SOUVENIR DES HALLUCINATIONS NÉGATIVES
bien aux diverses positions que je donne au prisme. Le prisme déviant l’image de l’œil droit, fait voir ainsi deux images ; si je fermais l’œil gauche, ousil’œil était affecté de cécité réelle, le sujet ne verrait qu’une seule image, celle de l’œil droit déviée par le prisme. Il en voit deux. Donc
l’œil gauche voit. Le sujet se comporte comme s’il simulait
(ce qu’on peut constater aussi avec l’appareil de Snellen) ; et cependant il ne simule pas; il voit à son insu; il voit quand l'imagination déroutée par le prisme ou lappareil de Snellen n’efface pas l’image perçue.
Il en est de même pour la surdité suggérée. A la dernière conférence, vous avez vu ce fait intéressant. J'avais dit à Henriette endormie : « Quand vous serez réveillée; vous serez sourde et vous ne pourrez plus parler. » Une demi-heure plus tard, j'avais oublié ma suggestion, je réveille Henriette; elle tire la langue et fait signe qu’elle ne peut parler. Je l’appelle : « Venez ici; je veux vous guérir. » Elle ne bouge pas. —J’insiste. — Elle reste sur sa chaise ; elle, si docile, refuse de se lever. Alors M. Lié-
beault me rappelle que je lui ai suggéré la surdité. II me”
suffit alors de dire : « Henriette, vous entendez de nouveau, » pour qu'immédiatement elle vint à moi, et me demandât par geste de la guérir de son mutisme. Donc elle m'avait entendu dire : « Vous entendez de nouveau. » La surdité était psychique et imaginaire, comme l’est la cécité suggérée, comme le sont l’anesthésie et la paralysie suggérées. Ainsi dans l’hallucination ou illusion négative, le sujet voit, entend, et sent; mais ne sait pas qu’il voit ou qu'il a vu, entendu et senti. On peut évoquer le souvenir
de ce que le sujet a vu, alors qu’il n’a pas eu conscience
de voir.
On peut supposer que les sensations aboutissent jusqu’au centre cortical sensoriel, qu’elles restent enregistrées dans les cellules sensorielles de l'écorce, mais qu’elles ne pénètrent pas dans le domaine de la conscience. Plus tard,
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quand je cherche à évoquer le souvenir, le sujet se concentre, et l’acte qui a marqué son empreinte dans les cellules sensorielles cérébrales réveille, alors seulement, l’activité des cellules psychiques; la perception devient consciente; la mémoire organique devient mémoire consciente.
Mais l’expérience du prisme dans la cécité unilatérale suggérée, l'expérience de la surdité qui disparaît par suggestion verbale, indiquent clairement que l’impression aboutit à la conscience; le sujet voit à travers le prisme et dit ce qu’il voit; ce sujet entend quand on lui dit qu’il peut entendre.
Il faut admettre que l’imagination actionnée par la suggestion intervient pour faire acte d’inhibition; elle efface à chaque instant la sensation perçue. Les deux faits, la perception et sa neutralisation, sont simultanés et se superposent pour ainsi dire si bien que le sujet est absolument comme s’il ne voyait pas. Je ne connais rien de plus impressionnant que cette expérience faite sur un bon somnambule. Rien ne trahit la moindre perception : je le torture, je le brusque, je dis les choses les plus saugrenues pour provoquer le rire, ou les plus injurieuses, pour provoquer de l'émotion : indifférent, il cause tranquillement avec les autres personnes et s'étonne qu’on le regarde avec curiosité ou qu’on paraisse rire en le regardant. Le meilleur comédien ne pourrait soutenir le rôle que jouent si ingénument des gens francs et honnètes et qui ne savent guére dissimuler leurs impressions. On jurerait qu’ils n’ont conscience de rien. Et grande est la stupéfaction, quand je démontre que tout a été perçu, que tout a été conscient, sans l’être !
J’ai dit ailleurs; rien ne se passe dans l’état hypnotique qui ne puisse se produire à l’état de veille. Ne sommesnous pas tous sujets dans une certaine mesure à des phénomènes analogues ? Nous sommes absorbés par un travail