HALLUCINATIONS PASSIVES ET ACTIVES
L'hallucination peut être passive ou active. Voici un sujet «que je suggestionne avec ou sans sommeil. Je lui dis : « Vous êtes à Paris ; vous vous promenez, vous allez à l'exposition, vous monterez sur la tour Eiffel. Arrivé au sommet, vous rencontrerez un ami qui vous offrira un verre de Champagne. Vous entendrez de la musique; vous verrez des illuminations avec feu d'artifice; et quand vous serez réveillé, vous vous rappellerez ce que vous aurez vu ». Il reste impassible, inerte; sa physionomie ne trahit rien. Au réveil, il me raconte dans tous ses détails, -ce qu'il a vu. J'aurais pu lui dire : ce Vous allez avoir un rêve, voir et faire telle ou telle chose ». L'hallucination s'est développée comme un rêve passif : le sujet a assisté à toute cette scène que son imagination a évoquée sans que son corps y ait participé. Il a cru marcher, monter, boire, parler, comme un autre lui-même qui aurait agi, alors que cependant il était immobile dans son lit ou sur sa chaise. €'est Y hallucination passive.
Je*suggestionne une seconde fois le sujet et je lui dis : « Voici un ami qui vient vous voir. Vous allez vous lever ^t causer avec lui. Il vous offrira un verre de vin ; vous le boirez à sa santé. Il deviendra ivre et vous dira des injures ; vous vous battrez avec lui; vous le mettrez à la porte, etc. Tenez ! Le voici! Levez-vous ! ». Le sujet se lève, va à son ami, lui donne la main, lui cause, prend le verre de vin, l'avale; puis commence la discussion vive et animée qui se termine par la lutte; il fait geste de l'empoigner, d'ouvrir la porte, de le jeter dehors. La scène se passe comme si elle était réelle, on en suit tous les détails ! C'est une kallucinatiân active. C'est un rêve en action. Le sujet est acteur de corps et d'esprit.
Dans le sommeil naturel, le rêve est quelquefois actif et constitue alors le somnambulisme naturel ou spontané. Je puis, d'ailleurs, chez certains sujets dormant naturellement, transformer le rêve passif en rêve actif ; je parle au
dormeur sans le réveiller ; je lui suggère une hallucination ou un acte; je lui dis qu'il va se lever, voir telle chose, commettre telle action. Et certains sujets obéissent à cette suggestion ; je leur ai donné un rêve actif, j'ai fait un somnambule, dans le sommeil spontané, absolument comme je le fais dans le sommeil provoqué et à l'état de veille. Le mécanisme est le même : il y a un état psychique de suggestibilité exaltée. Nous avons vu qu'à l'état de veille toute idée tend à devenir acte; toute image suggérée au sensorium tend à se réaliser. Je dis : « Voici un chien ». L'imagination cherche à évoquer l'image du chien. Mais l'attention veille ; les facultés de contrôle interviennent et neutralisent l'image qui n'aboutit pas. Dans l'état de suggestion le contrôle est effacé ou atténué; l'imagination n'est plus réfrénée, elle règne en maîtresse ; l'image se développe souvent nette, irrésistible.
L'individualité du sujet intervient dans la façon dont les hallucinations s'accomplissent, comme pour les autres phénomènes de suggestion. Certains qui ont l'imagination peu développée ne peuvent les réaliser, ou les réalisent d'une façon obscure, douteuse; l'image est nébuleuse; c'est un rêve effacé. « Il me semble que je vois un chien, ou j'ai cru voir un chien ; » ce n'est pas net. D'autres qui ont la représentation mentale très vive voient, sentent, entendent comme la réalité. De même pour ce qui est des actes ; certains sujets torpides, ou réfléchis sans grande activité psychique, restent inertes; ils sont passifs, et ne mettent pas en œuvre leurs conceptions. Il faut les animer, leur suggérer de se lever, leur dire qu'ils peuvent le faire, qu'ils peuvent parler, qu'ils peuvent se mouvoir, pour les amener à mettre leurs rêves en action. D'autres obéissent d'emblée et jouent la scène qui se déroule dans leur imagination avec un entrain, une mimique, une volubilité comme si c'était arrivé.
Voici trois hommes que je suggestionne. Je leur offre à
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tous les trois un verre de vin : le premier reste immobile, la main étendue, sans ancun geste qui trahisse Faction d'ingérer le vin. Cependant, si je l'interroge, il dit qu'il a bu et perçu le goût du vin. L'action a été passive. — Le second porte sa main armée du verre fictif à une certaine hauteur au-dessus de la bouche, mais s'arrête là et ne fait aucun mouvement de dégustation. — Le troisième porte le verre à la bouche, l'incline, avale, vous voyez ses mouvements de déglutition; sa langue frotte contre les lèvres pour absorber les dernières gouttes du liquide ; il remet le verre sur la table. L'hallucination est conçue et réalisée avec une vérité saisissante. — Enfin d'autres sujets, invités à boire un verre de vin, portent la main automatiquement vers la bouche, et la laissent indéfiniment là ; interrogés, ils disent n'avoir rien bu ; l'hallucination n'a pas réussi. La volonté y était ; elle a fait le mouvement automatique, mais l'image ne s'est pas réalisée; l'hallucinabilité n'existait pas.
La suggestion ne réalise pas ce qu'elle veut ; elle réalise ce que l'organe psychique sur lequel elle travaille peut réaliser. Chaque sujet imprime le cachet de son individualité aux conceptions de son imagination. Figurez-vous un rôle de comédie que vous faites jouer à plusieurs personnes successivement, chacune le jouera à sa façon avec plus ou moins d'éclat et de vérité.
Voici une femme de quarante ans, entrée à la clinique, pour une influenza sur son déclin. C'est une artiste dramatique, impressionnable comme les artistes en général. Elle accusait encore quelques douleurs vers la tempe : je lui ai proposé hier de les enlever par suggestion et de guérir en même temps l'insomnie dont elle se plaignait depuis douze jours. « Vous ne pourrez pas m'endormir, dit-elle. Je suis trop vieille. — Vous! dis-je, vous êtes très facile à endormir, comme toutes les personnes impressionnables. Tenez! je mets la main sur votre front et
vous allez dormir. » Immédiatement ses yeux se ferment,. elle dort. — « Et maintenant je vous enlève le mal de tête r vous dormirez cette nuit. Tenez, vous ne sentez plus votre main. » Je provoque la catalepsie, l'analgésie. « Maintenant, vous êtes au théâtre ; vous chantez! » La malade chante ; puis elle se met à causer avec ses voisins, avec le régisseur, et évoque spontanément un rêve très animé dont le point de départ est la suggestion donnée, et dont la suite est développée spontanément par son imagination. A son réveil, amnésie complète. La douleur de tête avait disparu.
Le lendemain, je l'hypnotise pour la seconde fois, je lui dis qu'elle va dormir, sans même la regarder ni la toucher. Instantanément elle s'endort. «Et maintenant, dis-je, elle va jouer sur la scène ; elle est très bonne comédienne, avec beaucoup d'expression. » Elle se lève, sa face s'anime, exprime l'épouvante; elle débite une phrase d'un drame, avec sentiment, avec passion, d'une voix vibrante : la respiration est haletante, l'œil est hagard ! Actrice, elle s'identifie avec son rôle. — Je lui dis : « Maintenant vous êtes un jeune homme, un gandin, mauvais sujet ». Immédiatement elle change de personnalité, revêt l'allure d'un jeune homme, tait geste d'allumer une cigarette, marche en se dandinant, rencontre une jeune fille fictive, lui conte fleurette avec un petit air badin de suffisance, de jactance, d'une vérité parfaite. — Maintenant, lui dis-je : « Vous êtes à l'église; tout est sombre; la sainte Vierge vous apparaît; elle vous parle ». Elle tombe à genoux, sa tête se renverse; sa face exprime l'extase. Puis elle pleure abondamment. « Vous êtes une sainte, » dis-je. Et sa figure apparaît transformée, superbe, sublime, illuminée par le sentiment divin qui l'anime.
Je la réveille. Tout souvenir est effacé. Elle croit avoir dormi tranquillement sur sa chaise. Telle est l'hallucination active avec changement de personnalité réalisée à