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CHAPITRE VIII

Le récit des expériences dont on va trouver le détail rapporté plus loin met en valeur une série de phénomènes inattendus au point de vue thérapeutique, et qui conduisent à considérer l'action intime des médicaments sous un jour tout nouveau.

Chez les sujets hypnotiques, les diverses substances employées paraissent agir d'une façon dynamique sur le système nerveux, et pour s'en convaincre, il est bon de comparer les phénomènes observés avec ceux qui se développent lorsqu'on met le sujet hypnotique, par exemple, en présence d'un aimant.

i° Ces expériences démontrent qu'il y a une

série de substances qui ont une action toute spéciale sur les régions émotives de l'être humain, et que chaque touche de l'émotivité peut être aussi mise en vibration par un corps spécial. C'est ainsi que les émotions successives de la terreur profonde, de l'aversion, de la menace, peuvent être successivement sollicitées; c'est ainsi que les émotions inverses de gaîté, de langueur douce, d'abandon voluptueux, peuvent, à la volonté de l'expérimentateur, être mises isolément en activité, c'est ainsi même que l'on peut provoquer les états émotifs insolites qui ne correspondent à aucun sentiment humain habituel et qui représentent un caractère d'étrangeté tout à fait inconnu (planche V).

On est donc amené à dire qu'il peut y avoir un chapitre tout nouveau à insérer dans la thérapeutique et qui s'adresse spécialement aux régions psychiques émotives.

20 Ces expériences mettent encore en relief, d'une façon très caractéristique, le dédoublement des aptitudes émotives chez les sujets hypnotiques. Chez des sujets, en effet, qui sont la plupart du temps . hémianesthésiques, l'émotivité est dédoublée et, si on interroge isolément le côté gauche

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et le côté droit, on détermine isolément soit des phénomènes de gaîté, soit des phénomènes de tristesse (planches XI et X, XVII et XVIII).

D'un autre côté, les plexus sensoriels participent isolément au même dédoublement. La même substance présentée devant l'oreille droite et devant l'oreille gauche, devant l'œil droit et gauche, devant la narine, etc., détermine des réactions dissemblables de répulsion et d'attraction. Le dédoublement expérimental de la personnalité, au point de vue émotif et sensoriel, est ainsi rendu très manifestement apparent. Ce sont là des faits réels, vérifiés un grand nombre de fois et dont il est bon de tenir compte.

30 Dans cet ordre d'idées, il y a encore une série de phénomènes du plus haut intérêt à noter, et qui donnent à ces expériences un caractère d'authenticité indiscutable. C'est l'action toute spéciale que certaines substances exercent sur les phénomènes intimes de la circulation et ceux de la vie végétative en particulier. Et j'insiste surtout sur ceux que j'ai déterminés : les troubles circulatoires qui se sont produits du côté de la région thyroïdienne à l'aide de différentes subtances (planches V, XXI

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et XXIII). Dans ces circonstances, le tube promené sur les régions latérales du cou déterminait la turgescence delà face, du pavillon de l'oreille, l'accélération du cœur, et indiquait par conséquent un trouble de l'innervation sympathique. J'ai pu déterminer, à l'aide de la poudre d'ipéca, l'état nauséeux suivi de vomissements (planche VII). D'autres substances, appliquées au niveau du ventre, ont déterminé des évacuations. Avec la spartéine, j'ai vu apparaître la suspension progressive des mouvements inspiratoires avec du cornage et des troubles de l'innervation du cœur. Cette participation de l'innervation viscérale à l'action des diverses substances successivement présentées donnent aux expériences un caractère de sincérité complet, car jusqu'ici il n'est pas reconnu possible qu'un individu, dans un intérêt de simulation, puisse parvenir à gonfler instanément son corps thyroïde, à produire des arrêts du cœur avec cornage, et à déterminer en lui-même une perturbation profonde de son organisme au point d'arriver à un danger de mort.

4° L'action des substances odorantes sur la sensibilité, si négligée jusqu'à présent, acquiert encore

une importance nouvelle qui démontre l'action perturbatrice profonde que ces substances excercent sur le système nerveux. Le sujet en état d'hypnotisme devient un véritable appareil d'une sensibilité exquise, c'est un véritable réactif d'une finesse extrême, qui se met en branle à propos des infinitésimales vibrations du milieu ambiant.

C'est grâce à cette propriété d'hyperesthésie sensitive extrême qu'on peut se rendre compte de l'action des substances odorantes et des troubles profonds qu'elles sont susceptibes de produire dans leur système nerveux . Tout le monde sait combien, à l'état normal, certaines personnes, surtout les femmes, sont susceptibles d'être impressionnées parles substances odorantes, et que ces subtances plus ou moins troublantes sont aptes à éveiller certains appétits sensuels. Chez les sujets hypnotiques, on peut voir (planches II, III, IV, V) combien l'essence de thym, en particulier, est apte à solliciter de différentes manières les régions émotives. Un grand nombre d'autres essences que j'ai expérimentées successivement, et en particulier celles que l'on emploie ordinairement pour sa toilette journalière, l'eau de Cologne, l'eau-de-vie de

lavande ambrée, ont déterminé des réactions très intenses de spasmes et d'anxiété respiratoire. Des fragments de fleurs parfumées, d'héliotrope, de rose, de muguet, présentés devant les narines de sujets en période léthargique, ont déterminé des convulsions, de la stupeur et de l'agitation spasmodique.

Il y a donc à tenir grand compte, au point de vue de la thérapeutique du système nerveux, de ces influences profondes que peuvent exercer, sur sa sensibilité intime, certaines substances odorantes qui agissent sur les plexus olfactifs. Il y a encore à connaître l'action intime que peuvent exercer toutes les substances, odorantes aromatiques, ingurgitées et véhiculées dans le corps humain, sous forme de liqueurs variées, et on peut se demander si ces boissons, si recherchées des gourmets et si agréables au goût, ne sont pas — pour un certain nombre d'entre elles, telles que l'absinthe, le curaçao, l'anisette, les élixirs complexes — destinées, une fois passées dans le sang, à avoir une action perturbatrice sur les régions émotives de notre être, qu'elles influencent d'une certaine façon et dont elles peuvent ainsi modifier la manière d'être,

j. Luys. L'Hypnotisme. 10

Il y a évidemment, dans cette direction, des études nouvelles à entreprendre, et à rechercher si l'action des substances odorantes, si négligée jusqu'ici, soit en aspirations, soit absorbées sous forme d'injections sous-cutanées ou sous forme de liqueurs aromatiques, ne serait pas destinée à jouer un rôle important dans la thérapeutique de certaines maladies nerveuses.

Toutes les expériences dont nous venons de faire le récit ne concernent comme on le voit, que des sujets hypnotisés ; leur domaine d'action est donc limité à cet état spécial de l'organisme, état exceptionnel et transitoire que l'on ne rencontrera jusqu'à présent que dans un petit nombre de cas très limité.

11 est bon néanmoins d'en tenir compte et de les enregistrer avec soin, car, à l'heure actuelle, nous ne savons pas encore s'il ne sera pas possible, à l'aide de procédés encore inconnus, de généraliser les pratiques de l'hypnose, et de mettre ainsi un grand nombre de sujets hypnotiques latents dans des conditions nouvelles de réceptivité, pour devenir impressionnables aux pratiques de cette nouvelle méthode de thérapeutique.

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Jusqu'à présent les résultats de mon expérience personnelle, au point de vue du traitement des maladies nerveuses à l'aide des substances médicamenteuses à distance, ne sont pas encore nom breux. Ils se résument réellement à deux cas, suffisamment bien observés et suivis pour me permettre de dire que j'ai obtenu des résultats précis et nettement imputables aux procédés de la thérapeutique nouvelle mise en œuvre.

Il s'agit de deux jeunes sujets hystéro-épileptiques, que j'ai eus dans mon service à la Salpêtrière pendant près de cinq années, Esther et Marie, et que j'avais soumis sans résultats satisfaisants à tous les procédés usuels de la thérapeutique sans obtenir de succès durables.

Elles étaient toutes deux atteintes, depuis plusieurs années, de violentes convulsions hystéroépileptiques, qui avaient nécessité un séjour prolongé dans nos salles. Nous reconnûmes qu'elles étaient hypnotisables. Les crises revenaient une ou deux fois par semaine, avec convulsions très intenses s'accompagnant des désordres de la grande hystérie.

L'intensité et la fréquence des crises étaient la

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caractéristique propre de l'état névropathique de ces jeunes sujets.

Je les soumis l'une et l'autre à l'action des médicaments usuels, du bromure de potassium dans des tubes, à la dose de 1 gramme pour 10 grammes d'eau.

Cette pratique fut employée pendant plusieurs mois de suite, et je reconnus son efficacité d'une façon très significative.

Ces malades, plongées en sommeil hypnotique, étaient soumises régulièrement deux ou trois fois par semaine à l'action des tubes chargés. Pendant toute la période de ce traitement, chez l'une comme chez l'autre, les crises allèrent en diminuant de fréquence et d'intensité ; les crises, chez l'une, ne reparurent plus que tous les mois, et presque constamment atténuées comme durée.

Il est arrivé fréquemment qu'elles étaient reprises par leurs familles pendant la belle saison. Le traitement était alors forcément interrompu. J'ai pu constater que les attaques reparaissaient alors avec une grande intensité et une fréquence plus grande. Elles venaient de nouveau à l'hôpi-

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tal, d'elles-mêmes, réclamer la reprise du traitement.

Cette expérience de la reprise et de la suppression du traitement, avec la diminution et la réapparition des crises convulsives, a été répétée à plusieurs reprises, et les résultats se sont toujours vérifiés.

Je dois encore, à ce sujet, rapporter un fait étrange qui m'a vivement frappé : c'est que, à mesure que les crises hystéro-convulsives s'atténuaient chez ces deux malades, le passage de ces crises avortées à travers l'organisme se révélait par des phénomènes étranges, par une véritable transformation des phénomènes. — 11 semblait que le mal s'était déplacé et avait occupé d'autres territoires du système nerveux. Loin d'avoir, en effet, des attaques violentes sous forme de décharges convulsives, les malades étaient prises d'accès extatiques. C'était principalement le matin que cela se montrait. Elles demeuraient horizontales, les yeux fixés au plafond, comme si elles voyaient des spectacles agréables. Elles demeuraient ainsi un quart d'heure ou vingt minutes dans cette attitude, puis sortaient spontanément de cet état

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visionnaire et reprenaient leurs habitudes ordinaires sans se soucier de la phase nouvelle qu'elles venaient de traverser.

Quelques mois plus tard, j'ai vu chez l'une d'elles les hallucinations extatiques disparaître et être remplacées par des troubles de la respiration, consistant en spasmes avec toux et expulsion de matières sanguinolentes. Ces troubles ont ultérieurement disparu, et la malade, après être restée quelques mois dans mon service, est sortie en bon état, et semble débarrassée (jusqu'à nouvel incident) des crises convulsives qui, pendant près de cinq ans, ont bouleversé son existence.

Un an après, la guérison ne s'est pas démentie, sauf une attaque survenue un soir de grand orage. Les crises convulsives ont complètement cessé.

Je n'ose dire que ce soit une guérison, mais c'est au moins un soulagement et une amélioration notable des troubles convulsifs.

Ce ne sont là que de simples indications qui nous font espérer de pouvoir trouver, dans ces moyens nouveaux d'influence sur le système nerveux, des ressources imprévues destinées à agir

sur les courants nerveux et l'élément dynamique de certaines névroses.

Mais, je ne saurais trop le répéter en m'adressant à ceux qui se mettraient en route dans cette nouvelle direction, rien n'est plus facile que de se tromper dans l'interprétation de résultats qui sont d'une si grande complexité. C'est le cas de répéter plus que jamais ici : Experientia fallax : il faut itérativement vérifier les résultats acquis.

Je recommande encore d'une façon toute spéciale de n'agir qu'avec une extrême prudence dans l'emploi des substances actives. Ce n"est pas sans danger pour le sujet que l'on dirige ces expériences. On peut en effet, sans s'en douter, voir éclater des phénomènes d'une intensité extrême sous l'action de telle ou telle substance dont rien n'indique les énergies latentes. Et alors on voit se développer des troubles circulatoires rapides avec arrêt de la respiration et cyanose de la face (planche XIII). C'est une véritable asphyxie temporaire, qui se développe avec suspension de la respiration, des convulsions répétées et des états comateux profonds dont on a grand'peine à faire revenir les sujets. Qu'on le sache bien, tous ces troubles dy-

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namiques imprévus pourraient, s'ils se prolongeaient, suspendre définitivement le jeu des grands ressorts de la vie organique, et mettre l'expérimentateur terrifié en présence d'un cas d'homicide par imprudence.

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