AFFAIRE GABRIELLE BOMPARD
experts constate chez elle « une cécité morale, un arrêt du sens moral, une lacune ».
En outre, elle est très suggestible, c'est-à-dire peut être influencée par quiconque sait prendre de l'ascendant sur elle, acceptant les idées suggérées et entraînée par sa nature à les réaliser. Elle était hypnotisable et hystérique ; elle servit à des expériences dans une maison de mauvais aloi où son amant la conduisait. Elle lui reste soumise bien qu'il la maltraite : elle qui est jeune, agréable, ayant une certaine intelligence, du piquant, faite pour réussir dans le demi-monde, elle reste sous la domination d'un être qui n'a que des dettes, qui l'exploite et la bat. Le crime commis, elle suit son amant à travers les deux mondes, se laisse jeter par lui daus les bras de plusieurs personnes de rencontre, docile aux suggestions d'Eyraud, jusqu'à ce que M. Garanger l'eu dégage et la rende docile aux siennes.
Malgré ces deux dominantes psychologiques, absence native du sens moral et suggestibilité extrême, les médecins experts ont conclu à la responsabilité morale. Parce que, disent-ils, elle est extrêmement intelligente, elle agit en connaissance de cause, elle juge la portée de ses actes, elle a la notion du bien et du mal, elle distingue par Fesprit, sinon par le sentiment, le fas du nefas. Elle est donc responsable.
Mais son intelligence est-elle suffisante pour lui permettre de réagir contre les mauvais instincts et les mauvaises suggestions? Suffit-elle à faire contrepoids à ces deux infirmités : absence de sens moral et suggestibilité excessive ?
Sans doute, elle est intelligente. Mais qu'est-ce que cette intelligence spéciale, « plus superficielle que profonde », dit le rapport. Elle a facilement accepté ridée de se livrer à la préfecture de police, elle a avoué, au moins en partie, sa culpabilité, avant l'arrestation d'Eyraud, alors que rien
ne l'obligeait à le faire, alors que son intelligence et son intérêt lui conseillaient de ne pas le faire. Sans doute, en présence du magistrat, elle commence par effacer son rôle, elle ne se charge pas d'abord, elle travestit la vérité. Mais bientôt, à mesure que l'interrogatoire continue, elle s'oublie, docile aux suggestions d'un interrogatoire habile, elle se laisse aller à avouer son rôle. « Elle a cousu le sac, elle a aidé à ficeler le cadavre comme un poulet. » Elle ne cherche plus à atténuer sa collaboration. Elle subit l'impression du moment. C'est une intelligence vive, mais toute d'instincts, d'impressions, mobile, qui peut s'oublier et se ressaisir, qui n'a pas de suite, qui n'est pas maîtresse d'elle-même.
Un aveugle moral est-il responsable, parce qu'il est intelligent?
Écoutez les psychologues : « Sans doute les aveugles m'oraux reconnaissent encore la distinction du bien et du mal. Ils savent fort bien qu'il faut faire telle chose et qu'il faut s'abstenir de telle autre. Ils le savent, mais ils ne le sentent pas ; et dès lors il est presque inévitable qu'ils agissent comme s'ils ne le savaient pas, car la connaissance pure ne détermine pas l'action. C'est une loi que la psychologie contemporaine, surtout la psychologie anglaise, a mise hors de conteste. Jamais nous ne sommes entraînés à agir par une idée pure, par la conclusion logique d'un raisonnement, etc. Ce qui nous met en branle, c'est l'attrait exercé par une idée et une personne, les désirs et les répulsions qu'elles font naître en nous. » (Levy-Brùhl, La Responsabilité des criminels, Revue politique et littéraire, 1890).
Ces considérations trouvent d'ailleurs leur application dans bien des affaires criminelles.
Rappelons celle qui s'est dénouée en 1891 devant la cour d'assises d'Oran avec un grand retentissement.
Jane Weiss, née Daniloff, était née d'une mère nihiliste russe exilée qui faisait sa médecine à Paris et de son amant, homme