‹ Hypnotisme expérimentalChapitre 13 sur 51 · DU DÉDOUBLEMENT DES R EG I O NS E M OT I V E S I · texte numérisé non relu

DU DÉDOUBLEMENT DES R EG I O NS E M OT I V E S I

J'ai pu ainsi développer des mouvements de joie, d'expansion, de satisfaction du côté gauche, par exemple, et des mouvements de tristesse et d'aversion du côté droit ; et, chose remarquable, ces émotions contraires qui se répartissaient à gauche et à droite comme des forces antagonistes, avaient sur la ligne médiane du corps une ligne neutre sur laquelle cet antagonisme venait s'éteindre. Et l'on verra par le récit de l'expérience suivante qu'en interrogeant la sensibilité de cette ligne neutre, c'étaient des émotions de passivité, d'indifférence, de laisser faire, qui étaient surtout manifestées par le sujet.

Ces expériences si intéressantes ont été répétées sur huit sujets du sexe féminin, et jusqu'à présent elles m'ont donné des résultats concordants.

La première fois que j'opérai, il s'agissait d'une jeune femme de la campagne qui, venue à Paris au moment de l'Exposition, avait été prise d'accidents hystériques et conduite à l'hôpital dans mon service : elle était atteinte d'hystérie convulsive et fut mise en traitement à l'aide des miroirs rotatifs. — L'état de fascination se développa rapidement, et au bout de trois semaines les crises avaient dimi-

nué d'intensité et de fréquence. Il lui était néanmoins resté une sensibilité très vive aux actions hypnotiques ; et cette femme qui n'avait jamais été à Paris, qui n'avait jamais entendu parler de l'hypnotisme, ni des phases de l'hypnotisme, développait spontanément les différentes phases de l'hypnotisme à mesure que son état s'améliorait. C'est un exemple très précis qui nous montre la dérivation naturelle des états divers du grand hypnotisme succédant à l'état de fascination artificiellement développé.

Dans l'intention de voir si dans ces nouvelles conditions elle était apte à réagir comme toutes ses congénères en présence de substances médicamenteuses placées dans des tubes, je commençai vis-à-vis d'elle une série d'expériences. Je choisis au hasard un tube contenant i gramme de pilocarpine. C'était la première fois que j'expérimentais sur cette malade cette substance, et j'étais par ce fait même complètement ignorant de ce qui allait se passer. La malade étant placée en période de léthargie, le tube chargé fut mis au lieu d'élection, côté gauche du cou. L'action physique de la substance employée ne tarda pas à se manifester; le

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sujet commença par accuser une sensation de chaleur, de malaise et d'étouffement. Au bout de quelques secondes, une action nouvelle apparut : ce fut le début de l'action purement psychique de la substance employée : à ce moment, en effet, la voix du sujet commença à exprimer une gamme de sentiments tendres; ses paroles étaient adressées à un être imaginaire, à son prétendu peut-être qu'elle avait laissé au pays. « Viens, viens, disaitelle, rapproche-toi de moi, tu sais bien que je t'aime. » Et accompagnant ses sentiments du geste, elle joignait ses mains d'un ton suppliant, en même temps que sa figure s'épanouissait de plaisir.

Cela fait, je changeai le tube de côté, je le plaçai à droite sur la région homologue du cou, — alors changement inopiné de tableau.

L'action physique du médicament se fait jour tout d'abord : le sujet accuse des impressions inverses. « J'ai froid, dit-elle, je suis inondée de sueurs froides. » Puis son action psychique succède rapidement. S'adressant toujours au même être imaginaire : « Va-t'en, dit-elle, je te déteste, » et le geste fait avec ses mains exprime l'aversion et la

j. Luys. L'Hypnotisme. o

répulsion ; elle cherche à fuir. L'émotion répulsive est aussi tranchée que l'émotion attractive précédemment signalée.

Ces mêmes réactions furent confirmées de la manière suivante pour établir que tout l'individu unilatéral était dans tout le côté apte à développer des émotions similaires. Ainsi le tube incitateur fut placé dans la main gauche, et au bout de quelques secondes les mêmes phases d'attraction, les mêmes gestes suppliants, les mêmes expressions de tendresse furent tour à tour mises en évidence. — Lorsque je replaçai le même tube dans la paume de la main droite, les mêmes manifestations répulsives, les mêmes gestes d'aversion signalés précédemment furent tour à tour provoqués.

Enfin pour compléter l'expérience le tube fut placé successivement à la face interne du pied gauche, puis à la face interne du pied droit, et les mêmes antithèses émotives d'attraction et de répulsion se répétèrent avec les mêmes caractères de netteté que nous avons précédemment signalés.

On peut donc tirer de cette expérience, qui a été répétée un grand nombre de fois chez le même sujet et chez des sujets différents, que les facultés

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émotives peuvent être isolément sollicitées — que les facultés d'expansion, de joie, d'entraînement, paraissent localisées dans une moitié du corps, et que les facultés inverses d'aversion, de répulsion, sont réparties dans l'autre moitié. Et s'il était permis de comparer ces forces mystérieuses, jusqu'ici si peu connues, on se laisserait volontiers aller à voir dans ces forces une équivalence du fluide positif et du fluide négatif répartis en deux pôles de l'économie. Ce sont là évidemment des faits dont l'interprétation est des plus délicates, et, sans nous aventurer dans des déductions oiseuses, nous nous contenterons seulement de les signaler à l'attention des observateurs, en citant encore comme complément les détails suivants.

En poursuivant cette étude étrange de la répartition dans le côté gauche et dans le côté droit de l'individu en expérience des forces émotives de nom contraire, je me suis demandé quelles pourraient être les réponses faites par la sollicitation des nerfs de la ligne médiane du corps, ligne neutre interposée entre les régions positives et les régions négatives.

La réponse du sujet fut tout à fait logique : le

tube étant en effet présenté au devant de la région sternale, il répondit invariablement : « Tout m'est égal, je veux et je ne veux pas; reste, pars si tu veux. » Et bien plus, au bout de quelques minutes, cette jeune femme vivement sollicitée et fortement émue de son embarras, balancée qu'elle était entre ses appétitions erotiques et le respect de sa chasteté, trouva la solution topique de sa situation et, soudainement heureuse d'avoir rencontré la solution qui doit la tirer d'embarras, elle s'écria tout d'un coup : « Oh ! je me marie ! »

Suivant les caractères, les habitudes des sujets, les réactions émotives présentent des manifestations plus ou moins intenses, plus ou moins accusées, mais en somme il n'en ressort pas moins ce fait acquis, indiscutable, quelque étrange qu'il soit, c'est qu'on peut, à l'aide d'expériences méthodiquement dirigées, agirsur les régions émotives du cerveau et solliciter à volonté des hallucinations de nature gaie ou triste, qui se révèlent par des gestes et des paroles expansives ou répulsives.

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