‹ Hypnotisme et double conscience;Chapitre 7 sur 25 · HISTOIRE DE FÉL1DA · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE FÉL1DA

et d'autres observateurs à localiser cette fonction dans la troisième circonvolution frontale du lobe antérieur gauche.

Pour conclure à cette localisation, les éléments de la connaissance ont été les suivants :

1° Altération de cette faculté, toutes les autres demeurant intactes; d'où probabilité qu'elle a pour instrument un point isolé, spécial du cerveau ;

2° Altérations concomitantes d'un point du cerveau, limité et toujours le même.

En ce qui touche la mémoire, nous ne connaissons aujourd'hui que le premier de ces termes ; ne peut-il pas nous conduire à l'autre? Recherchons les faits semblables à celui qui précède et ne perdons pas les occasions d'en faire l'étude nécroscopique.

Il est un point de cette histoire sur lequel je crois devoir insister, car il est d'application générale. Je veux parler de la façon éclatante dont elle prouve l'importance du souvenir.

Théoriquement, chacun connaît cette importance, mais jamais peut-être elle ne reçut une preuve pratique plus frappante, et nul en s'examinant lui-même ne saurait arriver aussi nettement à cette conception qu'en étudiant cette jeune femme.

On ne saurait croire, en effet, l'impression singulière que donne à l'observateur une personne qui, comme Félida, ignore tout ce qui s'est passé, tout ce qu'elle a vu, tout ce qu'elle a dit, tout ce qu'on lui a raconté pendant les trois ou quatre mois qui précèdent. Elle ne sort pas d'un rêve, car un rêve, si incohérent qu'il soit, est toujours quelque chose. Elle sort du néant, et si, comme la plupart des délirants, elle n'avait pas vécu intellectuellement pendant cette période, la lacune serait de peu d'importance. Mais pendant ce temps son intelligence, ses actes ont été complets et raisonnables; le temps a marché et sa vie a marché avec lui et aussi tout ce qui l'entoure.

J'ai plus haut indiqué comme comparaison à cette existence un livre auquel on aurait arraché de loin en loin des pages. Ce n'est pas assez, car un lecteur intelligent, imbu de l'esprit général de l'œuvre, pourrait reconstituer ces lacunes, tandis qu'il est absolu, ment impossible à Félida X... de se douter d'un fait quelconque

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arrivé pendant sa condition seconde. Comment saura-t-elle, par exemple, que pendant ce temps elle a contracté une dette, reçu un dépôt, ou qu'un accident, un mal subit lui auront enlevé son mari ou ses enfants? Elle ne les retrouvera pas auprès d'elle, elle attendra leur retour.

Le voyageur qui demeure trois ou quatre mois loin de son pays, sans lettres ni nouvelles, a la notion du temps écoulé; il peut s'étonner de ce qui est arrivé dans cette période, mais il sait qu'il a dû se passer quelque chose. Il s'attend à l'apprendre; pour lui le temps a marché. Tandis que, lorsqu'après quatre mois de condition seconde, Félida a une journée d'état normal, elle n'a, pendant cette journée, aucune connaissance des mois qui précèdent, elle ne sait pas combien cette période a duré : une heure ou quatre mois sont tout un pour elle.

Aussi, dans son appréciation du temps, se trompe-t-elle de la façon la plus singulière, en supprimant des mois entiers ; elle est toujours en arrière, en un mot, si cette figure m'est permise, son appréciation retarde. L'almanach même ne peut lui servir, car elle n'a pas de base pour le consulter.

Son mari, ou son livre de vente, en remontant jour par jour à quelque vente dont elle se souvienne, l'éclairé sur le moment où elle se trouve et sur celui où a commencé sa période d'amnésie.

J'ai laissé au lecteur le soin de déduire les mille conséquences, les mille péripéties qui peuvent surgir dans une existence ainsi partagée. Mon rôle n'est pas d'imaginer des situations d'un intérêt plus ou moins palpitant. Il se borne à raconter la vérité.

Nous croyons devoir ici prévenir une objection : à la lecture de cette observation, ou en étudiant Félida seulement aujourd'hui, on pourrait être tenté de penser que j'ai mal apprécié la situation de notre malade, et que l'état complet, l'état de raison est celui dans lequel le souvenir est complet, celui dans lequel elle a la parfaite possession d'elle-même, et que l'état maladif est celui que caractérise l'amnésie.

On se tromperait; voici pourquoi :

Tout d'abord, ayant vu naître et grandir les accès, je puis affirmer l'identité entre l'état accidentel d'autrefois, qui durait une heure

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dans un jour, et l'état d'accès presque constant d'aujourd'hui qui dure quatre mois contre un jour.

De plus, l'absence de souvenir est un mince critérium de l'intégrité des fonctions intellectuelles; car l'oubli n'est pas nécessairement amené par un état intellectuel incomplet ou maladif au moment où l'on cherche à se souvenir. La plupart du temps, l'amnésie est amenée par le peu d'impression faite sur le cerveau, par le fait au moment qu'il s'est passé. On n'oublie pas, parce qu'on ne peut pas se souvenir; on oublie parce que le fait oublié n'a fait qu'une impression insuffisante.

L'homme qui, après un délire de quelques jours, ne se souvient pas, une fois guéri, de ce qu'il a fait pendant un délire, n'en est pas moins en parfaite santé. 11 n'était incomplet et malade que quand il délirait, et c'est parce qu'il délirait qu'il a perdu le souvenir, son cerveau n'a pas reçu une impression durable ou suffisante.

Nous croyons devoir insister de nouveau sur une circonstance remarquable. Aujourd'hui la condition seconde s'est tellement agrandie aux dépens de la vie normale, que les rôles entre les deux périodes se sont intervertis. Il y a seize ans, les accès ne duraient que quelques heures sur plusieurs jours, ils étaient un accident, une tache dans la vie; aujourd'hui, la condition seconde est pour ainsi dire la vie ordinaire, car elle dure trois et quatre mois de suite, contre des périodes de vie normale qui n'ont que trois ou quatre heures de durée : aujourd'hui, celles-ci sont la tache, l'accident, c'est à elles que Félida doit le trouble de son existence.

État normal

ACCéS MWiwwmiuw

Fig. 2.

Les caractères spéciaux à ces deux états n'ont en rien changé; leur durée seule s'est modifiée : l'un s'est simplement agrandi aux dépens de l'autre. Le schéma ci-dessus figure l'existence de Félida X... depuis 1857 jusqu'en 1875. La ligne noire indique l'état normal, le tracé sinueux la période d'accès ou de condition seconde.

Ile PARTIE. - LA DOUBLE CONSCIENCE.

L'accroissement de ce tracé aux dépens de la ligne noire est à peu près en rapport avec l'accroissement de périodes de condition seconde aux dépens de la vie normale.

Avant la maladie . N

De 14 ans 1/2 à 17 ans 1/2 , **, m „««« »'

De 17 ans 1/2 à 20 ans 1/2.... v> , , %

De 20 ans 1/2 à 24 ans ,- ■ mw«w : wmm» : ««««ww — ■*'

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Et état actuel.

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Fig. 3.

Cette modification, amenée par seize années, fait naître une pensée : la diminution toujours croissante dans la durée des périodes d'état normal et la rareté de plus en plus grande de leur apparition ne font-elles pas présager qu'elles disparaîtront complètement d'ici à quelques années? Cela n'est certainement pas impossible, c'est même probable. Mais alors, qu'arrivera-t-il? La condition seconde deviendra toute la vie. Félida X... aura une personnalité complète : intelligence, souvenir entier du passé, tout y sera ; mais elle n'aura plus la môme personnalité qu'elle avait autrefois : elle sera une autre personne. Elle n'en vaudra pas moins; elle vaudra même davantage, car elle n'aura plus d'amnésie; mais, en fait, elle sera autre. Son existence, vue de haut, aura montré le singulier phénomène d'avoir compté trois personnalités successives: la première, normale, qu'elle a portée pour ainsi dire au monde en naissant; la deuxième, partagée en deux par l'amnésie; la troisième, nouvelle et différente par son intégrité.

Le bien naîtrait ainsi de l'excès du mal ; car là serait, en réalité, une sorte de guérison. Je n'oserais en espérer une autre. Si cette modification survient, ce serait dans douze ou quinze ans, à l'âge dit critique, époque ordinaire de la fin de l'hystérie. Si cela m'est permis, j'aurai à le constater plus tard.

Quelle hypothèse peut-on faire sur la cause prochaine de l'amnésie que nous venons de décrire?

Voyons si ce qu'on sait ne peut pas nous mettre sur la voie de ce qui nous reste à apprendre. Les beaux travaux de MM. Claude Bernard et Luys ont établi d'une façon certaine l'action de la circulation sur les fonctions cérébrales. L'exagération dans l'afflux du sang amène l'excitation dans ces fonctions ; sa diminution amène leur calme, leur repos. Le sommeil est provoqué par cette diminution (ischémie), laquelle est elle-même amenée par le rétrécissement momentané des vaisseaux qui apportent le sang au cerveau.

Raisonnons par analogie et prenons pour exemple une fonction dont la localisation paraît certaine, la fonction du langage articulé. Eh bien! si les vaisseaux qui conduisent le sang dans la troisième circonvolution du lobe antérieur gauche sont diminués de calibre, cette fonction sera altérée, les autres demeureront intactes. De même si la mémoire est abolie, on est parfaitement en droit de penser que cette altération est due à une diminution dans l'apport du sang à la partie du cerveau encore inconnue où est localisée cette fonction. Or, l'état maladif deFélida rend parfaitement compte, par l'action de l'hystérie sur les éléments contractiles des vaisseaux, de la diminution de leur calibre. Telle est, du moins, ma conviction personnelle que je n'ai pas à développer ici.

Ce qui se passe lorsqu'on provoque le sommeil chez l'homme ou chez les animaux, en les obligeant à loucher en haut ou en dedans, en est une preuve de plus. En l'absence d'une étude nécroscopique non encore faite (*), on peut le comprendre d'après l'analyse de cette manœuvre : Étant donnée une personne ou un animal placés dans ces conditions, la contraction prolongée des muscles de l'œil

C1) Cette étude peut être faite sur les animaux par une méthode que j'ai imaginée de concert avec M. le professeur Verneuil, et que j'ai l'intention d'appliquer.

qui le convulsent en dedans et en haut comprime les vaisseaux de l'orbite, modifie leur circulation, et par suite agit sur la circulation cérébrale qui a avec celle de l'orbite une étroite connexion. N'est-ii pas probable que le sommeil et le somnambulisme qui le suit sont amenés par cette action?...

La manière d'éveiller ces endormis le prouve aisément. M. Puel a démontré depuis longtemps, dans un mémoire couronné par l'Académie de médecine, que la catalepsie spontanée cédait à des frictions légères sur les muscles contractures. Après lui, Braid et l'expérience de tout le monde enseignent qu'on éveille ces endormis par une friction sur les paupières; cette friction agit évidemment sur les muscles contractures et fait cesser leur contracture, comme elle la> fait cesser ailleurs ; par suite, les vaisseaux sanguins sont délivrés de toute compression, la circulation cérébrale n'est plus troublée et l'animal ou la personne rentrent dans l'état ordinaire. En résumé, nous pensons que l'amnésie, chez cette jeune femme, a pour cause prochaine une diminution momentanée et périodique dans l'afflux du sang à la partie du cerveau qui préside à la mémoire. Nous estimons, de plus, que ce rétrécissement momentané des vaisseaux est dû à l'état d'hystérie de notre malade, état qui a une action sur les éléments contractiles de ces canaux.

Cette conception, qui fait jouer à l'hystérie un rôle nouveau, nous mènerait à des considérations trop spéciales de médecine et de physiologie qui trouveront place dans un autre travail.

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