I. -- École-Pensionnat du Fort-Frances, Ont
NES N 1904, le R. P. Charles CaxiLL voyait son rêve | réalisé dans l'établissement de trois Écoles-Pensionnats pour les sauvages. Après maintes démarches auprès du Département des Affaires Indiennes, à Ottawa, la Province se chargeait de construire trois écoles en échange de la propriété de l’École Industrielle de Saint-Boniface — qui était devenue inutile pour les Sauvages et les Métis des alentours.
L’une de ces trois Écoles — désignée sous le nom de Sainte-Marguerite, en l'honneur de Marguerite d’Youville, Fondatrice des Sœurs Grises — fut construite sur la Réserve de Cotchiching, au nord du lac La Pluie, à trois milles environ à l’est du petit village de Fort-Frances.
Vers le mois de juin de la même année, le R. P. Prisque MAGNaN, Provincial d’alors, et le P. Urgel Porrras 5e rendirent sur les lieux, en compagnie de l’Agent des Sauvages (J.-P. Wright), pour choisir l'endroit le plus favorable à la nouvelle construction.
On nomma le KR. P. Joachim ALLARD, missionnairecuré du Fort-Frances, directeur des Travaux. Les fondations de la nouvelle École furent commentées en septembre. En décembre, le froid et des circonstances imprévues interrompirent les travaux.
(1) Rapport adressé, le 18 août 1920, par le R .P. Hector Bras- SARD, Principal de l’École et Directeur de la résidence du Fort- Frances, au R. P. J.-B. Bevys, Provincial du Manitoba.
A cause du renvoi de l’entrepreneur, les travaux durent être poursuivis, ou plutôt repris en entier, par nos chers Frères convers Théodore de By, Eugène GAUTHIER, Charles SYLVESTRE et Jean ScHUMACHER. Mais, alors, ils furent poussés avec activité, sous la surveillance du P. Hector BRASSARD, premier Principal. Cette construction mesurait 70 pieds sur 40 et comprenait deux étages, comble et mansarde, avec soubassement en pierre solide. On y fit l'installation de toutes les commodités modernes — tel que l’eau, l'éclairage au gaz, etc.
Le Père Principal s'installa dans la nouvelle École, au commencement de mars 1906. Le Frère Jean Rioux lui fut donné comme assistant. Puis, le 22 du même mois, deux révérendes Sœurs Grises de Saint-Boniface, Sœurs Lajoie et Marguerite-Marie, arrivèrent pour faire Jes principaux préparatifs à la réception des enfants.
Vers la mi-avril, le Père Principal, à la Messe du dimanche, annonça aux parents sauvages que FÉcole était prête à recevoir leurs enfants. Trente-deux répondirent à l'appel ; et, malgré leur habitude d’une liberté sans frein, tous se soumirent au règlement d’une manière admirable.
En dépit de toute la bonne volonté possible et de tout le dévouement dont des êtres humains peuvent être capables, les deux Sœurs ne purent longtemps suffire à la tâche. La bonne Sœur Lajoie demanda de l’aide à Saint-Boniface ; et, comme ce secours se faisait un peu attendre, elle écrivit à sa Mère Provinciale pour lui exposer la situation difficile dans laquelle elle se trouvait, alléguant son grand âge, — car elle avait plus de soixante ans — l’état délabré de sa santé, etc. Dès le 6 mai, la Mère Provinciale nous arriva, avec Sœur Girard comme Supérieure et la Sœur du Précieux-Sang comme institutrice.
Vers la fin du même mois, nous recevions la visite du R. P. Maanan, Frovincial, et du P. Porrras, Économe provincial. Dans la pauvreté où nous nous trouvions, nous n’eûmes qu’un petit bane de bois à offrir pour siège à notre illustre visiteur, le R. P. Provincial,
tandis que les autres durent se contenter d’une boîte d'emballage. Cette vue fit épanouir un sourire sur les lèvres du R. P. Provinciel et nous valut de la générosité du P. Poitras je cadeau de deux douzaines de chaises.
Sa Grandeur Mgr Adéiard LANGEvIN, Archevêque de Saint-Boniface, vint recueillir les premiers fruits de l’œuvre, le 26 novembre 1906. ‘Il baptisa toute une famille sauvage — c’est-à-dire, le père, la mére et quatre enfants — et, en plus, deux autres adultes Métis : en tout huit personnes.
Au jour de Noël de la même année, nous avons recueilli à l’École une vieille sauvagesse, âgée dè plus de 80 ans et dont la conduite peu édifiante Pavait fait surnommer God-dam par les Anglais. On était venu m'’avertir que la vieille se mourait de misère dans sa hutte de bois. Non seulement nous avons pu lui rendre la santé du corps, mais, quelques mois plus tard, elle et sa petite fille recevaient la vie surnaturelle dans le saint baptême, par le ministère du Père Principal. Plus tard, Mgr LANGEVvIN, dans sa visite pastorale, eut le bonheur de revoir à ses pieds ses néophytes de la première heure — venus recevoir le sacrement de Confirmation. Quand la vieille se présenta, à son tour, pour être confirmée, l’on ne s’entendit pés sur son vrai nom; alors Monseigneur, connaissant l’histoire de la vieille en question, coupa court à toute recherche en la nommant Pain-bénit.
Les visiteurs d’aujourd’hui sont loin de soupçonner qu’en 1904 le site de l’École était encore à l’état sauvage. H n’y avait qu’un petit lopin de terre, d'environ deux acres, de défriché — dont la majeure partie servait de cimetière. Pour l'emplacement de l’École, il nous fallut couper les arbres, arracher les souches et défricher les alentours. Nous nous mîimes à l’œuvre ; et, en 1906, une trentaine d’acres de bois furent abattus et quatre acres furent préparés pour la culture. Nous tirâmes de ces quatre acres tous les légumes nécessaires au besoin de l'établissement. Des amis prêtèrent leurs chevaux pour
exécuter ce travail, — et ceci nous aida beaucoup du côté financier.
Le terrain concédé à l’École ne comprenait d’abord que 45 acres, — ce qui était loin d’être suffisant. Par l’entremise de Sir Wilfrid Laurier, premier Ministre du Canada, il nous fut concédé un autre lopin de terre de 20 acres ; et l’ordre fut donné à l’Agent des Sauvages d’en faire l’arpentage immédiatement.
A la réouverture des classes en 1907, le nombre d’enfants autorisé par le Département des Affaires indiennes était dépassé : nous avions 42 enfants inscrits, garçcns et filles. Cela provenait de ce que le P. Principal, au printemps, était allé visiter les Réserves païennes de Northwest-Bay, Standy-Gaming, Red-Gutt et Seine- River ; alors douze enfants païens de ces Réserves vinrent à l'École. Aujourd’hui, la plupart sont baptisés et mariés à des catholiques.
Comme on le voit, l’œuvre se développait peu à peu, — tant du côté moral que du côté matériel.
En janvier 1909, se trouvaient inscrits sur les listes de l’École 52 enfants, douze de plus que le nombre exigé par le Département des Affaires indiennes. Puis, il y avait 22 acres de terrain prêts à être ensemencés, au printemps. De plus, le P. Principal, P. BRASSARD, avait obtenu du Gouvernement l'autorisation de bâtir une étable-remise, — autorisation qui arriva trois semaines après son départ de l’École (mars 1909).
$ II. — Progrès (1909-1918).
Le nouveau Principal, le P. Mathias KALMES, se mit à l’œuvre immédiatement. Quelques mois après, on voyait s'élever une bâtisse considérable, qui avait coûté environ $3.000,00, payées par le Gouvernement. Sous les efforts du P. KALMEs, l’œuvre, loin de péricliter, grandit davantage. L’horizon de la forêt s’éloigna encore de quelques acres ; et, bientôt, les premiers 45 acres concédés furent changés en un beau champ de culture. Hi ne négligea pas, non plus, le côté religieux : en mis-
sionnaire infatigable, il visita toutes les Réserves environnantes, en compagnie de l’Agent des Sauvages, et il réussit à attirer dans ses filets plusieurs Indiens, jusquelà réfractaires à toute inflience religieuse.
Au mois de septembre 1911, le P. KALMES fut appelé au poste redoutable de Vice-Principal de l’École Industrielle de Lebret, — où il eut la direction de 125 garçons sauvages.
Son successeur à l’École Sainte-Marguerite fut le P. Philippe VALÈS du Fort-Alexandre, Il entra en charge le 14 septembre 1911. La première occupation et la grande idée de ce dévoué missionnaire fut de construire une église convenable pour les Sauvages de la Réserve. Il y avait bien la première petite chapelle, — coastruction en pièces de bois équarries, que le P. ALLARD avait fait élever par les Sauvages, en 1898 — perchée sur un rocher et exposée à tous les vents ; mais, à cause de cela même, il était devenu presque impossible d’y célébrer le saint Sacrifice de la Messe, dans les froids rigoureux de l’hiver. Avec son âme d’apôtre, le P. VALÈS se dépensa de toute façon : il amassa tout partout l'argent nécessaire, fit travailler les Sauvages, tira le bois de la forêt et fit sortir du rocher les pierres qui devaient servir à la fondation de la nouvelle église — qu’il plaça auprès de l'École. On fit l'évaluation de cette construction, et on déclara qu’elle valait environ $15.000,00.
Le P. VALÈS fut Principal de l’École Sainte-Marguerite pendant sept ans. Outre le bien spirituel qu’il opéra et les traces profondes qu’il laissa dans les âmes par son ministère apostolique, il fit aussi grandir l’œuvre au point de vue matériel. L'École étant devenue trop petite pour le nombre d'enfants qui demandaient leur admission, il décida le Gouvernement à y ajouter une aile de 20 pieds sur 40 ; ainsi, le nombre des enfants, qui était primitivement de 40, fut porté à 60.
Hélas! en 1912, le feu détruisit la magnifique étableremise bâtie sous le P. KALMESs ; il lui fallut donc reprendre toutes les négociations avec le Gouvernement pour la reconstruction. Le succès couronna ses démar-
ches. En 1914, il avait le bonheur d'inviter Mgr l’Archevêque de Saint-Boniface à venir bénir sa belle église — prix de tant de sacrifices! En 1917, le Gouvernement mit à la disposition de l’École 90 acres de plus de terrain, pour subvenir aux besoins toujours croissants de l’œuvre.
Voilà, en peu de mots, ce qu’a accompli ce zélé missionnaire dans le court espace de temps qu’il fut en charge de l’École Sainte-Marguerite : il se dépensa tout entier pour les âmes et pour les œuvres.
Le P. VALËS eut pour compagnon dans ses travaux le Fr. Alexis SYLVESTRE — qui, lui aussi, se dévoua tout entier, s'intéressant à tout, ayant à cœur le bien des enfants confiés à sa garde. Aussi sa récompense sera-t-elle grande au jour de la rétribution !
Le nouveau Provincial, le R. P. J.-B. Beys, de passage au Fort-Frances en mai 1918, se rendit à l’École Sainte- Marguerite pour en visiter le personnel. Au cours de la conversation qu’il eut avec le P. VALËs, il laissa percer l'idée qui l’occupait depuis assez longtemps, — c’est-àdire, de trouver quelqu'un qui voulût bien se dévouer comme missionnaire chez les Sauvages de Berens-River, sur le lac Winnipeg : mission éloignée, pauvre, remplie de difficultés. Alors, le P. VALÈS, dans son cœur d’apôtre, sentit vibrer la corde du dévouement pour le salut des âmes et s’'offrit pour cette pénible mission. Il se mit à la disposition du P. Provincial, qui accepta l'offre généreuse de son missionnaire.
£ III. — Épreuves (1918-1920).
Le R. P. Provincial rappela de Duluth le P. Brassarn pour reprendre la charge de l'École Sainte-Marguerite. Le nouveau Principal se trüuvait en pays de connaissance ; et il put constater, après neuf ans d'absence, combien ses prédécesseurs avaient dû travailler pour développer l'œuvre jusqu’au point où elle se trouvait. Le chemin était tout tracé : il n’y avait plus que quelques améliorations à y ajouter, pour en faire un établissernent de premier ordre.
On ne cueille pas les roses. sans s’ensanglanterles mains. Le bon Dieu voulut nous éprouver ; et 1919 nous apporta le terrible fléau de l’influenza. En 36 heures, 52 membres de notre institution étaient atteints ; et nous n'’étions plus que quatre pour répondre à tous les besoins. Le secours nous vint de Saint-Boniface, — dans la personne de la Mère Pagé, Provinciale, et deux de ses compagnes.
La première victime fut une de nos plus dévouées religieuses — Sœur Saint-Octave. Elle fut emportée en quatre jours; elle s’endormit comme üne enfant, le 14 janvier 1919, demandant à sa Supérieure Ja permission de mourir.
Le 18 du même mois, mouraïit aussi un de nos petits garçons — qui, entré païen à l’école, se sentant très malade, demanda le baptême, que nous eûmes le bonheur de lui administrer; nous pümes même le faire communier et lui donner l’extrême-onction.
La semaine suivante, c'était 16 cher Fr. Rioux qui nous quittait pour le ciel, après un mois de maladie. Quand nous vîimes ce bon Frère, qui avait rendu tent et de si grands services à l'École, ainsi terrassé par la terrible épidémie, nous appelâmes le R. P. Provincial. Celui-ci se hâta de venir à Fort-Frances et assista, jusqu’au dernier moment, notre cher malade.
Nous croyons que le sacrifice de ces belles âmes fut accepté de DIEU et que, par leur intercession, nous avons été délivrés du fléau ; car, à partir de ce jour, nos malades semblèrent revenir, peu à peu, à la santé et il n’y eut plus aucun nouveau cas. Trois semaines après, la vie ordinaire reprenait son cours.
Dieu voulut encore nous demander quelque chose : une nouvelle épreuve nous était ménagée pour janvier 1920. Le 24 au soir, à sept heures et vingt minutes, un enfant arrive à la porte du P. Principal, en criant : « Père, l’église est en feu ! » Nouvelle incroyable, car il n'y avait pas eu le moindre feu depuis vingt jours. Il faut absolument conclure que cet incendie fut l'œuvre d’une main criminelle. Deux jours auparavant, en eflet, on avait vu un homme, venant de l'autre côté de la
trontière des États-Unis, un blanc à figure de sicaire * qui fit peur aux enfants sur son passage, s'arrêter devant l'église, en examiner le portique, — sans toutefois pouvoir y entrer, car les portes étaient fermées à clef, — puis, sans rien dire à personne, traverser la cour et se diriger vers la ville.
Le feu commença par une explosion, qui fut entendue par plusieurs personnes, à trois quarts de mälle de distance. Aussitôt, ces personnes aperçurent les flammes qui sortaient var la porte principale, enfoncée ou brisée. Au commencement de l’incendie, un homme a été vu par les enfants autour de l’église; puis on a vu un homme passer à la course sur la voie ferrée, se dirigeant vers l’est. Est-ce le même individu qui avait été vu deux jours auparavant, ou bien en est-ce un autre ? On ne saurait le dire. Mais nous sommes portés à croire à un acte de vengeance de la part d’une certaine union socialiste, parce que le P. Principal avait empêché les Sauvages des Réserves de s’y affilier.
Voici comment le Chef Sauvage, ne comprenant pas l'anglais, avait remis au Père une lettre de l’Union en question. Cette lettre les invitait à devenir membres de cette Union. Le Père, après avoir lu-la lettre, en référa à l’Agent des Sauvages, qui trouva lui-même que cette démarche était contraire aux intérêts de ceux-ci. Alors, le P. Principal la traduisit en leur langue et la commenta devant le peuple, à la Messe paroissiale. Probablement pouvons-nous conclure : Jndè irae.
Maintenant, en tout cas, il ne reste qie les cendres de cette belle œuvre du P. VALËs. Mentionnons que les travaux de construction de cette église avaient été exécutés sous Jes yeux du Fr. de Byz — qui, lui aussi, y posa son cachet, en y construisant un confessionnal, un vestiaire digne d’une cathédrale et un autel qui faisait l'admiration de tous.
Pourrons-nous jamais rebâtir ? Nos Sauvages sont si pauvres et les matériaux si chers !.. Que la volonté de Dræu soit faite!
Si la divine Providence nous enlève des biens matériels,
elle semble nous donner une compensation au point de vue spirituel. Les Sauvages sont plus dociles, les enfants sont plus fidèles à l’école et tous semblent mieux apprécier les bienfaits de la Religion.
Deux grandes améliorations, désirées par le P. Principal et ses compagnons, nous ont été accordées par le Gouvernement : c’est l’électricité pour engendrer la lumière et pour mettre en action les différentes machines en usage à l’École, et ensuite des bassins pneumatiques, d’une capacité de 3.000 gallons, pour distribuer l’eau dans tout l'établissement. Le 24 juillet dernier, notre nouvelle installation pour l’eau commença à fonctionner et fournit pour tout et pour tous une eau fraîche, pure et claire comme du cristal; cette eau est puisée à environ 1.800 pieds des rives du lac, à une profondeur d’au moins: 20 pieds...
Donc, aujourd’hui, du côté matériel, nous avons, autant qu'il est possible de le désirer, les améliorations modernes qui rendent le séjour d’une école, si ennuyeux par lui-même, aussi agréable que les enfants peuvent le désirer. Et, en même temps qu’ils jouissent d’un confort matériel qu’ils ne peuvent trouver dans leur famille, ils y trouvent le moyen de s’instruire des droits de Dieu sur jeur âme et des devoirs qu’ils ont à Lui rendre.
Actuellement, se trouve à l’École Sainte-Marguerite, comme Vice-Principal et missionnaire, le P. Camille PERREAULT — chargé des garçons. C’est un compagnon charmant et un homme de devoir — un exemple vivant pour son Supérieur.
Statistiques, depuis l'ouverture de l’École (1906 à 1920): — a) Païens baptisés : 16 garçons, 17 filles : total, 33. b) Enfants inscrits sur les registres : 65 garçons sauvages, 86 filles sauvagesses, 39 orphelins blancs secourus : total, 190.
Veuillez, mon Révérend et vénéré Père Provincial, me croire votre tout dévoué missionnaire et frère en Notre-Seigneur et MARIE Immaculée.
Hector BrassArD, OM. I.