommateurs.
Des mesures plus radicales seraient indispensables pour assainir ces établissements. Je me range à Topinion de M. Barthélémy, qui demande la transformation, voire même la suppression des brasseries à femmes. Dans un livre, publié en 1893 (1), j'ai indiqué des mesures rigoureuses prises par certains maires contre ces établissements similaires; j'ai signalé spécialement un arrêté du maire d'Antibes qui interdit aux débitants de boissons d'employer pour le service de leurs établissements des femmes ou fdles ne faisant pas partie essentielle de leur famille. Cet arrêté s'appuie sur la loi du 5 avril 1884 et sur un arrêt de la Cour de cassation, en date du 22 mai 1885, qui sanctionne une décision du maire d'Avignon, interdisant le service des femmes dans les buvettes, cafés, brasseries, etc. La loi du 5 avril 1884 qui fait connaître les droits des municipalités et Farrêt de la Cour suprême sanctionne ces mêmes droits, permettent aux municipalités en province, et au Préfet de police à Paris, d'interdire le service des femmes dans les brasseries. Le jour où de semblables arrêtés seront pris à Paris, on aura rendu un éminent service à la santé publique.
(1) Syphilis et prostitution chez tes insoumises mineures, Masson, éditeur.
Dans ia soaiue du Sénat du 17 avril 1894, M. le sénateur BértMigor a déposé une proposition de loi sur la prostitution et les outrages aux bonnes mœurs (1). Dans les considérations qui précèdent cette proposition M. Bérenger s'occupe des brasseries à femmes et du rôle qu'elles jouent dans le développement de la prostitution clandestine. Il nous paraît utile de citer ce que Tbonorable sénateur dit à ce sujet: « Le nombre des établissements, la plupart desservis par des femmes, dans lesquels, à côté de la salle des consommations, se pratique à peu près ouvertement la débauche, s'est notablement accru. Leur audace a pris les plus inquiétantes proportions.
« A l'heure qu'il est, certains d'entre eux ont un personnel chargé de recruter au dehors. Cest particulièrement dans le voisinage des établissements d'éducation qu'ils opèrent. Nous tenons d'un membre élevé de l'Université que, sur ses plaintes, la Préfecture de police a dû faire défense à certaines maisons, sous menace de fermeture, de recevoir des lycéens. Mais cette mesure n'a pas tardé à être éludée et l'on a vu certains débits établir des vestiaires destinés à transformer, avant leur entrée, ces collégiens en consommateurs ordinaires, par un simple changement de vêtements. »
Les prospectus les plus explicites sont en môme temps distribués sur la voie publique. En voici quelques exemples :
Brasserie orientale. Venez voir les sultanes fin de siècle. Aujourd'hui, inauguration du temple de Vénus. Tout le monde voudra admirer les merveilleuses déesses dans la gracieuseté de leurs costumes.
(Ceci était jeté au public par les déesses elles-mêmes du haut d'une voiture de masques qui suivaient l'année dernière la cavalcade de la Mi-Carôme.)
Voici qui est plus précis encore :
Brasserie du Les dames sont costumées....
Suit une poésie
Sur leurs lèvres mutines Sont des baisers joyeux Que peuvent, on le devine, Cueillir les amoureux.
(1) Ce projet de loi, discuté au Sénat dans plusieurs séances, a élé adopté, après modiûcations, le 27 juin 1895.
Auberge de Cupidon... Le service est fait par les prêtresses du dieu de ramour en costume des plus original (sic). Une fois encore venez sacrifier a ses autels.
Ces prospectus indiquent, d'une façon non déguisée, que ces brasseries sont des lupanars et le personnel qui les compose devrait ùlre soumis, au moins, aux visites réglementaires. Puisque cette mesure n'est pas appliquée, il y a lieu d'interdire ces maisons. M. Bérenger, dans saproposition de loi, arrive à la même conclusion, puisque dans les pénalités applicables aux débitants de boissons à consommer sur place, aux cabaretiers, etc., qui fournissent aux femmes ou fdles la possibilité de se prostituer, il joint, en cas de condamnation, la fermeture des établissements. L'honorable sénateur arrive aux mômes conclusions que nous, mais il admet qu'une loi est nécessaire, alors que nous soutenons que le Préfet de police, en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés par la loi du 5 avril 1884, peut, par un arrêté, inlerdire le service des femmes dans les brasseries.
A côté des logeuses pour domestiques, à côté des bureaux de placements fournissant des domestiques et des filles de brasseries, il existe des agences, non autorisées, qui se chargent spécialement de procurer des jeunes fdles à certaines maisons de prostitution clandestine. Les propriétaires de ces agences font appel, par la voix des journaux, aux jeunes filles sans place leur promettant un emploi facile et lucratif; on les envoie dans des magasins de lingerie, de confiserie, de parfumerie qui ne sont, sous des apparences d'établissement de commerce, que des maisons de prostitution clandestine. Ces bureaux de placements qui ont parfois l'apparence de bureaux d'abonnement de musique, de cabinets de lecture, d'agences théâtrales, d'agences pour institutrices, sont des maisons de rendezvous dirigées par d'anciennes filles ou anciennes maltresses de maisons publiques. Quelques-unes de ces femmes ont dans différents quartiers de Paris plusieurs maisons analogues, mais exploitant un genre spécial, suivant le quartier. Ainsi, la veuve B... tenait, rue de la Victoire, un magasin de cravates et rue de Rome une agence théâtrale, maison de cravates et agence théâtrale n'ayant qu'un seul but, la prostitution clandestine. A la mort de la veuve B... en 1886, l'agence théâtrale a continué à fonctionner et a été exploitée par une de ses nièces, qui était son héritière.
Ces différents bureaux de placements fictifs, ces agences théâtrales interlopes nous amènent, tout naturellement, à étudier le rôle des proxénètes et leur influence déplorable, au point de vue de la prostitution parisienne.
Proxénètes^ maisons de rendez-vous^ magasins de ganterie ^ de parfumerie, de cravates^ de confiserie^ etc. — L'entremetteuse est l'agent le plus important de la prostitution clandestine. Elle déploie dans ce métier une science extraordinaire do ruses, de pièges et de mensonges; elle a toutes les audaces et fait litière de tout scrupule pour arriver à ses fins. Tout lui est bon pour attirer les jeunes filles chez elle et les jeter dans la prostitution en même temps quelles s'ingénient à tromper les hommes qui ont la naïveté de lui accorder quelque confiance. On peut distinguer plusieurs variétés d'entremelt(*uses : la professiormelle, la fausse commerçante, IVn- Iremetteuse élégante, la tireuse de cartes, la femme du monde veuve, ou deuii-artiste.
La professionnelle, — Elle pratique son métier ouvertement, mais dans une maison bourgeoise sans signe extérieur. Elle reçoit facilement quiconque est bien mis et est connu des interprèles des hôtels riches, qui peuvent lui amener des étrangers ca|)ables de dépenser de Targent. Elle ne diffère de la maîtresse de maisiui que par la prime qu'elle réclîime et parce (pi'elle n'a pas chez elle des pensionnaires; elle n'en conserve qu'une (|ui a riiabitnde d'arriver à la première heure; les autres femmes sont des auxiliaires qui arrivent de trois à six heures de l'après-midi et reviennent de neuf heures à onze heures du soir, pour se uu^tlre à la disposition des visiteurs, sans parti pris. Passé minuit, elle n'ouvre qu'aux clients c<umus personnelleujent. On n'y couche pas (»n général. Indépendamment de la clientèle des étrangers, cluupie entremetteuse a ses habitués, gens mariés, gens graves (|ui cachent leurs vices, gens de rercles paresseux, tous gens riches aimant le «-hangement sans se déranger. Voilà pourquoi une eutrenuUteuse habile renouvelle sa troupe» tous b»s mois, ((uille à n^prendn» de t(Mups en temps telle ou telh» jolie fille, j)ourvu (|u"(»lle modifie la couleur de ses cheveux; ([uelquefois même elle garde plus longtenqis certaine fille parce qu'un client aura eu la fantaisie de prendre un abonnement
pour avoir la même femmo, penilanl une période délermiiiée. L'entromelleuse se cliarge do procurer la femme qu'on lui désigne et il est rare qu'elle réponde que c'est impossible. Elle demande de la patience de huit à quinze jours, et plus ou moins d'argent. Quelquefois, elle réussit réellement, mais, le plus souvent, il se pass(» quelque chose d'étrangement simple et où s'épanouit toute la candeur masculine; on fournit au client une ressemblance sans qu'il se doute de la supercherie. Sous prétexte de pudeur onde timidité, on s'arrange pour que la chambre soit peu éclairée, la dame est mu(»lte ; le monsieur part enchanté ! Vn des talents de Tentremetteuse habile consiste à découvrir et à composer des ressemblances. Qu(d(juesunes ont des albums de photographies vraiment extraordinaires et lorsqu'on ne connaît que de loin le sujet demandé, rien n'est plus aisé que cette duperie de prés. Beaucoup irélrangers quittent ainsi Paris, persuadés qu'ils ont eu les faveurs de telle actrice ou marquise. Beaucoup de Parisiens inintelligents s(> font la même douce illusion.
Certains individus, très vaniteux, ont la prétention de n'avoir des rapports qu'avec des fenunes du monde ; l'entremetteuse (pii saisit promptement le travers de ces gens-là trouve moyen d'exploiter leur vanité. c( J'ai en ce moment dans mes ndations, dit-elle, une délicieuse petite femme du monde qui a fait des dettes et qui a bien peur des reproches de son mari ; si vous vouliez être bien discret et bien délicat, peut-être arriverai-jeà lui faire accepter un rendez-vous et à la décider à faire un pn»mier faux pas; ce sera très difficile, mais en vous montrant très généreux,je ne désespère pas du succès! » On se laisse toujours prendre à de telles prom(»sses et on ne dout(» pas que la Hmime présentée ne soit une fcîuime du vrai monde ! C'est ainsi que M. X..., un riche et vieux viveur parisien, a des rapports fréquents, depuis deux ans, avec une a femme du monde » qu'il paye très largement, en raison de la situation sociale, et qui n'est autre (prune jc^une feumie de Montmartre, habitm'»e du Moulin Rouge et autres lieux ! Elle est d'une habileté extraordinaire à se transformer en mondaine élégante et ceux qui ont assisté à ce déguisement étaient émerveillés de cet art prodigieux de comédienne (pii arrivait à donner, l'air, le geste, le regard, la voix, la tenue distinguée d'une femme bien élevée. Pour accentuer la ressend)lance, elle nianipie quelquefois le rendez-vous promis et l'entremetteuse s'envoie à elle-
môme un télégramme qu'elle montre au monsieur désolé ! Le viveur parisien n'en reste que plus convaincu de sa bonne fortune !
Cette question des ressemblances est arrivée, parfois, à causer les erreurs les plus graves ; nous pouvons citer le fait suivant qui a produit un grand scandale : Le lieutenant X..., feuilletant l'album dune entremetteuse, est tout à coup stupéfait en croyant reconnaître une jeune personne du monde qu'il fréfpienle. « Comment ! vous avez M"^..? Pouvez-vous me la procurer demain? (C'était la fdle de son général!) — Parfaitement, venez à deux heures. »
Le rendez-vous a lieu à son gré! Quelques semaines après, il rencontre la jeune demoiselle dans un bal. En dansant avec elle, il lui tient un langage plein d'allusions passionnées, lui rappelant les heur(»ux moments passés ensemble, peu de jours avant. La jeune fille ne comprend rien aux allusions concernant le rendez-vous donné, mais comme le lieutenant insiste, elle sent qu'on l'offense et sous le coup d'une violente indignation, ne pouvant maîtriser ni son émotion ni sa colère, elle soufflette Tofficier en plein salon. Un grand tumulte se produit. Pendant que le père est mis au courant de ce qui vient de se passer, le lieutenant entraîné par des amis fait le récit de son aventure ; une enquête sérieuse s'ensuit et on reconnaît que le portrait vu chez l'entremetteuse était la photographie d'une modiste de la rue de Richelieu, qui avait quelque ressemblance* avec la fille du général et qui avait rhabitud<r de fréquenter les maisons de rendez-vous!
La fausse commerçante, — Cette entremett(»use se présente sous prétexte de placer des liqueurs ou d(*s objets d'art. Pour se faire une clientèle, elle prend des adresses dans b» Bottin. Afin de ne pas compromettre les hommes à(|ui elle s'adresse, lorsqu'ils sont mariés, elle écrit des lettres sur du papier commercial ; le style est en rapport, l'écriture est vulgaire et un observateur analyse instantanément le motif de la convocation qu'il reçoit; mais beaucoup de naïfs vont voir. Selon leur figure, la dame leur propose une occasion d'excellent cognac ou bien leur dt^nande, sans hésitation, leur goût en fenmies, leur offrant ses services pour leur trouver ce qu'il y a de mieux dans les prix doux.
Quelques-unes ont des spécialités d'ouvrières, iles demoiselles de magasin ou des mineures déflorées ou non déflorées.
L'entremetteuse^ qui est mal logée, va faire l'article à domicile et rentrée en matière est souvent un bronze de Clodion qu'elle désire vendre. Pour les entrevues, elle donne rendez-vous dans un café. 11 en est qui, malgré leur manque d'éducation, arrivent à nn degré de pénétration extraordinaire ; Tune d'elles, d'aspect très commun, mais d'une rare intelligence avait trois noms et trois domiciles. Dans le premier, elle était professionnelle ; dans le deuxième, fausse négociante, et dans le troisième (une villa dans la banlieue) elle était i^ne rentière très estimée et très respectée. Particularité étrange, bien que relativement fréquente, elle avait une fUle de quinze ans très sévèrement élevée. Elle a quitté Paris en 1893, à cause de sa fdle et vit bourgeoisement en province. Cette entremetteuse, qui avait une mémoire prodigieuse, connaissait littéralement tous les dessous de la galanterie parisienne.
U entremetteuse élégante, — Elle a toutes les apparences de la femme du monde la plus distinguée. C'est généralement une ancienne fille entretenue, très élégante, instruite et intelligente ou même une vraie mondaine dévoyée, frisant la quarantaine et qui veut maintenir son train de maison. Elle pratique encore très volontiers elle-même, mais elle a toujours de petites amies très jeunes qu'elle présente, sans jalousie, si on ne veut pas d'elle. Pour se créer de nombreuses relations, utiles à ses vues, elle se procure l'annuaire des cercles riches sur lequel un ami complaisant pointe les noms des gens qu'il juge accessibles et la dame leur écrit sur du joli papier armorié un billet comme celui-ci :
Cher moDsieur,
J'arrive de Nice où j'ai vu une de vos amies qui garde de vous un si excellent souvenir qu'elle m'a chargée d'une petite commission personnelle. Si vous voulez bien prendre la peine de passer me voir, vous me trouverez sûrement de quatre à cinq heures.
Veuillez agréer mes meilleurs sentimenls.
Vicomtesse de Z...
Rue, etc.
Le procédé intrigue et flalte beaucoup de gens. Au moins deux sur dix vont voir. Le salon est fleuri (ît élégant ; la dame est aimable et souriante et d'un naturel cbarmant. Vous ne connaissez pas l'amie dont elle vous parle», mais on oublie bien vite cette amie, encan-
(>'l LA PKOSTnt'TION CLANDESTINE A PAIlIS
sant ; elle vous trouve plein d'esprit et si sympathique qu'elle vous prie de venir prendre, sans façon, une tasse de thé avec une de ses aunes, qui est, dit-elle, un peu timide mais ravissante. On accepte naturellement une invitation si gracieuse. Les deux amies rivalisent d'amabilité et la tasse de thé se solde par une dépense de vingt-cinq à trente louis !
Il est utile de faire connaître la physionomie de ([uelques-unes de ces entremetteuses, très connues dans le monde do la galanterie parisienne et qui ont eu leur heure de célébrité. Voici J. D... qui arrive à Paris à Tàge de seize ans ; elle travaille comme modiste pendant quelques mois, puis devient actrice ; elle voyage en Amérique et en Italie et devient directricf» de concert à Milan. En 1878, elle est très richement entreleuue. Fille a un hôtel dans le quartier des Champs- Elysées, des domestiques nombreux, cocher, valet de pied, etc. ; elle a plusieurs voitures et quatre chevaux dans ses écuries. Les dépenses exagérées qu'elle fait l'obligent à contracter des dettes et son mobilier est vendu; elle est condamnée à un mois de prison pour détournement d'objets saisis. Obligée de fréquenter, de nouveau, l(»s maisons de rendez-vous, elle habite rue de la Chaussée-d'Antin un appartement au loyer mensuel de 800 francs; elle cherche, par tous les moyens, à recruter des clients et se tient au courant par Tentremise des garçons et d(*s gérants d(» certains hôtels, des étrang(»rs de distinction, ou plutôt, pour rester dans Texacte réalité, des étrangers ricln^s qui descendent dans ces hôtels ; elle sollicite leur visite en leur adressant d(»s lettres conçues de la façon suivante :
Monsieur,
Dos miniatures et objets d'art, tout à fait exceptionnels, sont en ma possession; voulez- vous être assez aimable pour m'iionorer d'une visite. Je désirerais avoir votre appréciation, à ce sujet.
Je vous salue. J. D...
Rue de la Chaussée d'Antin.
De trois heures à quatre heures après midi et de neuf heures à onze heures du soir.
(les lettres obtiennent le résultat cherché et sa clientèle va en auguientant rapidement, ce qui ne Fempèche pas d'être d'une grande àpreté et de faire, au besoin, du chantage pour obtenir de Targent. On nous a communiqué, à ce sujet, deux télégrammes caractéris-
CAUSKS DE LA PIlOSTITUTIOX 65
tiques envoyés à un homme honorablement connu à Paris. Ces léh*grammes sont ouverts, de façon à pouvoir être lus par tout le monde.
Paris, juin 1883. — Monsieur, jusqu'à ce jour, j'ai regardé votre parole comme sacrée, mais, ce malin, vous étant permis de mettre ma domestique à la porte, lorsqu'elle venait réclamer mon dû, je n'ai plus aucun égard à garder. Je vous fais savoir que si, d'ici à lundi, vous ne m'avez pas fait parvenir les 500 francsque vous me devez, tout ce que Paris contient de viveurs le saura! et en même temps je vous ferai sommation pour voir jusqu'où votre valeur d'honnéle homme s'arrêtera. Je tiens k vous montrer que vous vous trompez tout à fait à mon égard.
Je vous salue. D...
Le monsieur Tarant menacée du commissaire de police, reçoit le nouveau télégramme suivant :
Samedi soir, 7 heures. — Monsieur, votre lettre que je reçois à l'instant ne m'étonne nullement; c'est toujours ainsi que les mauvais payeurs agissent; vos menaces sont d'un grotesque et d'un ridicule que rien n'égale. Vous me devez 500 francs, payez-moi, voilà tout et alors je ne vous écrirai plus; mais jusqu'alors, je vous réclamerai mon dû, entendez-vous bien. Du reste, je vous le répète, si, demain dimanche, vous ne m'avez pas fait parvenir les 500 francs que vous me devez, lundi, vous recevrez une lettre d'invitation au juge de paix et si vous ne vous présentez pas, j'irai jusqu'au bout; je veux vous montrer que quand on réclame son dû, on est fort de son droit. Vous me devez 500 francs, payez-moi. — D
Le malheureux persécuté n'a plus qu'une ressource : c'est de s'adresser au conmiissaire de police pour avoir aide et protection ! L'intervention d(» ce magistrat eut pour résultat de calmer Tardeur guerrière 'de M"** D.... De la rue de la Chaussée-d'Antin, elle passe successivement rue d'Anjou-Saint-Honoré et boulevard de la Madeleine. L'appartement est loué au nom d'un de ses amants. A partir de cette période, elle n'opère plus seule, elle commence son rôle d'entremetteuse. Elle fréquente les bals publics, les théâtres, le boulevard des Italiens, à la recherche déjeunes filles mineures pour les livrer à la prostitution; elle se promène, parfois, avec des hommes qui lui indiquent une fdle à leur convenance et elle se charge d'aller lui proposer un rendez-vous et de l'entraîner dans son domicile. Elle attire chez elle des ouvrières jeunes et jolies, qui passent une partie de leur journée boulevard de la Madeleine, tandis
6<^ I.A PnOSTITlTION CLANDRSTINF. A PARIS
(|no los parents les croient à leur travail. CVsl ainsi qu'nne toule jeune fille de seize ans, gentille et charmante enfant très choyée par ses parents, qui travaillait dans une maison de couture, a été entraînée par une de ses camarades chez cette fenmie et mise en rapport avec des hommes. La mère ayant surveillé les agissements de sa lille, Ta vue sortir de cette maison suspecte et son enfant a du lui avouer qu'elle passait ses après-midi dans cette maison, depuis quelque temps, quVlle recevait 100 francs chaque fois. La pauvre mère désespérée n'a pu qu'adresser une plainte au commissaire de police. Les nombreuses réclamations des voisins, qui signalent cette officine de prostitution clandestine, obligent D... h quitter le boulevard de la Madeleine, mais elle ne renonce pas à son métier pour cela: elh» se contente d'être plus prudente. On la retrouve, deux ans plus tard, aux Champs-Elysées ayant une maison de passe des plus achalandées. Cette fois, elle occupe un hôtel enlier. avenue d'Antin. Cette maison de rtMidez-vous, luxueusement meublée», lui «^st louée au prix de 18.000 francs: elle est bien située el très propice au but qu'on cberche à atteindre, ayant une entrée rue de Pontbieu (»t Tautre. rue d'Antin. Elle a fait, à cette épofpn». dt»s affaires im|)ortantes, réalisant des bénélices considérables, ce qui lui permettait de mener la vie à grandes guides. KUe recevait un grand nondue d'hommes riches appartenant à toutes les classes de la société : hommes politique, hommes de finance, voire même des magistrats, qui arrivaient en équipage. Les femmes qui fréquentaient sa maison étaient recrutées spécialeriient dans les théâtres, où elle avait toujours conservé des relations avec les actri<*es: il lui était donc très facile de servir d'intermédiaire entre les hommes d'un monde riclie qui désiraient obtenir les faveurs de certaines actrices disposées elles-mêmes à tirer profil de leurs charmes. Les femmes cjui se rendaient chez* elle frappaient à la porte, tandis que les hommes sonnaient ; on savait toujours ainsi si c'était un homme ou une femme qui se présentait. Les femmes se tenaient dans la salle à manger de l'hôtel ; elles n'étaient appelées au salon que lorsque l'amatem* qui avait jeté son dévolu sur l'une d'elles arrivait pour la demander. Les hommes n'étaient admis dans la salle à manger que lorsqu'il leur prenait fantaisie d'offrir un dîner qui ne leur coûtait jamais moins de 3 ou 400 francs. Pendant cette période l'entremetteuse semble avoir été très prudente au point de \ue des mineures.
CAtSKS DK I.A PnOSTITUTION
et n*avoir attiré chez elle que les femmes de théâtre majeures : mais le succès quVlle obtient dans ce monde spécial ci le désir de gagner une forte somme d'argent lui fait commettre une grosse faute. Cédant aux instances d'un amateur très riche qui désirait posséder une actrice très connue, elle lui écrit et l'attire chez elle, sous prétexte d'affaires importantes la concernant. Cette artiste très distinguée introduite dans le salon de Tavenue d'Antin, se trouve, tout à coup, en présence d'un indivi<lu qui lui offre une grosse somme d'argeut si elle veut se donner à lui. Cette femme, qui était une vraie artiste, se révolte et dit son fait à ce faquin, mais elle a beaucoup de peine à s'enfuir. Sous le coup de la violente émotion ressentie, après avoir échappé à ce guet-apens, elle court indignée se plaindre à la Préfecture de police. Un commissaire de police reçoit un mandat spécial pour faire des investigations avenue d'Antin, à deux reprises différentes, mais comme on ne constate pas la présence de mineures, il n'y a pas eu <le sanction spéciale, sinon de rendre D... très circonspecte. A partir d<^ ce moment, elle ne reçoit plus chez elle, mais elle va se promener au Bois de Boulogne et donne aux personnages qu'elle rencoutre les adresses des femmes galantes qui avaient, avant, l'habitude de fréquenter sa maison. Elle abandonne l'avenue d'Antin pour s'en aller rue de Chateaubriand où elle prend un grand hôtel richement meublé et dont la location est de 25,000 fr. par an. Elle recommence sur une nouvelle échelle à exercer son industrie, jusqu'au jour où des plaintes nombreuses adressées à la Préfecture de police l'obligent à aller cherch(»r fortune à l'étranger. — La femme L... est mariée; le mari parait s'occuper de la vente de diamants, tandis que sa femme se livre au proxénétisme; en réalité, ils s'entendent admirablement et exploitent la mênie industrie. Ils ont figuré Tun et l'autre dans le procès de la rue de Surène et ont été condamnés pour excitation des mineures à la débauche, le mari à huit mois de prison et la femme à trois ans de la môme peine. Ce malheur ne les corrige pas. Us vont s'installer rue Caumartin, mais les allées et venues y sont si nombreuses que les voisins s'en préoccupent; tous les jours, de trois à sept heures du soir, des voitures s'arrêtent devant la porte et on en voit descendre des hommes paraissant appartenir à un monde riche et de jeunes femmes élégantes qui ne concourent ni pour le prix de chasteté ni pour le prix de vertu. Des plaintes nombreuses se produisent,
on crio au sccandalo et le propriétaire de rimmeiible se pourvoit en référé pour résiliation du bail. Le tribunal fit droit à sa demande et prononça la résiliation du bail (juillet 1877). La femme L... occupe successivement un appartement rue Neuve-des-Capucines et rue de Rome où elle continue à exercer son industrie, qui provoque les mêmes plaintes des voisins, babitant le même immeuble. Elle se décide alors à prendre une maison en totalité, qu'elle loue en meublé; cette maison située rue Duphot devient, en peu de temps, la plus connue et la plus achalandée des maisons de prostitution clandestine ; on y loge en garni; on y procure des femmes de toutes les conditions et de tous les âges; on y prête même de Targent; on semble avoir la spécialité des filles mineures, mais si cette spécialité rapporte beaucoup d'argent, elle est grosse de dangers: les plaintes des parents se succèdent au Parquet et à la Préfecture de police, où une instruction judiciaire a lieu, tant contre la femme L... que contre les personnes qui lui ont amené des jeunes filles mineures; une descente de police est ordonnée et le scandale n'est plus un scandale de quartier : tout Paris est au courant en 1880 et 1881 de ce qui se passe rue Duphot. M. Andrieux, l'ancien Préfet de police (1), s'étend longuement sur le confiit surv(»nu enlre un juge d'instruction et le Préf(»t de police au sujet d'une perquisition faite dans cette maison; il parle de la condamnation d'un garçon de café qui avait proposé une jeune fille mineure à la femme L... ; mais il est très réservé sur ce (pii se passait dans cette maison. Il est à supposer que le conflit survenu entre le Préfet de police et le juge d'instruction a permis à la femme L... d'échapper à des poursuites.
Le suicide d'un général, portant un nom illustre dans les annales militaires, s'étaut produit à cette époque, un journal étranger a prétendu qu'il fallait en chercher la cause dans les scandales de la rue Duphot. Menacé par un père de famille dont la lille mineure lui avait été procurée par la femme L... et qui voulait adresser une plainte au Procureur de la RépubUque, s'il ne lui remettait pas une somme de 600,000 francs, le général pour échapper à une poursuite judiciaire ou au chantage, a cherché la tranquillité dans la mort. M. Andri(»ux, sans révéler la cause de ce suicide, assure qu'il est dû à des faits n'ayant aucun rapport avec le récit du journal belge.
(l) Souvenir d'un Préfet de police, tome 11, pages 34 et suivantes.
Après les perquisitions de la rue Duphot ot lo récit qui en fut fait dans les journaux, la femme L... croit habile de passer la main à une matrone de ses amies au prix de 180,000 francs, dit-on ; de son côté, elle va monter une nouvelle maison dans un quartier moins en vue. Pour éviter les difficultés avec les propriétaires d'immeubles, qui réclament souvent la résiliation du bail, elle achète une maison rue Lavoisier. Propriétaire, elle a la liberté de disposer de son immeuble, à sa fantaisie ; elle garde, pour Texercice de son industrie, le rez-de-chaussée et le premier étage et loue, à des prix peu élevés, les autres [)arties de la maison. Des locations accordées dans des conditions de très bon marché doivent rendre les locataires bienveillants pour leur propriétaire, pleins d'indulgence pour ses faiblesses et tout disposés à fermer les yeux sur ce qu'ils peuvent trouver d'anormal dans les nombreuses visites reçues. Il faut reconnaître, du reste, que la femme L... est devenue très prudente, qu'elle cherche à éviter le scandale et qu\*lle se tient sur ses gardes; elle reçoit toujours, cela va sans dire, des femmes galantes et des amateurs avec lesquels elle les met en rapport, mais ces rendezvous ont lieu, d'une façon assez discrète et seulement de trois à sept heures «lu soir; elle part ensuite pour coucher à la campagne où elle possède une propriété et ne rentre à Paris que le lendemain, vers une heure après midi. Pendant longtemps, elle s>st interdit de recevoir «h»s mim^ures, aussi les voisins n"(mt-ils pas eu Toccasion <le se plaindre. Celte réserve extraordinaire ne pouvait pas durer: les visites deviennent plus nombreuses (»t de toutes jeunes filles sont attiré«»s rue Lavoisier. En 1884, on a beaucmip parlé, dans les coulisses de rOpéra, de l'audace extraordinaire de la femme L... et de ses émissaires qui ne craignaient pas de s'introduire dans certaines familles pour exciter les mineures à la débauche: on a cité notamment un fait qui s'est protluit pour une jeune fille de seize ans, danseuse à l'Opéra, qui avait été l'objet, pendant plusieurs mois, d'obsessions fréquentes d'une proxénète en sous-ordre, qui agissait
pour le compte de la femme L Cette émissaire avait cherché à
attirer la jeune fille dans la maison de la rue Lavoisier. où elle devait rencontrer un abonné de l'Opéra fort riche (pii, étant très amoureux d'elle, était disposé à ne reculer devant aucun sacrifice d'argent pour obtenir ses faveurs; après lui avoir offert, à plusieurs reprises, des sommes importantes pour une sinqile entrevue, alors
môme quelle ne consentirait pas à céder aux désirs de son amoureux, Tentremetteuse a eu le cynisme de se présenter chez les parents de la jeune fille et a demandé à lui parler en particulier. CVst à la suite de cette dernière démarche que le Procureur de la République a été saisi d'une plainte des parents. Des lettres parviennent au Parquet et à la Préfecture de police, pour signaler Texistence de cette maison et plusieurs autres analogues. En voici une qui nous a semblé intéressante, à plusieurs points de vue.
Monsieur le Préfet,
Veuillez permettre à un de vos administrés de vous adresser un avis. J'ai appris que vous étiez disposé à sévir contre toute cette tourbe infâme de femmes, de filles et de souteneurs qui peuplent les rues de Paris; or, c'est à ce sujet que je me permets de vous écrire.
Il est une espèce de femmes qui livrent des filles, presque des enfants, à des individus avec lesquels elles ont traité à forfait. Cet immonde tripotage, celte traite des blanches se fait sur une vaste échelle, presque à la vue de tous et ce serait une indignité de tolérer cela plus longtemps, d'autant plus qu'on est sujet dans ces maisons à attraper 1rs plus horribles maladies; c'est ce qui est malheureusement arrivé à mon fils et c'est par lui que je suis parvenu à connaître l'adresse de quatre de ces femmes que l'on nomme, je crois, des entremetteuses, les voici... (suit la nomenclature].
Espérant, monsieur le Préfet, que vous voudrez bien prendre ma lettre en bonne part et donner, de votre poigne vigoureuse, un coup de balai dans tout cela, je me dis votre dévoué serviteur.
\ous avons cité cetl«» lettn» parce quelle fait connaître certaines entremetteuses et qu'elle montre, dune fayon bien évidente, b»s dangers que courent, au point de vue de leur santé, les habitués de ces maisons; ils se croient à Tabri de la contamination des maladies vénériennes, parce (|u'ils dépensent des sommes importantes ; dans ces conditions, ils pensent avoir le droit de compter sur une sécurité absolue. Quelle naïveté el quelle désillusion! La maison de la rue Lavoisier est, dit-on, loujours prospère. La femme L.... qui passe pour être très riche, séjourne pendant l'hiver dans le midi et fait des voyages d'agrénnuit. Pendant son absence elle délègue ses pouvoirs à une gérante en (pii elle a toute confiance et qui est intéressée à la bonne réputation de la maison. L'immeuble n"a plus de locataires et est occupé, dans sa totalité, par .M"'** L... et ses protégées.
Voici un antre type et une antre façon dagir :
La femme D..., arrivée à Paris à Fàge de vingt ans. a été arrêtée plusieurs fois pour prostitution clandestine et envoyée à Saint- Lazare pour des maladies vénériennes. Tant quelle a de la fraîcheur et de la jeunesse, elle continue à faire de la prostitution clandestine pour son propre compte ; dès quelle constate une diminution sérieuse dans ses recettes, elle s'empresse de s'adjoindre des aides qui puissent maintenir sa clientèle et amener des clients nouveaux. Elle a eu successivement, un magasin de cravates rue Vignon et place de la Madeleine, un magasin de parfumerie et de ganterie rue Tronrhet, un magasin de confiserie rue Roquépine et une maison de rendez-vous rue Saint-Honoré. Dans ces différentes rues, le commerce n'est que renseigne qui cache la maison de prostitution clandestine. Elle a avec elle deux ou trois femmes vêtues de façon à attirer Tattention des passants ; Tune se tient au comptoir, l'autre près de la devanture, tandis (|ue la troisième fait le guet. Des clignements d'yeux, des sourires provoquants engagent les passants à entrer et lorsque cette pantomime n'est pas suffisante, on y joint des signes de main, des signes de tête qui indiquent suffisamment qu'on peut laisser toute» timidité de côté et s'aventurer, sans crainte d'erreur, dans ces magasins où Taccueil le plus gracieux isst fait à tout individu disposé à sacrifier une pièce de ±0 francs.
Des plaintes se produisent successivement, les voisins crient au scandale et la femme D... est obhgée de quitter les différents magasins installés par elle. C'est alors qu'elle loue des appartements où son industrie est moins apparente, mais qui n'en attirent pas moins l'attention des voisins et, plus tard, détermin(»nt leurs plaintes.
A la (in de 1887, elle avait encore une maison de rendez-vous rue Saint-Honoré et une maison de cravates rue Vignon; un malheureux père de famille dont la fille avait été entraînée à la débauche écrit de province au Préfet de indice, pour lui signaler cette entrenietteuse, et demander une répression. Cette lettre» montre la tendance générale du public et le désir instinctif de voir l'autorité sévir contre toutes ces pourvoyeuses de la débauche et de la prostitution clandestine.
Monsieur If» Préfet,
Far ces temps agités que nous venons de traverser, je comprends que la police ail pu négliger le service des mœui*s, mais les journaux m'ont prouvé
combien vous avez néanmoins à cœur de réprimer le vice, surtout lorsqu'il s'étale au grand jour. Je crois de mon devoir de vous signaler une ignoble proxénète qui se livre à son ignoble commerce dans deux officines qu'elle possède k Paris, Tune située rue Saint-Honoré et l'autre rue Vignon, sous la rubrique de magasin de cravates; là, cette créature a trafiqué de ma pauvre fille qui, dans un moment d'aiïolement, avait eu la faiblesse de s'enfuir dans la capitale où elle était tombée dans la misère noire. Ma fille étant majeure, vingt-huit ans, et m'ayant caché sa vie, je ne pouvais hélas déposer une plainte en vos mains, mais depuis son retour chez moi, j'ai reçu ses confidences et ai appris les trafics que faisait son ignoble matrone. Donner des femmes majeures ne serait que peccadille pour elle, mais sa spécialité est d'encourager la pédérastie, ©ui, je dis le mot, et de corrompre de malheureuses enfants de douze h quinze ans qu'elle soudoie pour leur faire quitter leur famille; c'est ainsi, qu'il y a cinq mois, elle vendait, paraît-il, h un riche financier, la fille d'un concierge, âgée de quatorze ans, moyennant la somme de 3,000 francs. De telles infamies méritent un châtiment. J'en appelle donc k votre justice, monsieur le Préfet, pour faire fermer les tavernes d'orgie de M"** D... et, au besoin, pour châtier cette gueuse, comme elle le mérite.
Veuillez agréer, etc. X...
La femme D... n'en contimie pas moins son Iratîe hahiluel; en 1889, elle s'est inslalléo rue Pasquier et occupe deux appartements dans une belli» maison. Ses opérations paraissent se spécialiser au recrutement de femmes galantes majeur<»s quelle met en rapport, moyennant rétribution, avec les individus qui recoiu*ent à ses bons oflices. Elle décrit volontiers sa façon de procéder de la manière suivante : un homme vieux vient lui demander une femme pour un jour et une heure qu'il fixe ; elle procure la personne demandée, en se conformant, autant que possible, au goût de ramateur: [xuir sa rémunération, elle prélève le tiers de la somme laissée pour la femme, et cette somme ne doit jamais être inférieure à trois louis. Malgré la Ixmté d'àme de la femme D..., ses opérations n'ont pas le don de plaire à tout le monde : des plaintes sont adressées au Parquet et à la Préfecture de police; un commissaire d(* police chargé de faire une perquisition rue Pasquier trouve (piatre femmes dans le costume le plus rudimentaire et deux amateurs que leurs charmes avaient séduits. Les femmes ne <*achent pas le but de leur visite rue Puscjuier et elles av(ment, sans rougir, qu'elles s'y rencontrent fréquemment avec des hommes. Conduites au dispensaire de salubrité, deux d'entre elles sont trouvées atteintes d'accidents syphilitiques. Parmi celles-là, il en est une qui se rend rue Pasquier,
par inlermilience : elle a deux amis qui lui donnent régulièrement par mois, Tun 500 francs et Tautre 400 francs. Le piquant de l'affaire, c'est qu'ils ont la conviction, Tun et l'autre, d'être l'unique protecteur, ignorant que le prolecteur rival a ses entrées libres, à des jours différents. Chacun d'eux est sur de la fidélité de sa maitresse : il répond de sa vertu et il n'hésite pas à faire les démarches les plus pressantes pour obtenir la mise en Hberté d'une personne victime d'une erreur et digne d'estime et de tendresse!
En voici une qui a la spécialité des jeunes gens mineurs; elle travaille pour son propre compte, le plus souvent, mais elle ne néglige pas les profits qu'elle peut retirer de son intervention pour procurer d'autres femmes ; volontiers, elle pratique aussi le chantage.
La fille Marguerite, de son nom de guerre, était âgée vers 1884 de trente à trente-cinq ans; elle habitait avenue d'Antin un appartement dont la location, avec les écuries, était de 8,000 francs; elle avait trois chevaux et deux voitures dans ses écuries. Le personnel domestique se composait : d'un cocher, d'un valet de pied, d'une femme de chambre et d'une cuisinière. Elle se livre à la galanterie sur une grande échelle, se dit entretenue et ne Test pas. L'appartement quelle habite est un lieu de rendez-vous qui reçoit un nombre très considérable d'amateurs : négociants, banquiers, employés, officiers, élèves de Saint-Cyr et de TÉcole polytechnique, élèves des grandes institutions et des lycées. Les visiteurs sont admis par catégories distinctes et reçus par ordre d'arrivée.
Elle va se promener réguHèrement au bois, fous les jours; elle recrute là de nouveaux clients qu'elle se fait présenter par ceux qui ont déjà été admis chez elle; l'été, elle se rend à Trouville, où elle fait de nouvelles connaissances. Elle est très habile et passe pour être très dangereuse. Elle a trop le respect de sa réputation pour quitter Paris avant le Grand Prix; c'est, du reste, une réunion exceptionnelle dont elle profite pour soigner ses intérêts et agrandir ses relations; elle y trouve l'occasion de rechercher et de se faire présenter de tout jeunes gens appartenant à des familles ayant un nom connu et beaucoup de fortune, mais, qui sont encore sur les bancs de l'école. L'année 1884 semble avoir été pour elle une année supérieure au point de vue du succès obtenu; elle a eu l'habileté, le jour du Grand Prix, de recruter quatre tout jeunes gens, appartenant
à de grandes familles et dont Tàge varie de seize à vingt ans. Elle a su inspirer, en particulier, une vive passion à un jeune homme de dix-neuf ans qui est encore sur les bancs du collège : elle le poursuit de ses obsessions et n'hésite pas à lui envoyer des télégrammes, au domicile même de son père, lorsqu'elle désire qu il vienne déjeuuer avec elle. Ce collégien a eu la faiblesse de lui souscrire des billets et il n'a pas l'énergie nécessaire pour échapper à ses manœuvres.
Cette intrigue, qui durait depuis plusieurs mois, préoccupait, à juste titre, les parents de ce jeune homme. Après avoir essayé, mais en vain, de faire rompre une liaison très dangereuse, le père sollicite rintervention du commissaire de police, (|ui pouvait agir d'autant plus facilement qu'il s'agissait d'un mineur. L'entretien de la fille Marguerite et du commissaire de police ne pouvait rouler que sur l'excitation de mineurs à la débauche, déHt prévu par l'article 334 du Code pénal; elle essaya de se disculper en prétendant qu'elle avait cru le jeune homme majeur, en état, par suite, de disposi»r dt^ sa personne ; elle ne lui aurait pas permis de lui faire la cour (»l elle n'aurait pas cédé à ses désirs, si elle ne l'avait pas cru âgé de \ingtdeux ou vingt-trois ans; elle promet, du reste, qu'il ne sera plus revu chez elle: elle affirme, en outre, qu'il ne lui a pas souscrit des billets et après avoir ])ris connaissance de l'arlicle 406 du Code pénal, elle assure qu'elle ne se servirait jamais de pareils billets, s'ils avaient été souscrits. C'est grâce à Tintervention du conunissaire de police que se termina cette aventure», qui avait causé les plus sérieuses appréhensions à une famille des plus honorables (»t des plus distinguées.
C«» n'est que quelqu(»s années plus tard, «mi 1888, ipie des plaintes ass«»z nombreuses sont adressé«»s à l'autorité contre la tille Marguerite. Il y a notamment une in(»nace de chantage (\\n se [uoduit dans «les conditions assez étrang«»s. Un jeune honmie de bonne famille, étant venu pass(»r qu<»l(iu«*s jours à Paris, a «l<»s ndations av«'C n^lU' tilh»; il fait av«»c «»ll«» de ftutes dépenses d'argent «»t lui fait espén'i* un cadt^au, avant son départ pour B... où réside sa famille. Rappelé par télégrammes il oublie entièr<nn«»nt le cadeau vaguement promis; il s'agissait d'une chaîne de montre. La fdle Marguerite n'oublie pas, et si elb» n'a pas la chaîne de montre «»lle v(Hit an moins obtenir de l'argent: (*lle écrit tous les jours des lettres «le
menaces et, pour qu'elles ne s'égarent pas, elle les fait recommander. Au bout d'un mois, son amoureux lui répond qu'il est malade; mais Marguerite ne se tient pas pour battue ; elle recommence sa correspondance, avec cette circonstance aggravante, qu'elle écrit sur des cartes postales dont tout le monde peut prendre connaissance : voici un spécimen de ces missives avec l'orthographe de l'auteur.
28 mai 1888. — Je vous ai écrit dix lettres sans réponse. Je suis absolument décidée, mon cher, à faire connaître à Paris et k B..., la façon ignoble dont vous vous êtes servi avec moi. Soyez tranquille, je ne me découragerai pas, elle voyage de B... ne m'eiïraiera pas, au besoin, vous m'avez berné avec vos promesses. Je saurai vous rattraper.
Marguerite.
30 mai 1888. — Comme mes moyens ne me permettent pas du papier et des timbres poste, je me vois obligée de vous écrire sur carte postale. Si je vois qu'elle ne vous arrive pas, j'en enverrai à votre cercle et autre part encore qu'on m'a indiqué. Vous vous êtes mal conduit avec moi. Je veux 1 argent que vous me devez et ferai tout ce que je pourrai pour cela. Au moins si je perds mon temps, tout le monde saura la manière ignoble dont vous vous êtes servi avec moi.
Je vous salue. Marguerite.
Ces lettres successives, arrivant coup sur coup, pleines d'insultes et de menaces, trouhlent profondément M. X... qui ne sait plus comment se <lébarrasser de la persécution obstinée dont il est victime. Il s'adresse au commissaire central et plus tard à la Préfecture de police, ennemie des chantages. On fait entendre raison à la fdle Marguerite qui laisse désormais en paix son ex-amoureux et qui reconmience ailleurs ses intrigues de raccrocheuse et d'entremetteuse.
La baronne d'Ange a (»u une certaine célébrité à Paris tic 1880 à 1884. Son nom était des plus roturiers et sa baronnie était des plus fantaisist«»s, mais c'est surtout sous ce nom aristocratique qu'elle était connue. Elle avait do très beaux équipages que l'on remarquai! aux Champs-Elysées et au bois : elle conduisait souvent elle-même une voiture à deux chevaux très fringants : voiture, chevaux et femme ne passaient jamais inaperçus; elle savait à peine écrire, estropiai! la langue française et était absolument brouillée avec Torthographe. Ces qualités négatives ne Font pas empêchée d'arriver à
la fortune et d'épouser, après une vie des plus acridentées, un homme appartenant à une famille honorable !
Elle arrive à Paris à làge de vingt ans (»t se livre immédiatement à la prostitution clandestine: elle est arrêtée à plusieurs reprises pour faits de prostitution clandestine : elle est traduite deux fois en pohce correctionnelle, pour excitation de mineures à la débauche et est inscrite, comme lille [»ubli(pie, en 1868, à Tàge de vingt-quatre ans. Pendant neuf ans, elle reste sur les contrôles de la prostitution et est arrêtée un nombre» incalcidable d<» fois, pour racolage par les fenêtres, puis elle est (Mitretenue et obti«»nt sa radiation. Pendant une période de trois ans elle s(» surveille (»t ne fait pas trop d'excentricités ; mais, bi(*ntot, elli» s'installe rue Saint-Georg«»s vl sa maison devient une maison <le rendez-vous aux allures tapageuses : les voisins se plaignent et <les obs(»rvations lui sont faites. Pendant plusieurs années, la maison de la rue Saint-G(»orges reçoit de nombreux amateurs et des femmes de toutes les catégories et la baronne d'Ange gagm* b(»aucoup (Kargent. Mais le scandale causé dans le quartier provoque des plaintes incessantes (»t un commissaire de police reçoit la mission de fain» une penpiisition. Plusieurs femmej? sont arrêté(»s et elles avoucnit ipr(dl(»s se livrent à la prostitution. Parmi celles-là se trouvaient deux fcnumes originaires di» la Belgique, qui furent expulsées du territoire français ; lime dVIIes (|ui habitait nu» Saint-Georges, depuis six s(»maines était (MitnMemu* richement, puisque son prot<»cteur lui donnait 1,()(K) fiancs par semaine, ce rjui ne TtMupêchait pas dailtT aux rendez- vous procurés par la baronne. Après qu'il eut été [irouvé (|ue la baroime avait recommencé à se livrer à la prostitution, elle fut inscrite de nouveau.
De 1884 à 1887, la maison de la rue Saint-Georges a toujours beaucoup de clients, mais la baronne veut faire une lin : elle se marie, à Page de (piarante-quatre ans, avec un individu de vingtsix ans. se disant journaliste. A ce monuMit, elle [possédait la maison de la rue Saint-(ieorges et un autre immeuble important dans le quartier des Champs-Elysées. Klle meurt six mois après sou uïariage, et laisse sa fortune à son mari ! N*est-ce pas la juste réiompense du dévouement de c(»t homme... généreux? A Pencontre de la plupart de ses pareilles, (pii, après avoir dépensé beaucoup d'argent, meurent dans la misère, celle-ci meurt en pleine prospérité, en
pleine foilinie. C'est évideinmenl le cas de dire : la vertu est toujours récompensée !
Quelques entremetteuses se sont fait une spécialité pour l'expédition des femmes en province, soit pour figurer dans des parties fines, soit pour entrer dans des maisons publiques. Une entremetteuse connue, actuellement en prison pour la cinquième ou sixième fois, pour avoir livré des jeunes filles mineures, avait des rapports avec des officiers de Farmée et, dans les vingt-quatre heures, elle procurait les femmes qu'on lui demandait; de Rouen, de Lille, de Tours, on s'adresse à elle. Le langage conventionnel, par télégramme était ceci : c< Madame X. Veuillez m'envoyer, demain, en gare, train de six heures quinze, deux bouquets violettes et trois roses. » Traduction : deux blondes et trois brunes.
L'entremetteuse A... qui séjourne à Paris trois jours par semaine, et le reste du temps dans une belle propriété qu'elle possède à Meaux, n'envoie jamais en province que des filles majeures; ce qui ne l'empêche pas d'exploiter les filles et les maisons qu'elle fournit. Pour commettre ses tromperies, elle n'emploie que des filles à sa dévotion qu'elle déplace à volonté, d'une localité dans une autre, selon les demandes qui lui sont faites. On Ta accusée de connivence avec les femmes qu'elle expédie, après avoir reçu des sommes plus ou moins importantes, et qui disparaissent après quelques jours de séjour dans les localités où elles avaient été envoyées. Lorsque les demandes de province ne sont pas nombreuses, elle les provoque en écrivant des lettres conçues dans ces termes :
Paris, octobre 1880. — Madame Alice, je vous écris ces quelques lignes pour vous demander si vous avez besoin de dames. J'ai dans ce moment trois belles filles très grandes, dont une belle Anglaise et deux Belges, toutes les trois vingt-quatre ans, avec leurs papiers. Voici ce qu'elles doivent : l'Anglaise 250 francs, et les deux autres 150 francs chacune. Voyez, si vous en avez besoin et répondez par dépêche. En attendant, je vous salue. A...
Deuxième lettre. — Paris, 25 octobre 1880. — Madame Alice, je vous demande pardon de ne pas vous avoir répondu, de suite, à votre aimable dépèche, mais votre dépêche qui devait arriver à midi n'est parvenue qu'à cinq heures; elles étaient sorties en attendant le dîner; je les ai attendues en vain ; elles se sont fait arrêter à l'entrée de la nuit et ne sont sorties que ce matin; voyez si vous êtes toujours décidée à les prendre, si c'est oui, il faut les faire partir lundi matin. Je serais plus contente si vous veniez les chercher; vous pourriez les mettre en chemin de fer toutes seules; vous voyez que vous
n*avez rien k craindre, elles se rendront toutes seules; elles doivent 40 francs en plus chacune que ce que je vous avais écrit, l'Anglaise 260 francs, les deux autres 160 francs chacune, bien entendu commission à part. Dans Tattente d'une réponse, aussitôt que vous aurez reçu ma lettre, je vous salue. A...
P, S, — Vous ferez un beau voyage, car c'est de grands et beaux colis ! î !
Tout commentaire serait superflu et ne pourrait qu'affaiblir le côté brutalement réaliste de cette correspondance.
Le nombre des maisons de rendez- vous a été en augmentant depuis quelques années. F^es maisons publiques tendent à disparaître, alors que les maisons où s'exerce la prostitution clandestine ont une marche ascendante très prononcée. L'autorité ne connaît pas très exactement leur nombre, parce que beaucoup de ces maisons restent ignorées, tant qu'elles gardent un certain décorum et qu'il n'y a pas d(» scandale. M. Georges Berry (i) a prétendu qu'il y en avait 400, qui étaient connues de la Préfecture de police et 2,000 qui n'avaient pas attiré l'attention de Tautorité. D'après les renseignements pris aux meilleures sources, il semble démontré que les chiffres cités par M. Berry ne sont pas conformes ù la situation réelle des maisons clandestinc»s, à cette période.
Il est nécessaire, tout d'abord, de bien préciser la question et de dire exactement ce que Ton entend par maison de rendez-vous, maison de passe, maison clandestine, etc.
F^orsque ces maisons sont organisées dans le but spécial de mettre les femmes en rapport avec les hommes et qu'on sait pouvoir s'y rendre, à d(»s heures déterminées, avec la certitude absolue d'y rencontrer des femmes de bonne volonté ; c'est alors la maison de rendez-vous. A l'époque où M. G. Berry a fait son rapport, il n'y en avait pas plus de 100 connues à la Préfecture de police. Depuis, le chiffre a beaucoup augmenté. Nous en dirons le motif plus loin. A côté de ces maisons de rendez-vous se trouvent d'autres maisons qui reçoivent accidentellement des couples sollicitant l'hospitalité, pour quelques heures ou pour une nuit. Dans cette classe se trouvent : des maisons meublées, des restaurants, des marchands de vins avec garnis, des hôtels peu rigides, qui accueillent tous ceux qui se présentent, sans souci de demander l'état civil des passagers et sans préoccupation d'inscrire leurs noms. On peut
(U Bulletin municipal officiel du 21 mars 189*2.
CAIÎSKS DE LA PROSTITVTIOX 71^
rsliiiHT que lo nonibro de ces maisons hospitalières est de 10, ()()().
Quant aux nnaisons de passe, ou maisons de rendez-vous organisées, d'une façon spéciale, le nombre sVn est élevé, dans (!es derniers temps (juin 1894) à 500.
La progression ascendante h pris un grand essor, lorsque certains journaux peu scrupuleux ont accepté d'insérer des annonces indiquant, d'une façon plus ou moins voilée, l'existence de ces maisons instituées pour venir en aide aux faiblesses humaines. Ces annonces, qui se reproduisaient quotidiennement dans certains journaux, ont sou^ent attiré l'attention du Parquet; elles ont été l'origine de poursuites et de condamnations analogues à celles que nous avons déjà indiquées précédenunent. Les insertions dans les journaux variaient à riniini. C'était, parfois, une femme isolée qui faisait connaître, en fermes discrets, le désir qu'avait une personne distinguéi» et jolie de causer art et littérature avec un gentleman bien élevé auquel on réservait un accueil gracieux à une heure et à un j(mr déterminés. L'une d'elles, jolie personne, très instruite, très intelligente et d*une lenue 1res correcte, se signalait par une particularité spéciale, dans sa façon de faire. Klle avait adopté une uïéthode ingénieuse pour donner les rendez-vous quelle proposait avec beaucoup d'esprit : elle chang«»ait de domicile, tous h»s trois jours, et, tous les trois jours, par suite, elle insérait une amuinct» nouvelle. (Tétait une façon habile d'échapper à toute surveillance. Pour ne pas perdre le bénéfice de ses premières annonces, elle installait une autre femme, à sa place, dans rappartement ((u'elle quittait et où elle avait séjourné pendant trois jours. La femme qui lui succédait lui donnait la moitié des bénélices.
Malgré de brillants résultats pécuniaires obtenus, cette personne prit tout à coup l'énergique résolution de renoncer à cette vie de débauche. Elle se mit résolument au travail, pour effacer un passé qui lui faisait horreur. Après des efforts sans nombre et une volonté des plus opiniâtres, elle est arrivée à faire ch» la littérature et du journalisme et est devenue un écrivain d'un réel talent.
L'existence des maisons de rendez-vous n'est révélée le plus souvent, à l'autorité, que par les plaintes qui sont adressées au Parquet, aux commissaires de police du quartier, ou directement à la Préfecture de police. Nous avons cité plus haut quelques-unes de ces lettn»s. Kn v(»ici encore dt^ux curieus(vs, à des points de vue
différents, et signalant, à denx mois de distance, une entremetteuse tenant une maison de rendez-vous rue de la Victoire.
Voici, par exemple, un très honnête négociant, qui écrit dans les termes suivants :
Septembre 1880. — Monsieur, j'ai Thonneur de porter h votre connaissance le fait suivant : hier matin, je recevais à mon bureau une lettre personnelle ainsi conçue : t Monsieur, j'ai une communication à vous faire de la part d'un de VOS amis que j'ai rencontré en voyage. Si vous voulez bien passer chez moi, j'y suis de trois à six heures. G..., rue de la Victoire, deuxième étage ». Après quelques hésitations, ne connaissant absolument pas ce nom de G..., je me rendis néanmoins à cette adresse et après m'ôtre assuré, auprès du concierge de la maison, que M"'* G... y habitait véritablement, je montai les deux étages.
Je fus introduit par la bonne dans un salon et vis apparaître aussitôt une femme d'environ 65 ans, grande et sèche, véritable type de la proxénète, qui me demanda aussitôt si j'étais amateur de beau sexe, ajoutant qu'elle avait à ma disposition des petites filles charmantes et que, quoique marié, on pouvait bien de temps à autre, etc..
Je suis en effet marié, et père de trois enfants, mais je me demande où cette femme a pu le savoir? Si je vous dénonce ce fait, d'une évidente immoralité, c'est que depuis trois ou quatre mois, je suis, pour la seconde fois, dupe de ma naïveté. Veuillez agréer... X...
La seconde plainte est rédigée dans un style rabelaisien.
Décembre 1880. — Monsieur le Préfet, il existe rue de la Victoire, chez M"® G... une réunion de femmes plus ou moins saines. La réunion a lieu tous les jours, de deux heures de l'après-midi à six heures du soir, dimanche et fêles exceptés. Ce qui me décide à dénoncer ce tripot, c'est que deux de mes amis et moi nous avons été poivrés de la belle manière; donc, pour la salubrité publique, attention !
De trois à quatre heures de l'après-midi, vous trouverez le sérail complet.
Pour trois louis, vous avez un empoisonnement complet.
Don Basile.
La femme G... recevait des filles mineures qu'elle livrait à ses clients et des femmes du monde ayant des passions contre nature dont elle facilitait les rendez-vous avec des filles de maison et des filles en carte.
Une perquisition du commissaire de police du quartier, décida la femme G... à vendre sa maison, pour aller installer rue de Rome, .sous le nom d'agence» théâtrale, une nouvelle maison de prostitution clandestine.
La femme Lo., qui a tenu une maison de rendez-vous successivement rue de Rivoli, rue de Provence et rue de Richelieu, sous prétexte de vendre des plumes métalliques, reçoit notamment des élèves de Saint-Cyr et de l'École polytechnique qu'elle met en rapport avec des femmes qui passent la journée chez elle. Après des plaintes nombreuses, une perquisition est faite rue de Richelieu (1884) et on arrête huit femmes qui avouent se livrer à la prostitution, chez la femme Lo., les unes depuis un et deux ans, les autres depuis quelques mois. Parmi ces huit femmes, il y avait deux filles mineures et l'une d'elles avait des accidents syphihtiques contagieux et très graves.
La femme Lo. a été condamnée à six mois de prison (juin 1884).
La fille C... avait aménagé rue Boudreau, près de l'Éden, un appartement où elle réunissait des femmes de bonne volonté, se tenant à la disposition dBs amateurs. Quelques-unes allaient à l'Éden où elles donnaient leur adresse aux hommes, d'autres se laissaient accoster dans la rue et acceptaient un rendez-vous dans la même maison. Séduits par l'imprévu, beaucoup d'hommes croyaient avoir rencontré des femmes qui n'accordaient un rendez-vous que par occasion; c'étaient, pensaient-ils, des actrices de petits théâtres, des employées, voire môme des personnes arrivant de la province et que leur éloquence avait séduites; ils étaient bien persuadés qu'aucune de ces femmes ne faisait de la prostitution. Le mystère attire volontiers bon nombre d'amateurs, qui ne se doutent pas que beaucoup de maisons de rendez-vous sont peuplées, en grande majorité, de filles en carte ou en maison. Des plaintes ayant été adressées au Parquet et à la Préfecture de poHce, une perquisition a été faite au mois de février 1890. Le commissaire de police a trouvé, indépendamment de la propriétaire de l'appartement, la fille C..., femme en carte, six autres femmes, sur lesquelles quatre étaient des filles en carte en recherche, pour manquement à leur visite ; deux étaient des femmes insoumises.
L'une des insoumises était mariée et mère de deux enfants. Elle allait réguhèrement dans cette maison, depuis un mois ; elle se livrait à la prostitution pour se procurer certaines ressources qui faisaient défaut dans son ménage.
L'autre était une institutrice âgée de vingt-cinq ans. Sans place depuis six mois, elle se livrait à la prostitution, bien qu'elle eût, de
son propre aveu, un amant qui était marie et fournissait à ses besoins. Les amateurs d'imprévu, à la recherche de femmes novices, à vertu vacillante, se trouvaient en présence do femmes à vertu très facile, pour qui le vice n'avait plus de mystère et qui étaient tributaires du dispensaire de salubrité publique. Quelle désillusion pour ceux qui cherchent l'inédit !
C'est encore à la. suite de plaintes des voisins quune perquisition est faite rue de Rome, que neuf femmes sont arrêtées et que l'entremetteuse et ses complices passent en police correctionnelle. Un journal politique important (1) rend compte de cette affaire de la façon suivante :
(( Maison de retraite pour jeunes filles,
« En mars dernier, une lettre anonyme dénonçait à la Préfecture de police l'existence, rue de Rome, d'une maison de retraite pour les jeunes fdles mineures désireuses de s'émanciper. Une descente eut lieu et amena, en effet, la découverte d'un établissement luxueusement installé et fort bien achalandé, sous la direction d'une veuve Pommereau. M™® Pommereau était encore, peu de jours avant, aidée dans ses délicates fonctions par une ancienne actrice dramatique, M"® Francine Bordier dont elle s'était séparée à la suite d'une très vive discussion motivée par la jalousie.
(( M*"® Pommereau protégeait un jeune homme, M. Jules Lévy. Malgré les attentions de sa protectrice, M. Jules, comme on l'appelait dans la maison, n'était pas resté insensible aux charmes de ]VI"e Francine. M™® Pommereau avait fini par apprendre la dure vérité et avait chassé l'ex-artiste dramati<}ue.
c( Elle était encore sous le coup de l'émotion que lui avait causée cette exécution nécessaire, (juand la police s'était avisée d'opérer chez elle une descente.
« Elle en apprit de belles, la police !
« Quinze fillettes étaient à ce moment les pensionnaires de \|me Pommereau : danseuses à l'Opéra, modèles, apprenties modistes et parmi elles une demoiselle Janet, âgée de dix-sept ans, dont le père concierge, par Tintermédiaire d*un cocher nommé Victor
(1) Journal Le Temps du 20 juillet 1889
Couillard, lui avait déjà fait faire la connaissance d'un prince siamois.
« L'établissement avait des succursales sous la direction spéciale de M""** Mathias mère et fille.
« Le tribunal correctionnel (9™* chambre) saisi du dossier de l'affaire a prononcé hier les condamnations suivantes :
« Veuve Pommereau, huit mois de prison; Janet, quinze mois et cinq ans d'interdiction des droits mentionnés dans l'article 43 du Code civil; Couillard, trois mois de prison; Jules Lévy, par défaut, huit mois; Francine Bordier, deu\ mois; Eulalie Mathias, dite la petite bouchée, (fuatre mois; veuve Mathias, dite Tirelire, par défaut, huit mois. »
Parmi les filles arrêtées et conduites au dispensaire de salubrité, il y avait quatre filles insoumises majeures et cinq insoumises mineures. Trois de ces insoumises reconnues malades furent envoyées à l'infirmerie de Saint-Lazare le 25 mai 1889. Comme dans toutes les arrestations^ faites pour cause de prostitution, les sollicitations, en faveur des femmes arrêtées, furent nombreuses; on est disposé à accuser la police d'erreur ou tout au moins de maladresse; les femmes sont d'innocentes victimes surprises, par un accident fortuit, dans une maison de rendez-vous. Voici à ce sujet une lettre curieuse, à beaucoup de points de vue :
26 mai 1889. — Monsieur, j'ai Thonneur d'appeler votre attention sur le fait suivant: ma maîtresse, Marie L..., a été arrêtée samedi soir dans une maison de rendez-vous. Qui Ty a conduite? Pour quelle raison a-t-eile accepté de s'y trouver? Voilà ce que je ne m'explique pas.
Depuis six mois que je connais Marie L..., je me suis toujours efforcé de lui être agréable. Employé aux appointements fixes de 300 francs par mois, lesquels s'élèvent environ à 400 francs par des travaux supplémentaires, je lui remettais régulièrement cette somme à la fln de chaque mois. Jusqu'ici je n'avais pas à me plaindre d'elle et j'étais loin de supposer qu'elle profiterait un jour de mes absences forcées pour entretenir d'autres relations.
A mon avis, elle a agi sous rinfluence de mauvais conseils de quelques femmes qui, jalouses de lui voir mener une vie tranquille, ont fait miroiter à ses yeux je ne sais quel avenir si elle voulait faire ceci ou cela.
Après avoir ainsi abusé de ma confiance, j'aurais pu refuser à Marie L... toute protection, mais je vous avoue que je n'en ai pas le courage. Et certes ce n'est pas sans appréhension que je fais aujourd'hui une telle démarche. Je m'adresse k vous. Monsieur, en toute conûance, vous priant de me recevoir afin de vous confirmer, de vive voix, les renseignements ci-dessus, de vous donner
84 LA PBOSTITUTIOX CLANDESTINE A PAIUS
d'autres explications, si besoin était, et enfin de vous fournir toutes les références possibles, qui puissent vous permettre d'être exactement renseigné sur mon compte.
Veuillez agréer.
Celle letlre annonce un excellent cœur chez celui qui Fa écrite, mais quelle dose de naïveté ! Le pauvre diable sacrifie tout ce qu'il gagne à une fille qui est une habituée des maisons de rendez-vous et il suppose qu'elle va s'amender et renoncer à ses habitudes !
Une affaire récente a produit au barreau et au Palais une impression des plus douloureuses. Un avocat a été poursuivi en police correctionnelle pour avoir eu des relations avec des jeunes filles mineures qui lui étaient fournies par des entremetteuses. Les médecins qui ont suivi ce procès étaient stupéfaits du degré de perversion morale et de cynisme éhonté observé chez ces mineures que l'avocat était censé avoir excité à la débauche ! Il y avait bien des mois qu'elles avaient fait litière de leur pudeur et qu'elles étaient fortement émancipées, lorsqu'elles ont été mises en rapport avec Tavocat IL.. ; mais son immoralité personnelle a plus fait pour sa condamnation que la situation fort peu intéressante de ses prétendues victimes. Voici le récit de cette triste aventure fait par un journal (i) du soir : « Une déplorable affaire de mœurs s'est déroulée, cet après-midi, devant la 9"^ chambre correctionnelle, affaire tirant uniquement son intérêt de la personnalité de Tun des prévenus, un homme de trente-six ans, M. IL.., avocat stagiaire à Paris, poursuivi pour excitation de mineures à la débauche. M. II... n'est pas seul sur le banc des prévenus. Il est flanqué d'une veuve Vilaine, logeuse d'occasion, d'une fille Belair, proxénète d'habitude et d'un certain Henri Gérard, qui répond dans le monde de la débauche de tout dernier ordre au surnom euphonique de « Riri ». Nous n'avons pas à insister sur les détails scandaleux mis en lumière par les débats.
(( Nous rappellerons seulement ce détail qu'il fut saisi au domicile de M. IL.., quelques jours après son arrestation, un volumineux carnet sur lequel il avait méthodiquement mentionné, avec l'âge et la couleur des cheveux des jeunes filles dont il s'était fait accompagner, les dépenses faites, tant en principal qu'accessoirement. Ce
(1) Petit Temps du 27 mai 1894.
triste procès devait être plaidé il y a une quinzaine, mais sur la demande de M® Maurice Tézénas, le défenseur de M. H..., le tribunal avait renvoyé l'affaire afin que les médecins, chargés par la famille du prévenu de procéder à son examen mental, aient eu le temps de déposer leur rapport. Dans ce rapport, MM. les docteurs Motet, Ballet et Magnan déclarent en substance que M. H... dont Tenfance a été des plus maladives, est un débile intellectuel, dépourvu de sens moral, et atteint d'une profonde dégénérescence mentale.
« M. le substitut Lecherbonnier a soutenu la prévention.
« La défense des prévenus a été développée par M" Maurice Tézénas, Bérard, de Brugière et Martini.
« H... est condamné à trois mois de prison, et les femmes Vilaine et Belair à huit mois de la même peine. »
Les poursuites et les condamnations ne corrigent pas toujours les entremetteuses. Elles recommencent Texercice de leur profession, dès leur sortie de prison, en ayant soin cependant de mettre plus de prudence dans leurs agissements.
Nous ne devons pas terminer ce qui concerne les entremetteuses, sans mentionner deux variétés : l^ la femme du monde ^ çeuve, demi-artiste. Elle a généralement beaucoup de relations très mêlées et pas de préjugés; elle ménage à volonté des mariages et des unions libres ! 2^ la tireuse de cartes. Celle-ci est très importante dans les dessous de la vie parisienne. Elle est très consultée par des femmes de toutes les classes qui lui demandent des philtres pour s'attacher leurs amants, et aussi par les hommes de la petite bourgeoisie. Ils réclament le moyen de se faire aimer de telle ou telle dame qu'ils ont vue venir dans la maison. La tireuse de cartes leur promet tout ce qu'ils veulent ; elle ménage des rendez-vous et persuade à la dame en question que les cartes exigent qu'elle appartienne au premier homme blond qu'elle apercevra en descendant l'escalier. Il se trouvera naturellement que l'homme blond sera le monsieur qui avait demandé conseil à la tireuse de cartes !
Comment se compose la troupe d'une entremetteuse? C'est variable suivant que renlremeth^use est plus ou moins richement installée et que sa clientèle est plus ou moins riche. On y voit : des femmes entretenues, ou vivant en concubinage, et qui n'hésitent pas à tromper leurs amants, à peu près sans danger d'être surprises ; parfois des femmes mariées, affolées par une dette criarde, se
prosentont résolument chez rentremelteiise ; assez souvent de vraies dames mariées et de grande situation y viennent poussées par un tempérament ardent, par caprice ou par vice. Celles-là laissent toujours le prix entier à Tentremetteuse; elles ont soin d'examiner le client, sans être vues de lui, dissimulées sous un rid(»au, et au moyen d'une glace devant laquelle il passe; elles veulent voir si le monsieur leur plaît et surtout s'il n'est pas de leurs relations mondaines. Chez presque toutes les entremetteuses, il y a un certain nombre de femmes en carte ou en maison ; dans beaucoup de maisons de rendez-vous, le personnel est composé, en grande majorité, de femmes en carte ou en maison. Nous pouvons citer sur la question qui nous occupa, l'opinion d'un ancien Préfet de police (1). Ce fonctionnaire exprime des idées fort judicieuses sur ce qui se passe dans ces maisons. Ce qu'il dit de la maison de la rue Dupliot pourrait s'appliquer à toutes les maisons similaires. « Les femmes qui fréquentaient cet établissement étaient, pour la plupart, des fdies entretenues, cherchant à occuper lucrativement les loisirs que leur laissaient des protecteurs aveugles ou complaisants. Avec elles se rencontraient quelques étoiles de diverses grandeurs, voulant briller ailleurs qu'à la scène et enfin, il faut bien le dire, quelques personnes (ju'on pourrait appeh^r déclassées sans leur faire offense, (»t d(*vant lesquelles s'ouvrent encore les salons du monde. Les unes venaient pour répondre à dtvs rendez-vous galants ménagés par la femme L...; les autres attendaient riiôte inconnu que pouvaient amener, à toute heure, les défaillances de la chair, qui est faible, ou les fantaisies de l'esprit, qui est prompt.
« Cette maison était, pour la police des mœurs, comme la maison de verre. Les archives lui empruntaient d(»s renseignements nombreux et parfois utiles.
« C'est un curieux el piquant phénomène que le besoin qu'ont certains hommes de traiter (»n amies les procureuses, de leur livrer non seuU^ment le secret peu intéressant de leurs dévtTgondages, mais
ENCOBE LA CONFIDENCE DE LEURS AFFAIRES PRIVÉES ET MÊME DE LEURS DES- SEINS POLITIQUES. »
Cette dernière phrase de M. Andrieux nous rappelle qu'il ne faut pas laisser dans l'ombre une variété de femmes, qui fréquentent les
(l) Souvenirs dun Préfet de police^ tome II, pages 34 et 3.^.
maisons do rendez-vous, alors même qu'elles ont un salon et un train de maison des plus importants; c'est V espionne y femme galante, en relation avec les entremetteuses très achalandées.
Il y en a, en moyenne, une cinquantaine dans Paris, venant de tous les pays, mais elles sont plus particulièrement Allemandes, Autrichiennes ou Russes. Les unes sont officiellement espionnes pour leur gouvernement; les autres le sont officieusement, dans le but d'être protégées par leur ambassadeur ou consul, et de devenir ensuite espionne officielle. Presque toujours ces femmes, instruites, distinguées, séduisantes, sont très jolies et jouent à la femme du monde. Les unes sont installées plus ou moins richement avec leurs maris et ont des maisons très mondaines et très courues où on donne des dîners et des soirées musicales. Mais Tespionne qui nous intéresse plus spécialement est celle qui vit librement, soit comme voyageuse ayant son mari dans son pays, soit comme veuve, soit franchement et exclusivement comme femme galante. L'une d'elles, M"** X..., personne fort jolie, se disant Américaine, alors qu'elle était originaire de la Prusse, mais ayant épousé un Américain, fixé en Allemagne comme industriel, habitait Paris pendant huit à dix mois de l'année. Très lancée dans le monde intelligent, elle recevait les hommages des notabilités de la Presse et des Lettres. On racontait qu'elle était la maltresse du fils d'un ambassadeur fran(;ais avec lequel elle avait vécu, dans l'intimité, pendant deux ans et qui ne pouvait pas avoir de secn^ts pour une femme si charmante et si adorablement jolie. Il en était si amoureux, disait-on, que plusieurs fois, quand la dame était obligée de rester quelques semaines en Allemagne, il est allé de Paris à Stuttgard, rien que pour passer quelques heur(\s avec elle, dans l'intervalle de deux trains. On dit que Tamoureux ne s'est jamais douté de rien ; mais le Préfet de pohce, plus Wa, a fini par expulser la dame, sans tapage.
Avant de terminer ce qui concerne les entremetteuses, les maisons de rendez-vous et les femmes qui les fréquentent, il nous semble réconfortant de pouvoir dire que l'argent n'est pas un mirage qui attire toutes les jeunes filles. Il en est, môme dans les milieux les plus pauvres, qui veulent et savent rester vertueuses et résistent à toutes les tentations. Au milieu des tristesses que nous venons de révéler, nous sommes heureux de pouvoir citer le fait suivant qui est très caractéristique et console de beaucoup de turpitudes.
Un vieux viveur très riche, de la rue de la Paix, était devenu amoureusement fou d'une ouvrièrQ, rencontrée plusieurs fois à la sortie de son travail. Il charge M"*® B..., entremetteuse des plus habiles et des plus dangereuses, de la lui procurer à n'importe quel prix. Pendant plus d'un mois, M"*® B... a eu recours aux ruses les plus adroitement combinées pour tenter la jeune fille ; elle s'est même adressée à la mère (concierge rue de Montholon) et a été jusqu'à étaler sur sa table 10,000 francs en or. La mère et la fille ont constamment refusé les offres qui leur étaient faites : La jeune fille répondait qu'elle voulait rester honnête pour se marier honnêtement !
Les entremetteurs. — Après avoir étudié les entremetteuses, il faut mentionner le rôle des entremetteurs. — S'ils sont moins connus que les entremetteuses, ils n'en sont pas moins également dangereux. Nous n'avons pas à nous occuper des garçons de café ou de restaurant qui transmettent, plus ou moins adroitement, un billet à une femme ou qui connaissent les adresses des personnes désireuses d'accepter un souper et le reste; nous ne parlerons pas davantage des guides ou interprètes toujours à l'affût des étrangers et enchns par état à leur rendre tous les services, même de les conduire chez une « joHe et aimable Parisienne ». Tout cela est trop connu pour mériter de nous arrêter longuement. Il s'agit surtout de ce qui se passe dans quelques-uns des très grands liôtels de Paris et du rôle joué par certains fonctionnaires importants de ces hôtels.
II est une classe de viveurs, gens de cercles, blasés, désœuvrés, riches, d'une immoralité notoire et d'un égoïsme renforcé qui ne cherchent que les aventures d'hôtels. Les uns y passent tous les jours, soit à l'arrivée des principaux express, soit de midi à deux heures ; ils s'installent dans le salon, hi salle à manger ou au café pour voir et étudier les nouvelles figures. Plusieurs ont une chambre louée au mois ou à l'année. Comme ils ont une grande audace, une tenue élégante, l'habitude du monde et un grand bagout, ils profitent de la moindre occasion pour entamer une conversation et tàter le terrain. Ce premier point acquis, ils ont recours aux bons offices du maitre d'hôtel X... qui sait, avec une grande dextérité et une habileté merveilleuse, faire accepter par la personne recherchée un billet contenant les déclarations les plus enfiammées, mais les plus respectueuses; on demande seulement un moment d'entretien,
puis les bons offices du maître d'hôtel X... aidant, on se rencontre ; on cause et un rendez-vous est pris! L'c^sprit curieux et aventureux de la femme, surtout loin de ses relations et de son pays, se laisse facilement entraîner à des relations qui doivent rester mystérieuses, ignorées de tous !
Le rôle du maître d'hôtel X... ne se borne pas là. Il est en relations avec un grand nombre de vieux viveurs très riches qui le rémunèrent largement et à qui il envoie, tous les jours, un rapport pour leur faire connaître l'arrivée de dames ou de jeunes personnes descendues à rixôtel avec leur famille et qui peuvent leur plaire; il est si bien au courant de leurs goûts qu'il n'hésite pas, à l'avance, à retenir d'office la chambre à côté de celle de la dame ou de la demoiselle, en ayant soin qu'il y ait une porte de communication; c'est le comble de la précaution et de la discrétion. Les batteries ainsi dressées, il arrive fréquemment que de charmantes jeunets fdles se sont livrées à ces viveurs sans scrupule, sans que rien ait éveillé l'attention des parents. On cite, à ce sujet, des histoires douloureuses de malheureuses jeunes enfants qui ont abandonné leur famille, après une aventure d'hôtel, et se sont lancées dans la galanterie, pour finir dans la prostitution. 11 est triste de reconnaître que les scandales que nous signalons se passent dans des hôtels qui ne sont ni les moins importants ni les moins achalandés de Paris. Il y a heu, par suite, pour les familles honorables, de se mettre en garde contre les dangers que peuvent courir les jeunes femmes ou les jeunes filles.
A part quelques anciens hôtels qui ont censervé leurs traditions d'hoimôleté et de sévérité, presque tous reçoivent « à la soirée » sans bagages et sans inscription de nom, tout passant accompagné d'une femme. Ce que nous disons des hôtels, d'un rang élevé, qui deviennent une cause de prostitution, nous l'avons signalé, d'une façon spéciale, quand nous avons parlé, ailleurs, des garnis (pii accueillent les insoumises mineures et leur facilitent les niovens de se livrer à la prostitution. Nous devons ri^produire ce que nous avons écrit précédemment à ce sujet (1).
(( Les insoumises mineures logent, pres(|ue toutes, dans des hôtels garnis tenus par des marchands de vin. C'est dans ces garnis, groupés dans certaines rues ou certains quartiers spéciaux, que la
(1) Syphilis et prostitution chez les insoumises mineures. G. Masson éditeur.
î)() L\ PlIOSTITUTIOX CLAXDFSTINR A PARIS
minouro qui logo encore chez ses parents peut trouver une hospitalité facile pour conduire le client qu'elle a rencontré dans la rne. Beaucoup de jeunes filles, que leurs parents croi(»nt à Talelier, trouvent tantôt dans un arrondissement, tantôt dans un autre, l(»s portes des garnis largeuicnt ouvertes; dès Theure la plus matinale ou la plus tardive, elles sont certaines de pouvoir s'y rendre, sans qu'on se préoccupe de leur personnalité ou de leur âge. Ce sontc(*s garnis qui donnent asile à toutes les mineures, qui sont cause, en raison de la liberté qu'on leur accorde^ de leur peu d'hésitation à abandonner le domicile paternel ; elles savent quelles trouveront un refuge facile dans une habitation tolérante où il n'y a aucune contrainte à subir. C'est en raison de la liberté qui leur est octroyée que les minenres peuvent facilement voyager d'un quartier dans un autre et se sonstraire ainsi aux recherches de l(»urs panants. Il y a donc bien là une cause principale du développement de la prostitution plus ou moins
clandestine des mineures »
Les marchands de vin et les maîtres des garnis jouent le rôle d'entremetteurs, comme le font dans certains grands hôlt»ls quelques domestiques ou maîtres dhôtel.
Souteneurs, — Les souteneurs à Paris constituent une corporation spéciale qui contribue, pour une large part, au développement de la prostitution (4 à la propagation de la syphilis. 11 y a quelque douze ou quinze ans que Ton signale raugmeniation du nombn» d(vs soutinieurs; aussi la polic(* a-t-(»lle été obliger^ d'(»\ercer une surveillance spéciale sur ce monde interlope. En 1891, pcnidant les mois de sept(*mbr(» (»t d'octobre, d(»s arrestations nombreuses ont été faites, mais les résultats ont été plus que médiocres ; sur MM) arr(»stations, le Parquet a fait relaxer un certain nond)re d'individus, faute d'un texte de loi précis; le juge d'instruction, à son tour, a ordonné la mise en liberté de quelques-uns d'entre eux; il n'y a eu, en définitive, que quatorze individus condamnés parles tribunaux. Cette indulgence (»st de tous points regr(»ttable. La PréH^ctun» de police n'en a pas moins continué ses arrestations.
Les souteneurs ont été étudiés, d'une façon remarquable, par M. Louis Puibaraud (1) dans un livre paru en 1893 et qui a eu un
(1) Les Malfaiteurs de profession, Ernest Flammarion, 26, rue Racine. Pages 91 et suivantes.
très grand succos. Nous no saurions miouxfairo que de lui omprunlor quelques détails caractéristiques.
Il y a trois catégories de souteneurs : 1° les souteneurs de bas étage; 2® les souteneurs d'apparence correcte qui exhibent leur contrat de mariage, à la façon d*un revolver en cas de danger ; 3^ les souteneurs du monde brillant.
Né le plus souvent dans une famille vouée au désordre, où la mère se livre à Tinconduite et le père à la boisson, le souteneur grandit au milieu des disputes, des mots obscènes, des coups échangés. Il a vu ses sœurs ainées quitter de bonne heure le logis maternel, y revenir de temps en temps en toilettes tapageuses, les mains pleines d'un argent aisément gagné et dont toute la famille bénéficiait sans vergogne. Il n'ignore pas qu'on peut avoir de l'argent sans travail. A son tour il quitte l'atelier avant la fin de son apprentissage. Dès Tàge de quinze ans, il sert d'avertisseur à sa sœur et aux filles du faubourg. C'est lui qui les prévient du passage des agents desmciHirs. lien tire un profit spontané en attendant que, ce profit, il l'exige. Le récit suivant qui nous est fait par un jeune détenu de la Roquette montre comment on devient souteneur : « J'avais treize ans quand j'ai commencé le métier. Je revenais un soir de l'école quand j'ai trouvé tout le monde en ribote chez nous. Ma grande sœur était venue voir ma mère avec une de ses amies, qui me prit à part et nii» dit : Sais-tu si le quartier est bon? nous y viendrons ce soir. Je répondis que je ne savais pas ce qu'elle me demandait. Elle m'expliqua que je n'aurais qu'à les prévenir lorsqu'il passerait des agents. J(» fis ce qufdle désirait et, le soir, elle me donna vingt sous. Je n'allai pas à lécole le lendemain et je jouai avec mes camarades jusqu'il la nuit où je recommençai, comme la veille, à les prévenir en courant, dès que je voyais un sergent de ville. J'appris ensuit(* à connaître les agents des mœurs, et je touchais d(vs pièces de toutes ces dames.
« J'avais des camarades qui faisaient comme moi. Un jour, j'ai volé au bazar de l'Hôlel-de-Ville une ceinture de cuir. J'ai été arrêté... Je ne voulus pas revenir à la maison, parce que mon père me battait quand je ne rapportais pas la moitié de ce que me donnait ma sœur. »
Voici le récit d'un autre jeune condamné :
c( J'ai dix-huit ans. Je suis condamné à six mois de prison pour
vol d'argent à mon patron. Je n'ai été arrêté qu'un an après l'avoir commis. C'est une fille A... qui m'a dit de voler pour s'acheter une broche. Mais, depuis, elle m'a aidé à vivre et moi je me baladais avec elle pendant la journée. Le soir, je guettais et sifflais pour la prévenir. Elle me donnait tantôt plus, tantôt moins, mais toujours cent sous pour le moins. »
Les jeunes garçons qui se livrent au vagabondage et que l'on rencontre si fréquemment sur les boulevards extérieurs et du côté des fortifications, à l'heure où ils devraient se trouver à Técole ou à l'atelier, deviendront, plus tard, des souteneurs. Ils ont à peine de douze à treize qu'on les trouve déjà se promenant, dans la journée, le cigare à la bouche, en compagnie de jeunes filles de leur âge, qu'ils conduisent au bois de Vincennes ou dans les fêtes forain(»s; le soir venu, ils parcourent les faubourgs étudiant les manœuvres savantes des filles pubHques et se mettant en relations avec elles; ils gagnent quelques sous à faire leurs commissions, puis deviennent, plus tard, des indicateurs précieux au point de vue des rondes de police ; ils fréquentent les bals publics où ils conduisent leurs jeunes camarades et voisines. Sous leurs auspices, leurs jeunes amies sont mises en rapport avec les filles qui vivent de la prostitution et qui se chargent volontiers de faire progressivement leur éducation. A mesure qu'ils grandissent, leurs instincts se développent et leur avenir est tout tracé : les garçons deviennent des souteneurs; les jeunes filles se hvrent à la prostitution clandestine. Le métier de souteneur définitivement adopté, les jeunes garçons sont les hôtes assidus des bals publics : c'est dans ce milieu qu'ils viendront recruter une nouvelle viclime si la fille qu'ils exploitent est à Saint- Lazare, ou a trouvé le moyen de leur échapper en quittant Paris. Il y a des souteneurs qui n'ont jamais travaillé ; d'autres ont une profession, mais l'ont abandonnée ; quelques-uns travaillent deux ou trois jours pan semaine, mais ils se réservent leur soirée» pour accompagner leur amie dans ses pérégrinations. Pendant qu'elle fait de la déambulation, à la recherche d'un amateur, ils vont chez les marchands de vin, doù ils peuvent voir ce qui se passe. Si les agents des mœurs font des rondes, ils s'empressent de donner Téveil. Ils connaissent à peu prés tous les agents des mœurs, en sorte que ces derniers éprouvent souvent des difficultés à remplir leur mission. Ils peuvent, dans plus d'une circonstance, dépister les poursuites de
la police, parce qu'ils sont aidés par les logeurs et les tenanciers de débit de tabac, avec annexes de débit de liqueurs, où ils vont consommer. Lorsqu'ils sont recherchés par la police, ils deviennent très prudents et se dissimulent le plus qu'ils peuvent dans les débits de vin; on ne les voit plus dehors; ils n*accoinpagnent plus la fdle ni quand elle sort de son domicile ni quand elle y rentre ; ils se retrouvent au logis, qu'ils regagnent chacun par un chemin différent. Pendant quelque temps, ils cessent d'habiter avec leurs compagnes, jusqu'au moment où les recherches se ralentissent; ils reprennent alors leur audace et deviennent les maîtres du pavé. Ces souteneurslà exercent leur industrie du côté des boulevards extérieurs. Dans l'intérieur de Paris, on trouve un autre genre de souteneurs; ce sont les souteneurs du demi-monde. Ceux-là habitent le centre de Paris; ils fréquentent les établissements du faubourg Montmartre, les spectacles à promenoirs, les bals, certains cafés ouverts une partie de la nuit. Ils sont toujours fort bien vêtus et mènent Texistence à grandes guides^, ils se recrutent parmi les employés de commerce, les chanteurs de café-concert, les garçons de café, les bookmakers, etc. ; ils ne se bornent pas à vivre de la prostitution, ils pratiquent aussi le vol et c'est parmi eux qu'il faut rechercher les auteurs de ces vols commis avec tant d'adresse dans la banlieue de Paris. Ils vivent largement et certains d'entre eux ont jusqu'à 2,000 ou 3,000 francs de revenus mensuels. Ces souteneurs sont souvent les pourvoyeurs des maisons de tolérance; ils racolent les malheureuses qui vont figurer dans ces lieux de débauche.
Parmi les sout(»neurs du demi-monde, il y a une catégorie spéciale; ce sont hvs lanceurs. Nous citons volontiers intégralement ce que M. Puibaraud a écrit à ce sujet : « Il ne faut pas croire qu'il suffise à une jeune personne, môme très jolie, d'avoir une envie folle de se mal conduire pour arriver, du jour au lendemain, à posséder une clientèle d'adorateurs. Il faut quelques apprêts. On parle sans cesse de gardeuses de dindons venues en sabots à Paris, et qui. Tannée suivante, ont chevaux et voitures. Avant d'arriver au luxe, elles passent par une période d'entraînement. Ce sont les lanceurs qui se chargent de produire c(\s nouvelles arrivantes sur le turf de la galanterie. Deux choses sont indispensables : les toilettes provocatrices et un appartement luxueux. Le lanceur avance l'argent pour acheter les unes et pour répondre de l'autre. A quels
94 LA PROSTITL'TION CLANDESTINE A PAHIS
intérêts, on le devine. Ce n'est pas seulement le prêt à la petite semaine : les échéances sont plus rapprochées encore. Il y a tel de ces ruffians qui, chaque matin, va faire sa recette. Il récupère ses débours, dans des conditions telles que les plus vilains usuriers de la capitale les trouveraient exorbitantes. Quelques milliers de francs sont décuplés en peu de mois. Des comptes fantastiques de dépenses faites au dehors vienn<Mit s'ajouter au prix initial. Et comme l'appartement et les meubles sont au nom de ces honnêtes messieurs, le moindre retard, la plus petite hésitation, aboutit à une expulsion instantanée où les huissiers n'ont rien à voir. Qu'il ait les mains gantées ou nues, le souteneur ne connaît que la poigne et il en use. Le type du lanceur est le rastaquouùre au teint mordoré, à la chev(dure huileuse, aux bagues aveuglantes. Au fond, c'est la même race que le souteneur de barrière. Quand le lanceur a perdu au jeu (d'où sort le premier argent) tout ce qui lui a été remboursé par la fcMume, il devient menaçant ou terrible. Les exemples sont là, encore présents à toutes les mémoires : Prado et Pranzini étaient des lanceurs décavés. Souteneurs en habit noir, ayant même une instruction variée — Prado ne manquait pas de lettres — ils ont fini comme des souteneurs de barrière, par l'assassinat. Le crime est au bout de cet abominable métier. C'est le dénouement fatal. Prado, après avoir lancé la. fille Aguétan, l'a tuée pour lui enlever quelques sous et Pranzini a égorgé la fille Régnault, dite Mintelle, pour lui voler ses bijoux quïl connaissait bien. L'un et l'autre avaient promené ces femmes à leur bras et elles devaient être fières de ces types de sauvages parfumés qui répondaient à leur idéal. Entre eux et le souteneur à casquette de soie, il n'y avait point de différence. »
a Dans tout souteneur, il y a un assassin », dit avec juste raison M. Puibaraud. Il n'y a, du reste, qu'à consulter les annales de la Cour d'assises de la Seine, dans les vingt dernières années, pour voir que plus de cent souteneurs ont été condamnés à la peine de mort ou aux travaux forcés à perpétuité. Parmi les plus jeunes et les plus scélérats, il y a, en 1879 : Abadie et Knobloch, assassins du garçon épicier Lecercle; Gilhs ûgé de seize ans à peint», assassin de la femme Bassegrand. de complicité avec Abadie ; en 1880, Ferrey, bonneteur et souteneur, assassin d'une logeuse, la femme Gouge; en 1881, métrot et Marier, âgés de quinze ans, qui déjà servaient d'indicateurs aux prostituées, assassins d'une femme de quatre-vingt-trois ans, la
fommo Bahu; en 1882, six soutonours, les nommés Lipps, Robert, Jen, Grosjean, Lauwery et Depovre, assassins de M™* Gastener.
Les mâlheurenses filles qni tombent dans les mains des soutenenrs sont exposé(»s à tous les sévices; elles sont rivées à ces bandits et no peuvent pas s'en débarrasser.
Lorsque le produit de la journée n'est pas en rapport avec ce que leurs souteneurs espéraient, lorsqu'elles chercluMit à échapper à leur odieuse tyrannie, elles sont battues et souvent assassinées. Dans la période que nous examinons, il y a eu une vingtaine de jeunes femmes qui ont été assassinées par leurs souteneurs, sous les prétextes les plus futiles. Tout récemment encore, au mois davril 1894, une fille publique a été tuée par son souteneur. Nous entrouvons le récit dans un journal du soir(l) : « Hier matin, un assassinat a été commis sur le boulevard de la Chapelle, à la porte d'un marchand de vin. Un souteneur, Jean Morse, était sorti la veille de Mazas où il avait purgé une condamnation pour vol. Il s'était mis aussitôt à la rechiTche de sa. maîtresse, qu'il découvrait chez le marchand de vin, en compagnie d'un rival. Morse accosta cette femme et lui dit : « J'ai besoin d'argent, donne-m'en. — Je nVn ai pas, et f... la paix. » Le malfaiteur sortit alors un grand couteau de sa poche et le plongea par trois fois dans la poitrine de cette femme. Cell(»-ci eut la force de faire quelques pas, puis tomba inanimée au milieu de la chaussée. Des gardiens de la paix arrêtèrent l'assassin qui avait pris la fuite et le conduisirent ch(*z M. Labat, commissaire de police*. Le magistrat l'interrogea, puis Tenvoya au dépôt.
« Quant à sa victime, transportée à Thôpital Lariboisière, elle y est morte ce matin. »
Le souteneur qui exerce une infiuence étrange sur la malheureuse fille qu'il tyrannise, obtient ([u'elle le seconde dans les vols qu'il pratique ou les assassinats qu'il commet.
Si le souteneur est souvent un voleur et un assassin, il est pnvsque toujours un syphilitique; il répand, sans scrupule, cette terrilde maladie partout où il passe. Les fill(\s examinées au dispensaire sont unanimes à déclarer que les souteneurs sont des agents très aclifs de la dissémination de la syphilis. Celles de ces filles qui ont été trouvées saines, bien qu'elles se livrassent à la prostitution
(1) Journal Le Temps du dimanche 15 avril 1894.
96 LA PnOSTITUTION CLANDESTINE A PAHIS
depuis plusieurs années, affirmaient n'avoir jamais été malades, parce qu'elles n'avaient jamais été sous la dépendance d'un souteneur; elles déclaraient que le souteneur, dangereux sous tant de rapports, était par surcroit atteint d'affections vénériennes et syphilitiques. La raison en est bien simple : le souteneur ne se pique pas de fidélité : il court volontiers et passe de la brune à la blonde ; dans ses pérégrinations successives, il ne fait pas de la sélection hygiénique et arrive fatalement à contracter la syphilis. Sans souci de son état pathologique, il continue l'exercice de sa profession et contamine les malheureuses victimes de sa rapacité et de sa lubricité. Le rôle du souteneur dans la propagation de la syphilis n'a pas attiré l'attention de Parent-Duchatelet, qui est muet sur ce point. Le D*^ Martineau(i) a remarqué, comme nous, l'importance de ce facteur dans la transmission des accidents spécifiques, voici ce qu'il dit à ce sujet : « Quand le souteneur a des relations avec la femme ou les femmes qu'il exploite, il peut devenir un agent très actif de la transmission de la syphilis, agent alors d'autant plus coupable qu'il est absolument conscient du mal qu'il cause et des ravages considérables que ce mal peut entraîner.
« J'ai eu dans mon service de Lourcine six femmes syphilisées par le même individu. »
Le souteneur doit figurer, à juste titre, dans les causes de la prostitution, puisqu'il y entraine toutes les fihes qu'il connaît, et aussi dans les causes du développement de la syphilis.
Ce parasite n'est pas un produit de l'état social actuel, puisqu'il était connu dans Tancieime Rome et qu'il vivait famihèrement avec les personnages du plus haut rang; il en a été de môme chez les Hébreux et en Grèce. Restif de la Bretonne en parle dans son Pornographe imprimé en 1770; dans un mémoire adressé à un heutenant de pohce, à la fin du siècle dernier, on s'exprime sur son compte de la façon suivante (2) : « Les prostituées ne peuvent se passer d'un prolecteur. Ordinairement leur choix tombe sur le plus scélérat afin d'inspirer plus de terreur aux autres et d'avoir un soutien envers et contre tous... Lorsqu'une fille a fait choix d'un souteneur, elle nVst pas maîtresse de s'en défaire; il faut qu'elle l'entretienne dans sa paresse, dans son vin, dans son jeu et dans ses débauches avec
(1) La Prostitution clandestine, page 123, Adrien Delahaye el Lemonnier.
(2) Parent-Duchalelet.
CAUSES DE LA PROSTlTlTION 97
d'autres filles ; car il est de ces hommes qui, sur leur réputation, en ont plusieurs à la fois; et si elle ne peut plus résister à la tyrannie de cet homme, il faut, pour s'en débarrasser, qu'elle en trouve un autre plus redoutable encore et par cela môme plus despote et plus tyran. Presque tous les soldats aux gardes ai)partiennent à cette classe, beaucoup môme ne s'engagent dans ce corps que pour y vivre aux dépens de quelques malheureuses filles. »
Nous devons montrer, comparativement à ce portrait du souteneur d'il y a cent ans, comment procède le souteneur actuel pour conduire une malheureuse fille à la prostitution, au vol et quelquefois à la complicité d'assassinat. Voici le récit d'une de ses victimes (!) : « Je suis arrivée à Paris, venant de Bretagne, pour me mettre en place. J'avais eu le malheur d'avoir un enfant dans mon pays. J'appartenais à une famille de cultivateurs honnêtes. Mon père, indigné de ma conduite, me chassa. A Paris, je ne pus trouver de condition. La petite somme que j'avais emportée disparut dans les bureaux de placement. Sortant d'un de ces bureaux, je fus abordée, un soir, par un jeune homme d'apparence aisée portant veston et petit chapeau, qui me causa, s'intéressa à mon sort et me iit diner. Je l'accompagnai chez lui. Pendant plus de huit jours, je me suis promenée avec lui dans les environs de Paris, et, le soir, il me menait dans les bals où il connaissait toutes les femmes. Il m'avait nippée assez bien, avec des affaires qu'il avait et qu'il prétendait lui avoir été laissées par sa srcur morte. Bientôt il me dit qu'il ne pouvait plus me garder parce qu'il était à bout de ressources. Mais, si je voulais me tirer d'affaire toute seule dans la journée, il m'assurerait le coucher le soir. Il m'expliqua ce quil attendait de moi, et comme je me révoltais, il me déshabilla, m'enlevant à poignées les effets dont il m'avait fait cadeau, me menaçant de me jeter toute nue dans la rue. Folle de désespoir, je cédai. Chaque soir il m'indiquait le quartier où je devais provoquer les clients. Il me donnait l'adresse des garnis où je pouvais les ramener, et, lui, il m'atttendait chez un marchand de vin avec des camarades. J'allais l'y retrouver et il me réclamait mon argent, me menaçant de me battre si je ne le lui donnais pas. Dans la journée, il n'était pas méchant. Nous passions le temps à boire ensemble et à jouer aux
(I) Louis Puibaraud, les Malfaiteurs de profession.
cartes. Durant les foires du Trône et de Neuilly, on allait chacun de son côté. Parfois, il ne rentrait que le matin, avec de Targent. Il me disait qu'il avait joué. Un jour il me dit : « Veux-tu que nous nous mariions au sang? » Je ne savais pas ce qu'il entendait par là. Il me l'expliqua. 11 s'agissait d'attirer un homme chez moi, un vieux bonhomme riche, qu'on dévaliserait ensemble. Il avait toujours de l'or sur lui, me dit-il, le samedi soir, et, avant de rentrer à Courbevoie il faisait la fête. Je lui répondis : « Tu ne lui feras pas de mal ? — C'est selon. S'il est gentil, ça ira bien. Mais, tu sais, tant pis, s'il renûcle ! » Je résistai. Il me battit si fort que, pour me tirer de ses poings, je dis oui. Le samedi soir, à la porte Maillot, il aborda ce vieux monsieur et il me l'amena au café, où j'attendais. Il me le présenta comme s'il était un ami. Bientôt le vieux monsieur, qui avait trop bu, m'accompagna dans un hôtel du voisinage. La suite vous le devinez. Mon souteneur grimpa, à pas de loup, dans la chambre et voulut exiger du vieillard une grosse somme. Il résista. L'autre le saisit à la gorge et il allait l'étrangler quand les voisins, effrayés par ses cris, enfoncèrent la porte. Nous avons été arrêtés tous deux. Moi, je n'y suis pour rien et je suis bien heureuse d'être délivrée de cet homme qui m'aurait tuée un jour ou l'autre. »
Être délivrée du souteneur, que l'on a eu le malheur d'associer à son existence, n'est pas chose facile; combien de malheureuses filles, pour échapper à cette odieuse tyrannie, se font arrêter, sous un prétexte quelconque, pour passer quelques jours de tranquillité dans la prison de Saint-Lazare ; combien, pour ne pas traîner sans cesse après elles ce boulet rivé à leur existence, quittent Paris et fuient à l'étranger! Malgré toutes les précautions prises, elles n'échappent pas toujours à la vengeance et comme dans tout souteneur, il y a un assassin, les attentats commis par des souteneurs sur les fdles qui veulent échapper à leur ignoble domination sont fréquents ; c'est dans le sang versé qu'ils assouvissent leur rancune et leur vengeance. N'est-ce pas naturel? Le souteneur, étant persuadé que la femme doit le nourrir, estime qu'elle manque à son devoir strict, si elle ne l'entretient pas; il trouve donc normal de lui faire expier le manquement à son devoir !
A côté du souteneur vulgaire, qui est le compagnon assidu des filles soumises et insoumises, qui vivent de la prostitution, il y a le souteneur marié, le souteneur que Ton peut rencontrer dans le
monde ; il appartient à toutes les nationalités et quelle que soit son origine, il emploie les mômes procédés. Il est absent de son logis ou de son hôtel, pendant les heures que sa femme utilise à recevoir des clients recrutés savamment, à moins que, jouant double jeu, il ne fasse en même temps du chantage ; dans ce dernier cas, il fait irruption brusquement dans la chambre où sa femme se trouve en conversation criminelle; il exhibe son acte de mariage, fait du scandale, et ne se tait qu'après avoir été largement rémunéré pour son silence et son indulgence !
Nous avons dit plus haut les scandales qui se passent dans certains hôtels; nous devons ajouter que les hôtels les plus importants de Paris sont choisis par des couples, venus de la province ou de l'étranger, pour exercer leur double industrie. A certaines périodes, on voit arriver dans ces hôtels des couples ayant des bagages nombreux et une tenue très élégante. La femme est très jolie et le mari a les apparences d'un homme du monde correct. Le monsieur est un souteneur, quoique marié, et la femme se livre à la prostitution ! Les premiers jours, le mari et la femme ne se quittent pas; ils vont au bois, au théâtre, et rentrent de la façon la plus réguUère ; bientôt, monsieur sort de bonne heure, pour aller à ses affaires et ne rentre que fort tard ; la femme, pour occuper ses loisirs, reçoit des visites, qui deviennent plus fréquentes à mesure que le séjour à Paris se prolonge. Au moment où j'écris ces lignes (juillet 1894), il y a dans deux des hôtels les plus importants et les plus achalandés de Paris, un double ménage venu uniquement pour faire une large moisson de billets de banque. Ces deux ménages ne se connaissent pas, mais ils procèdent de la même façon. De nationalité différente, une des femmes est une jolie blonde des plus ravissantes, tandis que l'autre est une Méridionale aux grands yeux noirs et à la chevelure ondoyante. Grandes toutes les deux, avec une taille fine et beaucoup de distinction dans les manières, elles ont un succès analogue, chacune dans l'hôtel qui lui donne l'hospitahté. Dans Tun comme dans l'autre hôtel, les visites se multiplient, qu'il s'agisse de M'^^'X... ou de M"" Z:..; elles sont si fréquentes qu'elles attirent Fattention du personnel, fort peu farouche cependant, et le Directeur s'en émeut. Il est évident, pour tous, que ces deux très jolies femmes se livrent à la prostitution et que les visiteurs sont <les amateurs du beau sexe. On délibère, dans les deux hôtels, et on se dispose à expulser ces
deux ménages interlopes, lorsque, des deux côtés, le même phénomène se produit : des clients habituels de l'hôlel, des hommes riches et importants, font une démarche auprès du Directeur, en faveur de la jolie M™® X... et de la ravissante M"^ Z..., menaçant d'abandonner rhôtel, si on fait de la peine à ces charmantes personnes. Devant cette phalange de solliciteurs qui ont des arguments péremptoires vis-à-vis des administrateurs de ces deux hôtels, les Directeurs se rendent à merci et toute liberté est laissée à ces honnêtes ménages qui s'entendent si bien pour exploiter les passions humaines ! Nous pourrions citer d'autres exemples ; mais à quoi bon ?
Il nous semble impossible de dire, même d'une façon approximative, le nombre des souteneurs qui vivent à Paris. Maxime du Camp (!) admet qu'il y a 120,000 femmes qui vivent de la prostitution clandestine et autant de souteneurs. Chaque femme vivant de la prostitution aurait donc son souteneur? Dans un article spécial, paru dans le journal Le Temps du 24 octobre 189! et consacré aux souteneurs et aux mesures gouvernementales prises contre eux, on admet que le chiffre des souteneurs de Paris est de 50,000. Quelles sont les bases de ces estimations ? \]n haut fonctionnaire de la Préfecture de police calculant que le nombre des fdles en carte ou en maisons est à peu près de 5,000 et qu'il peut y avoir, dans la prostitution clandestine, un nombre analogue de filles ayant un souteneur, pense que le chiffre des souteneurs ne doit pas dépasser 10.000.
Il est difficile avec des estimations si contraires de fixer un chiffre exact. Il nous semble aussi impossilde de donner le nombre des souteneurs qu'il est impossible de donner exactement le nombre des prostituées clandestines.
Qu'il nous suffise de dire que le développement extraordinaire de ce parasite, dangereux à tant de points de vue, a éveillé l'attention de tous les gouvernements.
En 1891, l'Empereur d'Allemagne a cru nécessaire de s'occuper de cette question. Dans un rescrit daté du nouveau palais (22 octobre) et adressé au ministre d'État, TEmpereur appelle l'attention sur les révélations regrettabk^s qui ont été faites au cours d'un procès récent et insiste snr l'application de la législation en vigueur afin de combattre énergiquement le scandale des souteneurs :
(1) PariSj ses organes, ses fonctions et sa vie, tome UI, page 469.
« La police devra se montrer son?* pilié dans la répression des écarts commis par les individus de cette catégorie; chaque fois qu'elle interviendra énergrquement, elle pourra compter sur la reconnaissance et l'appui du souverain.
« Il y aura lieu d'examiner éventuellement les moyens de compléter les prescriptions du code pénal, en ce qui concerne la répression.
. « Les tribunaux ne devraient pas se laisser guider dans leurs jugements par de faux sentiments d'humanité : dans les cas sérieux, ils devraient, autant que possible, infliger le maximum de la peine. Il y aura aussi des mesures à arrêter afin d'empêcher Tavocat de contribuer par des moyens frivoles à assurer le triomphe de l'injustice.
« De même, il y aura lieu de faire en sorte que la dignité du tribunal ne soit pas compromise et que la publicité des débats soit interdite dans les affaires de ce genre.
« Dans son rescrit, l'Empereur constate comme un symptôme réjouissant, l'unanimité avec laquelle l'opinion publique a ressenti la nécessité de mettre un terme, par des moyens efficaces, aux fâcheux inconvénients qui ont été constatés. »
En France, M. le garde des sceaux Fallières a présenté, le 31 octobre 1891, un projet de loi visant les individus qui facihtent la prostitution des femmes et des filles ; un des articles du projet de loi concerne les souteneurs ; il est ainsi conçu :
Art. 4. — Sont considérés comme gens sans aveu, et seront punis des peines portées h Tarticle 277 du code pénal, tous individus, ayant ou non un domicile certain, qui tirent habituellement proût du fait de faciliter la prostitution d'autrui sur la voie publique.
Ce projet do loi est resté à Tétat de lettre morte.
Dans le projet de loi sur la prostitution déposé par M. le sénateur Bérenger et discuté par le Sénat en 1895, on s'est occupé d'atteindre les souteneurs. Le Sénat a adopté un article qui condamne les souteneurs à un emprisonnement allant de trois mois à deux ans et à une amende de 100 à 1,000 francs. Les tribunaux peuvent, en outre, prononcer la rélégation.
Étal moral spécial de certaines femmes. — Il nous reste à étudier les dispositions particuHères qui poussent certaines femmes
102 LA PKOSTITUTION CLANDKSTIXE A PAKIS
à la prostitution, d'une façon presque inconsciente. Pour beaucoup de jeunes lilles, le mot pudeur n'existe pas ; elles n'éprouvent aucune émotion à se montrer dans le déshabillé le plus absolu et à se livrer au premier individu qu'elles rencontrent et qu'elles ne doivent pas revoir. Elles n'attachent aucune importance à leur virginité ; elles sont déflorées dans les conditions les plus étranges, sans qu'elles aient la moindre préoccupation ou le moindre souci de l'acte (|u'elles accomplissent. Ce n'est môme pas un sentiment affectif qui les pousse dans les bras d'un homme; ce n'est pas le calcul qui les guide. Elles se laissent aller, sans réflexion, sans motif, d'une façon quasi bestiale et se livrent par insouciance et sans plaisir. Nous avons eu l'occasion d'interroger un certain nombre de jeunes filles déflorées d'une façon j)rématurée ; leur âge était compris entre douze et dix-sept ans. Ces jeunes filles n'ont pu nous donner aucune raison pour expliquer leur conduite. Nous en avons trouvé 45 dans les mêmes conditions. Elles ont été déflorées, par hasard et sans motif plausible, par des individus de passage, rencontrés fortuitement et qu'elles n'ont jamais plus revus. L'absence absolue du sentiment de la pudeur chez les jeunes filles explique seul le peu d'importance qu'elles attachent à la perte de leur virginité et à la conservation de ce que M. Alexandre Dumas appelle leur capital. Puisque le nom de cet écrivain célèbre est venu sous notre plume, nous pouvons citer l'opinion qu'il a exprimée à ce sujet et qui vient à Tappui de ce que nous venons de dire : c( Dans les grands centres manufacturiers où la promiscuité est si grande, où la débauche est si précoce,
ou LA VIRGINITÉ TOMBE LE PLUS SOUVENT AVEC LES DENTS DE LAIT, COmmCUl
trouverez-vous un père légal à l'enfant parmi tous les pères naturels qu'il aura eus (1)? »
C'est bien, en effet, aussi facilement qu'efles perdent leurs dents de lait que certaines jeunes fifles perdent leur virginité. N'est-ce pas le cas de la jeune D... Marie. Efle est née à Paris et habile chez ses parents, qui subviennent à ses besoins. Elle a quinze ans à peine lorsqu'elle rencontre dans la rue un individu qui lui offre 2 francs si elle veut se donner à lui. Cette jeune fille (|ui n'est pas déflorée n'hésite pas ; elle suît bénévolement cet amateur de rencontre et se donne à lui pour avoir 2 francs ! C'est le premier pas ; mais,
(1) Préface du livre de M. Rivet, Sur la recherche de la patei^iité.
CAUSES DE LA PROSTITUTION t03
quelques jours après, elle cherche elle-même des clients et se fait arrêter pour racolage.
La jeune M... Louise, originaire du département de Seineet-Oise, est déflorée à treize ans, par un individu rencontré dans la rue et qui lui a offert 3 francs.
K... Marie, qui est née à Paris, se livre à la prostitution à treize ans, après avoir abandonné ses parents ; elle n'a jamais travaillé et dans l'espace de trois ans, elle est envoyée sept fois en correction. Rien ne modifie ses instincts vicieux et, après la correction, elle est condamnée à six mois de prison pour vol!
Parmi les jeunes filles arrêtées en 1887, il y en a deux âgées Tune et l'autre de quinze ans, qui ont été surprises toutes nues dans la chambre d'un jeune collégien de seize ans. Ces deux jeunes filles sont déjà fort émancipées, puisqu'elles se livrent à la prostitution depuis SIX mois ; il n'y a donc rien d'étonnant si elles n'ont pas le moindre sentiment de la pudeur. N'est-ce pas un instinct spécial qui pousse cette jeune fille de quatorze ans à se livrer non déflorée à un individu qu'elle rencontre à la foire au pain d'épice et qui lui offre un verre de bière? Elle ne revoit pas l'homme qui a eu sa virginité, mais elle ne tarde pas à se lancer dans la prostitution. Bien qu'elle habite chez ses parents, qui fournissent à ses besoins, elle accompagne les filles publiques dans leurs pérégrinations ; elle est arrêtée à quinze ans et à seize ans elle est atteinte de syphilis. Comment expliquer en dehors d'un état moral spécial et d'instincts particuliers la conduite de la jeune M... Catherine? A douze ans, elle quitte le domicile paternel pour se hvrer à la prostitution. De douze à treize ans, elle abandonne six fois le logis de sa famille, refusant de travailler et vivant de la prostitution. Le 19 septembre 1887, elle est arrêtée, à l'âge de treize ans, pour provocation à la débauche et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare pour y être traitée d'accidents syphilitiques secondaires, très graves. N'est-ce pas une impulsion inconsciente et un oubli absolu de tous sentiments de pudeur et de dignité qui poussent deux jeunes filles, l'une de quatorze ans et l'autre de quinze, à se livrer, à peu près dans les mêmes conditions, à deux individus inconnus qui ne les sollicitent même pas? L'une est allée à la fête locale de Montmorency. Elle examine attentivement les chevaux de bois et le jeune homme qui les fait tourner. Elle reste en contemplation devant ce spectacle pendant une demi-heure, puis
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au moment où tout est au repos, elle demande à monter sur un cheval de bois et offre de se livrer à cet employé s41 lui accorde la faveur de la faire tourner pendant quelques instants. Elle perd sa virginité avec un individu qu'elle n'a plus revu et pour le seul plaisir de tourner, pendant quelques instants, sur un cheval de bois! Pour l'autre, qui était allée à la fête du lion de Belfort, et qui, comme la première, n'était pas déflorée, les chevaux de bois ont produit le môme phénomène et c'est pour qu'on la laissât tourner pendant quelques minutes sur les chevaux, qu'elle s'est livrée au domestique de ce manège !
N'y a-t-il pas encore une disposition spéciale chez la jeune iille que nous avons vue au dispensaire de salubrité, au mois de janvier 1891, et qui a été arrêtée sur la réquisition de son père? Cette personne, qui a dix-huit ans, est une grande et belle fille qui a quitté la maison paternelle depuis cinq jours, après avoir subi une vive remontrance de la part de ses parents. Elle abandonne sa demeure à sept heures du soir, ne sachant trop où diriger ses pas. Elle marche un peu au hasard et se dirige ensuite du côté des boulevards. Accostée par un jeune homme, elle écoute ses aimables propos et, sans hésitation, elle se décid(^ à l'accompagner dans un hôtel. Elh» se livre à lui, après lui avoir déclaré qu'elle était vierge. Ce monsieur, voyageur de commerce, amateur probablement de primeurs, lui donne 200 francs et l'installe dans une chambre meublée»; uuiis comme il est obligé de faire une absence de quelques jours, il lui donne ce qu'il lui faut pour vivre jusqu'à son retour. Le père ayant eu recours à la Préfecture de ptdice, pour retrouver son enfant, la jeune fille est arrêtée dans le nid qui lui avait été préparé. Voilà donc une jeune fille de dix-huit ans, appartenant à une bonne et honnête famille, qui, par un coup de tête, se livre à un inconnu rencontré dans la rue; elle perd sa virginité, sans remords et sans beaucoup d'émotion !
Dans un milieu plus élevé nous trouvons encore des exemples caractéristiques de l'absence' de sens moral, de pudeur et de dignité personnelle chez certaines femmes du monde que leur éducation et le milieu dans lequel elles ont vécu auraient dû préserver de chutes lamentables.
Pendant l'année 1878, on a beaucoup connu à Paris la baronne de B..., dite de L..., très répandue dans le monde de la galanterie
CAUSES DK LA PHOSTITUTION t05
et qui était une des habituées les plus fidèles des maisons de rendezvous.
Cette personne, de nationalité étrangère, appartenait au grand monde. C'était une vraie baronne et son mari occupait une situation importante dans son pays. Élégante, distinguée, blonde et gracieuse, la baronne de B... était très recherchée dans le monde élégant qu'elle fréquentait. Elle commence par avoir un premier amant, puis un second et passe successivement des uns aux autres à mesure qu'elle éprouve le besoin d'argent et de luxe; ses amants ne pouvant pas suffire à ses dépenses et à ses caprices, elle frappe à la porte de toutes les maisons de rendez-vous. Elle se rend tous les jours au bois de Boulogne et distribue à profusion ses cartes de visite indiquant son adresse et ses heures de réception ; elle se fait connaître tantôt sous un nom de fantaisie, tantôt sous son vrai nom de baronne de B... Elle gagne beaucoup d'argent, mais elle en dépense encore beaucoup plus, de sorte qu'elle est toujours réduite aux expédients. Sa vie scandaleuse attire l'attention de son gouvernement et un arrêt d'expulsion allait être exécuté, lorsqu'elle se décide spontanément à céder aux instances de sa belle-mère qui, malgré tout, avait été constamment bienveillante et affectueuse pour elle et qui la détermine à quitter Paris pour allef résider à Bruxelles. En Belgique, elle se résigne à une vie de calme et de repos; mais, quelques mois après son arrivée à Bruxelles, elle est prise de la nostalgie de Paris et pour ne pas céder à la tentation, elle se tire un coup de revolver dans la région du cœur. A-t-elle cru, par sa mort, expier les désordres de sa vie? — Un état moral détestable et des instincts pervers se montrent d'une façon bien plus manifeste, chez l'héroïne de la triste odyssée que nous allons faire connaître; un procès retentissant a mis le Paris élégant au courant de cette histoire.
En 1881, un riche Américain, homme du monde distingué, épouse à Londres une très belle personne, originaire des Etats-Unis, âgée de vingt-neuf ans. Cette personne avaiteu un premier mari, maiselle était divorcée depuis onze ans, et la sentence de divorce avait été prononcée contre elle, pour cause d'adultère. M. X..., le nouveau mari, avait probablement pensé qu'en offrant à cette belle personne une fortune considérable, un grand train de maison, des relations mondaines honorables, il obtiendrait sa gratitude et son affection. Par le fait de son divorce, prononcé à son préjudice, n'avait-elle pas vu
bien des portes se fermer devant elle? M. X... que la grande beauté de sa femme avait séduit eut bientôt à regretter sa générosité et son imprudence. 11 avait installé sa femme dans un bel hôtel des Champs-Elysées qu'il avait meublé avec beaucoup <le goût et où il avait réuni des objets d'art précieux; il avait plusieurs voitures, six chevaux dans ses écuries et un personnel nombreux de domestiques ; il recevait, donnait des grands dîners et des soirées où on rencontrait les femmes les plus élégantes de la colonie étrangère, des hommes du monde, des littérateurs, des artistes. On menait une vie large et confortable et tout semblait réuni pour que M™® X... se trouvât heureuse dans cet hôtel qui satisfaisait ses goûts de femme élégante, et où son mari s'étudiait à combler ses moindres désirs. M™* X. . . était une femme sans cœur et une nature vicieuse. Elle oublie bientôt tout ce qui a été fait pour lui être agréable ; elle n'a aucun scrupule à tromper son mari avec un secrétaire d'ambassade. Il n'y avait pas un an qu'elle était remariée. Sans souci du chagrin qu'elle devait causer, elle se conduit avec tant de légèreté que son mari est informé des relations nouées par sa femme. M . X. . . , bien que profondément affecté, mais conservant quelque tendresse pour celle qu'il a vivement aimée, lui déclare qu'elle ne peut pas vivre sous son toit, tant que sa conduite ne sera pas modifiée. Il lui fournit une pension de 2,500 francs par mois pour qu'elle puisse vivre sans préoccupation et il consent à payer une dette de 29,800 francs pour fournitures faites, dans l'espace de quelques mois, dans une maison de confection. Loin de s'amender, M"*® X... se compromet de plus en plus; elle s'afliche avec son amant, au bois, dans les restaurants à la mode. Dans ces conditions, le mari croit nécessaire de quitter Paris et il fait sommation à sa femme de se rendre aux États-Unis. Klle refuse. M. X... supprime la pension faite à sa feunne et le 10 mai 1883 la cour supérieure des États-Unis prononce le divorce. Malgré le divorce prononcé, M. X... a la bonté de faire offrir, à celle qui a été sa compagne, une pension pendant toute son existence, si elle consentait à rentrer dans son pays ; elle refusa de quitter Paris, Pendant les premières années qui suivirent le divorce. M*"® X... peut continuer à mener une existence assez élégante, grâce aux nombreux admirateurs de sa beauté ; mais aux premiers amants succèdent des amants nouveaux, qui se renouvellent fréquemment, à mesure qu'ils se multiplient; bientôt elle devient une assidue des
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maisons de rendez-vous et elle finit enlin, à Tàge de trente-six ans, par frapper à la porte d'une des maisons de prostitution en vogue de Paris et à se rendre spontanément à la Préfecture de police pour se faire inscrire sur les registres de la prostitution. Dans celte maison de prostitution elle a été vue, et a appartenu à beaucoup de ceux qui avaient fré(pienté ses salons à Tépoque de sa splendeur, et dont elle avait dédaigné les hommages. Après un séjour de trois mois, dans cette maison, M"*®X... a disparu. Le simple récit de Texistence de cette femme qui, après avoir occupé une situation sociale élevée, tombe progressivement jusqu'à devenir une fdle publiciue, parle plus éloquemmentque toutes les réflexions que nous pourrions ajouter. Il nous semble nécessaire de faire remanjuer cependant qu'il y a dans cette chute si profonde, la preuve d'une organisation particulière et d'instincts spéciaux qui obscurcissent le sens du vrai et de l'honnôte. Doit-on admettre que c'est pour satisfaire une ardeur génésique insatiable que cette personne est devenue une pensionnaire d'une maison de tolérance? Nous ne le pensons pas; nous admettrions volontiers qu'il y a eu là un désir malsain de connaître la prostitution publique après avoir connu, pendant longtemps, la prostitution clandestine. Puisque nous avons prononcé le mot d'ardeur génésique, nous pouvons dire notre pensée sur cette cause qui a été admise par quelques auteurs connue poussant les femmes à la prostitution. Nous ne croycms pas que la satisfaction des sens et le besoin d'avoir des rapports sexuels avec les hommes doivent être classés parmi les causes séri(»uses de la prostitution. Nous avons interrogé des milliers de femmes sur ce suj(*t et il n'y en a qu'un très petit mmibre qui nous aient dit avoir été poussées à la prostitution par une ardeur génésique qu'elles tenaient à satisfaire. Beaucoup, dira-t-on, n'ont pas voulu avouer ce motif? Bien que les filles (jui se livrent à la prostitution manquent souvient de sincérité, nous croyons (|ue, siir ce point, elles ne cherchent pas à tromper. Lorsqu'elles ont des besoins génésiques, elles ne s'en cachent pas ; elles mettent, au contraire, un certain amour-propre à le constater; elles semblent trouver dans cette affirmation un motif suffisant pour expliciuer la vie qu'elles mènent. Si l'infime minorité seulement avoue ce nurtif, c'est qu'il n'existe pas, pour le plus grand nombre. Avant nous, Parent-Duchatelet avait émis une opinion analogue, lorsqu'il dit : « Il est des filles qui se Uvrent à la prostitution par suite d'un
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dévergondage qu'on ne peut expliquer chez elles que par racfion d'une maladie mentale qui diminue beaucoup la culpabilité aux yeux de celui qni les observe et qui les étudie de près, mais, en général, ces Messalines sont rares. »
Nous terminerons là Tétude des causes de la prostitution ; comme l)eaucoup d'auteurs, nous pourrions citer encore la lecture de certains journaux pornographiques, de certains feuilletons et romans, de certains spectacles où les héroïnes sont des femmes galantes, des prostituées de marque, mais ce serait allonger inutilement une énumération déjà bien considérable. Dans cette étude, qui nous a paru des plus importantes, nous avons tenu surtout à mentionner les causes qui ressortent, d'une façon bien manifeste, des nombreuses et minutieuses recherches auxquelles nous nous sommes livré.