L'HYPNOTISME
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Les mémoires qui suivent sont connus; ils ont été publiés à -diverses, époques, dans divers recueils scientifiques, et ont été appréciés par les physiologistes et les psychologues qui s'occupent des questions de cet ordre. Il en est qui sont comme classiques. ,
J'ai eu en effet l'honneur de faire entrer dans la science les études qui en font le sujet. . , ;
Le premier, en France, j'ai répété les expériences de Braid, et j'ai ainsi arraché l'hypnotisme à la crédulité, et au charlatanisme. De plus, par l'observation bien connue de Félida, j'ai donné l'impulsion aux études sur la double conscience ou dédoublement de la personnalité.
Depuis ce temps, beaucoup de travaux, et des plus considérables, ont éclairé ces questions, et des faits nouveaux ont été publiés.
Je n'ai pas la pensée d'y ajouter des idées nouvelles; mon but est autre. ; ,. .•;.:"' ;
J'ai cru qu'il y avait quelque intérêt pour les travailleurs à retrouver, ensemble des éléments de recherches disséminés aujourd'hui, et j'ai la satisfaction de voir réimprimer des mémoires qui, réunis, résument une carrière scientifique longue et laborieuse. x •
, Il y a peut-être quelque utilité à rappeler les souvenirs déjà lointains de la vulgarisation, en France, de la découverte de Braid; les détails que je vais donner ici sont comme le complément de ceux que renferme le premier mémoire, mais ils ont un caractère anecdotique qui les éloigne un peu de la forme scientifique ;aussî sont-ils plus naturellement placés dam un avant-propos.
Dans ces lignes, je ne m'occuperai que de l'hypnotisme; les remarques à faire sur les origines des études sur la double conscience seront placées plus naturellement au commencement de ces études.
L'Hypnotisme est aussi ancien que la société humaine civilisée; seulement, les phénomènes que nous étudions scientifiquement aujourd'hui ont été, suivant les époques, attribués successivement à la puissance des Dieux, au pouvoir du Diable, ou à un fluide spécial émanant de tel ou tel personnage : il a été successivement les oracles des pythonisses, l'action du démon, et le magnétisme animal.
Le Magnétisme, bien connu depuis Mesmer, régnait en maître; repoussé par la science, il était la proie des charlatans et la consolation des esprits faibles, amis du merveilleux et de l'inexpliqué. Il en serait encore ainsi si un homme d'un esprit positif, Braid, ne s'était demandé si dans les phénomènes étonnants qui étaient exhibés au public il n'était pas quelque chose de vrai, et si la science n'avait pas à gagner à faire la part de la vérité dans ces jongleries.
Braid fit ces réflexions à l'occasion du passage à Manchester, en novembre 1841, d'un magnétiseur français du nom de Lafontaine. Il lui sembla que parmi les manifestations montrées au public il était des phénomènes d'une indiscutable réalité; il répéta dans son entourage certaines expériences du magnétiseur, et acquit la certitude que le prétendu fluide magnétique n'existait pas et que les phénomènes produits étaient dus, non au magnétiseur, mais au patient: le magnétiseur n'était plus que le mécanicien qui fait marcher la machine. Mais ce magnétisme, dépouillé d'une partie de son prestige, celui qu'il devait aux charlatans, devait avoir un autre nom. Braid le nomma <c sommeil nerveux » ou « Hypnotisme ». Cette découverte (car c'en était une) passa à peu près inaperçue, et Manchester, la ville du coton, dédaigneuse des choses de la science, fut loin de se douter, pendant de longues années, qu'elle comptait une célébrité future parmi ses habitants.
Cependant, Braid, plein de confiance, multipliait ses expériences. Médecin avant d'être psychologue, il cherchait à tort à faire de
l'hypnotisme une méthode médicale. Cette préoccupation fut fâcheuse, et la médecine fut pour cet agent nouveau ce que la chirurgie devait être en 1860 : un obstacle à son développement. Il était réservé à M. Charcot, en 1878, de le faire admettre comme un moyen précieux d'analyse psychologique. Là était sa véritable place. D'autres l'avaient pensé, entre autres Paul Bert, on le verra plus loin. Moi-même j'ai toujours cru que l'anesthésie hypnotique est, le chloroforme existant, une méthode infidèle qui ne pouvait donner à l'hypnotisme l'importance qu'il devait mériter.
Mais Braid déduisait de ces expériences des conséquences inattendues. Trop souvent, à ses yeux, l'hypnotisme était une panacée. Ainsi, dans son livre, le médecin de Manchester rapporte des guérisons, avec observations à l'appui, d'amaurose, de torticolis, de rétablissement de la mémoire et de l'odorat, d'aphonie, de surdi-mudité, de rhumatisme, de migraine, d'épilepsie, de paralysie et de maladies de la peau. Encore, Braid, bien qu'il connût la suggestion, ne l'utilisait pas, comme on le fait aujourd'hui.
Il ne faut ajouter qu'une foi relative à ces observations prises sous l'influence d'une idée préconçue, mais il faut bien reconnaître que pour la plupart des maladies traitées par lui, dérivant de l'hystérie féminine ou masculine, l'hypnotisme est un puissant moyen de guérison. Par suite, sa confiance se comprend.
Ce livre a été publié par Braid, en 1843, sous ce titre : Neurypneumology or the rationale of the nervous sleep considered in relation with animal magnetism. Ce travail, traduit plus tard par M. Jules Simon, et qui a été le guide de mes premières expériences, a été suivi d'autres publications sur des sujets analogues, publications d'un certain intérêt. Voici leurs titres : The Pawer of the Mind over the Body, 1845; — Observation on Trance or human Hibernation, 1850; — Magic Witchraft, animal Magnetism, Hypnotism and Electro-Biology, 1852; — The Physiology of Fascination and the Critics cviticised, 1855.
Ces travaux du médecin de Manchester n'attirèrent pas l'attention. Cependant Carpenter en parle, particulièrement de l'hypnotisme, dans la Physiologie de Todd. Victor Meunier, d'après le travail précédent, en a fait le sujet d'un feuilleton scientifique de la Presse,
6 Ire PARTIE. - L'HYPNOTISME.
et Robin et Littré ont fait du mot «hypnotisme» un article d'une réédition du Dictionnaire de Nysten. Peut-être à cette époque en a-t-il été parlé ailleurs, mais je l'ignore.
La question était donc comme assoupie, lorsqu'en 4858 j'ai répété les expériences de Braid et j'ai vérifié la plupart de ses assertions. Mais ayant raconté en détail ces débuts dans le mémoire qui suit, je n'en parlerai pas ici.
Cette vérification expérimentale n'aurait peut-être pas eu plus de succès que la découverte elle-même, sans des circonstances où le hasard joua un grand rôle, et que je puis raconter ici. Ces circonstances ont un côté anecdotique qui offre un certain intérêt.
Après plus d'une année d'expériences sans cesse renouvelées, ma conviction était faite, mais, ne voulant pas paraître trompeur ou trompé, j'avais fini par n'en plus parler; je cessai aussi d'expérimenter dans mon service d'hôpital, où l'on me regardait d'un fort mauvais œil. Mon interne d'alors, s'il vivait, pourrait en dire quelque chose ; il se nommait Garrigat, et est mort récemment sénateur de la Dordogne.
La question en était à ce point, lorsque vers la fin de 1859, étant allé à Paris pour affaires universitaires, j'eus l'occasion d'en parler à Broca dans une conversation sur les bizarreries du système nerveux. Broca, après avoir manifesté sa surprise, insista beaucoup sur ce fait que les hypnotisés étaient absolument anesthésiques, et qu'il serait possible de remplacer ainsi le chloroforme. ' Dès le lendemain matin, qui était, s'il m'en souvient, un samedi, et sans que j'en aie eu connaissance, Broca, désirant expérimenter lui-même, alla à l'hôpital Necker, où notre ami commun, Follin, avait un service; il hypnotisa une jeune femme par le procédé de Braid, que je lui avais décrit, et Follin put lui ouvrir, sans qu'elle s'en aperçût, un abcès dans une des régions les plus sensibles du corps; l'anesthésie avait été parfaite.
L'expérience avait donc complètement réussi, et une méthode nouvelle paraissait trouvée. Sans perdre de temps, Broca écrivit à l'Académie des Sciences, et Velpeau se chargea d'exposer en son nom et au mien cette découverte. Cela fut fait deux jours après, à •la séance du lundi 7 décembre 1859. N'ayant pas revu Broca, et
n'ayant pas assisté à la séance de l'Académie des Sciences, j'ignorais ces choses, lorsque, le mardi, j'allai à l'Académie de Médecine, dont je n'avais pas encore l'honneur d'être correspondant. En entrant .dans la salle des Pas-Perdus, je croisai Velpeau qui, en me voyant, se mit à rire, et me dit, en plaçant son doigt au-dessus de ses yeux : « Vous savez, j'ai parlé de votre affaire hier à l'Institut, Broca m'en avait chargé; c'est fort curieux. » En même temps, je fus félicité par nombre de membres de l'Académie, et un des assistants me demanda des détails particuliers. C'était Louis Figuier, le vulgarisateur célèbre. J'étais, dirait-on aujourd'hui, interviewé.
M. Figuier me demanda si je voulais bien lui donner des détails plus complets, car il allait faire paraître son Histoire du Merveilleux, et désirait parler de Vhypnotisme; je l'aecompagnai même chez lui, et dans le trajet, je lui dis tout ce que je savais.
Évidemment, la question lancée par Yelpeau à l'Institut allait faire grand tapage.
Le lendemain, assistant à la clinique de Trousseau, je demandai au grand médecin s'il avait connaissance de l'hypnotisme et je le lui décrivis.
— Non, me dit-il, je ne sais ce que vous voulez me dire ; mais, ajouta-t-il, c'est quelque gasconnade que vous me dites là. M. Azam est de Bordeaux, dit-il à l'assistance, et il faut se méfier des Gascons.
— Rien de plus facile que de vous convaincre ; vous avez certainement dans vos salles quelque nerveuse, fille ou femme? Je vais l'hypnotiser devant vous.
— Oh ! certes, il n'en manque point ici ; essayez et convainqueznous; ces Messieurs et moi ne demandons pas mieux.
On m'amène une jeune fille de quinze à seize ans, et> au milieu d'une assistance attentive et railleuse de médecins et d'élèves, je l'endors par les procédés indiqués par Braid. Dès qu'elle est en catalepsie, je demande une aiguille, et après avoir placé sa main derrière sa chaise, je transperce vivement la base de son pouce, et je laisse l'aiguille à demeure ; elle ne manifeste aucun trouble, elle n'a rien senti. Je fis sur elle diverses expériences dont je fais constater le résultat, et la conviction de tous est bientôt complète. Grand- fut
l'étonnement et de Trousseau et de l'assistance; pour tous, comme pour moi, le fait était certain.
Tous les journaux de médecine du temps signalèrent la découverte nouvelle, et sur le désir du directeur des Archives générales de médecine, je rédigeai l'article qui suit cet avant-propos..
Beaucoup de médecins, et des plus considérables, s'occupèrent de la. question, particulièrement MM. Broca, Verneuil et Mesnet, qui firent de nombreuses expériences; et pendant les mois suivants, il fut publié des travaux importants, surtout ceux de M. Mesnet qui font autorité dans la science.
A ce moment, je fus mis en. rapport avec M. Victor Masson, le grand éditeur, père de l'éditeur actuel, pour la publication de la traduction du livre de Braid. J'avais en main cette traduction, mais faite par une personne étrangère à la médecine ; elle nécessitait de nombreux remaniements. Quelques pages furent cependant imprimées en placards; mais le temps pressait, et l'enthousiasme du premier moment s'en allait diminuant. Aussi, sur le conseil de M. Masson, j'y renonçai. Le manuscrit de cette traduction est resté des années entre mes mains, et je l'avais donné à mon collègue et ami, M. le Dr Pitres; il allait le publier, quand parut la traduction de M. Jules Simon, qui rendait la mienne inutile.
Pendant ce séjour à Paris, j'ai fait, entre autres communications, un exposé de mes expériences devant la Société médico-psychologique, dont je suis correspondant, et j'y étais écouté par les hommes les plus compétents, avec le plus vif intérêt.
Braid, qui vivait, dédaigné à Manchester, m'écrivit à Bordeaux où j'étais retourné, pour me remercier d'avoir, par mes expériences, remis en honneur sa découverte, et. m'envoya un volumineux mémoire et les opuscules dont j'ai donné les titres plus haut.
Malheureusement, à sa mort, survenue peu après (mars 1860), j'ai dû, sur la demande de sa veuve, me dessaisir de ce manuscrit et de sa correspondance.
Ce mémoire, autant qu'il m'en souvienne, présentait un certain intérêt; M. Jules Simon l'a eu à sa disposition et l'a traduit à la fin de. son livre.
Après la mort de Braid, j'ai cherché à renouer des relations avec
sa famille, mais elle avait quitté Manchester. Des renseignements ultérieurs, donnés par le consul de France, m'ont appris que Braid avait laissé un fils, le Dr James Braid, habitant Burguès-Hall, comté de Sussex. J'ai écrit, et je n'ai pas reçu de réponse; il y était encore en 1881.
Après ce mouvement d'opinion qui fut considérable, et qui dura plus d'un an, — les publications du temps en font foi, — le calme se fit, et il n'en fut plus parlé que dans les publications du Magnétisme; les partisans de ce mode d'exploitation de la crédulité publique ou ses adeptes sincères triomphaient; l'hypnotisme, qui n'est que le magnétisme, était, disaient- ils, enfin reconnu et adopté par la science : alors arriva pour la méthode nouvelle ce qui arrive pour les gens qu'on rencontre en mauvaise compagnie, on s'en détourne. Le discrédit était tel qu'un de mes amis, ayant recommandé ma candidature à l'Académie de Médecine à un de ses membres les plus considérables, celui-ci lui répondit : « Ah! oui, Azam -.celui qui a lancé l'hypnotisme... jamais!.... » — J'ai aujourd'hui l'honneur d'être remplacé par M. Charcot dans Tanimadversion de mon éminent collègue.
Pendant les seize ou dix-sept années qui ont suivi, il m'est souvent arrivé de m'entretenir de la question avec d'anciens camarades qui avaient été, avec moi, les promoteurs de la première heure : je citerai seulement MM. Broca, Verneuil et Mesnet. Faut-il en parler de nouveau, disions-nous? Et nous faisions le silence, carie moment ne nous paraissait pas encore venu. Le vent du doute soufflait toujours. Cependant un homme éminent, Paul Bert, fit en 1870, à la Sorbonne, une conférence sur ce sujet ; mais en ce temps l'esprit public était ailleurs. Voici la lettre qu'il m'écrivit à ce sujet :
« Paris, 27 avril 1870.
» Mon cher Confrère, .
» Merci de votre bonne lettre et de votre envoi. En relisant votre important mémoire, j'ai regretté une fois de plus de ne pas l'avoir eu en mains au moment de ma conférence; je ne me rappelais pas, en effet, que vous aviez constaté personnellement des faits de suggestion, et me défiais un peu des assertions de Braid
10 Ire PARTIE. — L'H.YPNOTISME.
» Quel magnifique instrument d'analyse que l'hypnotisme! Ce sera un jour le procédé expérimental le plus usité et le plus fructueux de la nouvelle psychologie; c'est à ce point de vue, en négligeant entièrement comme suspectes les considérations médicales et même les étrangetés sensorielles qu'il faudra se placer. Or, qui pourrait mieux tirer l'hypnotisme de l'indifférence que celui qui l'a tiré de l'oubli ? Je vous assure que les mauvaises querelles sont bien oubliées. VoUs avez bien voulu caractériser de courageuses les paroles que j'ai dites en Sorbonne; je vous assure que je n'ai pas eu à subir le moindre martyre. Une seconde campagne surprendrait moins, peut-être, et pourrait être encore plus fructueuse..... »
J'avoue n'avoir pas eu le courage de suivre ce conseil. Huit années devaient encore s'écouler avant la rénovation que l'on sait, — j'ai préféré me taire, estimant que j'en avais fait assez. Tout le monde n'a pas le tempérament d'un apôtre.
Cependant la vérité devait triompher : il en est toujours ainsi. Après trente-cinq ans, en 1878, un professeur illustre, Charcot, ayant observé dans son service de la Salpêtrière, et particulièrement chez des hystériques, des phénomènes qui rappelaient l'hypnotisme, étudia la question à fond, fit des recherches et des expériences, et démontra aux yeux de tous, sans contestation possible, sa réalité scientifique et l'importance de son étude.
Ayant appris ces travaux, je lui offris les documents dont je disposais, et il me répondit par la lettre suivante :
« Paris, 16 novembre 1878.
» Mon cher Collègue et ancien Camarade,
» J'ai fait, en effet, quelques nouvelles études sur les états somnambuliques et cataleptiques, dont le développement aura lieu progressivement. J'agis avec prudence, ne marchant que pas à pas, et je me place au point de vue de l'étroite clinique. Je veux, en effet, que ces études soient poussées aussi loin que possible, parce que, à mon sens, l'avancement de la pathologie nerveuse y est intéressé. Je serai heureux de toutes les communications que vous voudrez bien me faire, et j'accepte celle de l'ouvrage de Braid, très rare en effet, et que j'ai demandé en vain en Angleterre à des amis de Manchester. Si vous avez quelques exemplaires de vos écrits à ma disposition, je vous serai bien reconnaissant de me les adresser; je n'ai pas manqué, dans mes leçons, de rappeler la très grande part qui vous revient dans la très heureuse campagne de 4860, et j'ai rappelé votre attitude excellente et courageuse »
M. Charcot m'excusera si je publie cette lettre, toute personnelle ; elle est à son honneur, car, écrite en 1878, elle affirme une méthode dont il ne s'est jamais départi, et qui a donné les beaux résultats que l'on sait.
Depuis ce moment, nombre de travaux ont été faits, et il s'en publie encore tous les jours, et des plus remarquables; je dirai plus : l'hypnotisme passionne la curiosité publique, on en use et abuse, et grâce aux avocats il deviendrait facilement une excuse pour les criminels. Mais je n'insiste pas.
En 1887, MM. Baillière, éditeurs à Paris, ont publié un volume de la Bibliothèque scientifique contemporaine sous ce titre : Hypnotisme, double conscience et altérations de la personnalité, qui n'est que le groupement des diverses publications faites par moi, sur ces sujets, depuis 1860. Sur ma demande, M. Charcot a bien voulu lui faire la préface suivante :
« Aujourd'hui que l'hypnotisme est arrivé, grâce à l'application » régulière de la méthode nosographique, à conquérir définitivement y> sa place parmi les faits de la science positive, il y aurait de l'injustice » à oublier les noms de ceux qui ont eu le courage d'étudier cette y> question à un moment où elle était frappée d'une réprobation y> universelle. M. Azam a été l'un de ces initiateurs ; le premier en » France, il a cherché à contrôler par des expériences personnelles les y> résultats annoncés par Braid. Le hasard, il est vrai, lui fut favorable, )> en mettant entre ses mains des sujets d'expérience qui présentaient y> spontanément quelques-uns des phénomènes que Braid avait décrits. y> Mais combien de médecins, à la place de M. Azam, auraient passé y> devant ces faits intéressants sans s'y arrêter, soit par crainte d'être » trompés par les jongleries d'une hystérique, soit par crainte de )> compromettre leur réputation dans des études discréditées, soit )> tout simplement par suite de cette paresse scientifique qui nous » éloigne de tous les faits nouveaux et hors cadre?
)) Les recherches de M. Azam n'ont pas seulement un intérêt histo- » rique; l'analyse y retrouve la plupart des phénomènes somatiques » et psychiques d'anesthésie, d'hyperesthésie, de contracture, de » catalepsie, que nous avons appris depuis cette époque à produire à
» volonté, selon un déterminisme rigoureux, en nous adressant à une » catégorie spéciale de sujets. Il n'est pas sans intérêt de remarquer y> à ce propos que, tant par le choix des sujets que par la nature des » phénomènes produits, les expériences de M. Azam appartiennent à )) l'hypnose hystérique, c'est-à-dire à cette forme d'hypnose qui la » première a pris place dans la science, et qui seule, aujourd'hui » encore, se manifeste par des symptômes si caractérisés que les plus » sceptiques ne peuvent douter de son existence. Aussi devons-nous, » après avoir relevé la parenté des recherches de M. Azam avec celles )) de l'École de la Salpêtrière, convier notre éminent collègue à » prendre part au succès d'une œuvre à laquelle il a contribué.
» J.-M. Charcot,
» Membre de l'Institut. »
PREMIÈRE PUBLICATION FAITE EN FRANCE SUR L'HYrNOTISME (Archives générales de médecine, janvier 1860.)
Uhypnotisme est un moyen particulier de provoquer un sommeil nerveux, un somnambulisme artificiel, accompagné d'anesthésie, d'hyperesthésie, de catalepsie, et de quelques autres phénomènes portant sur le sens musculaire et l'intelligence.
L'origine de l'hypnotisme ou de pratiques analogues se perd dans la nuit des temps et se retrouve dans tous les pays ; je n'en étudierai pas l'immense historique, d'autres l'ont fait mieux que je ne saurais le faire (j). Qu'il me suffise de dire qu'un médecin anglais, M. Braid, en 1842, a simplifié son étude d'une façon singulière, en découvrant un procédé très simple pour le produire; il l'a étudié avec soin, lui a donné le nom qu'il porte, et a fait un grand nombre d'expériences curieuses.
Mais, présentées sous une forme qui a pu éloigner les gens sérieux,' ces études étaient tombées dans l'oubli. Plusieurs livres scientifiques, qui sont entre les mains des médecins en Angleterre, en Allemagne, en France, les avaient rappelées avec peu de détails, se contentant presque tous de reproduire la page 27 du livre de M. Braid, dans laquelle le procédé est exposé succinctement. Un vulgarisateur distingué des sciences, M. Victor Meunier, les avait aussi rappelées dans un feuilleton de la Presse en 1852.
Seulement, par une préoccupation d'esprit inexplicable, personne en France ne les avait répétées avec persévérance, pour voir les
(l) Voir le livre remarquable que M. Figuier vient de publier : Du Merveilleux dans les temps modernes.
14 Ire PARTIE. - L'HYPNOTISME.
avantages qu'il était possible d'en retirer, et elles seraient encore dans l'oubli si, il y a dix] mois, le hasard ne m'avait mis sur cette voie.
Comprenant toute l'importance de cette méthode au point de vue chirurgical et du secours qu'elle pouvait apporter à la physiologie et à la psychologie, je l'étudiai avec soin et patience, et ma conviction faite, je l'apportai à Paris, seultribunal convenable pour la juger de haut comme e\le méritait de l'être ; et par l'intermédiaire de mes savants amis, MM. Broca et Verneuil, agrégés à la Faculté, auxquels j'en fis l'exposé, elle a fait, ces jours derniers, son entrée dans le monde scientifique.
"Voici comment j'ai été conduit à cette étude.
Au mois de juin 4858, je fus appelé pour donner des soins à une jeune fille du peuple, qu'on disait atteinte d'aliénation mentale, et qui présentait des phénomènes singuliers de catalepsie spontanée, d'anesthésie, d'hyperesthésie ; elle présentait en outre une intéressante lésion de la mémoire, sur laquelle je reviendrai dans un travail spécial.
Déjà,' dépuis plusieurs années, il m'avait été donné d'observer chez d'autres malades des phénomènes de ce genre, et ma curiosité était vivement excitée. Peu disposé par la nature de mon esprit à accepter le merveilleux lés yeux fermés, je résolus d'étudier plus attentivement. Du reste, je dois le dire, je n'avais rencontré dans ces faits aucune des prétendues merveilles du magnétisme, mais j'avais compris comment avec eux il était facile d'en faire; j'y voyais des faits extraordinaires, mais qui dérivaient tous d'états morbides du système nerveux ou d'états physiologiques d'essence inconnue. Comme beaucoup de gens sérieux, j'avais un principe : c'est qu'on ne doit pas rejeter sans examen ce qu'on ne comprend pas; la somme de nos connaissances physiologiques et psychologiques est loin de nous en donner le droit. Alors je me mis à examiner ces questions avec patience.
Un premier obstacle s'élevait devant moi; je veux parler de l'évidente parenté de ces phénomènes avec ceux du magnétisme animal, et, je l'avoue, j'avais un vif éloignement pour une doctrine qui, si elle compte quelques adeptes convaincus et sérieux, a des exploi-
teurs sans vergogne. Cependant je savais, comme tous les médecins, que le somnambulisme provoqué existe réellement, et que pour être étudié comme il mérite de l'être, il ne lui manquait que d'être élevé à la hauteur de la science, d'où certains de ses enthousiastes l'avaient exclu. D'autre part, depuis quelque temps, des hommes instruits et haut placés avaient publiquement étudié ces problèmes : ainsi la Société médico-psychologique avait, sur la proposition d'un de ses membres les plus éminents, M. Cerise, mis à l'ordre du jour les névroses extraordinaires; une discussion longue et remarquable s'en était suivie, des faits nombreux, des arguments de toute espèce avaient été échangés, et, .comme d'usage pour les questions de cette nature, croyants et sceptiques étaient rentrés sous leurs tentes, plus fermes qu'auparavant dans leur conviction. Ces maîtres de la science vont de nouveau s'occuper de la question du somnambulisme; j'ai l'espoir que la résurrection de l'hypnotisme pourra leur être de quelque secours : préciser la part de la physiologie et de' la vérité dans des phénomènes qui jusqu'ici ont été victimes d'un scepticisme aveugle ou d'un enthousiasme ridicule serait, je le pense, rendre un grand service aux esprits éclairés.
Mais revenons à notre malade. Je montrai cette jeune fille à plusieurs confrères : les uns, comme je devais m'y attendre, considérèrent ces phénomènes morbides comme une jonglerie; d'autres m'engagèrent à les étudier et à faire des recherches, entre autres M. le Dr Bazin, professeur à la Faculté des sciences, et médecin en chef de l'asile, homme d'une grande érudition. Ce médecin me dit avoir lu dans l'Encyclopédie de Todd, article Sommeil (Sleep), qu'un médecin anglais, M. Braid, avait découvert un moyen de reproduire artificiellement des phénomènes analogues à ceux que j'avais observés chez cette malade. Il avait lu, mais n'avait jamais essayé par lui-même de répéter ses expériences. Je les répétai non sans avoir des doutes, je l'avoue, tant les résultats annoncés me paraissaient extraordinaires. Au premier essai, après une minute ou deux de la manœuvre connue, ma jeune malade était endormie, l'anesthésie complète, l'état cataleptique évident. A la suite survint une hyperesthésie extrême, avec possibilité de répondre aux questions, et d'autres symptômes particuliers du côté de l'intelligence .
La réussite fut complète; cependant, comme cette jeune fille présentait spontanément et morbidement, pour ainsi dire, tous ces phénomènes, il était évident qu'elle devait être prédisposée.
Dans la même maison était une autre jeune fille très bien portante; je la priai de se soumettre à l'essai, et après deux minutes au plus, les mêmes résultats furent obtenus, plus remarquables et plus complets peut-être.
Cette observation pouvant être considérée comme un type, je vais la raconter avec quelques détails; elle me servira à l'exposition du procédé et de ses résultats les plus généraux.
Mlle Marie X..., âgée de vingt-deux ans, rue Arnaud-Miqueu, à Bordeaux, ouvrière en orfèvrerie, est grande et bien constituée/d'un tempérament nerveux, mais n'a jamais eu d'attaque de nerfs ; sa santé a toujours été bonne ; elle porte sur le visage les traces peu apparentes d'une ancienne paralysie faciale. Assise sur une chaise ordinaire, je la prie de regarder une clef, un lancetier, un objet quelconque un peu brillant, placé à 15 ou 20 centimètres au-dessus de ses yeux. Après un temps qui varie d'une minute et demie à trois minutes, jamais plus, ses pupilles ont des mouvements oscillatoires, son pouls s'abaisse, ses yeux se ferment, son visage exprime le repos ; immédiatement après, ses membres gardent les positions données, et cela avec une extrême facilité, pendant un temps que j'ai fait durer jusqu'à vingt minutes, sans la moindre fatigue. Elle a gardé plusieurs fois les bras en avant, les pieds élevés au-dessus du sol, assise seulement sur le bord de la chaise, et je ne cessais l'expérience que lorsque j'y étais engagé par l'extrême accroissement du pouls. Chez elle l'anesthésie dure de quatre à cinq minutes; j'ai rarement vu chez les autres sujets cette période aussi courte.
Voici les moyens employés pour m'assurer de l'insensibilité; pincements violents, ammoniaque sous le nez, barbes de plume dans les narines, chatouillement de la plante des pieds, transpersion d'un pli de la peau par une aiguille, piqûre subite dans les épaules, etc.
Après la période d'anesthésie, survient celle d'hyperesthésie; je m'aperçois de son invasion par ceci : MUc X... se rejette la tête en arrière, son visage exprime la douleur. Interrogée, elle répond que l'odeur du tabac que je porte sur moi lui est insupportable. Le bruit de ma voix ou de celle des assistants, celui de la rue, le moindre son enfin, paraît affecter cruellement la sensibilité de l'ouïe ; un contact ordinaire amène une certaine douleur, puis deux doigts placés, l'un sur la tète, l'autre sur la main, amènent comme une forte commotion très douloureuse ; ma montre est entendue à une distance de 8 à 9 mètres, ainsi qu'une conversation à voix très basse.
Quelquefois la parole est impossible; une simple friction sur le larynx la
rappelle immédiatement, et Mlle X... parle, mais seulement quand elle est interrogée, et d'une voix plus faible qu'à l'état naturel et comme voilée. Une main nue est-elle placée à 40 centimètres derrière son dos, Mlle X... se penche en avant et se plaint de la chaleur qu'elle éprouve ; de même pour un objet froid et à même distance, et tout cela sans que je lui eusse jamais parlé de ces phénomènes décrits par Braid.
Un souffle d'air, .une friction font cesser la catalepsie sur un membre* sur un doigt; cet état revient en replaçant doucement le membre à sa place. Si, pendant la résolution, je l'invite à me serrer la main, et si en même temps je malaxe les muscles de l'avant-bras, ceux-ci se contractent, durcissent, et la force développée est au moins d'un tiers plus considérable qu'à l'état ordinaire.
Mlle X... enfile rapidement une aiguille très fine, et écrit très correctement, un gros livre étant placé entre ses yeux fermés et l'objet. Elle marche dans sa chambre sans se heurter; c'est ce qu'on a raconté déjà du fameux séminariste de Bordeaux. En un mot, le sens d'activité musculaire est hyperesthésié.
Si, pendant la période de catalepsie, je place les bras de Mlle X... dans la position de la prière et les y laisse pendant un certain temps, elle répond qu'elle ne pense qu'à prier, qu'elle se croit dans une cérémonie religieuse; la tête penchée en avant, les bras fléchis, elle sent son esprit envahi par toute une série d'idées d'humilité, de contrition ; la tête haute, ce sont des idées d'orgueil ; en un mot, je suis témoin des principaux phénomènes de suggestion racontés par Braid et attestés dans l'Encyclopédie de Todd par l'éminent physiologiste, M. Garpenter.
Ces -expériences, répétées un grand nombre de fois différentes et sur d'autres personnes, arrivent ordinairement au même résultat.
J'ai essayé fort peu, il est vrai, mais sans succès, les expériences de Braid sur .ce qu'il nomme le phréno-hypnotisme ; je n'ai pas vu qu'il fût possible, en pressant certaines parties du crâne de MUeX..., de lui suggérer les idées correspondantes aux protubérances phrénologiques. Ne croyant guère à la phrénologie, du moins dans l'état où est actuellement cette science, je n'ai pas été porté vers cette expérimentation; je l'essaierai bientôt, sur MUe X... et sur d'autres. Peut-être pourrait-il en découler quelque résultat important.
Tels sont .les principaux phénomènes que j'ai pu observer chez cette hypnotique; c'est la personne qui m'a offert l'ensemble le plus complet, c'est pour cela que je l'ai. choisie comme type. Les phéno* mènes que j'ai observés le plus souvent chez les nombreux sujets
18 Ve PARTIE.- L'HYPNOTISME.
sur lesquels j'ai expérimenté sont, par ordre de fréquence, la catalepsie, l'anesthésie, l'hyperesthésie, l'exaltation du sens musculaire, enfin les phénomènes psychiques. Je suis parfaitement convaincu qu'en répétant souvent ces expériences sur des personnes qui n'offrent, en commençant, que les plus simples de ces manifestations, on peut arriver, dans un temps donné, à les produire toutes.
Chez la plupart des sujets, j'ai observé un fait bizarre : en soufflant sur un œil pendant que les membres sont en catalepsie, les membres du même côté tombent immédiatement dans la résolution.
Sur deux sujets, deux femmes, j'ai observé un état singulier qui a succédé à la période de catalepsie : c'est une résolution musculaire complète, absolue, avec conservation entière de l'intelligence; j'ai vu ces personnes glisser de leur chaise, et leurs muscles relâchés et sans force rappeler l'état du cadavre. Cet état n'a jamais duré plus de quatre ou cinq minutes, et s'est terminé spontanément comme il était venu.
Je montrai ces expériences à un assez grand nombre de médecins: les uns n'y virent qu'une mystification dont j'étais victime, d'autres refusèrent de les voir. Quelques-uns, plus attentifs, en comprirent toute l'importance et furent convaincus, entre autres M. le professeur Gintrac, M. Bazin, M. Parchappe, qui en fut vivement frappé ; M. Ernest Godard, de Paris; M. Albert Lemoine, professeur de philosophie à la Faculté des lettres, aujourd'hui au lycée Bonaparte ; M. Oré, professeur de physiologie à Bordeaux, qui les répéta immédiatement sur plusieurs personnes de sa famille et sur un moine dominicain avec le même succès. Six mois après, M. Bazin parla de l'hypnotisme à la Société de médecine, et cita mes expériences; mais la discussion n'eut pas de suite, et les expériences ne furent répétées par personne. Cependant je continuais mes recherches sur d'autres personnes, et je réussissais souvent. J'étais contraint, par la nature même du sujet, d'agir dans l'ombre comme un coupable, et dans un cercle restreint; encore en transpirait-il quelque chose, et si mon caractère, heureusement bien connu, ne m'eût mis audessus du soupçon, le mot de charlatanisme cùl été prononcé. Cependant, dans l'Asile des femmes aliénées, j'avais expérimenté avec des succès divers, constatant, entre autres choses, qu'une des
premières conditions est l'attention du sujet, difficile à fixer chez les aliénés. J'avais constaté aussi que, chez les épileptiques et les hystériques à convulsions, l'attaque était immédiatement provoquée par le strabisme convergent; ce fait s'est présenté assez souvent à moi, et j'ai dû renoncer à ces expériences, au moins inutiles sur des malades.
Je ferai à ce sujet une courte digression : je suis convaincu qu'il existe d'une part entre les phénomènes cérébraux de l'attaque d'épilepsie ou d'hystérie, et peut-être d'autres états purement physiologiques, et d'autre part le strabisme convergent supérieur, une relation particulière encore inconnue.
Voici sur quoi je me fonde : dans l'attaque d'épilepsie, si on ouvre de force les paupières des; malades, les yeux sont convulsés en haut et en dedans ; de même dans l'attaque d'hystérie et dans les attaques convulsives des enfants, de même enfin dans le sommeil physiologique. -
Or, on l'a vu, en faisant convulser artificiellement les yeux en haut et en dedans, on provoque l'attaque d'épilepsie, l'attaque d'hystérie; on produit aussi un sommeil non physiologique il est vrai, mais enfin un sommeil.
Quel curieux sujet d'études ! Dans la dernière séance de la Société médico-psychologique à laquelle j'ai assisté, M. Baillarger, après que j'eus exposé ce que je savais sur l'hypnotisme, nous a raconté les deux faits suivants : Un enfant était atteint de vertiges épileptiques, et son père les reproduisait à volonté en lui faisant fixer de très près un objet quelconque. Ce fait s'est passé devant le savant aliéniste.
Il a donné de plus des soins à un jeune homme d'une éducation distinguée, qui ne pouvait fixer longuement un objet rapproché, les caractères d'un livre par exemple, sans voir se reproduire les attaques d'épilepsie auxquelles il était sujet.
Enfin nous avons à l'asile de Bordeaux une jeune épileptique des plus intéressantes, Henriette R..., qui nous vient de la Salpêtrière, service de M. Trélat. Quand elle a eu une série d'attaques, elle devient strabique ; après quinze jours ou un mois de repos, ses yeux reprennent leur position normale ; rien qu'en la voyant de loin, nous savons qu'elle a eu ses accès.
Je suis convaincu que la lecture de ces faits va réveiller les souvenirs d'un grand nombre de médecins qui ont observé des' phénomènes analogues, et auxquels il ne manquait qu'un lien pour l'es réunir en faisceau.
M. Piorry a fait depuis longtemps des remarques de ce genre et adopté une théorie de l'attaque d'épilepsie basée sur les lésions de la rétine.
Mais revenons à nos expériences. J'étudiai avec le plus grand soin ces phénomènes sur plusieurs personnes d'âge et de sexe différents, et je pus me convaincre que, sur beaucoup de points, Braid avait dit la vérité; que sur d'autres il l'avait singulièrement exagérée; d'autre part, il me sembla, et la plupart des expérimentateurs sont aujourd'hui de cet avis, que la succession des périodes n'était pas rigoureusement celle que l'auteur anglais avait donnée; enfin que tout était à vérifier par soi-même.
Si j'ai donné plus haut l'observation qu'on a lue, c'est que je la considère comme un type qui réunit presque tous les phénomènes que j'ai observés; je ne doute pas qu'on ne puisse facilement en rencontrer de semblables, surtout en dirigeant convenablement les expériences sur des sujets qui auront été hypnotisés un assez grand nombre de fois. Il est donc évident que les sujets ne sont pas, surtout dans les premiers essais, affectés de la même manière.
En premier lieu, il est probable quTon ne réussit pas aussi souvent sur les hommes que le dit Braid. Yoici quelques-uns de ses chiffres : à Manchester, en séance publique, il réussit 10 fois sur 14 adultes; à Rochester, 30 fois en une séance, 16 fois dans une autre, en présence de M. Herbert Mayo. Je dois dire que j'ai réussi, en petite proportion, sur les hommes adultes; peut-être qu'avec delà patience et par d'autres procédés, on fera mieux que moi.
D'autre part, alors même que le sommeil est obtenu après un temps plus ou moins long, les phénomènes successifs varient en durée et en intensité. D'après Braid, il y aurait une succession presque constante dans l'ordre suivant : excitation, anesthésie, et pendant les deux, catalepsie. J'ai observé le plus souvent l'onliv contraire, et tous les médecins qui à Paris ont répété ces expériences l'ont observé comme moi. Cependant M. Trousseau, chez un
petit. garçon, a observé l'excitation d'emblée. Cette période existe du reste dans l'anesthésie chloroformique, et ne se montre pas toujours. Je crois que l'anesthésie, son intensité, sa durée même sont en raison de l'intensité de la contraction des muscles de l'œil. Chez les malades qui sont très rapidement endormis, j'ai observé le plus souvent l'état de somnambulisme complet avec hyperesthésie.
Là durée de la période anesthésique peut être très longue. Chez plusieurs malades, elle a duré jusqu'à une demi-heure, sans la moindre fatigue. Des exemples de longue anesthésie ont été observés par MM. Velpeau, Follin, Natalis Guillot, Préterre, etc. Ce profond sommeil, quand. on ne provoque pas une catalepsie inutile, est au contraire. un repos qui, au' dire des sujets (quand ils parlent), ne manque pas de charme. ■
Au sujet de la période d'insensibilité, qui est la principale au point de vue de Fapplication pratique, je ferai quelques remarques qui me sont dictées par. ce que je vois se passer autour de moi.
En premier lieu, je me défends d'avoir jamais prétendu que l'hypnotisme devait et pouvait remplacer complètement, et dès aujourd'hui, le chloroforme. Quand j'ai apporté à Paris et raconté le résultat de mes expériences sur cette anesthésie, il était constant pour moi qu'elle était applicable aux opérations ; mais il fallait l'étudier, et l'expérience dira les cas dans lesquels elle peut remplacer le précieux mais terrible agent dont on se sert aujourd'hui : le temps montrera si ces cas sont nombreux. Je n'admets pas qu'on puisse se passionner sur ces sortes de choses, et juger sans avoir vu ou entendu. Le but est grand et d'une importance singulière, il mérite des recherches sérieuses. Je ne suis pas, grâce à Dieu, enthousiaste par nature, et ne cherche pas tout dans quelque chose; mais il m'est permis d'espérer pour l'hypnotisme de sérieuses applications.
Ce moyen venant après le chloroforme, il semble qu'il doive être employé dans les mêmes conditions et de la même manière; il semble qu'on n'ait, pour endormir les malades, qu'à remplacer l'éponge ou la compresse par un objet brillant. On ne réussit pas! faut-il repousser et condamner le moyen? N'est-il pas plus rationnel de baser un procédé sur la nature, l'essence même de l'agent qu'on emploie? Ayant pour principale condition l'attention du sujet, le
calme d'esprit, l'absence de bruit, l'hypnotisme, on le comprend, peut faire triste figure à l'amphithéâtre, au milieu de nombreux spectateurs, près des instruments, avec l'idée dominante d'une opération. Il faut vraiment que le chloroforme soit puissant et brutal, comme il l'est, pour terrasser les malades dans des conditions pareilles; encore cela n'arrive-t-il pas toujours.
On comprend ce qu'il y a à faire désormais : hypnotiser le malade plusieurs fois avant l'opération, pour s'assurer de son aptitude et de la durée de la période anesthésique; ne pas l'avertir du moment, agir dans le calme, éloigner les préoccupations violentes; enfin il n'est pas un chirurgien qui ne comprenne la conduite à suivre. C'est long, me dira-t-on; le chloroforme est bien plus commode. Je ne dis pas non; mais faisons-nous de la chirurgie pour nous ou pour nos malades?
Il faut également y mettre une certaine persistance, éviter les mouvements de l'objet brillant; le moindre bruit peut distraire, surtout certains malades, dont le sens de l'ouïe s'exalte immédiatement. Un médecin hypnotisé par M. Verneuil, et qui rend parfaitement compte de la période initiale, affirme que les mouvements de l'objet, ou un bruit même léger, retardent ou empêchent chez lui l'invasion du sommeil.
Du reste le nombre des hypnotisations faites au moment où j'écris est considérable, et chacun peut déjà contrôler ces données avec sa propre expérience.
L'hyperesthésie hypnotique présente un vif intérêt au point de vue de la physiologie; elle se montre d'une manière moins constante, quelquefois la première, le plus souvent après la torpeur; elle porte sur tous les sens, sauf la vue, mais surtout sur le sens de la température et sur le sens musculaire, dont elle démontre l'existence d'une manière irréfragable. L'observation citée plus haut nous en offre des exemples remarquables. L'ouïe atteint une telle acuité, qu'une conversation peut être entendue à un étage inférieur; les sujets même sont très fatigués de cette sensibilité; leur visage exprime la douleur que leur fait éprouver le bruit des voitures, celui de la voix; le bruit d'une montre est entendu à 25 pieds de distancé.
L'odorat se développe et acquiert la puissance de celui des ani-
maux. Les malades se rejettent en arrière, en exprimant le dégoût pour des odeurs dont personne ne s'aperçoit autour d'eux. A-t-on touché de l'éther, ou fait une autopsie trois ou quatre jours auparavant, les malades ne s'y trompent pas. Quel est le médecin, j'en appelle à M. Briquet, qui n'a observé très souvent ces phénomènes spontanés chez des hystériques? Si, derrière le malade, à 30 ou 40 centimètres de distance, on présente sa main ouverte ou un corps froid, le sujet dit immédiatement qu'il éprouve du froid ou du chaud, et cette sensation est si forte qu'elle devient pénible, et que le sujet cherche à l'éviter.
Il en est de même du goût. Le sens musculaire acquiert une telle finesse, que j'ai vu se répéter devant moi les choses étranges racontées du somnambulisme spontané, et de beaucoup de sujets dits magnétiques. J'ai vu écrire très correctement en interposant un gros livre entre le visage et le papier; j'ai vu enfiler une aiguille très fine dans la même position; marcher dans un appartement, les yeux absolument fermés et bandés : tout cela sans autre guide réel que la résistance de l'air, et la précision parfaite des mouvements, guidés par le sens musculaire hyperesthésié.
Du reste, si l'on veut y réfléchir, nous sommes entourés d'analogies : le pianiste joue la nuit, sans jamais se tromper de touche ; et qui dira l'incommensurable fraction de mètre à mesurer sur la corde du violon entre la note fausse et la note juste, si imperturbablement obtenue par la pression du doigt de l'artiste? La facile excitation de la contractilité musculaire dans l'état hypnotique est un des faits les plus faciles à vérifier. Les bras étant dans la résolution (et s'ils n'y sont pas, on obtient cet état par une simple friction prolongée), on prie le malade de serrer un objet quelconque, un dynamomètre, par exemple; si alors on malaxe les muscles avec les mains, on les sent se roidir, acquérir la dureté du bois, le sujet développe une force extraordinaire et sans accuser la moindre fatigue.
M. Verneuil a raconté à la Société de chirurgie une expérience faite sur lui-même. En fixant un objet éloigné en haut et en arrière, il peut se mettre dans un état qui n'est pas le sommeil hypnotique, car la conscience du monde extérieur persiste; si alors il étend horizontalement le bras, il peut garder cette attitude pendant douze
à quinze minutes, presque sans fatiguë,: et l'on sait que l'athlète le plus Vigoureux peut à peine conserver la position dite bras tendu pendant quatre à cinq minutes. Le médecin brésilien cité plus haut garda Cette position dans les mêmes conditions pendant plus de vingt minutes.
Ainsi la fatigue ne paraît plus exister, les muscles s'oublient, leur conscience ordinaire est troublée, et l'équilibre normal de nos sens est rompu par une concentration cérébrale particulière.
Si nous voulions nous laisser entraîner sur le terrain des analogies, nous écririons de longues pages* mais je dépasserais le cadre que je mè suis tracé.
Ne pense-t-on pas comme moi que la force du prétendu fluide magnétique et de ses merveilles, de la double vue, etc., etc., est dans ces hyperesthésies et dans cet équilibre du sens musculaire détruit? Tous ces phénomènes, je l'ai déjà dit, anesthésie, hyperesthésie, catalepsie, désordres du sens musculaire, se montrent dans les maladies. L'hypnotisme permet de les reproduire artificiellement chez l'homme sain : c'est extraordinaire, c'est vrai; mais je n'y vois point de merveille. Or, comme un sujet hypnotisé peut conserver toute sa faisoh, et par suite les idées de fourberie, ilpourrait attribuer à une double vue oii à n'importe quel agent mystérieux les prodiges que lui permettent défaire des sens singulièrement exaltés. Si les Chiens pouvaient parler, ne serions-nous pas très portés à les croire, s'ils nous racontaient que c'est par la puissance d'un fluide mystérieux qu'ils peuvent reconnaître dans la rue les traces de leur maître, deux heures après son passage?
Je sais bien que les magnétiseurs disent qu'ils font des choses beaucoup plus extraordinaires ; je ne les ai point vues, on me permettra de garder le silence.
Je crois à ce que je raconte^ parce que je l'ai étudié et réétudié, et je trouve cela bien suffisant. Du reste, je n'impose ma conviction à personne; bien au contraire, je demande qu'on no me croie pas sur parole, et' qu'on expérimente comme moi.
Je dirai quelques mots du phénomène de catalepsie : c'est le plus constant, il peut exister avec raiiesthésie comme avecl'hyperesthésie; l'on éprouve une émotion singulière à voir un cataleptique en
hyperesthésie faire des efforts impuissants pour soustraire ses bras au plus léger contact, son oreille au bruit qui l'assourdit.
Il est le premier qui se produise, et il peut se montrer avant même l'anesthésie. Le fait curieux observé par M, Verneuil sur luimême démontre combien la contractilité musculaire est sous l'empire de l'état des yeux avant même que l'hypnotisme soit établi. 11 peut s'accompagner de contracture partielle ; je l'ai observé deux fois ; M. Verneuil une fois, chez le médecin cité plus haut. Cet état cataleptique atteint en général tous les muscles du corps, et il est possible de donner aux sujets les poses les plus étranges, sans qu'ils éprouvent aucune fatigue, pendant quinze à vingt minutes, quelquefois plus longtemps. Serait-ce là, comme le dit Braid, le secret de la statuaire grecque, qui connaissait le moyen de faire poser d'une façon parfaite d'excellents modèles? Cela est possible. Il n'est du moins pas douteux que les poses des faquirs n'aient cette origine. Bernier raconte qu'ils arrivaient à cette sorte d'extase en regardant longtemps le bout de leur nez; de même pour les extases des moines du mont Athos, nommés omphalo-psy chiens, parce qu'ils regardaient obstinément leur nombril. Souvenons-nous des extases de sainte Thérèse, des convulsionnaires de Saint-Médard, des proscrits des Cévennes, etc., etc. M. Pouzin a raconté devant moi, à la Société médicopsychologique, le fait d'une jeune hystérique de sa connaissance qu'il a trouvée plusieurs fois en catalepsie devant sa glace, dans les poses les plus bizarres; il se l'explique aujourd'hui.
Les malades peuvent entendre la voix, et l'état cataleptique des muscles du larynx s'opposer à la phonation ; une friction sur la partie antérieure du cou fait cesser cet état, et la parole reparaît. Cette propriété remarquable de la friction ou du courant d'air froid pour faire cesser la catalepsie générale ou locale étonne par la rapidité de son action; M. Puel l'a découverte il y a quelques années, bien après Braid, mais il n'était pas probable qu'il eût connaissance des travaux du médecin anglais. Bans son très remarquable travail sur la catalepsie, couronné par l'Académie, il raconte longuement l'observation d'une cataleptique spontanée; par hasard, il découvrit que par une légère friction il faisait cesser la catalepsie des mains, puis des muscles des membres et du tronc; enfin un jour il fit cesser
l'accès en frictionnant les paupières, et éveilla la malade. Ce moyen lui servit à la guérir. Chez la cataleptique spontanée qui a motivé mes recherches, j'ai observé le même phénomène et pratiqué les mêmes manœuvres avec succès ; mais la catalepsie n'était qu'un des accidents de sa maladie.
Nous avons vu, pendant la période d'anesthésie, le pouls s'abaisser singulièrement, sans cependant descendre aux caractères du pouls syncopal. Dans la catalepsie provoquée, il en est tout autrement : après quatre ou cinq minutes, le pouls s'accélère, les battements du cœur deviennent énergiques ; quelquefois les malades éprouvent de l'oppression ; il est alors prudent de mettre les membres au repos ou de faire cesser l'hypnotisme. Nous verrons tout à l'heure quels sont les phénomènes psychiques que cette catalepsie. peut permettre de constater.
J'ai reconnu maintes fois qu'en frictionnant un œil on fait cesser la catalepsie de la moitié correspondante du corps.
Il est des sujets chez lesquels la catalepsie ne paraît pas s'établir d'emblée, c'est-à-dire que les membres ne gardent pas immédiatement les positions données ; il faut alors les prier, si du moins ils entendent, de faire un petit effort pour garder la position, et l'on voit cet effort devenir en quelque sorte constant et l'état cataleptique du membre élevé se produire. C'est dans Braid que j'ai pris l'indication de cette expérience ; sa traduction va paraître, j'y renvoie le lecteur, il y trouvera un très grand nombre d'autres faits non moins dignes d'intérêt. Il arrive souvent que l'état cataleptique ne peut être produit que dans les membres supérieurs.
Un fait curieux est celui-ci : si, pendant cette période, l'opérateur place un doigt sur la main du sujet, l'autre doigt sur la face ou la tête, il se produit dans tout le corps du patient un frémissement douloureux en tout semblable à une vive commotion électrique. J'ai constaté ce fait sur six ou sept personnes, et je ne saurais trop engager a l'étudier.
L'action de l'électricité d'induction sur les sujets hypnotisés est un très intéressant sujet d'études; je les ai commencées, et j'en publierai les résultats quand mon opinion sera bien établie et mes conclusions arrêtées.
Nous arrivons maintenant au dernier ordre de phénomènes, ceux que je nommerai psychiques. Dans ce sujet délicat, je mettrai de la réserve et ne citerai que ce que j'ai observé, toujours en priant ceux qui me liront de répéter par eux-mêmes avec patience quand ils auront un sujet convenable. J'ajouterai que Braid raconte, dans un chapitre intitulé Phréno-hypnotisme, un très grand nombre de faits étranges. J'en ai vérifié quelques-uns; pour d'autres, je n'ai pas réussi; il en est d'autres enfin que je n'ai pas contrôlés. Il me manquait, pour diriger mes recherches, une foi plus robuste. Cette partie du sujet est donc celle qui demande le plus d'études nouvelles; pour moi, comme pour tous, c'est la plus importante au point de vue psychologique, mais aussi la plus difficile : c'est celle, je le prévois, qu'on étudiera avec le plus d'ardeur.
La plus importante et la plus curieuse des découvertes de Braid, dit M. Carpenter dans l'article Sleep de l'Encyclopédie de Todd, est la démonstration qu'il a faite du principe de la suggestion. Par suggestion, Braid entend ceci : un sujet, dans l'état cataleptique, est placé dans une position donnée exprimant l'orgueil, l'humilité, la colère, etc.; immédiatement ses idées seront portées vers ces sentiments, et cela avec une grande force; son visage l'exprimera vivement, ainsi que ses paroles. M. Carpenter s'est convaincu de la vérité du fait; je l'ai étudié avec le plus grand soin, et je puis ajouter mon témoignage à celui de l'éminent physiologiste.
Bien plus, l'idée d'une action limitée peut être suggérée ; ainsi les mains placées dans la position de grimper, de combattre, de lever un fardeau, de tirer à soi, l'idée de ces actions vient immédiatement et avec force ; bien mieux, les deux bras étant placés dans la situation de porter deux seaux, j'ai vu une personne hypnotisée exprimer une grande fatigue du poids qu'elle disait porter. Je renvoie, pour plus de détails, à l'article de M. Carpenter et à Braid lui-même.
Les sensations extérieures ont sur les hypnotisés un très grand pouvoir; ainsi la musique provoque la danse d'une manière irrésistible; une musique douce fait verser d'abondantes larmes. Je n'ai pas eu occasion de vérifier ces assertions.
Le phréno-hypnotisme est, d'après Braid, la démonstration de la phrénologie par l'hypnotisme. . ■
2S pe PARTIE. - L'HYPNOTISME.
• Ainsi il serait possible d'exciter les sentiments particuliers, les goûts, les idées, en pressant fortement sur les protubérances correspondantes du crâne du sujet hypnotisé. Braid ,cite un très grand nombre d'expériences dans lesquelles il ,a pu donner des idées de vol en pressant l'organe du vol du de l'acquisivité ; de combat, en pressant sur celui de la combativité, etc., et .cela sur des sujets qui n'avaient en rien la notion :de la phrénologie. Je Buis arrivé seulement à amener une excitation du sens ,de l'odorat en frottant vivement le nez; mais je n'ai pas vérifié les phénomènes phrénologiques purement intellectuels; j'avoue que l'idée -de jouer de l'intelligence comme d'un piano m'a paru étrange!
Tels sont les principaux phénomènes qu'il est possible d'étudier par cette méthode curieuse d'analyse, qui permet de reproduire artificiellement les états pathologiques les plus curieux du système nerveux, et d'examiner les théories philosophiques sur la sensibilité et l'intelligence.
Quels sont les fruits que l'avenir retirera de la résurrection de ces études? Il est impossible dès aujourd'hui de le prévoir. Si l'on en croit l'auteur anglais, un grand nombre de malades pourraient être guéris par l'hypnotisme-: il cite 65 observations de cure des maladies les plus diverses. Il est impossible au médecin sérieux de ne pas reconnaître dans ces faits la complaisance et l'enthousiasme de l'inventeur pour. son œuvre; on en jugera en les lisant.
Cependant une méthode qui amène à volonté l'anesthésie, l'hyperesthésie, qui peut contraindre à l'immobilité la plus absolue telle ■ou telle partie du corps, qui déprime ou excite à loisir la circulation, qui amène un sommeil calme et peut faire cesser, comme M. Puel et moi l'avons vu, la catalepsie spontanée, etc., une méthode pareille, dis-je, doit avoir un certain avenir thérapeutique, pourvu qu'elle soit- expérimentée sans passion, dans le seul but de chercher la vérité.
Ici doit être posée une question importante : l'hypnotisme offre-t-il des dangers? Je crois que l'abus de ces manœuvres pourrait l'aligner le système nerveux, provoquer des attaques d'hystérie. Je ne crois pas prudent de les employer chez les épileptiques, chez ceux qui ont des maladies du cœur. Mais je n'ai jamais rencontré dans nia pra-
tique, et Braid n'a jamais vu dans la sienne, la vie compromise par l'hypnotisme; je n'ai même jamais observé de syncope. Du reste cette méthode ne doit pas sortir des mains des médecins ; eux seuls savent en effet les contre-indications qu'elle peut avoir, et sauraient porter remède aux accidents nerveux qu'elle peut amener.
Tout l'avenir de l'anesthésie chirurgicale hypnotique est dans une expérimentation patiente et bien faite, et les opérations pratiquées aujourd'hui suffisent pour démontrer que l'insensibilité à la douleur peut être réalisée. Si cette pratique se généralise, ma joie sera grande d'avoir remis en honneur, en tirant Braid de l'oubli, un moyen qui puisse permettre dé remplacer le chloroforme, ne fût-ce que pour les petites opérations.
Je terminerai par quelques remarques; L'imitation a sur les phénomènes hypnotiques une influence non douteuse; ils n'échappent pas à là loi qui régit un grand nombre de manifestations du système nerveux. La contagion du bâillement, celle de l'attaque d'hystérie, les épidémies dé suicide et dé démonomanie du "moyen âge, les convulsionnaïres, etc;, démontrent et au delà cette singulière loi. Une personne étant en hypnotisme, j'ai.pu mettre dans le même état quatre ou cinq autres femmes à la fois> en les priant, de regarder attentivement la première. Les magnétiseurs expliquent cela par un fluide : la contagion et l'imagination suffisent. Tous les "médecins ne savent-ils pas que lorsque dans une salle d'hôpital une femme a une attaque d'hystérie, il n'est pas rare d'en voir, un grand nombre d'autres prises en même temps du même accident?
Il n'est pas douteux non plus que l'imagination excitée ne joue dans l'hypnotisme un certain rôle, moins grand peut-être que dans le somnambulisme provoqué, mais analogue.
Aujourd'hui que l'exactitude du fait physique sur lequel est basé l'hypnotisme est' reconnue, et qu'on sait l'importance du strabisme convergent supérieur, il surgit une quantité de faits observés en tous temps et en tous lieux, auxquels il né manquait qu'un lien pour être réunis en faisceau.
Tels : en Orient, les mystères d'Isis, ceux du temple de Diane, à Éphèse; lès pythonissès d'Apollon; à Rome, les -incantations; le sommeil sacré imposé par certains prêtres d'Afrique, sommeil qui
n'est autre que l'hypnotisme au moyen d'un poignard; certains procédés de sorcellerie et de certaines paroles grossières. Chacun a entendu raconter des faits analogues. En franche-Comté, de tout temps on a endormi les dindons en leur mettant une paille sur le bec ; un spirituel cultivateur, dans une lettre datée de sa basse-cour, a rapporté, ces jours derniers, le fait à M. Yelpeau. Dans le Midi, on endort les coqs et les poules par un procédé analogue. On se rappelle l'oiseau de proie, qui, après avoir décrit des cercles au-dessus du gibier, s'arrête, immobile, battant des ailes, à 15 ou 20 pieds, et, après quatre ou cinq minutes, fond sur lui.
On en rapprochera avec raison certaines pratiques du magnétisme ; ses adeptes honnêtes et convaincus y verront avec plaisir l'explication d'un grand nombre de phénomènes attribués à un prétendu fluide et à des causes trop extraordinaires. Le merveilleux descendra ainsi du piédestal où l'ont placé l'enthousiasme irréfléchi des uns et l'industrialisme des autres, et beaucoup de ses phénomènes rentreront dans la science, d'où ils n'auraient jamais dû sortir.
Des faits pathologiques sont déjà venus se rattacher à l'hypnotisme. J'ai cité ceux de M. Baillarger, celui de M. Pouzin, et les idées de M. Piorry; j'ajouterai celui-ci, très bizarre : Un des jeunes littérateurs les plus éminents de l'époque, devenu spontanément strabique, éprouvait une telle fatigue à fixer un point rapproché que tout travail prolongé était devenu impossible. Le hasard lui fait découvrir qu'en couvrant un œil, il peut travailler de longues heures.
Je ne terminerais pas ce travail si je citais tous les faits qui surgissent autour de nous, pour s'aller ranger autour de l'hypnotisme. Aujourd'hui la question est sur son véritable terrain : l'étude est faite par des hommes consciencieux et éclairés; les expériences sur l'homme et les animaux se comptent par centaines, les tentatives chirurgicales se multiplient, et même, pendant que s'imprimera ce mémoire, un grand nombre de faits nouveaux surgiront sans doute pour attester l'importance et la vérité de ceux que j'ai racontés.
L'hypnotisme est-il le dernier mot de la science sur cette question? Je ne le pense pas. S'il est jusqu'ici le meilleur moyen de provoquer
le sommeil nerveux chez un certain nombre de personnes, il n'agit pas indistinctement sur toutes. 11 est à espérer qu'on découvrira un moyen sûr ou des moyens variés de provoquer chez tous ce sommeil, qui est encore dans l'ordre des faits physiologiques.
Nous l'avons dit plus haut, tous les états nerveux, qu'ils soient spontanés ou provoqués, physiologiques ou pathologiques, sont connexes, et l'hypnotisme est venu démontrer cette liaison aux yeux les moins clairvoyants. Le sommeil physiologique a pour pendant le somnambulisme spontané; celui-ci, le somnambulisme provoqué. La catalepsie et l'extase, reléguées parmi, les curiosités médicales, l'hypnotisme les reproduit à souhait; les hyperesthésies, les anestésies, l'excitation de la force musculaire observées chez les hystériques, on les retrouve chez les hypnotisés de tout âge et de tout sexe ; on retrouve chez eux la reproduction des phénomènes pathologiques, étudiés dans ces derniers temps comme des lésions de la conscience musculaire. Le sens musculaire exalté, chez l'hypnotisé, nous rend compte de certaines merveilles du somnambulisme spontané ou provoqué.
Et il n'est pas douteux pour nous que de même qu'il existe un somnambulisme naturel, dont les phénomènes sont reproduits par le somnambulisme artificiel, il existe un hypnotisme naturel, c'està-dire des états pathologiques qui réunissent la plupart des phénomènes de l'hypnotisme. La jeune cataleptique qui a provoqué mes recherches en est un exemple frappant. La malade de M. Puel, Mme D..., qu'il a guérie par un procédé emprunté, sans le savoir, à la pratique de l'hypnotisme, en est un autre. Confusément rangés, jusqu'à ce jour, sous le titre Hystérie, tous ces états nerveux doivent être aujourd'hui séparés ; une seule chose est vraie, c'est que cette maladie propre aux femmes est le champ qui convient le mieux à leur développement naturel ou artificiel.
Aujourd'hui, l'hypnotisme démontrant leur existence, ils doivent quitter leur rang et leur nom de curiosités morbides et se classer dans la physiologie.
Je me suis souvent préoccupé des différences qui pourraient exister entre le sommeil hypnotique et le sommeil magnétique. Chez l'hypnotisé, on obtient une exaltation ou une dépression de la
sensibilité ou du sens musculaire, pendant que l'intelligence reste à peu près à son état normal; chez les somnambules spontanés ou provoqués, l'intelligence peut être hyperesthésiée, pour ainsi dire, et certaines de ses fonctions, la mémoire, par exemple, acquérir une puissance considérable ou avoir des dépressions subites.
Ce fait, je le dirai en passant, a aussi sa reproduction pathologique. Je rappellerai l'histoire bien connue d'une jeune fille de vingt ans, hystérique et somnambule spontanée, qui parlait latin dans ses attaques. Or, c'était une paysanne absolument ignorante, et comme les phrases qu'elle disait étaient empruntées à la liturgie, on criait au miracle, un pèlerinage s'était même organisé, lorsqu'un médecin crut reconnaître dans ce latin des phrases du bréviaire; il chercha dans les antécédents de la jeune fille, et il eut la certitude qu'à l'âge de douze ans elle avait été placée chez un vieux curé, qui avait l'habitude de lire tout haut son bréviaire devant elle. Ce latin n'était qu'une évocation étrange d'un souvenir ordinairement effacé. M. Broca m'a cité un jeune somnambule qui, chez un pasteur protestant, parlait, disait-on, hébreu, probablement de la même manière. On comprend les étranges résultats que peut amener cette exaltation de la mémoire.
Or, si les magnétiseurs les reproduisent, cela ne «tiendrait-il pas à ce que leurs procédés s'adressent plus particulièrement au moral qu'au physique? Ils frappent l'imagination et imposent leur prétendue puissance : aussi leur faut-il des sujets prédisposés, des malades impressionnables et croyants.
L'hypnotisme, au contraire, qui agit sur la généralité des gens, par un procédé d'abord physique ou mécanique, produit plus particulièrement des phénomènes sensoriaux d'un ordre moins élevé; comme il agit moins sur l'intelligence, celle-ci est appelée à jouer un rôle moins marqué dans les phénomènes hypnotiques.
Je considère donc la différence des procédés comme devant amener une différence dans les états obtenus; c'est une raison de [dus pour moi de croire qu'on finira par trouver un Ijour un moyeu commode et facile d'agir sur tous les hommes et à volonté, sur
l'intelligence comme sur les sens : il me semble que l'étude de l'hypnotisme y conduira. .
De même que l'alchimie et ses pratiques ont été le berceau de la chimie, la thaumaturgie, les sciences occultes enfin apporteront à la physiologie et à la philosophie une source précieuse d'études nouvelles dont il est impossible de prévoir l'étendue.